‹ La grande mascarade parisienneChapitre 11 sur 18 · SCEAUX. IMP. CH A RAI R E ET FILM · texte numérisé non relu

SCEAUX. IMP. CH A RAI R E ET FILM

Un duel féroce au bois de Vincennes. — La troisième vengeance. — Le plus beau jour de la vie de If. Félicien Cabuzac est troublé par des discussions violentes.

L’aube se levait à peine, une aube pâle et triste de mars, lorsque le cocher débarqua ses bourgeois à l’entrée du bois de Vincennes. — Le notaire paya le cocher d’avance pour le cas où les hasards du combat l’entraîneraient trop loin pour retrouver la voiture, puis il ceignit une ceinture bleue apportée par Gabassol, y passa le revolver, la hachette, le bowie-ünife et le couteau à scalper et jeta sa carabine sur l’épaule.

— Bonne chance I cria l’automédon ; faites comme l’autre de la semaine dernière f

— Quelle heure avons-nous? fit Gabassol en tirant sa montre, voyons, sept heures moins deux minutes. Allons, maître Taparel, voilà le moment, chargez la carabine et le revolver ! A l’heure qu’il est, votre adversaire se prépare à se jeter sous bois pour marcher à votre rencontre... allons, voici sept heures! en avant! Utilisez chaque mouvement de terrain, rangez-vous

derrière chaque arbre, sautez de buisson en buisson!... de l’œil et du jarret!... En avant! nous vous suivons à vingt mètres sur le côté.

Me Taparel, enfonçant son chapeau sur ses yeux d’un geste énergique, se jeta dans le fourré. — Les témoins lui laissèrent prendre une petite avance et se glissèrent à sa suite sous les arbres. — Pendant dix minutes on avança sans prononcer une parole. Me Taparel marchait avec la prudence d’un Peau- Rouge, sans faire crier une branche d’arbre, sans déranger une touffe d’herbe, se rasant derrière chaque pli de terrain, et sautant comme un cabri, quand il avait à traverser un espace découvert.

Tout à coup Gabassol et le jeune Chinois le perdirent de vue ; ils attendirent cinq ou six minutes, puis ils se risquèrent en avant.

Me Taparel était invisible. Gabassol l’appela doucement, mais rien ne répondit.

— Avançons, dit tout bas Gabassol.

Le Chinois l’arrêta brusquement et lui montra un objet étrange, à une

vingtaine de mètres, au milieu d’un buisson.

— Qu’est-ce que cela?

— C’est sa tête ! murmura le Chinois d’une voix entrecoupée.

— Sapristi, c’est sa tête... ah! mais, est-ce que le Haïtien l’aurait déjà...

La tête siffla doucement et s’agita. Cabassol et le Chinois respirèrent. Ils se précipitèrent en avant et trouvèrent Me Taparel blotti au fond d’un fossé, la tête seule hors du trou.

— Avez-vous entendu ! demanda sourdement Me Taparel.

— Quoi?

— Le son du cor, il me semblait qu’il n’avait pas été question de cor dans nos arrangements.

— Mais non,... ah! je l’entends, c’est le tramway de Yincennes...

— Ah! très bien, j’ignorais... maintenant indiquez-moi la direction de Joinville.

— Par là, sur la gauche.

— Merci, je vais opérer un mouvement tournant.

Et le notaire sortit de son fossé et se dirigea sur la droite.

Cinq minutes après, un nouveau sifflement du notaire appela les deux témoins qui s’empressèrent de le rattraper.

— Qu’est-ce qu’il y a?

— Des maisons, répondit tout bas le notaire.

— Un restaurant! dit Cabassol... si nous allions déjeuner un peu, cette

Le repas de noces de M. Félicien Cabuzac troublé par des discussions violentes.

Liv. 10.

promenade matinale m’a ouvert l’appétit... Rentrez votre carabine dans son enveloppe, cachez sous votre pardessus votre attirail guerrier et déjeunons I Me Taparel accueillit volontiers l’idée de suspendre les hostilités. Il dissimula, autant que possible, ses armes à feu et ses armes blanches et gagna le bord de la route.

— Un instant! dit-il avant de quitter le couvert des arbres, allez donc voir si le restaurant n’est pas occupé par nos adversaires.

— Mais, non, vous voyez qu’il ouvre à l’instant même; il n’y a personne. La route fut traversée rapidement, et les trois hommes pénétrèrent dans le

restaurant.

— Une omelette et du jambon ! commanda Cabassol.

Les garçons du restaurant parurent un instant surpris de voir des clients aussi mutinais, mais ils s’empressèrent et conduisirent nos amis dans une grande salle du premier étage, consacrée ordinairement aux noces et festins de corps, et garnie d’une immense table pour cinquante couverts.

— Belle position, fit le notaire en examinant les environs par la fenêtre, on soutiendrait un siège très facilement. Si nous attendions ici nos adversaires?

— Votre adversaire ! n’oubliez pas que nous ne sommes que vos témoins, répondit Cabassol. Attendons-le si vous voulez.

Nos amis s’installèrent à une petite table dans un angle de la salle, le plus près possible de la porte, qu’il était nécessaire de surveiller. Le notaire, pour déjeuner plus facilement, posa sur la nappe son revolver, sa hache et son bowie-knife. Le garçon à cette vue parut peu un effaré.

— Messieurs, dit-il, vous savez, nous avons un tir au pistolet dans le

jardin, avec les balançoires et le jeu de boules, mais on ne tire pas dans les salons.

— As pas peur! répondit Gabassol en s’étendant sans façon sur un divan.

— Et quel vin désirent ces messieurs? reprit le garçon, nous avons un petit blanc à vingt sous la bouteille dont vous me direz des nouvelles.

— Du petit blanc! s’écria Me Taparel avec indignation, allons donc, pour un homme qui, peut-être, sera dans deux heures étendu sur le champ de bataille!... Du champagne, et vivement!

— Du champagne ! s’écria Cabassol.

— Du champagne! siffla le bon Chinois avec une voix de fausset, trois bouteilles !

Pour se distraire en attendant l’arrivée de l’omelette, Cabassol fit sauter d’un coup de bowie-knifè le bouchon de la première bouteille de champagne.

— Ah ! qu’il est bon de vivre ! dit le notaire en mettant la main sur son cœur ; messieurs, je le sens maintenant, ma vocation ce n’était pas le notariat, c’était la vie d’aventures, fiévreuse, ardente, la vie de trappeur avec ses périls, ses fatigues, ses joies, ses combats dans le sentier de la guerre et ses petites noces au champagne! Voilà ce qu’il fallait à ma nature indomptée, je m’en aperçois trop tard !

— Hourra ! cria Cabassol.

— Hourra! siffla le Chinois.

— A bas le notariat! Vive l’alTaire Badinard qui me procure ces joies! Que ne suis-je à la place de ce jeune Cabassol, que n’ai-je la mission d’accomplir moi-même les soixante-dix-sept vengeances de Badinard, au lieu de mon simple rôle de constatateur !

Avant d’aller plus loin, avouons ce que décidément nous ne pouvons plus cacher. Depuis la veille, au dîner chez l’ambassadeur du Zanguebar, nos amis et leur acolyte le jeune Chinois ont absorbé bien du champagne, on l’a peut-être remarqué. Qu’on ne les en blâme pas trop, les circonstances seules sont coupables ; Cabassol et Me Taparel avaient quitté l’hôtel avec une simple et légère émotion seulement, mais toute une nuit de discussions orageuses et de préparatifs sanglants, occasionnés par la fâcheuse collision avec le général, avait donné à cette émotion de singulières proportions, que l’omelette au champagne du matin n’était certes pas faite pour diminuer.

Cet aveu, fait en rougissant, soulage notre conscience et nous donne les coudées plus franches. Aussi nous n’hésiterons pas à déclarer sans réticences que M° Taparel, cette intelligence lumineuse, que M. Cabassol, jeune homme remarquablement doué, et que le jeune Chinois, dont nous avons oublié le nom, lettré de première classe, poète et prosateur, homme politique des-

tinéà occuper plus tard un poste important dans l’Empire du milieu, que ces trois éminents esprits enfin, semblèrent pendant le déjeuner, bien obscurcis par le champagne.

L’omelette au jambon calma leur appétit. A la fin du repas et de sa bouteille de champagne particulière, Me Taparel déclara qu’il avait sommeil et que nulle puissance humaine ne l’empêcherait de dormir. En conséquence, il s’étendit sur une banquette, glissa quelques coussins sous sa tête et se coiffa d’une serviette.

— Et l’ennemi? s’écria Cabassol, si les Haïtiens se présentent?

— Vous êtes mes témoins, vous allez faire faction ! à la première alerte, vous me... reveill...

Et sans même achever sa phrase, le notaire ferma les yeux et s’endormit.

— Le devoir, balbutia Cabassol en se levant, peut se concilier avec le repos, la commodité avec la sécurité ; mon cher mandarin, nous allons veiller... en dormant!... aidez-moi.

Cabassol saisit l’extrémité d’une banquette, fit signe au jeune Chinois de

Quelques jeunes cousines déclarèrent qu’elles no se marieraient jamais!

La conversation roula sur les désagréments du mariage.

prendre l’autre bout, et tous deux se mirent en devoir de la transporter jusqu’à la porte de la salle. Le prudent Gabassol ferma cette porte à double tour et posa la banquette en travers ; cela fait il s’en fut avec le Chinois chercher une seconde banquette pour la placer contre la première.

— Et maintenant, mon cher ami, que je vous ai enseigné la manière de' fortifier un poste, je vais vous montrer comment l’on monte sa garde sans fatigue !

Cabassol s’allongea sur la banquette, remua un peu pour bien se caler et ferma l’œil.

— Faites comme moi, dit-il en bâillant, le Haïtien ne nous surprendra pas, et nous nous réveillerons frais et dispos pour lui tenir tête !... Bonsoir, mon cher Chinois, mon petit dragon bleu, bonne nuit !

Le jeune Chinois, après avoir soigneusement roulé sa queue autour de sa tête, allait faire comme Cabassol, mais il réfléchit sans doute et revint vers la table. Prenant successivement les trois bouteilles de champagne, il les goutta dans son verre et le vida consciencieusement. Ce devoir accompli, il revint à sa banquette et se coucha près de Cabassol.

Quel bon sommeil après tant de fatigues et de si nombreuses émotions ! Quel repos précieux et réparateur ! M0 Taparel rêva, il est vrai, du Haïtien, mais son rêve ne manqua pas de douceur; il songea qu’après trois heures de combat corps à corps, les cartouches épuisées, les haches brisées, les bowieknifes ébréchés, il réussissait à scalper son ennemi, et qu’il lui faisait grâce ensuite.

Le calme le plus complet régnait donc dans la grande salle du restaurant ; il dura de neuf heures du matin à une heure et demie. Bien ne l’avait troublé, pas même les garçons du restaurant qui pourtant auraient bien eu le droit de déranger un peu ces singuliers clients.

Au dehors il faisait un temps superbe ; le soleil, voilé le matin, avait dissipé son rideau de nuages et chauffait le bois de Yincennes de façon à éveiller bientôt les frondaisons printanières et à faire éclore les premières violettes. De toute la nature se dégageait une impression de douceur et de tranquillité vraiment délicieuses, les oiseaux sifflaient dans le jardin, le canon du polygone tonnait à intervalles réguliers, et de temps en temps retentissaient dans le fort, à peu de distance, des appels de clairon ou des sonneries de trompette de cavalerie.

Tout à coup, le ronflement de Cabassol s’arrêta. Des bruits suspects avaient troublé son calme sommeil ; il ne bougea pas, mais il cessa de ronfler. Un tapage assez violent se faisait au dessous, au rez-de-chaussée du restaurant, puis des portes 's’ouvrirent vivement, et le tapage retentit plus clair et plus vif. On montait l’escalier.

Deux secondes après, des cris et des appels retentirent dans l’escalier, et la porte fut vigoureusement secouée du dehors.

— Aux armes I s’écria Cabassol en se précipitant en bas de sa banquette et en jetant le jeune Chinois sur ses pieds.

— Aux armes! répéta le notaire éveillé en sursaut, je ne l’ai donc pas bien scalpé?

— Qui ça?

— Lui ! le Haïtien...

— Sans doute, puisque le voilà qui va enfoncer la porte... allons, allonsr du calme, procédons avec régularité... Qui vive?

Deux dames le questionnaient 9ur les modes de son pays.

— C’est la noce ! répondit-on du dehors, ouvrez donc, farceurs !

— La noce? quelle noce? demanda M° Tuparel à Cabassol.

— Je n’en sais rien... mais ce n’est pas l’ennemi, ils n’ont pas d’accent...

— Non ! alors puisque ce sont des gens paisibles, ouvrons et dissimulons nos projets.

Cabassol et le jeune Chinois enlevèrent rapidement les barricades et ouvrirent la porte.

Pressés sur le palier, serrés sur les marches de l’escalier, riaient et plaisantaient des braves gens en ribambelle, tous en tenue de cérémonie, avec des robes de soie, des chapeaux à grands fracas, des habits noirs, des redingotes imposantes et des cravates blanches noblement empesées. C’était bien une noce. En tête de la foule, une jeune dame tout de blanc vêtue et couronnée de fleurs d’oranger, donnait le bras à un jeune homme cravaté, coiffé et frisé avec une perfection suprême.

— Farceurs, fit le marié en donnant une poignée de main à Cabassol. Vous savez que les cérémonies nous ont mis en appétit, et vous barricadez la salle du festin !

— Comment vous portez-vous? demanda Cabassol légèrement ahuri en secouant la main de ce marié qu’il ne connaissait en aucune façon.

Toute la noce avait fait irruption dans la salle, Me Taparel et le Chinois distribuaient des poignées de main sans rien comprendre aux politesses que leur prodiguaient des inconnus. Cabassol complimentait la mariée émue et rougissante.

— Vous nous avez donc précédés, disait le marié à Cabassol, l’attente à la mairie vous a ennuyés... moi, c’est incroyable comme ça m’a creusé. Aussi nous allons expédier un petit déjeuner sur le pouce, puis l’on se promènera dans le bois, et à six heures le grand festin!... Allons, à table, mon cousin!

— A table, mon cousin, dit gracieusement la mariée.

— Dites donc, mon nouveau cousin, glissa le marié dans l’oreille de Cabassol, est-ce que le Chinois est un parent ou un ami? Ça doit être un ami... Yous lui ferez chanter des drôleries de son pays, n’est-ce pas?

Cabassol réussit à prendre Me Taparel à part.

— Je comprends tout, lui dit-il, le côté du marié nous prend pour un parent de la jeune dame, et le côté de la mariée pour un parent de l’époux ; ne brusquons rien, déjeunons avec la noce; l’omelette de ce matin est oubliée, il m’est resté une certaine lourdeur de tête qu’un léger repas dissipera.

— Mais, et mon adversaire qui bat le bois à ma recherche, s’il arrivait?...

— Baste ! il ne nous trouvera pas au milieu de tout ce monde. Déjeunons d’abord, nous verrons ensuite.

Déjà le jeune Chinois était à table entre deux dames qui le questionnaient sur les modes de son pays. Cabassol et Me Taparel s’installèrent chacun en face d’une fenêtre pour avoir l’œil sur la route.

Le déjeuner fut naturellement d’une gaieté folle; la conversation roula surtout sur le divorce, sur les désagréments du mariage. Quelques jeunes cousines déclarèrent qu’elles ne se marieraient jamais ; les deux belles-mères commencèrent à verser quelques larmes et prirent M° Taparel pour confident de leur douleur. Celui-ci, d’abord abattu par le mal de tête, avait peu à peu retrouvé son aplomb grâce à des moyens énergiques, c’est-à-dire en ingurgitant quelques verres de ce petit vin blanc dédaigné le matin.

Doucement ému par les confidences des deux mamans, il jugea convenable de prononcer quelques paroles bien senties pour répondre aux politesses et aux amitiés dont on l’accablait.

— Je comprends, dit-il, toute la douleur d’une mère quand vient le jour qui doit la séparer de son enfant !... Il y a une romance là-dessus... Tralala ... ta chambre sei'a vide! etc. Pauvre brebis qu’on traîne à l’autel, tu quittes le doux abri du sein maternel, pour suivre celui qui n’est trop souvent, hélas! qu’un infâme loup ravisseur! C’en est fait : le oui décisif, Je oui terrible, le

oui fatal est prononcé, l’arrêt est sans appel, pleure, pauvre mère I Un étranger s’est introduit subrepticement dans ta famille et t’a enlevé pour toujours celle qui devait être la consolation de tes vieux jours ! Au moins, sera-t-elle heureuse? C’est si rare! O mes amis! la statistique est là pour nous retirer nos illusions à cet égard : un mariage heureux est une exception, une de- ces curiosités que l’on signale aux étrangers dans les villes où quelquefois il se produit de ces phénomènes... La statistique a réuni là-dessus des documents qu’elle n’ose livrer à la publicité, de peur des conséquences...

— Ah mais, pardon 1 s’écria le marié, il y a...

— Mon gendre, laissez parler monsieur! gémit la belle-mère maternelle.

— Pardon, reprit Mc Taparel en se tournant vers ie marié, voulez-vous

Llv .il.

que je vous énumère les trop nombreuses causes de désordre et de malheur des mariages d’aujourd’hui? — Côté masculin, nous avons : l’ivrognerie, vins, liqueurs, absinthe ! la paresse : la jeunesse d’aujourd’hui n’aime pas le travail ! la brutalité : dans les classes bourgeoises, le mari, doucereux devant le monde, bat sa femme dans l’intimité! l’inconduite, oui, jeune débauché, l’inconduite...

— Si vous vouliez bien ne pas vous adresser à moi ! hurla le marié.

— Taisez-vous , mon gendre, s’écria la belle-mère, monsieur nous en apprend de belles sur votre compte ! [D’ailleurs j’avais prévenu ma pauvre fille, je lui avais dit : Quand tu seras malheureuse, ne t’en prends qu’à toi, tu l’auras voulu !

— Laissez donc ce vieux raseur, dirent quelques jeunes gens en se levant de table, allons dans le jardin, il y a des petits jeux, des balançoires...

La pauvre mariée venait de se jeter au cou de sa mère pour mêler ses larmes aux siennes. Une vieille cousine était en train de s’évanouir, et deux ou trois dames sanglotaient tout haut.

Cabassol s’était levé pour prodiguer des consolations à la jeune épouse ; il faisait des signes à M° Taparel ; mais celui-ci était lancé, et il ne pouvait plus s’arrêter.

— Je n’entends pas dire que les torts soient d’un seul côté ! au contraire, la Société de statistique a établi par des chiffres incontestables dans ses Tables officielles des mauvais ménages , qu’il n’y avait que 42 pour 400 de ménages troublés par le fait des torts masculins. Il reste donc 58 pour 100 de torts féminins !

— Oh ! firent quelques dames.

— Vous paraissez mettre mes paroles en doute? reprit M° Taparel, je n’ai qti’â détailler les torts féminins et, en réfléchissant avec bonne foi, vous verrez que le chiffre de 58 poür 400 doit être faible. Voyons I du côté des dames, nous avons : la coquetterie, immense source de désastres conjugaux ! — la paresse et le désordre, la ruine des maisons! le.... la... Comment dirais-je? les goûts folâtres, enfin, qui les portent à faire des cribles des contrats rédigés avec tant de soin par les notaires. ....

— Taisez-vous, mon gendre!

— Monsieur ! s’écrièrent quelques dames.

— Je ne fais pas dé personnalités, je

parle en général . Eh! mon Dieu, tout

cela est connu, archiconnu, cela se voit tous les jours, à toute heure, dans tous les quartiers ; la jeune dame montre un front sévère à son époux et elle minaude avec ses amis; un jeune homme, un contrebandier conjugal, lui prend la main, elle le regarde d’un œil ému et languissant, un œil de carpe amoureuse...

Un cri de colère poussé par le marié l’interrompit, le pauvre garçon montrait du doigt un groupe répondant parfaitement à la description imagée de Me Taparel. — C’était Cabassol qui cherchait à consoler la mariée en lui tapant tendrement dans les mains, tandis que, toute

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troublée, la pauvre jeune dame le regardait avec cet œil ému et languissant si sévèrement qualifié par le notaire.

— Heureusement, continua le notaire sans faire attention au brouhaha, heureusement nos législateurs ont enfin été touchés par les nombreuses plaintes qui s’élèvent vers le temple des lois, depuis tant d’années... heureusement, dis-je, il y a le divorce... Plus de chaînes éternelles, plus de forçats rivés par un contrat de mariage indestructible ! ta femme te trompe, répudie-la !

En vérité, quel joyeux repas de noce ! autour de la table du festin on pouvait compter cinq ou six dames évanouies, une vingtaine de personnes de tout âge et de tout sexe en pleurs et au moins autant en train de se disputer. De tous côtés on faisait respirer du vinaigre et l’on versait de l’eau

. . . , , , , , , . Recherches de la Société de statistique.

sur la tête des plus malades. — Au centre,

on gesticulait beaucoup dans un groupe formé autour des époux : le marié

criait, la mariée pleurait, et Cabassol recevait des reproches indignés.

— Mais enfin! s’écria le marié dans un transport de fureur en s’adres¬

sant aux parents de sa femme, qu’est-ce que ce cousin que vous m’amenc/.là?... ce monsieur qui vient, à ma barbe, taper dans les mains de ma femme... le jour de mes noces... *

— Ce cousin? mais c’est le vôtre, il n’est pas de notre côté.

— Il n’est pas de votre côté?

— Non, non, et non!

— Mais c’est un intrus, il n’est pas du mien non plus ! Qui est-ce qui le connaît ici? Et l’autre, son ami, qui vient de nous faire un discours si plein d’à-propos... 1 autre, qui dit que je bois, que ma femme me trompe

— Ce n’est pas notre parent?

— Encore un intrus ! Et le Chinois, ce n’est pas votre cousin non plus?

— Non.

— Ce sont des escrocs... venir manger notre repas, troubler mon ménage, et taper dans les mains de ma femme... vite, un garçon d’honneur pour aller chercher les gendarmes !...

Tout à coup, un coup de feu retentit dans le jardin, sous les fenêtres de la salle du banquet, un second coup le suivit, puis un troisième accompagné de quelques cris.

Cabassol etM6 Taparel, qui se débattaient dans des explications impossibles, sursautèrent.

— Alerte ! cria Cabassol.

— Haïti ! Haïti ! s’écria le Chinois

— Aux armes ! hurla M° Taparel.

Et, bousculant les gens de la noce, ils coururent aux fenêtres.

— Les voilà! les voilà ! gare les coups de carabine ! répétait M® Taparel.

Des cris aigus retentirent dans la salle, les dames coururent follement vers l’escalier.

Mais le mari, penché à l’une des fenêtres, avait découvert la cause de cette chaude alarme. C’étaient les jeunes gens de la noce qui, pour échapper aux discours du notaire, avaient gagné le jardin et qui s’amusaient aux balançoires et au tir au pistolet.

— Ce n’est rien, dit le marié, ce sont les petits cousins qui cassent des pipes à la cible.

et qui nous engage à divorcer?

De tous côtés on faisait respirer du vinaigre.

hache dans sa poche, descendait rapidement l’escalier, suivi de Cabassol et du jeune Chinois.

D’un pas ferme Me Taparel s’en fut droit au tir et arma sa carabine. Les petits cousins s’étaient écartés, M° Taparel visa longuement une pipe et fit feu. La pipe demeura intacte.

— J’aurais dû exiger des balles explosibles I s’écria Me Taparel.

Et tirant son revolver, il en déchargea successivement les douze coups sur cette pipe obstinée; au douzième coup, la balle eut un écart de quelques mètres et s’en fut casser la jambe d’un petit Amour, qui, perché sur un mur dans un coin du jardin, regardait l’assistance d’un œil malin.

— L’honneur est satisfait, dit gravement Me Taparel en remettant le

revolver dans l’étui, il est bientôt quatre heures, il y a assez longtemps que nous cherchons ou attendons nos adversaires! Rentrons chez nous, messieurs, vous rédigerez à Paris le procès-verbal de la rencontre.

M° Taparel et ses compagnons allaient profiter de l’étonnement des gens de la noce pour quitter le restaurant, mais le maître de l’établissement ayant appris, au milieu du tumulte, que les trois intrus ne faisaient point partie de la famille, accourait vers eux.

— Messieurs, dit-il, nous avons un compte...

— Ah ! c’est vrai, j'oubliais, fît Me Taparel en se frappant le front.

— Vous n’étes pas de la noce Gabuzac?

— Cabuzac ! s’écria le notaire, le marié s’appelle Cabuzac?

— Ah! fit à son tour Cabassol, il s’appelle Cabuzac? Félicien Cabuzac?

— Oui.

— Alors, nous le connaissons, il est dans l’album.

— Dans quel album? demanda le restaurateur.

— Ça ne vous regarde pas ! Tenez, voilà cent francs pour nos deux repas... plus cent francs pour du champagne que vous offrirez à la charmante mariée, en disant à M. Félicien Cabuzac : C’est de la part de Badinard. Allez !

Cabassol, Me Taparel et le Chinois, sans plus répondre aux interpellations des gens de la noce, prirent le chemin de la porte et s’enfoncèrent dans le bois. Me Taparel, depuis la découverte du nom du marié, avait bien moins mal à la tête, et il oubliait le redoutable Haïtien.

— Ainsi, disait-il, nous n’avons pas perdu notre journée, nous avons une vengeance de plus... cela fait trois ! Je me disais aussi en regardant le marié, je connais cette figure-là ; je l’avais vue dans l’album de Mma Badinard.

Un bruit de trompette l’interrompit. Le tramway de Yincennes au Louvre passait.

— Au tramway I cria le notaire.

Et les trois compagnons se mirent au pas de course en faisant des signes au conducteur. Le tramway s’arrêta. Sans remarquer une agitation extraordinaire qui se manifestait sur l’impériale, les trois amis escaladèrent la plateforme.

— Complet à l’intérieur, dit le conducteur en sonnant ses voyageurs.

— En haut ! exclama le notaire.

La trompette retentit, le tramway se remit en marche. M« Taparel, suivi de ses compagnons, prit la rampe pour gagner 1 impériale où 1 agitation semblait redoubler.

Parvenu en haut de l’étroit escalier, Me Taparel s’arrêta pétrifié. Trois têtes noires venaient de se montrer à l’extrémité de la banquette, et ces têtes étaient celles de ses adversaires, du général haïtien et de ses deux témoins.

Sur le tramway.

— Qu’est-ce qu’il y a? demanda Gabassol.

— Les Haïtiens ! répondit Me Taparel.

— Allons, allons, montez-vous ! s’écria d’en bas le conducteur.

— Laissez-moi passer, je vais aller parlementer, reprit Cabassol.

Et dépassant Me Taparel, il s’avança vers les Haïtiens qui semblaient bouleversés.

— L’honneur est satisfait, dit-il.

— - L’honneur est satisfait, répéta Me Taparel en faisant jouer la batterie de son revolver vide.

Le général haïtien fit un geste de satisfaction. Il tira son revolver de sa poche et montra qu’il était déchargé.

— L’honneur est satisfait, dit-il gravement.

Les deux partis pacifiés prirent place sur la même banquette.

— Ouf! fit Me Taparel, quelle journée !

— Quelle battue dans le bois! fit le général. J’y ai perdu ma carabine

— Comment cela?

— J’ai attrapé un procès-verbal, j’ai eu beau dire qu’il s’agissait d’un duel, la gendarmerie a confisqué mon arme. Mais je rapporte ceci...

Le général, entr’ouvrant son pardessus, tira un lapin de sa poche.

— A trois cents mètres ! s’écria-t-il, je l’ai tiré à trois cents mètres, hein ! si vous aviez été à sa place...

Me Taparel, toujours suivi de Cabassol et du Chinois, rentra chez lui à six heures du soir.

Mme Taparel se jeta dans ses bras en pleurant, elle ne comptait plus le revoir, car des bruits de duel commençaient à courir Paris.

Me Taparel avait obtenu du général haïtien qu’il lui fît cadeau du lapin, il le remit à Mme Taparel et lui dit :

— La balle qui a tué ce lapin m’était destinée. Je veux le faire empailler pour en faire l’ornement de mon salon. Et maintenant que Badinard est vengé de l’infâme Cabuzac, nous allons nous occuper de madame la vicomtesse de Champbadour!

L’infortuné lapin.

l.iv. 12.

Première entrevue avec M“ de Ghampbadour.

Cabassol demande douie annuels à un jeune poète de ses amis.

Idées do Cabassol sur l’équitation. — Les douze sonnets dédiés à Mm" Eléonore de Champbadour. — Intimités sur l'Arc de Triomphe.

Me Taparel depuis huit jours ne quittait pas la chambre. A peine était-il descendu une fois dans son cabinet, pour rayer de la liste des vengeances à exercer les noms de l’ambassadeur de Zanguebar et de Félicien Cabuzac.

L’estimable notaire était un peu souffrant, une semaine d’émotions aussi intenses, couronnée par cet affreux duel à l'américaine avec le redoutable Haïtien qui abattait des lapins à trois cents mètres , l’avait fatigué outre mesure, et il avait besoin d’un certain' laps de repos.

Cabassol était jeune, lui; au lieu des trois jours de migraine violente dont Me Taparel avait souffert, il en avait été quitte pour une demi-journée de lassitude. Tous les jours il

était venu prendre des nouvelles de Me Tapa- ha vicomtesse de champbadou

rel ; il avait poussé l'héroïsme jusqu’à proposer de tenir compagnie au malade, pour lui lire les cent cinquante volumes du Recueil des lois et arrêts ou la collection du Journal du notariat. Mais, tout en lui sachant gré de sa bonne intention Me Taparel avait énergiquement refusé et l’avait engagé à ne pas perdre un instant de vue sa noble mission.

Gabassol n’avait pas besoin d’être encouragé. Électrisé par ses trois succès en moins de huit jours, il s’était mis de lui-même à la besogne et avait dirigé toutes ses batteries contre le vicomte Exupère de Champbadour. Par les soins de Miradoux il avait été parfaitement renseigné sur les habitudes du vicomte et sur celles de Mme de Champbadour; il connaissait le petit nom de cette dame et — ici Miradoux ne saurait être trop admiré — jusqu’à l’existence d’un signe particulier de M'ne Éléonore de Champbadour, un petit fripon de grain de beauté, situé un peu au-dessous de l’épaule gauche.

Son premier soin avait été de demander à un jeune poète de ses amis douze sonnets variés sur Éléonore. 11 avait eu douze chefs-d’œuvre, douze ravissants petits poèmes dont les strophes tendres ou vibrantes, émues ou colorées, mais toujours fines et délicates, devaient toucher le cœur de n’importe quelle femme. Ces sonnets étaient intitulés : le pied d’Éléonore, ’œil d’Éléonore, la chevelure d’Éléonore, etc., etc.

Le premier sonnet fut envoyé par la poste et ne coûta que trois sous d’affranchissement ; le second revint à meilleur marché, car Cabassol le déposa lui-même dans le manchon de Mme la vicomtesse en profitant d’un mment où cette d ame l’avait posé sur une chaise pour examiner des curiosités chez un marchand. Le troisième arriva jusqu’aux mains d’Éléonore dans une boîte de parfumerie. Un bouquet acheté par Mmc de Champbadour

L'estimable notaire était, un peu souffrant.

à une petite bouquetière contenait le quatrième sonnet. Le lendemain Éléonore ayant renvoyé son coupé dut prendre un fiacre, et reçut du cocher le cinquième sonnet à la place du numéro de la voiture.

31mc de Champbadour avait lu le premier sonnet sans émotion, elle avait

Pendant que la vicomtesse examinait les curiosités chez un marchand.:

rougi en recevant le second, le troisième l’avait troublée, le quatrième l’avait fait rêver malgré elle au poète amoureux et obstiné... Quelle délicatesse de sentiments, quel charme, quelle douceur exquise dans ces vers mystérieux I Ah ! M. le vicomte Exupère de Champbadour était bien loin de posséder les qualités d’âme qui se révélaient dans chacune des strophes de “ces sonnets. M. de Champbadour avait été charmant pendant les quinze jours

de la lune de miel, puis, ne daignant plus se mettre en frais d’amabilité pour sa femme, il avait adopté un petit train-train conjugal bien vulgaire, et bien commun. Il vérifiait les comptes de la maison, il tenait à avoir bonne table et cave suffisante, il allait au cercle, et jamais, au grand jamais, il n’avait songé à aligner deux rimes en l’honneur d’Éléonore.

Pour faire parvenir à Mme de Champbadour le sixième sonnet, Gabassol corrompit Bob, le petit groom de la vicomtesse. — Restaient six sonnets, de plus en plus galants et enflammés. — Gabassol loua en face de l’hôtel Champbadour un petit logement, donnant juste sur les fenêtres d’Eléonore. Le soir, le vicomte Exupère étant au cercle, Gabassol mit un petit caillou dans le septième sonnet et le lança dans les carreaux. — Il cassa une vitre et une glace, mais il eut la joie d’entrevoir Eléonore en train de savourer cette poésie qui tombait du ciel. Un matin, la fenêtre étant entr’ouverte, Gabassol, à l’aide d’une sarbacane, envoya le huitième sonnet à son adresse.

Il ne perdait pas son temps, le jeune Cabassol. En deux jours, il avait acquis des notions d'équitation suffisantes pour se risquer à faire un tour à cheval au Bois de Boulogne.

— Je n’ai pas le temps d’apprendre à monter à cheval, avait-il dit aux écuyers du manège, apprenez-moiseulementà tomber sans me faire trop de mal.

On l’avait compris et l’on avait dirigé son éducation en conséquence. Cabassol, d’ailleurs, avait de véritables dispositions pour la science difficile de l’équitation ; suivant lui, esprit éminemment simplificateur, toute cette science se réduisait à deux points. Pour monter à cheval il faut : 1° ne pas se laisser tomber, et 2° savoir diriger sa monture.

• Et encore l’article 2 est de beaucoup le moins important : ne pas tomber est le principal, puisque du moment où l’on ne se laisse pas désarçonner, on doit toujours arriver à diriger son cheval, soit par la persuasion, soit à coups de cravache.

Or, l’objectif principal étant pour le cavalier d’éviter les chutes, Gabassol avait étudié les chutes. On peut tomber de cheval de quatre côtés : par le flanc droit, par le flanc gauche, par-dessus la tête et par-dessus la queue. La première leçon avait été consacrée à apprendre la manière de tOxnber par le flanc gauche sans se faire de mal. Gabassol s’en était tiré avec quelques contusions légères.

Dès la seconde leçon, le maître de Cabassol put constater de réels progrès; son élève apprit sans trop de mal à tomber par la droite. La chute pardessus la queue, quand on a un peu de sang-froid, n’offre pas de grandes difficultés, et c’est.aussi la plus gracieuse; on tombe assis; le tout est d’avoir l’air de s’asseoir naturellement. Gabassol y parvint; après deux heures d’exercice, il tombait avec une élégance telle, que, d’après le professeur, il semblait

à le voir qu’une duchesse venait de lui dire gentiment : « Prenez donc un siège, cher marquis! » Restait la chute par-dessus la tête, Cabassol la gardait pour la fin, car c’est la plus difficile; elle exige une certaine souplesse de reins et une solidité de poignets peu commune ; il l’étudia soigneusement et son professeur fut content de lui.

En quatre leçons, Cabassol avait appris tout ce qu’il voulait connaître. Le cinquième jour, il prit une cravache sérieuse, sauta en selle et partit avec

l’intention d’aller faire un tour aux Champs-Elysées. Malgré toutes les remontrances et toutes les objurgations de l’éperon et de la cravache, le cheval refusa de s’engager dans la grande avenue, et prit par le Cours la Reine. Cabassol ne tomba qu’une fois et encore il eut l’adresse de tomber sur une pelouse.

Avant de remonter, il tourna la tête de sa monture vers une allée transversale, devant regagner l’avenue, et il sauta en selle.

A- l’angle de l’avenue, il eut l’occasion de s’apercevoir qu’en un quart d’heure il avait déjà fait de notables progrès. Le cheval ayant manifesté l'intention de tourner à droite, quand son maître désirait monter à gauche vers l’Arc de Triomphe, Cabassol réussit à l’en dissuader. La cravache bien

maniée est un éloquent moyen de persuasion. Enfin le problème du cheval dirigeable était résolu! Gabassol ne tomba qu’une fois, — parle flanc gauche — en revenant.

Le lendemain, il était au bois parmi les autres cavaliers, à l’heure où Mme de Champbadour endossait son élégante amazone pour faire sa promenade quotidienne.

Gomment s’y prit-il pour entrer en relations personnelles avec la charmante vicomtesse dès ce matin même ? D’une façon bien simple. Dans une allée déserte, où Eléonore se livrait aux douceurs d’un temps de galop, suivie du seul Bob, le groom corrompu par l’or de Cabassol, notre héros mit à profit ses leçons du manège, et tomba de cheval de la façon la plus gracieuse, juste devant Mmo de Champbadour. Son secret espoir était que cette dame épouvantée s’évanouirait aussitôt, et qu’il aurait le bonheur de la recevoir dans ses bras. Son désir ne s’accomplit point ; Mme de Champbadour ne s’évanouit pas, elle se contenta de pousser un cri d’effroi gracieusement modulé et d’arrêter brusquement sa monture.

Notre héros, en se relevant, sans qu’Eléonore eût pensé à s’évanouir, songea qu’il aurait mieux fait d’accepter le moyen de Bob: l’ingénieux Bob avait proposé de couper une courroie de la selle de sa maîtresse, ce qui, à un moment donné, eût amené une chute et l’évanouissement demandé.

L’évanouissementmanquantàsonprogramme, Gabassol, après s’être relevé, tira gravement un papier de sa poche, et le tendit à Mme de Champbadour étonnée. Gela fait, il mit la main sur son cœur, en s’inclinant profondément, et sauta en selle pour s’éloigner, d’un air mélancolique.

Ce papier c’était le neuvième sonnet!

Et Mmo de Champbadour le lut avec des battements de cœur.

En vérité, depuis le temps des Buckingham et des Bassompierre, avait-on vu façons plus galantes et plus chevaleresques !

11 restait trois sonnets, les plus ardents, les plus enflammés ; des strophes de lave, destinées à mettre le feu aux poudres et à dévorer le cœur d’Eléonore ( Le lendemain, à la même heure, dans la même allée, et de la même façon, Gabassol remit le dixième à la belle Champbadour.

Cette fois elle faillit s’évanouir. Gabassol ne partit pas, comme la veille, à toute bride, il remonta sur son cheval et chevaucha longtemps, à côté de l’amazone, en recherchant les allées ombreuses.

Au moment de reprendre la grande allée du bois, Mmo de Champbadour, pressée par l’ardent Cabassol, dut lui accorder ce qu’il demandait: un rendezvous! Que voulez-vous! Pouvait-elle laisser ce malheureux fou risquer sa vie pour lui remettre chaque jour un sonnet de la môme façon? Non, non, il y aurait eu trop de cruauté, cela n’était pas possible! Et rougissante, troublée,

le cœur battant à tout rompre, la vicomtesse avait elle-même indiqué l’endroit tranquille et sûr où le poète pourrait la voir.

C’était pour le jour même à trois heures au sommet de l’Arc de Triomphe. Cabassol, en quittant le bois, arrêta son cheval devant le bureau télégraphique de l’avenue de la Grande-Armée, et envoya la dépêche suivante à.

Mc Taparel.

« Quatrième vengeance se prépare. — Plate-forme Arc de Triomphe 3 heures. — Venez 1 »

« Cabassol. »

— Si cela continue à marcher avec cette rapidité, se dit Cabassol en s’en allant tranquillement déjeuner, j’aurai , achevé ma tâche en moins d’un an, Badinard sera vengé, et je pourrai me donner du bon temps!

A trois heures moins un quart, notre héros descendait de voiture sous la voûte de l’Arc de Triomphe et commençait l’escalade du monument. Tout allait bien, la plateforme était déserte. Accoudé sur la balustrade, une lor-

Liv. 13.

Sur la plate-forme de l’A rc de Tiiomplie.

gnette à la main, Cabassol explora du regard la grande avenue des Champs* Élysées.

Un fiacre jaune qui montait lentement au milieu d’une auréole de poussière fit battre son cœur, dès qu’il l’aperçut; quelque chose lui disait que ce fiacre jaune devait abriter l’incognito delà charmante vicomtesse. En effet, à l’angle de l’avenue, le fiacre s’arrêta et Mm0 de Champbadour, hermétiquement voilée, mais reconnaissable pour le cœur de Cabassol, en descendit, relevant ses jupes et sautillant pour éviter le jet d’eau d’un arroseur municipal.

Enfin, après avoir bien regardé autour d’elle, la vicomtesse pénétra dans le monument.

Cabassol, charmé, courut l’attendre à l’entrée de l’escalier. Au bout de cinq minutes, horreur! au lieu de la vicomtesse, ce fut la tête d’un Anglais qui parut, un Anglais long, desséché, au visage orné d’une grande barbe jaune ; derrière lui un autre Anglais se montra, court et apoplectique avec la même barbe jaune, le même chapeau casque à voile, la même lorgnette en bandoulière. Après cet Anglais replet, un autre Anglais maigre parut, puis un

autre rondelet, puis un autre et encore un autre . Cabassol en compta

trente-sept, il pensa que c’était tout; mais, après une minute d’intervalle, une nouvelle série mit le pied sur la plate-forme. C’était la série des gens mariés, les dames étaient en majorité, toutes avec des vêtements à carreaux en forme de sacs et des abat-jour invraisemblables en guise de chapeaux.

Perdue au milieu de cette invasion, apparut enfin Mme de Champbadour en vêtements gris, le voile noir rabattu sur les yeux, élégante comme une petite souris parisienne. Éléonore s’enfuit à l'extrémité de la plate-forme loin des Anglais, et parut s’abîmer da ns la contemplation des cheminées de Paris. Cabassol l’avait suivie.

— Enfin ! s’écria Cabassol, je vais donc pouvoir vous dire .

— Do y ou speak English? dit une voix étrangère.

C’était un immense Anglais tjui s’interposait entre eux.

“ No ! répondit énergiquem ent Cabassol.

— Madame, reprit notre ami' en tournant le dos au malencontreux insulaire, madame, par quels mots <gssayerai-je de vous peindre le bonheur qui remplit mon âme, qui fait débonder mon cœur...

— Please, sir? Hâve the ki i winess to tell me where is the Panthéone? dit

une voix féminine. i

Une Anglaise en waterproof écossais venait de passer la tête entre Cabassol et la vicomtesse. !

— Plaît-il ? demanda Caba, ssol mnuyé.

— The Panthéone ?

— Là bas, madame.

— Tanke y eu!

— Oui, reprit Gabassol, je me sens l’âme enivrée d’une poésie...

Cabassol étudiant le problème de la direction des chevaux.

— Je vous demandais bien pardone, fît un monsieur qui bouscula légèrement Gabassol en ouvrant un immense plan de Paris qu’il étendit à terre.

— Allons plus loin, dit Gabassol en entraînant Mme de Ghampbadour à l’autre extrémité de la plate-forte. — Oui, comme je vous le disais dans mes vers, je vous aime à en perdre la raison; depuis que je vous ai vue, la joie et le désespoir ont tour à tour envahi mon âme...

— Please, sir ?

— Encore ! s’écria Gabassol en se retournant.

Cette fois ils étaient toute une famille, formant un cercle autour des deux, jeunes gens

— No speak english! cria Cabassol; qu’est -ce que voulez? des renseignements? Adressez-vous au gardien, çà ne me regarde pas!

— Aoh! vous n’êtes donc pas le guide de l’agence Fogg?

— Vous m’ennuyez!

— Aoh! 1 do not understand ennuyer... Mary, Lucy, cherchez dans le Pocketdiclionnary.

— Ali! Fuyons, monsieur, s’écria la vicomtesse suppliante, un esclandre

me perdrait! .

Cabassol furieux regarda autour de lui; près de cent cinquante fils ou filles d'Albion avaient pris possession de la plate-forme, braquant sur Paris toutes leurs lorgnettes, déployant tous leurs plans : l’escalier en amenait encore et toujours, et toujours! L’Arc de Triomphe semblait plein à l’intérieur. 11 fallait fuir, la solitude de tout à l’heure était trop habitée.

— Voilà le commencement! les premiers soleils nous amènent les premières caravanes d’Anglais!

— Hélas! soupira la vicomtesse.

— O ange! si vous vouliez, nous irions loin, bien loin, aux Buttes-Chaumont...

— Buttes-Chaumont! Very beauti fui parle! dit une voix dans l’ombre de l’escalier.

C’était encore un Anglais !

— Voulez- vous indiquer à moa, dans le panorama, les Buttes-Chaumont... Ce était un parc véritablement... Comment dites-vous? Charmant!... le parc Monceaux était bien peigné. Mais le parc des Buttes-Chaumont était plus charmant, parce qu’on pouvait plus fumer le pipe ! Jenny! Fanny ! Arabelle! Maud ! Valentine! venez v^ir le parc des Buttes-Chaumont que le gentleman va avoir l’obligeance de nous indiquer!

— Ah! s’écria Cabassol, en tournant le dos à l’insulaire, qui pouvait se douter que l’Arc de Triomphe fût aussi peuplé!... Bientôt on en sera réduit à donner ses rendez-vous sur la colonne de juillet ou bien en ballon... non captif... Et encore !...

— Ah! Fuyons, fuyons! répéta la vicomtesse, si mon mari' était revenu d’Orléans !...

— Ne craignez rien, âme de ma vie... ah ! il est à Orléans ! Eh bien... je connais au bois de Boulogne, un restaurant mystérieux, où une femme du monde peut se glisser incognito... sans rien craindre...

— Oh ! fit Mme de Champbadour.

— Ne vous offensez pas! ce que ces malencontreux Bretons m’ont empêché de vous dire sous le ciel bleu d’une belle journée de printemps, les étoiles du soir l’entendront... L’astre de Diane, au croissant d’argent, n’est-il pas le flambeau de l’amour plus que le soleil brûlant de midi?... O ange, je vivrai plus en cette soirée qu’en cinquante mille jours, loin de vos yeux charmants !...

— O poète! fit Mme de Ghampbadour, en laissant sa main dans celle de Cabassol.

— Eh bien, d’un mot vous allez me désespérer ou transporter mon âme au quinzième i j ciel : viendrez-vous?

— Eh bien, oui !... mais, chut I nous voici descendus, laissez-moi partir seule...

Gabassol, après avoir furtivement baisé la main de lacharmante vicomtesse, resta dans le monument pendant dix minute? encore. Gomme il sortait à son tour, il se jeta dans les bras de Me Taparel qui accourait au reçu du télégramme.

— Eh bien! demanda Taparel, trop tard?

— Au contraire, trop tôt I

— Comment cela?

— Une invasion de touristes de l’agence Fogg a troublé notre rendez-vous sur la plate-forme, mais c’est partie remise. Ge soir, bois de Boulogne, au Moulin- Bleu, cabinet n° 15 ! Elle m’a promis 1 A ce soir la quatrième vengeance de Badinard. La vicomtesse est moins pittoresque que l’ambassadrice de Zanguebar, mais elle est charmante !

— Très bien ! dit Me Taparel, je serai aussi au Moulin-Bleu , avec Miradoux, nous prendrons le cabinet n° 14.

Au boia

Où surgit M. do Ghampbadour, mari Invulnérable! — L’Œil, compagnie d'assurances contre les risques du mariage.

La nuit tarda bien à venir au gré des désirs du bouillant Gabassol, mais elle vint enfin. Gabassol et Ma Taparel étaient depuis longtemps déjà au Moulin-Bleu , Cabassol dans le cabinet n° 15, et Taparel au n° 14, où M. Nestor Miradoux devait venir le rejoindre.

Huit heures venaient de sonner, Gabassol un peu ému attendait d’un instant à l’autré l’arrivée de la vicomtesse. Le garçon était prévenu, une dame soigneusement voilée devait se présenter, il fallait l’introduire vivement et sans bruit.

Gabassol, devant la fenêtre, regardait au dehors ; les étoiles ne l’intéressaient pas, il guettait l’arrivée du fiacre mystérieux qui devait amener la vicomtesse. Déjà quelques voitures lui avaient donné une fausse joie, mais il en était descendu des couples ou des personnes inconnues.

Tout à coup Cabassol sursauta. On venait de frapper à la porte. Enfin ! elle arrivait; sans doute, il ne l’avait pas aperçue grâce aux précautions quelle avait prise.

Et le sourire sur les lèvres, il se précipita vers la porte qui s’ouvrit pour livrer passage à...

A monsieur de Champbadour lui-même 1

Catastrophe ! 1 ! ! I !

Gabassol le reconnut du premier coup d’œil : la photographie de MmeBadinard était très ressemblante. C’était bien la moustache noire du vi-

Lc mari invulnérable.

comte Exupère de Champbadour, c’était bien le nez, le lorgnon et les mèches plaquées sur le front.

Exupère de Champbadour souriait d’un sourire où Cabassol trouva sans exagération quelque chose de véritablement infernal.

— Je ne vous dérange pas? demanda le vicomte en saluant avec une politesse satanique.

— Comment donc, monsieur ! lit Cabassol, se raidissant contre la mauvaise fortune.

» — Figurez-vous, poursuivit le vicomte en congédiant le garçon et en fermant la porte, figurez-vous, mon cher monsieur, que madame de Champbadour ne neut nas venir!

Cabassol fut légèrement interloqué par cette brusque entrée en matière.

— Ah . elle ne peut pas venir?

— Non, impossible, cher monsieur, désolé, mais impossible. Alors je me suis dit, la politesse exige que j’aille à sa place...

— Comment? balbutia Cabassol.

— Oui, c’est bien le moins, quand une... circonstance imprévue vous crée un empêchement, que l’on fasse prévenir la personne qui se morfond dans une impatience bien naturelle... J’aurais pu vous envoyer une dépêche ou un commissionnaire, mais j’ai préféré, quoique un peu fatigué, car je reviens de voyage, — vous devez savoir...

— Oui , d’Orléans , dit Cabassol en commençant à reprendre son aplomb.

— C’est cela. J’ai donc préféré, disais-je, venir moi-même pour avoir le plaisir de faire votre connaissance.

“ Enchanté, monsieur, et désolé tout à la fois... Mais prenez donc la peine de vous asseoir...

— Monsieur, reprit le vicomte, nous avons beaucoup de choses à nous dire, beaucoup, beaucoup...

— Certainement t

— Monsieur, êtes-vous comme moi? Je pense, moi, que l’on ne cause pas bien à jeun. Devant une bonne table bien servie, la conversation ne languit pas, les idées sont plus claires... Voyons, je suis sûr que vous nous avez

Liv. 14.

Pulit« de la compagnie d’assurance conjugale L’OEIL.

rédigé un petit menu délicat et succulent.,. Auriez-vous la bonté de faire servir? tenez, je sonne le garçon.

La porte s’ouvrit.

— Servez ! dit Cabassol avec la rage dans le cœur.

— Excellent, reprit Exupère de Champbadour, après' quelques minutes,

excellent, madame de Champbadour aime beaucoup ça, elle eût été charmée .

— ■ Et moi donc! fit Cabassol en s’inclinant.

— Yin exquis ! bonne cave, le Moulin-Bleu, crus authentiques ! tous mes compliments... Voyons pour en revenir à Mm0 de Champbadour, je voulais vous dire que j’ai apprécié tout autant qu’elle, pour le moins, les délicieux sonnets que vous avez eu la gracieuseté de lui adresser...

J’en ai pris copie, car naturellement je n’ai pas voulu lui demander de s’en dessaisir à mon profit, j’en ai pris copie pour ma collection particulière. . . celui d’hier surtout m’a beaucoup plu...

Cabassol faillit pâlir, le sonnet de la veille était con sacré au grain de beauté d’Eléonore !

— Il était charmant...

mais, dame, un peu risqué!

vous savez, il y a bien des maris que cela pourrait offusquer, un sonnet

aussi . moi, j’ai l’esprit plus calme, j-e me suis contenté d’en apprécier les

beautés littéraires. Je suis un mari placide, doux et tranquille! je vais, je viens, je voyage, je vais souvent plus loin qu’Orléans, et cela en toute tranquillité .

— Bah !

— Mon Dieu oui, avec le calme le plus parfait, la sécurité la plus absolue!... Non pas que j’aie le ridicule de croire mes avantages personnels tels qu’ils me mettent pour jamais à l’abri de tout... désagrément, non, je suis bien trop modeste pour le penser... Non! j’ai des motifs plus sérieux ; d’abord, naturellement, une confiance parfaite en Mme de Champbadour... cette confiance vient en première ligne... et ensuite...

— Ensuite ?

— Ensuite, et c’est le plus important, j’ai ma plaque qui me constitue une invulnérabilité absolue...

— Votre plaque?... une invulnérabilité?... Vous êtes cuirassé?

— Non, il ne s’agit pas de cuirasse, tenez, quelque chose de plus simple, ceci...

Et M. Exupère de Ghampbadour détacha de la chaîne de sa montre et passa à Gabassol une petite plaque ronde portant ces mots :

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