‹ La grande Marnière (volume 2)Chapitre 11 sur 71 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

PASCAL, puis CARVAJAN, entré depuis un instant. PASCAL, descendant en scène.

A mon père?... Que prétend-elle dire?... Quelle arrogance quand elle a su qui j'étais!... Comme elle a su me faire comprendre que je n'existais pas pour elle... Pourquoi?

CARVAJAN

Je vais te le dire.

PASCAL

Mon père ! Vous ici !

CARVAJAN, l'observant.

Tu ne m'y attendais pas... C'est toujours où on ne m'attend pas qu'on me rencontre. Et c'est ce qu'on me cache que je découvre le plus vite.

PASCAL

Je n'ai rien à cacher.

CARVAJAN

Tant mieux. D'ailleurs le pourrais-tu, si je ne le voulais pas ?

PASCAL, avec un peu d'amertume.

Je connais la force de votre volonté : j'en ai éprouvé les effets.

CARVAJAN

Oublions cela. Nous avons eu autrefois, après la mort de ta mère, des différends pénibles... Tu as quitté ma maison... Tu as travaillé, tu as fait fortune... Te voilà revenu d'Amérique, avec la réputation d'un habile

homme et d'un brillant avocat, c'est bien, et je suis fier de toi. Mais sois assuré que tu peux aussi t'enorgueillir de ton père.

PASCAL

Qu'y a-t-il donc entre vous et la famille de Glairefont?

GARVAJAN.

Trente-cinq ans de haine, justifiée par un de ces outrages qui emplissent toute la vie... Tu vas tout savoir. J'étais alors commis, chez le père Gàtelier, le marchand de grains, et j'aimais sa fille Edile... (Mouvemeut de Pascal.) Je ne connaissais même pas ta mère. Le bonhomme m'avait agréé pour successeur et pour gendre. Tout mon avenir me paraissait enfermé entre les murs de cette petite boutique, dont je comptais devenir un jour le maître, et où vivait la femme que j'adorais... J'étais doux et simple. Un homme se chargea de me rendre ambitieux et violent.

PASCAL

Cet homme ?

GARVAJAN.

Le marquis Honoré de Glairefont, le père de la jeune fille que tu viens de rencontrer. Riche, beau, porteur d'un grand nom, il s'amouracha de la fille du père Gàtelier. Passant, par hasard, devant la boutique, il fut frappé de la beauté d'Edile, il s'arrêta, lui jeta un regard que je surpris, et dès lors, cliaque jour, ne manqua pas de revenir... Elle ne paraissait pas remarquer l'adoration dont elle était l'objet... Et je me prenais à espérer qu'elle demeurerait indifférente... Imbécile que j'étais! C'est bien vieux toutes ces choses, et cependant quand j'y pense, il me monte des vagues de sang au cerveau.

PASCAL

Mon père...

PREMIER TADLEAU 23

CARVAJAX, continuant,

• Je fuspromptement désixbu.sé. Tiens! C'était le jour de la Saint-Firmin. 11 y avait, comme tous les ans, assemblée à la Neuville, et il était d'usage que les grands propriétaires vinssent, le soir, f.iire danser les filles et les femmes de leurs fermiers. Je fi-émissais à l'idée que le marquis pourrait ainsi s'uppr'. m* d'Edile, lui parler, l'inviter, sans que j'eusse h; droit d'intervenir... Contre mon attente, il ne parut pas au bal... J'étais jeune, passionné pour le plaisir... Délivré de mes craintes je m'en donnai à cœur joie. Vers minuit, je cherchai Edile pour lui réclamer une danse qu'elle m'avait promise, je ne la trouvai pas... je pensai que fatiguée elle était rentrée. Je courus à la maison : point de lumière aux fenêtres. Je frappai à la porte: aucune réponse. ]\Ion cœur se serra. J'eus le pressentiment que l'absence du m irquis était une feinte, que j'étais joué... Une rage ell'rayante s'empara de moi, et à toute course je pris le chemin de Clairefont... J'arrivai haletant à la grille, je vis une voiture... Je sautai à la portière... Je reconnus Edile ; je me jetai à la tète des chevaux en criant : Edile, descendez! Je ne vous laisserai pas partir I Le marquis répondit : S'il ne s'éloigne pas, coupez-lui la figure avec votre fouet ! Je tenais bon. Alors le bras du cocher se leva, et la joue ensanglantée, la poitrine meurtrie, je roulai sur le pavé.

PASCAL, avec colère.

Oh!

GARVAJAN.

Ahl tu commences à me comprendre ! Quand je revins à moi, la cour était vide, et la voiture emportait vers Paris Edile et son amant. Je me relevai, les yeux pleins de larmes et, tendant le bras vers le château qui se dressait insolent devant moi, je m'écriai : Tu as vu mon humiliation, tu verras ma revanche. J'ai été frappé, je frapperai à mon tour. Désormais mon existence entière sera emplie par ma vengeance. Jo ne

vivrai que pour elle et tout ce qui portera le nom de Glairefont aura à compter avec moi.

PASCAL

Et vous avez tenu votre promesse.

GARVA.TAN.

Amplement... Parti de rien, je suis aujourd'hui le maire de ma ville. Ancien garçon de magasin, je suis le plus important banquier de la province. Ces champs, ces bois, qui nous entourent, domaine et apanages de Glairefont, tout est à moi... Le château, hypothéqué pour plus que sa valeur, d'un mot je puis le faire vendre... Je suis parvenu plus haut que je ne pouvais prétendre, et le marquis est descendu plus bas que je ne pouvais souhaiter.

PASCAL

Mais comment une ruine si complète ?

GARVA.TAN, ricanant.

Dans l'œuvre de sa décadence, il a été mon plus puissant allié, cet homme. Je n'ai eu qu'à le laisser faire et à profiter de ses folies.

PASCAL

De ses folies?...

GARVAJAN.

Oui. Il est possédé de la manie de l'invention. Grand travailleur, du reste, il s'est donné pour se ruiner plus de mal que moi pour faire fortune. Son cerveau fécond a multiplié les découvertes... Mais chaque tentative lui coûtait un bois ou une ferme!... Et pendant ce temps-là, ses enfants s'élevaient à la diable... Le fils, le comte Robert, est devenu un joyeux coureur de cotillon, grand chasseur et fort buveur, qui, lorsqu'il est gris, casse les reins d'un palefrenier pour un cheval mal attelé. La fille, esprit romanesque qui a jeté dans le gouffre des inventions paternelles la petite fortune qui lui revenait de sa mère...

PASCAL

Et le marquis l'a permis ?

GARVAJAN.

Est-ce qu'il s'en est douté seulement? Il vit la tôle dans les nuages! Et sa fille, qui n'a plus de dot, traîne à la queue de sa robe son ancien tiancô, un capitaine de dragons, M. de Groix-Mesnil, qui n'épouse plus...

PASCAL, pensif.

Ahl

GARVAJAN.

Dame 1 à quoi bon le sacrement, quand on peut s'en passer?...

PASCAL, révolté.

Mon père !

GARVAJAN.

Eh ! mon cher, tout le monde le dit. Jolie famille, comme tu vois, et mûre pour le désastre que je lui prépare.

PASCAL, après un temps.

Pauvres adversaires que vous avez là! Et que vous pourriez dédaigner...

GARVAJAN.

Que non pas I Tu ne sais pas tout !... En même temps que ma haine, mon intérêt est en jeu. Au travers de toutes ses aberrations le marquis avait eu une idée raisonnable : celle de se servir des gisements que contient cette colline... L'usine construite à grands frais est vide... Qu'elle soit à moi et tu verras ce qu'on en peut tirer... Ce sont des millions pour le pays, et une source d'influence inépuisable pour moi... Dans ce temps-ci, appuyé sur les masses on arrive à tout... Un seul obstacle à la prospérité générale et à ma grandeur personnelle : cette famille orgueilleuse et folle. Il faut qu'elle disparaisse. Elle disparaîtra.

PASCAL, assombri.

Mon père, êtes-vous sûr du choix des moyens que vous employez ?...

GARVAJAN.

Laisse-moi faire!... Bientôt nous quitterons la petite maison de la rue du Marché et nous habiterons Glairel>nt... Tu t'y plairas : il y a une vue superbe...

PASCAL

Mon père, vous m'effrayez.

GARVAJAN} lui frappant sur l'épaule.

Enfant, val (Robert paraît au fond.) Tiens. Le hasard te favorise. Tu as vu la sœur, voici maintenant le frère.

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