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La grande mascarade parisienne

L’hôtel Hippocrate un lendemain de carnaval. — Le testament de feu Badinard. — Étrange mission dévolue à M. Antony Cabassol. — L'album aux soixante-dix-sept portraits compromettants.

Ils étaient deux, l’un gros et rond, l’autre long et sec, l’un rouge et chauve, l’autre jaune et chevelu, mais tous les deux sanglés dans une redingote noire, tous les deux majestueusement cravatés de blanc, tous les deux portant haut le nez surmonté de lunettes, — une paire à branches d’or, une paire à branches d’argent, — et tous les deux porteurs d’un grand portefeuille noir bourré de papiers, évidemment timbrés.

Le premier, le gros rond, rouge et chauve, n’était autre que Me Taparel, notaire, 52, rue du Bac, la meilleure étude de Paris; Je second, le monsieur long, sec, jaune et chevelu, avait le droit d’inscrire sur Liv. i.

M" Taparel

et M. Nestor Miradoux.

ses cartes de visite le nom harmonieux de Nestor Miradoux, avec cette qualification : Principal clerc de Mt Taparel.

La porte devant laquelle Me Taparel et M. Miradoux s’étaient arrêtés indécis était celle de l’hôtel Hippocrate, rue de l’École de médecine, l’hôtel meublé le moins sérieux de ce folâtre quartier des Écoles.

— M. Antony Cabassol? demanda enfin Me Taparel en franchissant la porte.

— Au troisième, porte n° 24, répondit une voix s’échappant d’une sorte de cage vitrée.

— Il n’est pas sorti? demanda M. Miradoux.

ÏJn ricanement fut la seule réponse qui sortit de la cage.

M° Taparel et M. Miradoux, toujours solennels, s’engagèrent dans un couloir et gravirent l’escalier du premier étage ; au bruit de leurs pas, une porte s’ouvrit sur le palier, une longue pipe sortit, tandis qu’une voix de basse disait au bout de la pipe :

— Eh bien, Jules, et ces bocks? animal.

Me Taparel et M. Miradoux négligèrent de répondre.

Une autre porte s’était ouverte, et du fond d’un couloir une voix de femme s’écriait :

— Garçon, nos bottes !

M° Taparel et M. Miradoux, mettant encore plus de solennité sur leur figure, entamèrent l’ascension du second étage. Des portes s’cuvraient aussi dans les couloirs de ce second étage, et l’on entendait des frottements de jupes ; deux femmes les attendaient sur le palier, penchées au-dessus de la rampe. Me Taparel, qui s’avançait le premier, vit avec inquiétude qu’elles étaient légèrement décolletées. L’une de ces dames n’avait qu’un jupon et pas même de camisole pour cacher les opulences de son corsage; elle tenait à la main un pot à eau et une serviette.

— Gomment, ce n’est pas Jules! dit la première en voyant poindre les lunettes d’or et la cravate blanche de Me Taparel.

— - En voilà une boîte ! le garçon est toujours sorti. Vous ne l’avez pas rencontré? demanda la seconde.

— Non, madame I répondit le notaire.

— Garçon I cria une voix d’homme.

— Des petites nèfles! répondit une demoiselle qui venait d’entr’ouvrir une porte pour chercher ses bottines sur le paillasson.

Me Taparel toussa légèrement dans sa cravate pourraffermir sa solennité, et prit la rampe du troisième étage.

— Oh! là, là, fit d'une voix aiguë la dame ou demoiselle qui venait de chercher inutilement ses bottines. Viens donc voir, Charles, je parie que

c’est le paternel à Chose, de là haut, qui vient pour embêter son fils... gare là-dessous 1

11 y eut des froufrous de robes en haut, une porte se referma vivement. Il n’y avait personne sur le palier. M6 Taparel en eut quelque satisfaction. — Le n° 24, voyons, fît-il en s’engageant dans le couloir, voilà 16, 17, 18. La porte du 18 était grande ouverte, M° Taparel et M. Miradoux ne purent faire autrement que d’apercevoir une petite blonde boulotte', qui se carrait

Si je m'en allais comme ça prendre le tramway?

les mains dans les poches devant une armoire à glace, dans un costume de Pierrette un peu frippé, en criant à pleine gorge :

— Dis donc, Coco, zut pour le mercredi des Cendres! si je m’en allais comme ça prendre le tramway? Dis, Coco?

Un peu plus loin, dans la chambre n° 22, un jeune homme brossait mélancoliquement un paletot.

— Garçon, dit-il en entendant les pas du notaire, si vous entendez un marchand d’habits, vous me l’enverrez.

M° Taparel avait trouvé le n° 24 et frappait à la porte. Rien ne répondit. Me Taparel frappa trois fois sans plus de succès.

— La„clef est sur la porte, entrons, fit-il à la fin, je ne pense pas qu’ici cela soit considéré comme une indiscrétion.

Et les deux habits noirs s’insinuèrent dans une chambre qui leur parut surtout meublée d’un nombre infini de photographies épinglées au papier de tenture.

— Il n’y a personne, fit Miradoux.

Un ronflement formidable répondit à cette affirmation. Le notaire et son principal clerc tournèrent leurs regards vers le lit. Il était en désordre,

tomme toute la chambre, d’ailleurs, mais l’auteur du ronflement ne s’y trouvait point. Me Taparel et M. Miradoux levèrent les yeux au plafond, puis les ramenèrent au plancher, le ronflement continuait toujours, clair et distinct.

— Gela vient de par là, pourtant, dit le notaire en retournant vers le lit.

— Ah! fit Miradoux en découvrant dans la ruelle deux jambes sortant de l’ombre, voici probablement les jambes de M. Cabassol, il sera tombé derrière son lit, l’infortuné jeune homme !

— Vite ! retirons-le de cette fâcheuse position I dit le notaire en s’attelant aux jambes de l’infortuné Cabassol.

Le ronflement s’arrêta subitement.

— Gornélie ! c’est mal ce que tu fais là... tu m’abandonnes! murmura le ronfleur d’une voix pleurarde.

La moitié du corps de Cabassol était sortie de la ruelle, mais Cabassol se débattait pour ne pas quitter son asile.

— Aidez-moi, Miradoux, dit le notaire. A nous deux nous en viendrons à bout.

Et le ronfleur, malgré sa résistance, fut bientôt amené au jour et assis sur son lit, où il resta en contemplant avec des yeux étonnés ces visiteurs inattendus.

Me Taparel et son principal clerc s’aperçurent alors que M. Cabassol portait un costume étrange, composé d’un maillot bariolé de dessins aux vives couleurs, de couvertures effilochées, de colliers de dents d’animaux,

— Garçon, nos bottes! ,

de plumes et de perruques suspendues à la ceinture. Sur la figure de Cabassol quelques restes de tatouages déteints se voyaient encore, mais disparaissaient rapidement sous les frottées énergiques dont il se bourrait pour achever de se réveiller.

Pardon de vous avoir dérangé, dit enfin le notaire, mais est-ce bien à M. Antony Cabassol que j’ai l’honneur de parler?

— A lui-même, fit d’un signe de tête le sauvage Cabassol.

— Très bien ! Je suis Me Taparel, notaire à Paris, et je viens vous entretenir d’une affaire importante !

Elles bocks, animal?

Cabassol, tout à fait réveillé, bondit et se trouva sur ses jambes.

— Notaire, n’est-ce pas? balbutia-t-il, notaire, pas huissier?

— Notaire à Paris, prononça Miradoux.

Cabassol poussa un soupir de satisfaction.

— Asseyez-vous, je vous prie, dit-il en se précipitant vers un fauteuil rouge et vers une chaise qu’il traîna devant ses visiteurs.

— Yous êtes bien, reprit le notaire en ouvrant sa serviette bourrée de

papiers, vous êtes bien monsieur Georges-Antony Cabassol, étudiant en...

— En? répéta Cabassol.

— Oui, étudiant en quoi?

Cabassol sembla chercher dans ses souvenirs.

— Voyons, étudiant en droit ou en médecine? ah! voilà, je ne suis pas

encore décidé... j’attends... je consulte mes goûts... il n’y a que quatre ans que je suis à Paris !

— Soit, mettons simplement étudiant, poursuivit M® Taparel,... né à Castelnaudary et cousin de M. Badinard.

— Oh ! cousin éloigné, très éloigné ! Les Badinard sont imbéciles de père en fils; j’ai dîné une fois chez lui à Saint-Germain dans son castel, comme il disait, ce crétin de marchand d’huiles...

— ... Et cousin de feu M. Badinard, reprit le notaire en appuyant sur le mot feu.

— Ah! fit Gabassol, feu M. Badinard...

— En qualité de notaire et d’exécuteur testamentaire de feu M. Badinard, je viens vous prier de vouloir bien m’accompagner jusqu’à mon étude pour y entendre la lecture du testament dudit. En me chargeant de l’exécution de ses dernières volontés, M. Badinard m’a recommandé de vous aller chercher moi-même à votre domicile et de vous emmener sans perdre ui.e minute, et toute affaire cessante dans mon cabinet. Le testament ainsi qu’une petite boîte y annexée vous attendent, et je ne doute pas que la communication des dernières volontés de feu votre cousin ne vous soit agréable...

Antony Gabassol était retombé sur son lit.

— Pardon, monsieur, balbutia-t-il, vous êtes notaire, c’est une noble fonction qui vous revêt d’un caractère sacré... mais... ce que vous me dites.., ça n’est pas une blague?

L’air indigné de M® Taparel et de M. Miradoux convainquirent Cabassol.

— Ali! ce pauvre cousin, feu Badinard!... Et moi qui n’en savait rien! J’ai dîné chez lui il y a dix-huit mois, et je me souviens maintenant qu’il me considérait avec un air tout particulier... qu’il m’interrogeait paternellement sur mes habitudes, sur mes aptitudes, et même, je me souviens, sur mes succès auprès des ... si bien que je l’appelais le cousin Batifolard I... Pauvre Badinard ! belle famille ! tous très forts...

— De père en fils ! dit le notaire.

— Partons, messieurs, reprit Gabassol, allons à l’étude...

Un instant! vous êtes encore en sauvage...

— Ah! c’est vrai... j’oubliais... c’était hier le mardi gras; il y avait bal chez Raphaël Taupin, un peintre distingué de mes amis, et j’y suis allé en gue rier apache. J’ai eu beaucoup de succès; mon costume était assez réussi comme vous pouvez le voir... Ah ! si j’avais seulement un ulster !

- - Gomment, un ulster?

— Oui, ce serait plus commode, car, s’il faut tout vous avouer, ce costume d’apache, compose à lui tout seul toute ma garde-robe actuelle, le reste est où vous savez I

-- Comment où je sais?

— Au clou, parbleu! Voilà ce que c’est : mon costume à moi ne coûtait pas grand’chose comme exécution : des idées artistiques, du bon goût, et c’était tout; mais il y avait celui de Cornélie...

— Cornélie?

— Oui, Cornélie, ma faiblesse actuelle... Je rougis de vous faire tous ces aveux I...

— Au contraire, jeune homme, au contraire! ne rougissez pas... Cor¬

nélie ! ah I il y a une Cornélie, c’est très bien, c’est excellent, en qualité d’exécuteur testamentaire de feu Badinard, cela me ravit. Du haut du ciel il doit être content de vous !

— Alors, je puis vous avouer Cornélie? Il y avait donc le costume de Cornélie, un délicieux costume de cantinière apache, allant porter l’eau de feu dans le sentier de la guerre! C’est pour cette cantinière apache que j’ai dû mettre toute ma garde-robe au clou.

Depuis une minute, M. Miradoux baissait la tête et regardait sous le lit.

— Qu est-ce que vous cherchez? demanda Gabassol.

— Mais... Cornélie?

— Hélas! je croyais être revenu avec elle, mais je m’aperçois que je dois l’avoir laissée au bal chez Taupin.

— Alors, comment faire si vous n’avez pas d’autre costume?

Gabassol courut vers une commode et bouleversa les tiroirs.

— Je n’ai que cela, dit-il en revenant avec quelques petits papiers, voici trois reconnaissances !

— Nous sommes sauvés alors, s’écria le notaire ; M. Miradoux, mon principal clerc, va courir dégager votre garde-robe, c’est un peu en dehors des habitudes notariales, mais enfin, il le faut!

M. Miradoux prit les reconnaissances, reçut quelques indications du jeune homme et partit vivement.

Après trois grands quarts d’heure d’attente il reparut, suivi d’un commissionnaire, porteur d’un fort paquet.

Gabassol, débarbouillé et débarrassé de ses tatouages, fut bien vite habillé.

— Et maintenant, messieurs, je suis à vous, dit-il.

Et, ouvrant la porte, il laissa passer le notaire et son principal clerc.

L’hôtel Hippocrate était un peu plus tranquille. Jules, le garçon, était revenu avec les bocks des uns et les bottines des autres.

— Jules, dit solennellement Gabassol en passant, si Gornélie revient, vous lui direz que je suis parti pour Gastelnaudary, et soyez sévère.

Me Taparel avait sa voiture à la porte, les trois hommes y prirent place et roulèrent vers la rue du Bac. En route, Cabassol, anxieux, ne parla que de son cousin feu Badinard, et chercha à deviner l’importance du legs que ce cher Badinard devait lui avoir réservé.

En arrivant les trois hommes traversèrent l’étude au grand émoi des clercs, évidemment instruits de la situation, et pénétrèrent dans le cabinet du notaire.

— Monsieur Antony Cabassol, donnez-vous la peine de vous asseoir, prononça cérémonieusement M° Taparel.

Et, sans se presser, le notaire marcha vers une grande caisse de fer, l'ouvrit, en tira quelques papiers, ainsi qu’une boîte fermée par de grands cachets rouges, et vint s’asseoir devant son grand bureau.

— Mais, dit timidement Gabassol, et les autres... les autres parents?

— Dans un préambule au testament que je vais avoir l’honneur de vous lire, préambule contenant mes instructions, M. Badinard a écarté formelle-

J ules était revenu avec les bocks.

ment tous ses autres parents et amis, et il a exprimé la volonté que son testament vous fût lu à vous seul, en présence de M. Miradoux, mon principal clerc.

Cabassol se cramponna aux bras de son fauteuil.

— Je commence donc, dit le notaire en tirant d’une enveloppe une feuille de papier timbré :

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