SCÈNE PREMIÈRE
LE M.\RQUIS, MADEMOISELLE DE SAINT- MAURICE, ROBERT, ANTOINETTE, MALÉZEAU.
Le marquis à gauche, assis devant une haute table, est absorbé dans ses calculs, Antoioette à la fenêtre, regardant.
LE MARQUIS, levant la tête.
Oui, c'est bien cela, les calculs sont justes, et le résultat est certain... Antoinette?
ANTOINETTE
Mon père...
LE [marquis.
Je suis sûr, maintenant, de ce que je te faisais espérer...
ANTOINETTE, pensant à autre chose.
Tant mieux, mon père.
TROISIÈME TABLEAU b9
LE MAUQUIS.
Tu me dis tant mieux, comme tu me dirais tant pis... Tu es distraite, mou enfant... J'aurais cependant souliailé que tu me comprisses i)ien, car j'aurai quelque cliose à te demander.
ANTOINETTE
Mon père, soyez tranquille, ce sera fait...
LE MARQUIS
Je l'espère... Tu es une bonne petite fille, et tu as confiance en moi.
n retourne à sa table et s'absorbe de nouveau. MADEMOISELLE DE S AIN T-M AU RIGE, entrant avec Robert.
Voici Malézeau...
ANTOINETTE, .se levant.
Enfin!... (A Malézeau.) Eh bien, quelles nouvelles?
MALÉZEAU, à Antoinette.
Très sérieuses et très graves.
LE MARQUIS, levant la tête.
Ah! c'est VOUS, Malézeau, bonjour.
MALÉZEAU, saluant.
Monsieur le marquis... (a Antoinette.) Il ne sait donc rien?
ANTOINETTE
Rien.
MADEMOISELLE DE SAINT-MAURICE
Nous ne l'avons pas quitté depuis ce matin.
MALÉZEAU, au marquis.
Je viens pour rendre compte à mademoiselle de Saint- Maurice d'une petite affaire, dont elle m'a chargé... Mais nous allons vous laisser...
LE MARQUIS
Restez, mon cher, et parlez, vous ne me gênez nullement.... Je ferai comme si vous n'étiez pas là.
Il se lève et sort par la porte de gauche. ANTOINETTE, fiévreusement.
Ainsi, tout ce qu'on nous a dit ?
MALÉZEAU
Est vrai.
MADEMOISELLE DE SAINT-MAURICE
Robert, mon neveu, est soupçonné?
Accusé, formellement.
ROBERT
Quelle infamie !... Mais qui m'accuse ?
MALÉZEAU
Hier soir, Gassegrain, Fleury, Pourtois et les gen^ qui vous ont vu quitter le bal avec cette pauvre fille... Ce matin, Carvajan et, avec lui, tous ceux à qui il commande.
ROBERT
Mais pour quels faits ?... Sur quelles apparences?
MALÉZEAU
Ah ! malheureux enfant ! Les faits et les apparences, on dirait que vous avez pris soin de les accumuler pour VOUS perdre vous-même. Cette écharpe de soie qui vient de vous... Le fermier de Gouvrechamps qui vous a vu passer avec Rose sur le lieu même, quelques instants avant le crime... Et le père qui vous dénonce, et Tondeur qui déclare avoir entendu la veille cette enfant vous dire : « vous êtes si fort, que sans le vouloir, vous m'étoufferiez...» tout enfin: votre violence si connue, tant de fois constatée...
TROISIEME TAHLEAU 01
MADEMOISELLE DE SAINT-MAURICE
Malézeau I Vous oubliez do qui vous parlez.
ROBERT
Non, tante, il a raison et il se conduit en ami sin cèro... Gomment me défendrai-je, si je ne sais pas coni ment on m'accuse ?
Voyons... Rappelez bien vos souvenirs et répondez* moi... Après votre sortie du bal, combien êles-vous resté de temps avec Rose ?
ROBERT
Une demi-heure environ... Nous avons mnrché très lentement... L'air était doux, le ciel clair, et il faisait bon vivre... Arrivés à la traverse, nous avons rencontré le fermier de Couvrechamps qui rentrait... Rose voulait continuer son chemin avec lui... C'est moi qui l'en ai empêchée... Elle disait: Laissez-moi m'en aller, votre sœur m'attend ce matin de bonne heure, vous me ferez gronder... Si je l'avais laissée faire, au lieu de dormir froide et muette, nous l'entendrions encore chanter, là, alerte et joyeuse.
Il pleure, ANTOINETTE.
Robert I
ROBERT
Ah ! c'est plus fort que moi. Je ne puis m'empêcher de m'accuser delà mort de cette pauvre fiUe... Pendant que je la retenais, le bandit qui la guettait était embusqué dans l'ombre... C'est moi qui la lui ai livrée... Et si je ne l'ai pas tuée, grand Dieu! c'est pourtant à cause de moi qu'elle est morte I
MALÉZK.'X.U, très doucement.
Pardonnez-moi, monsieur le comte... Et après l'avoir quittée ?
nOBERT.
Je suis rentré par la petite porte du parc.
Sans avoir rencontré un passant, un valet de la ferme, un domestique du château ?
ROBERT
Personne.
MALÉZEAU
Ainsi; aucun témoin en votre faveur? C'est une fatalité!
ROBERT
Je ne suis pas coupable, il est donc impossible que je n'arrive pas à prouver mon innocence... On découvrira le meurtrier... J'aiderai la justice... Je chercherai...
MALÉZEAU
Et si on vous arrête ?
ROBERT
M'arrêter ? moi!
MADEMOISELLE DE S AI XT-M A URIG E.
Arrêter un Glairefont !
MALÉZEAU
Eli I mademoiselle, devant la loi, il n'y a plus un Glairefont... il y a un homme... un inculpé, et voilà tout.
ANTOINETTE
Mais il est donc question d'arrêter mon frère ?
Fleury prétend que le mandat d'amener est lancé; et en quittant La Neuville' j,ai rencontré le commissaire Jousselin qui sortait de- la mairie.
MADEMOISELLE DE SAINT-MAURICE
Mais alors il n'y a pas un instant à perdre.
TROISIÈME TADLEAU 63
ROBEUT.
Que faire ?
MADEMOISELLE DE SAINT-MAURICE
Partir, gagner l'Angleterre.
ROBERT
Partir ? Jamais ! Ce serait avouer que je suis coupable.
MADEMOISELLE DE S AIN T -M AURICE
Alors, il faudra le laisser emmener ? Mon neveu ?... Un enfant que j'ai élevé? Robert, mon cher petit... Est-ce que c'est possible ?
Elle fond en larmes.
ANTOINETTE
Tante, prenez garde... mon père...
MADEMOISELLE DE SAINT-MAURICE, avec colère.
Ah! le vieux maniaqiiel... le cruel égoïste !.,. C'est lui qui est cause de tous nos malheurs!... S'il ne nous avait pas ruinés, est-ce qu'on oserait s'attaquer à nous!...
ANTOINETTE, avec reproche.
Tante l...
MADEMOISELLE DE SAINT-MAURICE, aveccolèro.
Oh! toi, tu supportes tout sans te plaindre... Savezvous à quoi elle pense, en ce moment où notre cher petit est si gravement menacé?... Uniquement à sauvegarder la sécurité, le repos, l'ignorance de son père.
ROBERT
Ah I j'approuve Antoinette. Que notre père ne se doute pas de ce qui se passe... Si on m'emmène, isolezle à Clairefont... Au besoin, conduisez-le à Saint-IMaurice... Mais qu'il ignore tout, la vérité le tuerait.
MADEMOISELLE DE SAINT -MAURICE
Eh! ce n'est plus un enfant !
ANTOINETTE
Hélas ! si, c'en est un... si"àce à nous tous... Et vousmême, tante, avec vos airs grondeurs, vous avez été notre complice, vous avez tout subordonné à son bonlieur. Et ne le regrettez pas!... Il expiera peut-être maintenant cette fausse sécurité par Lien des larmes.
MADEMOISELLE DE SAINT-MAURICE, avec attendrissement.
Oh ! ange du bon Dieu ! Tu as raison, comme toujours. Va, tant que nous t'aurons pour nous protéger, il ne nous arrivera rien de mal... Tu me rends l'espérance... Nous sauverons ton frère.
Antoinette met un doigt sur ses lèvres et montre le marquis qui rentre.
LE MARQUIS, à Antoinette.
Tu m'oublies, mon enfant, aujourd'hui... C'est l'heure de notre promenade... En marchant, je te dirai ce que j'ai à te demander...
ROBERT
Mon père, je vous en prie, laissez-moi remplacer Antoinette, et vous donner mon bras?...
LE MARQUIS
C'est un plaisir que tu ne me fais pas assez souvent... (souriant. )Qu'y a-t-il douc que tu me gâtes?...
ROBERT, très éinu.
C'est que... je vais tantôt partir probablement... pour quelques jours... et je veux rester auprès devons... pour tout le temps que je passerai sans vous voir...
LE MARQUIS
Allons, tu es un brave garçon!... Amuse-toi... C'est de ton âge...
Il sort avec Robert.
TROISIÈME TADLEAU 65