CHOISISSEZ
— Comprends pas ? écrivit Cabassol en renvoyant la carte.
Le garçon revint bientôt avec la mine encore
plus grave qu’auparavant.
— Messieurs, dit-il, je suis chargé de vous fournir les explications. Vos ennemis veulent le duel à l’américaine, la chasse à l’homme à travers le bois ! Les deux adversaires entreront dans le bois de Vincennes, l’un par Saint- Mandé et l’autre par Joinville, à sept heures moins un quart, les montres réglées l’une sur l’autre; à sept heures, la chasse commencera, ils se chercheront et tireront à volonté. Voilà I
— C’est un peu fatigant, dit le notaire.
* — On ne tire pas sur les témoins, surtout ? fit Cabassol.
— Je ne crois pas, monsieur.
— Eh bien? demanda Cabassol au notaire.
— Accepté I s’écria Me Taparel, accepté ! je choisis le côté de Saint-Mandé...
— Alors, reprit le garçon, tout est réglé. Maintenant, ces messieurs demandent que deux des témoins, un de chaque côté, soient délégués pour aller chercher chez un armurier les armes et les cartouches.
Le garçon revint avec la mine encore plus grave.
— J’y vais ! dit Gabassol en se levant, mon cher monsieur Taparel, vous pouvez vous en rapporter à moi, je prendrai ce qu’il y aura de mieux.
Me Taparel et le Chinois restèrent seuls.
— Si nous faisions un petit somme? proposa M9 Taparel.
Si nous en piquions un? répondit le Chinois.
Me Taparel regarda d’un œil inquiet le naturel de l’Empire du milieu, qui riait silencieusement.
Le Chinois, étendu sur le divan, ronfla bientôt, mais le digne notaire tenta vainement de clore la paupière; les affaires d’honneur sont rares dans le notariat, profession pacifique; c’était la première fois que la liquidation d’une
En route pour le champ do bataille.
succession le conduisait sur le terrain. Cependant il n’y avait pas à reculer, l’honneur professionnel exigeait qu’il fit bonne contenance sous la carabine et le bowie-knife du Haïtien.
— Et dire, songeait tristement M9 Taparel, que pendant que nous nous préparons, le Haïtien et moi, à nous livrer à une orgie de sang, dans les cabinets voisins on soupe joyeusement ! Il y a tout à côté une dame qui rit sans se douter de nos idées de carnage... c’est peut-être la dernière fois crue j’entends des rires féminins!... ôBadinard, tu le vois, ton notaire, ton exécuteur testamentaire pousse la fidélité au devoir professionnei jusqu’au sacrifice ! je vais périr peut-être . à la fleur de l’âge, victime du devoir et mar^
tyr du notariat!... Es-tu content de moi, ô Badinard, client difficile à contenter?... oh, ce Haïtien . Quel tigre avec son arsenal!.,. Quel, anihrcpo-
phage!... Ah, si la chambre des notaires savait à quelles opérations de découpage je vais employer ma matinée... mais buvons pour écarter ces images...
La mission de Cabassol demanda une bonne heure ; il était bien près de trois heures du matin quand il rentra dans le cabinet, chargé d’un belliqueux bagage.
— Voilà! fit-il en faisant résonner sur le parquet la crosse d’une carabine, Voilà! voilà, et voilà!
Et il déposa sur la table un superbe revolver, un bowie-knife à la lame féroce une hachette et une lardoire que l’armurier avait décorée du nom de couteau à scalper.
Des légions de noirs Haïtiens passaient devant ses yeux troublé».
— Vous n’avez pas prévenu la police, surtout? demanda le notaire, qui se rattachait à un dernier espoir.
Soyez tranquille! je n’ai rien dit, vous ne serez pas troublé dans votre
massacre du Haïtien! Et maintenant j’ai commandé une voiture pour six heures, vous pouvez essayer de dormir jusque-là. Installons-nous le plus commodément possible et prenons des forces, nous en aurons besoin !
Bientôt le silence le plus complet régna dans le restaurant ; à côté, dans le cabinet haïtien on dormait sans doute aussi, pour se préparer à la terrible lutte du réveil. Seul M° Taparel cherchait vainement le sommeil, il avait beau essayer, pour se refroidir le sang, de se réciter toutes les formules d’actes notariés possibles, et même d’inventer des complications d’affaires entre des personnages imaginaires, rien n’y faisait ; le revolver, les cartouches et les "couteaux déposés devant lui sur la table le ramenaient toujours à la désolante réalité.
Devant ses yeux troublés passaient des légions de
géaer&i nailieu.
noirs Haïtiens brandissant des armes épouvantables rougies par le sang des notaires...
Cabassol, à six heures sonnantes, se réveilla et sonna pour avoir l’addition.
— Et ces messieurs d’à côté? demanda-t-il au garçon.
— Partis il y a une demi-heure, répondit le garçon. Vous savez qu’ils vont jusqu’à Joinville?
— C’est vrai, allons, en route !
Le cocher parut un peu surpris à la vue de l’arsenal ambulant qui s’installait dans sa voiture.
— Ah! ah! dit-il, on va se cogner, je connais ça ! Et ben, vous avez de la veine, bourgeois, je porte chance ! il n’y a pas huit jours que j’ai chargé des messieurs pour un duel au pistolet à Meudon, et...
— Et? demanda le notaire d’une voix pleine d’émotion.
— Mon bourgeois n'a pas écoppé...
— Et mon bourgeois n’a pas écoppé; au contraire, il a flanqué une balle dans...
— Dans... l’adversaire ?
— Non, dans les quilles d’un de ses témoins.
— Vingt francs de pourboire ! s’écria le notaire, rempli d’un doux espoir. Le cocher, électrisé, lança ses chevaux à toute bride et partit en sifflant
une fanfare guerrière.
— Ah ! gémit M° Taparel, qu’a dû penser Mme Taparel en ne me voyant pas rentrer cette nuit!...
— Tranquillisez-vous, répondit Gabassol, je lui ai télégraphié ces simples mots :
« Retenu par affaire Badinard. Complications d’un caractère particulier exigent ma présence. Tout va bien. »
Taparel.
— Merci. Je vois que je puis maintenant être tout entier au général haïtien.