SINISTRES AVEC CIRCONSTANCES AGGRAVANTES
A droite de la cheminée, devant un grand bureau couvert de papiers et de 'Cartons, un homme est assis. A sa cravate, à sa redingote et à ses décorations
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on devine un homme important. Cet homme c’est le direc leur de l’OEIL lui-même.
11 vient de lire entièrement une liasse de rapports déposés iïl devant lui, et le front dans les mains, il réfléchit. Enfin il relève la tête et, sans se déranger, il prononce ces simples mots dans un long tuyau acoustique, se balançant près de son bureau :
— L’inspecteur chargé de l’affaire Champbadour.
Au même instant deux coups secs sont frappés à la porte, et l’inspecteur demandé’se présente. C’est bien l’homme que nous avons vu la veille en garçon de restaurant au Moulin- Bleu ; il n’a plus ses longs favoris, il est rasé comme un acteur.
— Lu votre rapport, prononce monsieur le directeur de I’OEil, approuve
complètement votre conduite dans toute cette affaire. La compagnie augmente vos appointements de 2,000 francs. Maintenant vous dites avoir appris des choses particulièrement intéressantes pour nous, à l’occasion de l’affaire Champbadour. Expliquez.
— C’est très compliqué, monsieur le directeur. La partie adverse dans l’affaire Champbadour, M. Cabassol, avait amené au Moulin-Bleu , deux personnes, un notaire et son principal clerc. Étrange !... j’ai veillé. Par leur conversation j’ai appris que M. Cabassol accomplissait, en compromettant Mmede Champbadour, une mission. — Le notaire a dit : une mission sacrée!... M. Cabassol remplissait un sacerdoce... — Il aurait, paraît-il, soixante-dix-sept missions semblables à accomplir, sur lesquelles trois ont déjà pleinement réussi. Il y a là un mystère... de soixante-dix-sept ôtez trois, reste soixante-quatorze; M. de Champbadour étant assuré, doit être mis hors de cause, mais il reste encore soixante-treize de ces missions. J’ai pensé qu’il y avait là un vaste champ pour la compagnie I’OEil.
— Très bien raisonné. Vous ne savez rien de plus, non? Eh bien, voici la marche à suivre : Surveiller M. Cabassol; dès que l’on connaîtra les objets de ces soixante-treize missions, on assurera les personnes menacées. Occupezvous en, et, comme cela ne prendra pas tous vos instants, voici une autre très grave affaire. Un mari sinistré, malgré toutes les précautions de la compagnie, (hélas ! nous ne sommes pas infaillibles, et nous avons parfois affaire à forte partie !) un mari sinistré, dis-je, et auquel nous avons déjà dû payer deux fois l’indemnité, demande à contracter une nouvelle assurance. Le conseil d’administration s’est réuni et a délibéré : en principe, cela peut se faire, mais le conseil hésite. La dame objet de l’assurance est un véritable brûlot... C’est grave ! Vous allez étudier l’affaire. Si les risques sont trop sérieux, nous aurons le chagrin de repousser un ancien client; mais si vous jugez qu’en augmentant fortement la prime, la compagnie, déjà si éprouvée, peut se risquer encore une fois, vous convoquerez l’assuré. Allez!
L’inspecteur s’inclina et sortit.
Retournons maintenant vers nos amis. Cabassol, M® Taparel et M. Miradoux, encore tout chagrinés de leur échec, tenaient conseil dans le cabinet du notaire.
— Je demande huit jours de congé, avait dit Cabassol la veille en les quittant; l’affaire Champbadour m’a contrarié, je veux me recueillir, pour ne rentrer dans l’arène que consolé. A huitaine donc.
Mais, comme toutes les fortes natures, Cabassol, se raidissant contre l’infortune, avait senti son courage renaître dès le lendemain matin et il était accouru chez M° Taparel.
Le fameux album de MrQ0 Badinard était là devant eux. Miradoux prenait des notes.
— Je n’ai pas d’aventures extraordinaires, je ne me bats pas en duel, mais je travaille aussi de mon côté, dit enfin Miradoux; piocheur obscur et obstiné, je prépare les voies dans lesquelles vous allez vous lancer! Je suis un homme d’ordre; j’ai pensé qu’apporter une certaine méthode dans nos opérations au lieu de marcher au hasard, ne pourrait que faciliter et abréger la besogne. Au premier abord je songeais à adopter la méthode alphabétique et à suivre les vengeances dans l’ordre des lettres, mais je me suis décidé ensuite à classer nos clients par catégories.
Revue de la garde nationale passée par Bézucheux.
— Très bien ! fit M° Taparel.
— J’ai donc réuni un certain nombre de séries, parmi lesquelles je me permettrai de vous proposer, pour les prochaines hostilités, un petit lot- de cinq jeunes gommeux on ne peut mieux assortis. J’ai découvert que ces cinq messieurs étaient très liés ensemble, qu’ils fréquentaient les mêmes cercles, les mêmes cafés.
— Parfait! s’écria Gabassol, on peut les entamer tous à la fois, sans perdre de temps. Gomment s’appellent-ils?
— Voici les noms et les photographies. Ce petit blond à monocle se nomme Bezucheux de la Fricottière, il a mangé trois cent mille francs en 18 mois, mais il commence à se ranger, pour faire durer plus longtemps ce qui lui
reste. Le n° 2, ce gaillard à forte moustache, est un ancien capitaine de cuirassiers nommé Lacostade. Le n° 3 est le jeune Pontbuzaud, de Bordeaux. Le n° 4 s’appelle Jules de Saint-Tropez; c’est un petit malin qui s’est fait donner un conseil judiciaire par raison d’économie, dit-on. Le n° 5, ce grand maigre, sec et noir comme un Espagnol, porte le nom de Bisseco, Marius, de Marseille. — Voilà,
— Très bien. Maintenant avez-vous quelque idée sur la manière la meilleure et la plus prompte pour entrer en relations avec ces messieurs?
— Pas difficile. Mon second clerc est l’ami d’un monsieur qui est celui d’une connaissance de Bezucheux de la Fricottière. Soyez ce soir au café Riche, mon second clerc vous présentera à son ami, qui en suivant la filière vous fera connaître le Bezucheux.
— J’y sérail j’ai hâte de me rattraper de l’échec Champbadour. J’entame les cinq gommeux dès ce soir.
Ainsi qu’il l’avait annoncé au notaire, Gabassol se mit en campagne dès le soir même. En suivant la filière indiquée par M. Miradoux, c’est-à-dire en allant d’ami en ami et de présentation en présentation, il arriva jusqu’à Bezucheux de la Fricottière.
Il était minuit, les présentations avaient commencé à huit heures; Bezucheux de la Fricottière, assis devant une table du café Riche sur le trottoir, suçait la pomme de sa canne en regardant défiler sur le boulevard les bataillons multicolores des petites dames. L’astucieux Gabassol était à côté de lui cherchant tous les moyens de s’insinuer dans sa confiance ; il avançait, car déjà ils étaient au mieux ensemble, et déjà Bezucheux l’appelait mon bon.
— Or donc, mon petit bon, disait Bezucheux de la Fricottière, vous lâchez l’École de droit pour vous lancer dans la bonne petite existence torrentueuse d’un bon petit gommeux?
Cabassol venait de lui dire en confidence que sa famille l’avait envoyé à Paris pour se faire recevoir avocat avec l’intention de le lancer ensuite dans la politique ; mais que, maître de sa fortune, il préférait la manger d’abord, avant de songer à devenir un des législateurs de son pays.
— Parfaitement, répondit Gabassol d’une voix chantante, la bonne petite existence, la vraie!
— C’est comme moi, reprit Bezucheux, figurez-vous, mon petit, que je fus sous-préfet I
— Bah!
— Hein? c’est ruisselant d’inouïsme, flamboyant d’insenséisme! C’est d’un épatant gigantesque! moi, le petit la Fricottière, je suis un ancien fonctionnaire, premier magistrat d’un arrondissement... pendant huit jours seulement par bonheur. Mon bon, c’était un tour à papa... vous ne connaissez pas papa?
Liv. 16.
Débarquement de Bezucheux de U Fricottière dan» m ious-préfectur*.
— Non.
— Eh bien, c’est un type, papa de la Fricottière, un vrai type ! Pour être débarrassé de ma surveillance et pour pouvoir fricoter à l’aise, il m’a fait nommer sous-préfet, — il est influent, papa, ah! il a fricoté avec tous les gouvernements, dans leur jeunesse 1 — il m’a fait nommer sous-préfet d’un arrondissement perdu dans les montagnes de l’Auvergne. Ah, vous savez, mon bon, tout là-bas, là-bas! pas de chemins de fer, un pittoresque insensé, des habitantes qui disent fouchtra et qui en sont encore à la crinoline! Tous
Saint-Tropez embrassa la cantinière.
les sous-préfets s’y pendent; c’est comme les factionnaires de cette guérite posée dans un paysage embêtant!
— Vous vous êtes pendu?
— Non. J’ai commencé par dire à papa que je la trouvais mauvaise. Pour m amadouer, il m’a promis de me faire décorer au bout d’un an. — Mais je la connaissais! le gouvernement, pour avoir son sous-préfet pour son arrondissement montagneux et embêtant, promet toujours la croix après un an de séjour, mais le sous-préfet est toujours pendu avant. Moi, malin, j’ai fait semblant d’accepter, j’ai carotté à papa mes frais d’installation et je suis parti ou plutôt nous sommes partis toute une bande, Pontbuzaud, Saint-Tropez, Bisseco, Lacostade, avec des sous-préfètes en nombre suffisant. Ouf, mon cher bon, ouf!
— Quoi donc?
— Ce que nous avons épaté l’arrondissement, c’est babylonien! Ils s’en souviendront de mes huit jours de règne! D’abord l’arrivée en diligence, une diligence frétée pour nous seuls. En entrant dans les bourgs sur la route, les maires et les conseils nous recevaient avec des discours : Mochieur le chous-préfet!... Il fallait répondre; c’était tantôt l’un tantôt l’autre qui faisait le sous-préfet et qui répondait : Mes chers jadminichtrés ! Et alors : Vive le chous-préfet! Et nos cinq dames, sortant la tête par toutes les portières, criaient : Yive l’arrondichement! Ça m’a fait une réputation de sous-préfet
torrentueux et mormonien extraordinaire. Je suis sur que 1 on parle encore des cinq sous-préfètes de la Fricottièrel Dans la ville ce fut bien autre chose . en route j’avais promis aux dames de passer une revue de la garde nationale dès l’arrivée; au dernier relais, un exprès était parti pour convoquer les soldats citoyens. Ça n’a pas manqué : en débouchant par le faubourg, voilà que nous entendons des roulements de tambours et des sonneries de trompettes, à croire que la ville était assiégée. La diligence s’arrête à la place Neuve devant tous les épiciers et charcutiers du pays alignés le long de l’hôtel de ville ; à notre vue, on bat aux champs, le commandant tire son sabre et crie : Gar... dàvos!... Portez... armes! Préjentez... armes! Lacostade saute en bas de la voiture. La garde nationale crie : Yive le chous-préfet! il parcourt le front des troupes. Nouveaux cris de : Vive le chous-préfet! c est Bisseco qui descend de la dili-
gence et qui file à son tour devant les soldats citoyens. Puis Saint-Tropez exécute majestueusement la même manœuvre, la garde nationale est ahurie mais n'en crie pas moins fort : Vive le chous-préfet! Pontbuzaud descend et enfin moi, le vrai chous-préfet, plus majestueux que les autres. Les cinq
dames sautent à terre et parcourent comme nous le front de bandière en distribuant les félicitations et les poignées de main. La musique joue. Saint- Tropez embrasse la cantinière, une forte luronne. Puis les discours commencent. A la fin la garde nationale se forme en colonne, nous nous plaçons au centre et nous marchons sur la sous-préfecture, au milieu des vivats d’une foule idolâtre! Le lendemain grand dîner officiel offert au maire et à la délégation du conseil ; quel ahurissement, mon bon, devant la conver-
sation des sous-préfets et sous-préfètes, et quel train ! Toute la ville était sous nos fenêtres. A six heures du matin seulement nous laissons partir nos invités... dans un triste état : huit jours comme ça et la ville était en révolution. Les sous-préfètes sur la promenade déploient des toilettes fantastiques et tous les soirs la noce recommence. Le huitième jour, conseil de révision I... Les sous-préfètes riaient à se tordre d’avance, mais j’en avais assez des fatigues de 1 administration, je résolus d’abdiquer 1 Les malles faites, ma démission envoyée, la diligence qui nous avait amenés nous remporta... "Voilà-, uion bon, toute ma vie politique ! Elle est courte, mais bien remplie... mon arrondissement s’en souviendra.
— Et qu’a dit papa?
Fête à la sous-préfecture.
— Papa de la Fricottière a été embêté, je revenais sur le théâtre de ses farces quand il se croyait tranquille pour quelque temps. 11 l’a trouvée mauvaise... Demandez à Lacostade le nez qu’il a fait... tenez, voilà Lacostade, je vais vous présenter.
Un nouvel arrivant venait de s’asseoir à côté de Bezucheux: 'Cabassol reconnut la carrure et la moustache du capitaine Lacostade
— Mon bon, je te présente mon ami Cabassol, un charmant garçon; monsieur Gabassol, mon ami Lacostade, un des cinq chous-préfets.
Lacostade se mit à rire.
— Dis donc, Lacostade, je racontais à M. Cabassol notre promenade lâbas... hein, le nez de papa de la Fricottière?
— - Sacristi ! fit Lacostade, hm nez des cinq cent mille diables. Ça gênait ses fricotages, le retour de Bezucheux... il flairait le conseil judiciaire que son fils lui avait promis s’il se lançait dans des farces trop coûteuses 1
— Ohl s’écria Bezucheux, il l’aura; il ne l’a pas encore, mais il l’aura... je le laisse aller jusqu'à un certain point, parce qu’il ne faut pas être trop dur pour l’auteur de ses jours, mais dès qu’il sera arrivé à la limite, vlan ! un bon
conseil judiciaire ! Il le sait bien, c'est l’habitude dans la famille. Depuis les croisades, car nous étions aux croisades, il n’y a pas un de la Fricottière qui n’ait eu son petit conseil judiciaire à un certain moment... C’est réglé! Les malins en ont eu deux, un dans leur jeunesse, et un second pour les bêtises de leur âge mûr. Il faudra bien que papa ait le sien ! Vous connaissez le blason de ma famille, un lion et une poêle à frire sur champ d’azur, avec la devise à changements. D’abord : le fricoterai , puis le fricote, et enfin le fricotais!
— Bravo ! s’écria Cabassol.
— Je porte la seconde devise, messieurs. le fricote !
— Nous fricotons ! s’écria Lacostade. Tiens, voilà Pont-Buzaud et Saint- Tropez. Bonsoir, mes enfants ! Eh bien, et Bisseco, où est-il?
Le corset et la fausse natte de Lucy Carramba.
— Présent, fit un quatrième survenant.
— Bravo, fit Bezucheux. nous sommes au complet! Messieurs, je vous présente mon ami Cabassol, un aimable gommeux, plein de bonnes intentions.
Cabassol était au comble de la joie. Il connaissait enfin les cinq personnes contre lesquelles il devait opérer. Il s’agissait maintenant de bien manœuvrer pour gagner leur confiance et pénétrer leurs secrets. Cela ne devqit pas être bien difficile avec des gaillards du caractère de Bezucheux de la Fricottière.
Les cinq gommeux s’étaient assis, rangés en ligne, le dos appuyé aux vitres du café, et les pieds allongés sur des chaises. — Tous les cinq suçaient avec acharnement la pomme de leurs cannes, le monocle fixé sur les promeneurs du boulevard.
— Que faisons-nous? dit Bezucheux après un silence.
— Le moment me semble venu d aller tailler un petit bac. répondit Lacostade.
— Moi je rentre, fitBisseco, j’ai ma migraine.
Cabassol entendit Bisseco dire tout bas à son voisin :
— Mon bon, un service ! je vais voir mon idole, un ange que je tiens à garder pour moi tout seul : j’ai rencontré Bezucheux dans ses environs, et je le soupçonne de vouloir me la croquer sous le nez... C’est dégoûtant, n’est-ce
pas? ça devrait pourtant être sacré, un ami!... enfin!... tâche donc de le retenir pour qu’il ne me suive pas.
— Sois tranquille , cher ami, nous ne le lâcherons pas avant le matin.
— Merci... Bonsoir, messieurs!
Et Bisseco s’en fut après une distribution de poignées de main.
— Allons, reprit Bezucheux, allons tailler ce petit bac, au cercle des Poires tapées... nous vous présenterons, mon petit bon, ajoutat-il en prenant le bras de Cabassol.
Cabassol enchanté de la proposition, se leva, et toute la bande moins le mystérieux Bisseco, se dirigea vers le cercle des Poires tapées situé à deux pas du boulevard.
— Dites donc, j’y pense, fit Bezucheux en route, n’étiez -vous pas l’un des témoins de ce duel à l’américaine, dont on parle tant depuis deux jours, entre un notaire dont on ne dit pas le nom et un général haïtien ?
— Oui.
— Fichtre, il paraît que l’on a échangé deux coups de carabine et vingtquatre coups de revolver pour des femmes du monde !... En voilà un notaire du Bengale! Vous me le ferez connaître... Un pareil lapin me trouvera bien cent mille francs à emprunter sur mes propriétés... sur troisième hypothèque !
Cette première nuit au cercle des Poires tapées coûta quinze mille francs à Cabassol et ne lui rapporta aucun renseignement. Bezucheux et ses amis, tout entiers à la dame de pique, ne lui firent aucune confidence sur leurs affaires de cœur. Saint-Tropez, qui gagnait, prit prétexte des sévérités de son conseil judiciaire pour faire charlemagne et s’endormit du sommeil du juste sur un divan du cercle, dès deux heures du matin. Lacostade, décavé, l’alla rejoindre à trois heures, Pont-Buzaud dura jusqu’à trois heures et demie,^ Bezucheux
resta le dernier et pontait encore à cinq heures. Enfin l’on se sépara après s’être donné rendez-vous pour le lendemain, jour de courses à Longchamps.
A l’heure dite, le lendemain, dans le mail frété par Bezucheux, toute la bande attendait notre ami.
— Peut-être serai-je plus heureux aujourd’hui, se dit Gabassol en prenant place à côté de Bezucheux.