CECI EST MON TESTAMENT
« Moi, Jean Timoléon Badinard, sain d’esprit, mais cloué par la goutte dans mon fauteuil, je déclare ici avoir le cœur navré et me sentir l’âme profondément abattue par des désillusions conjugales.
« Je viens de découvrir caché dans un guéridon de la chambre de ma femme, un album contenant soixante-dix-sept photographies masculines, portant pour la plupart des mentions et des dédicaces, qui me semblent compromettantes. Ma femme m’avait paru jusqu’ici au-dessus du soupçon, elle s’est toujours montrée, dans le cours de cinq années de vie conjugale, d’un caractère si parfaitement désagréable que je me croyais à l’abri des risques ordinaires. Je me trompais, elle me trompait!
« Après de mûres réflexions, et dans l’impossibilité où je suis, vu ma goutte, de courir sus aux soixante-dix-sept personnages de l’album, aux soixante-dixsept infâmes qui l’ont si affreusement compromise à mes yeux, j’ai résolu de tirer d’eux une vengeance aussi éclatante que possible par procuration. En conséquence, je donne et lègue à M. Antony Cabassol, mon cousin, toute ma fortune particulière, montant à quatre millions clairs et nets, à la condition expresse que ce jeune homme se fera mon vengeur et, sans marchander ses peines et ses soins, infligera la peine du talion à chacun de mes soixante-dix-sept rivaux.
La cantinière apache.
« OEil pour œil, dent pour dent ! Photographie pour photographie ! Mon rêve serait qu’un jour chacun de mes soixante-dix-sept ennemis découvrît dans le guéridon de son épouse — ou de sa maîtresse, le portrait de Gabassol, mon vengeur !
« J’accorde trois années à M. Antony Cabassol, pour compromettre soixante-dix-sept personnes ; je charge Me Taparel, mon ami, de surveiller ses opérations et de lui délivrer largement les fonds nécessaires, au fur et à mesure des nécessités de ma vengeance.
« S’il se montre indigne de ma confiance et s’il ne fournit pas au bout des trois années soixante-dix-sept vengeances constatées, ma fortune, frais déduits, devra servir à élever dans un endroit sain et désert, à vingt-cinq lieues environ de Paris, et autant que possible près d’un cours d’eau et dans un site agréable, un REFUGE pour les maris maltraités par le sort.
« Je nomme Me Taparel et son principal clerc, M. Nestor Miradoux, mes exécuteurs testamentaires, et je les charge de veiller à la stricte exécution de mes volontés.
« Saiut-Germain. le 18 août 18...;.
« Timoléon Badinard. »
M6 Taparel se tut. Gabassol se passait de temps en temps la main sur le front et se pinçait comme pour bien s’assurer de la réalité de sa présence dans le cabinet d’un notaire chargé de lui annoncer de pareilles choses.
— Eh bien, monsieur Antony Gabassol, dois-je conclure de votre silence, demanda le notaire, que vous acceptez le legs de feu Badinard et les graves obligations qui en résultent?
— Si j’accepte ! s’écria Gabassol en sautant sur son fauteuil, si j’accepte ce legs et cette noble mission ! Avez-vous jamais pu douter un instant que j’hésiterais à me faire le vengeur d’une infortune imméritée, j’en suis sûr !
— Très bien! j’aime cette chaleur, et je suis heureux pour mon ami feu Badinard de vos belles dispositions... Je vais donc vous donner communication de l’album aux soixante-dix-sept photographies. D’après mes instructions, cet album ne doit pas sortir de mon étude, vous prendrez note des noms et qualités des personnages photographiés, et vous graverez leurs traits dans votre mémoire. Chaque victoire que vous remporterez devra être constatée, soit par un acte notarié, soit par une lettre de la personne compromise, ou même une photographie avec dédicace flatteuse, que nous annexerons à la photographie de l’album.
Gabassol frappa sur la table d’un air déterminé.
Me Taparel fit sauter les cachets du paquet contenant les photographies. L’album apparut revêtu d’une couverture coquette et galante. Au centre du
maroquin rose, se trouvait un cœur doré servant de cible aux flèches de quatre amours disposés aux quatre coins.
— Oh! oh ! fit le notaire, la reliure est significative. Pauvre Badinard I
L’album possédait cent quarante cases, soixante-dix-sept seulement se trouvaient occupées par des cartes photographiques. Les trois hommes, penchés sur la table, parcoururent rapidement le volume.
— Belle collection 1 dit enfin M° Taparel.
— ■ Remarquable collection, affirma M. Miradoux.
Il y avait un peu de tout parmi la collection des ennemis de B'adinard, sur lesquels le vengeur testamentaire allait avoir à se précipiter ; des militaires, des diplomates, des Parisiens, des étrangers, des jeunes gens et des hommes mûrs, des moustaches naissantes et des crânes chauves, de tout enfin, jusqu’à un gommeux nègre.
Des dédicaces brûlantes accompagnaient la plupart de ces photographies.
A Elle
son
Félicien Cabuzac!
Si je t’aime, ça ne se demande pas!
Hans Klopmann.
Le diable emporte ma femme, à toi mon cœur !
Achille Vauberné.
0 amour! amour! amour! toujours! toujours! toujours!
Ou du moins le plus souvent possible.
Vte Exupère de Champbadodr.
Moi petit nègre, mangerais bonne blanche à tous repas!
* Lili-Bocanda,
ambassadeur de Zanguebar.
En avant! ! !
Capitaine Bignol.
C-orpo di baccho ! si jamais les horreurs de la guerre m’amenaient sous vos fenêtres, j’enfoncerais tout, je n’écouterais ni larmes ni prières et ne vous ferais pas de quartier. Vous en valez la peine!
Major Buffarelli.
A toi '.mon âme!
Cotignac (du Tarn).
Ton œil est un poignard enfoncé dans mon âme.
Ramon Carabellas.
Je n’accorde ma mandoline Que pour chanter ta crinoline!
Célestin Bedarrods,
poète lyrique.
Etc., etc., etc.
Cabassol, le notaire et le principal clerc se regardèrent pleins d indignation.
— Oh ! oh !
— Saperlipopette !
— Sacrebleu !
Ce sacrebleu venait de Gabassol qui jugeait convenable d’étre plus indigné que les autres.
— Sacrebleu ! ! ! . Je propose, messieurs, d’ouvrir les hostilités immé¬
diatement...
— Bravo ! vous n’avez d’ailleurs pas de temps à perdre, soixante-dix-sept vengeances en trois ans, cela faitjvingt et une et demie par an, c’est un chiffre imposant ! 11 peut se présenter des diffi cul tés à surmonter, des obstacles à franchir.
Refuge pour les maris maltraités par le sort (projet).
— Voulez-vous m’accorder la permission d’émettre un avis ? s’écria M. Nestor Miradoux, eh bien, mon avis serait que M. Gabassol entamât plusieurs affaires à la fois pour mener les choses plus rondement !
Vous avez raison ! je vais choisir dans l’album un lot de quatre per» sonnages, et je me mettrai immédiatement en campagne 1
— G’est cela, dit le notaire, M. Nestor Miradoux, dont je connais l’expérience et les hautes capacités, fera toutes les courses nécessaires, toutes les démarches qu’il faudra pour faciliter votre tâche, dès à présent, il ne va plus (jue s’occuper de la succession Badinard.
Cabassol ouvre les hostilités et débute en révolutionnant Bullier. — Un notaire qui se dérange.
L’héritier de feu Badinard était un jeune homme énergique. Une situation si nouvelle pour lui, tout à l'heüre encore réduit par le manque d’argent, à rester dans ses appartements en costume d’apache, n’avait jeté dans son âme qu’un trouble momentané ; maintenant il avait repris toute son assurance et voulait se montrer à la hauteur des circonstances.
Assis calme et ferme devant le bureau de Me Taparel, il feuilletait l’album aux photographies pour y chercher ses quatre premières victimes. Tout à coup il poussa une exclamation d’étonnement.
— En voilà un que je connais, dit-il, en montrant la photographie d’un jeune homme barbu, ornée de cette dédicace :
A Bullier.