‹ La grande Marnière (volume 2)Chapitre 37 sur 71 · I.E MARQUIS · texte numérisé non relu

I.E MARQUIS

Il me faut, pour atteindre ce résultat, un délai de deux mois et une somme de quarante mille francs.

GARVAJAN.

On m'a dit ça.

LE MARQUIS

Dans quelles conditions voulez-vous m'accorder l'un et me prêter l'autre. Ne craignez pas d'exiger beaucoup, je vous ferai les avantages que vous voudrez... Je suis tellement sûr de réussir !...

GARVAJAN, railleur.

Sûr de réussir?... C'est le mot de tous les inventeurs!.. Sans doute vous basez cette certitude sur votre découverte nouvelle?...

LE MARQUIS

Oui, monsieur. Si vous le désirez, je vais vous montrer mes plans, faire fonctionner mon modèle... C'est

un progrès considérable pour lindustrie. Vous verrez que le succès est certain.

GARVAJAN.

Possible!.,. Mais sous quel prétexte favoriserais-jo votre invention?... Vais-jc ni'aniuserà vous fournir des munitions pour que vous me fassiez plus commodément la guerre? Je vois bien votre intérêt dans tout ceci, mais le mien, où est-il? Je ne suis pas homme à me payer de mots creux, de théories humanitaires. Le progrès, l'industrie, très joli toutça! Mais d'abord, rien ne prouve que vous tirerez bon parti des fonds que vous me demandez... Et puis, j'ai assez d'argent dehors... Vous me devez, mon cher monsieur, près de quatre cent mille francs, dont ceiit soi.\.ante mille sont à échéance... Etcs-vous en mesure?

LE MAUQUIS.

Non, monsieur.

Alors, serviteur! On ne dérange pas les gens pour leur conter des calembredaines. VA, quand on ne peut pas payer ses dettes, on ne se donne pas des air.-> de génie. (Ricanant.) Ah! ah! la machine à vapeur!... Elle est à moi, d'ailleurs, comme tout ce qui est ici. Et je ne sais pas pourquoi, si elle est bonne, je ne l'exploiterais pas moi-même.

LE MARQUIS, avec stupeur.

Vous?

GAUV.\.JAX.

Mais oui, moi! Je pense, monsieur le marquis, que le moment est arrivé de ne plus finasser. Vous n'espérez pas que vous roulerez un vieux malin tel que moi?... Et cependant vous lavez essayé, je le dis à votre honneur. Je vous croyais moins do défense!.. Maintenant, c'est fini, n'est-ce pas?... Vou.s no conservez aucune illusion? Il n'y aplus> qu'à ramasser vos cliques et vos claques et à vous en aller de votre gentilhommière.

LE MARQUIS

Monsieur !

GARVAJAN, meaaçant.

Avez- VOUS donc perdu la mémoire? Vous m'avez, ily a trente-cinq ans, fait jeter hors de chez vous... Aujourd'hui c'est mon tour! J'y entre et vous en sortirez I

LE MARQUIS, dédaigneux.

Si vous êtes ici, c'est que je croyais posséder encore de quoi tenter votre cupidité... Je me suis trompé, voilà tout!

GARVAJAN.

Des insolences ! C'est un grand luxe que vos moyens ne vous permettent plus, mon cher monsieur. Quand on est le débiteur des gens, il faut les payer uutrement qu'en mauvaises paroles 1

LE MARQUIS, amèrement.

Vous pouvez abuser de ma situation, monsieur, je suis dans vos mains et je dois m'attendre à tout, puisque les miens m'ont les premiers abandonné, (juels égards puis-je espérer de vous, quand ma fille me ferme sa bourse, et quand mon fils s'éloigne do moi?... Au surplus, brisons là... Nous n'avons plus rien à nous dire.

GARVAJAN.

Pardon!... Je vous vois dans une erreur dont il faut que je vous tire... Vous jugez mal votre fille et votre fils. Vous accusez mademoiselle de Clairefont d'avoir refusé de vous sortir d'embarras? Elle avait de bonnes raisons pour cela. Il y a beau temps qu'elle s'est ruinée pour vous, sans bruit, en suppliant qu'on ne vous révélât pas l'emploi qu'elle faisait de sa fortune... Voilà ce que vous appelez vous fermer sa bourse!...

LE MARQUIS, éperdu.

Ma fille?... Pour moi?...

CAUVAJAN,

Quant ù votre fils, s'il n'est pas auprès de vous, ce n'est pas Je son plein gré, croyez-le bien... Il vient d'être arrêté pour meurtre, et emmené entre deux gendarmes.

LE MARQUIS, s'élançant sur Carvajan.

Misérable! Tu as menti! Avoue que tu as menti?

CARVAJAN

Ah ! vous voulez recommencer les violences?...

LE MARQUIS, s'arrètant.

,\h!mon Dieu!... Non! non! Pardonnez-moi... Expliquez-moi... C'est donc pour cela qu'ils pleuraient tousl.. Mon fils... mon Robert... Mais qu'a-t-il fait ?

CARVAJAN

11 a suivi la tradition paternelle : il a enlevé une fille... Seulement, comme elle se défendait, celle-là, il l'a étranglée ! Voilà ce qu'il a fait !

LE MARQUIS, suppliant.

Il est impossible qu'il soit coupable!.. C'est mon fils, monsieur. Vous aussi, vous avez un enfant... Songez à ce que je souffre... Un nauvrs garçon! innocent du crime dont on l'accuse... Oh ! je suis à votre merci, je ferai ce que vous voudrez... Je reconnais mes torts... Mais, je vous en prie, je sens que vous pouvez tout... Soyez indulgent !... Sauvez-le... Rendez-le moi !...

CARVAJAN

Ah 1 ah! Tout à l'heure, vous m'insultiez !

LE MARQUIS

Monsieur Carvajan, je regrette profondément ce que je vous ai fait.

CARVAJAN

Croyez-vous qu'un outrage s'efface avec quelques paroles? Après tant d'heures écoulées, j'en porte encore

la trace sur ma joue... (Prenant le marquis parie bras et le

menant près de la fenêtre.) Tenez, regardez celte place, devant votre perron... C'est là que vous m'avez fait renverser par vos chevaux, et frapper par vos laquais.

LE MARQUIS, avec exaltation.

Eh bien! descendez avec moi, je vais à cette même place, me mettre à genoux, pour vous demander la grâce de mon fils !

CAnVAJAN.

Allons donc! avec vous et les vôtres, ce serait toujours à recommencer... Je vous tiens, je ne vous lâche pas.

LE MARQUIS, avec égarement.

Ah ! si le ciel est juste, vous serez frappé dans votre fils ! Puisque vous êtes implacable pour le mien, le vôtre sera implacable pour vous I Scélérat, vous avez donné naissance à un honnête homme... C'est lui qui vous punira I...

Il marche au hasard.

GARVA JAN.

Je crois qu'il devient fou I

LE MARQUIS

Oui... mes ennemis me vengeront eux-mêmes... Le fils est un honnête homme I II aura horreur de ce qu'il

verra faire autour de lui... (il marche vers Carvajan.) Et

maintenant hors d'ici, monstre... ta besogne est faite... Tu m'as volé ma fortune, tu m'as volé mon honneur... Il ne reste plus ici que mon œuvre, mais tu ne l'auras pas.

Il déchire ses plans.

CARVAJAN, voulant l'arrêter.

Tout m'appartient!

LE MARQUIS, prend un marteau et se place devant sa machine.

Approche, et je t'assomme!

TROISIÈME TADLEAU 79

GA.nVAJAN.

Groyoz-vous que vous me faites peur?

LE MARQUIS, à bout de forces, laisse tomber lu marteau, et, éperdu, appelle.

A moi ! ù moi 1

Page 1