A ELLE
L’amour a mordu mon cœur comme un bocal de sangsues!
Paul Matassin.
— Vous le connaissez, demanda M® Taparel, c’est un pharmacien?
— Non, c’est un étudiant en médecine, un de mes amis . Mais, rassurez-
vous, du moment où il s’agit de l’exécution de mon mandat, je ne connais
plus d’amis, Badinard sera vengé !... que dis-je ? il Test déjà! . J’ai dans
ma poche une lettre de . mais, non je ne l’ai pas sur moi, mon paletot vient
de chez ma tante, et naturellement, avant de l’y conduire, j’en avais retiré les papiers compromettants. La lettre est chez moi, à l’hôtel Hippocrate.
— Allons-y ! dit le notaire, il me serait doux d’inscrire déjà une vengeance pour la satisfaction des mânes de Badinard !
— Soit, nous allons chercher cette preuve. Je termine ma liste; si vous le voulez bien, je commencerai mes opérations par les personnages suivants ;
« M. Paul Matassin.
i L’ambassadeur de Zanguebar.
* Le vicomte Exupère de Champbadour.
« Don Ramon Carabellas.
— Très bien ! dit le notaire, voici maintenant une avance de cinquante mille francs pour l’entrée en campagne. Vous allez prendre un appartement
dans un beau quartier, et organiser votre maison. J’ai jeté les yeux sur un entresol rue Saint-Georges, nous le verrons ensemble et s’il vous convient, vous l’arrêterez ; quant aux menus détails de votre installation, je m’en occuperai . Badinard sera content 1
— Je m’en rapporte à vous, l’entresol me convient !
— Bien I mon tapissier va être prévenu, tout sera prêt pour ce soir. Si
Liv. 3.
vous le voulez, nous retournerons d’abord à l’hôtel Hippocrate . Pendant
ce temps, M. Miradoux s’occupera des recherches nécessaires sur M. de Champbadoùr et M. Carabellas ; l’ambassade de Zanguebar est facile à trouver, tout ira bien !
— Tout ira bien ! s’écria Gabassol en insérant dans un portefeuille, qui n’avait jamais été à pareille fête, les cinquante premiers billets de mille francs de la succession.
— Si voulez me faire l’honneur de partager notre modeste déjeuner, reprit le notaire, madame Taparel sera heureuse de connaître l’homme auquel notre ami Badinard a légué le soin de sa vengeance...
Cabassol s’inclina. M. Nestor Miradoux était compris dans l’invitation.
— Madame Taparel, dit le notaire dans le cours du repas, vous voyez en nous trois hommes attachés désormais à une œuvre formidable : M. Cabassol est le vengeur, mais nous sommes ses collaborateurs; M. Nestor Miradoux est chargé de préparer, M. Cabassol d’exécuter et moi je suis le notaire, Je fonctionnaire public dont la haute et délicate mission sera d’apprécier et de constater. Les devoirs de ma charge me forceront souvent à m’absenter pour accompagner M. Cabassol dans le monde, autant pour l’aider de mes conseils que pour accomplir les conditions de surveillance imposées par le testament de Badinard. Il faut nous attendre à bien des dérangements, mais les affaires sont les affaires, nous en serons récompensés plus tard par la satisfaction du devoir accompli !
Immédiatement après le déjeuner, Me Taparel fit atteler sa voiture, et après avoir donné ses dernières instructions à M. Miradoux, il partit avec Cabassol pour l’hôtel Hippocrate.
— En vérité, dit-il à Cabassol, en montant l’escalier, j’avais mal jugé cet hôtel, il est très tranquille...
— Patriarcal! ajouta Cabassol.
Jules, le garçon de l’hôtel Hippocrate, était en train de lire les journaux d’un locataire dont il faisait la chambre ; en entendant la voix de Cabassol, il accourut :
— Monsieur, dit-il, Cornélie n’est pas venue... vous savez, moi je trouve pas ça joli!
Cabassol et le notaire entrèrent dans la chambre.
— Voyons, dit Me Taparel, voyons cette preuve de la première vengeance. Comme il faut procéder par ordre, j’inscris en tête de ma liste, le nom de M. PaulMatassin et j’attends pour constater!...
Cabassol se dirigea vers sa commode et bouleversa les tiroirs.
— C’est là, dit-il, que je range mes lettres et papiers, mais je ne sais jamais dans quel tiroir, Jules bouleverse tout pour lire ma correspondance...
voyons, voyons. ..des billets pour l’Odéon, c’est pas ça... ahl des photographies, non ce sont les anciennes... ali! voilà, des lettres d’elle, tenez, il n’y a qu’à choisir!
Et il tendit un paquet de lettres défraîchies à M° Taparel.
— Le devoir m’oblige à tout lire, répondit le notaire, je suis obligé de me montrer indiscret...
Mon petit Cabassol,
A demain trois heures au Lux., sous la statue de la reine Blanche, etc., etc.
Mon cher,
J’ai une couturière qui m’embête pour trente-cinq francs, je compte, etc.
Mon cher Toto,
Tu es si gentil que je t’adore...
— J'ai une couturière qui m'embête pour 35 franc9.
— Mais, il y a des notes au crayon en marge, des protestations : blague! blague! blague! • • C’est de vous?
— Non, c’est Jules, le garçon, un vieux philosophe, qui a la manie d annoter ma correspondance... je le laisse faire, il connaît si bien les femmes!
— Ah! très bien... voici une. lettre concluante pour nous, M. Paul Matassin y est nommé :
Mon vieux Cubassol,
Enfin, je respire!... je vais donc pouvoir t'aimer sans remords... Ça me faisait peine de tromper ton ami Matassin, bête, mais bon garçon. Il s’en va pour q y.c jours dans son pays. Je ne le tromperai pas, puisqu’il ne sera pluf là 1
Ça fait quinze jours de tranquillité! p
Je t’adore de plus en plus !
Ta Cornélie.
est parfait, s’écria le notaire, c’est parfait, mais Cornélie, n’est-ce pas le petit nom de la cantinière apache avec qui vous fûtes hier au bal?
— C’est elle-même. Lorsque Paul Matassin est revenu, Cornélie lui a déclaré que c’était fini, que pendant son absence son cœur avait tourné et que présentement il brûlait d’une belle flamme pour votre serviteur. Hier donc, il y avait deux mois que Cornélie m’adorait ouvertement, lorsque nous sommes allés au bal, costumés en apaches. Je dois vous dire que Paul était de la partie, - car nous ne nous sommes pas brouillés, — il était en sapeur...
Attendez ! exclama le notaire, qu’est devenue Cornélie depuis hier? quand nous vous avons réveillé ce matin, vous la réclamiez...
Mais oui, figurez-vous que le punch de nos amis était si fort et si abondant qu’il m’avait un
Paul était en sapeur.
peu troublé les esprits, je croyais être revenu ce matin avec Gornélie et je me trompais... C’est la faute à Paul Matassin...
— Malheureux! Il n’y a rien de fait. Paul Matassin vous a enlevé Cornélie, vous n’avez pas vengé Badinard...
— Sapristi! vous avez raison, tout est à recommencer! mais rassurezvous, je vais retrouver Gornélie, j’ai Cabassol et Badinard à venger, elle me ruimera! à nous deux, Matassin!
Un peu contrariés de ne pouvoir enregistrer un premier succès, Me Tapa-
Le fastueux Cabassol s’était fait habiller par un tailleur à la mode.
rel et notre ami Cabassol reprirent leur voiture pour aller visiter le petit entresol que le prévoyant notaire avait retenu pour le légataire de Badinard. M. Miradoux avait déjà prévenu tout le monde, le tapissier était là, surveil lant la besogne d’une brigade d’ouvriers ; on apportait le mobilier, on posait les glaces, on clouait les tentures, on disposait les menus bibelots et les objets d’art.
Cabassol n’eut qu’à s’extasier, M* Taparel faisait bien les choses. Cela tenait du conte de fées; à six heures du soir les ouvriers avaient terminé, !e nid de Cabassol était prêt; à six heures et demie, se présentèrent un valet de
chambre et un petit groom engagés par Miradoux, et à sept heures le dîner vint, envoyé d’un grand restaurant par l’aimable Miradoux.
Le lendemain, vers trois heures, Gabassol fit irruption dans le cabinet de Me Taparel. Il était rayonnant et transformé, transformé parce que sa première pensée le matin avait été de se faire habiller par un tailleur à la mode, et rayonnant parce qu’il avait pu retrouver Paul Matassin et faire passer un mot à Gornélie par l’entremise de Jules, le garçon de l’hôtel Hippocrate.
Jules, bon diplomate, avait parlé de la tuile dorée tombée sur la tète de Cabassol, il apportait cette réponse de la traîtresse Cornélie : « Ce soir, à Huilier 1 »
— Bravo! s’écria Me Taparel, à Bullier, nous irons à Bullier !
— Gomment, vous viendriez...
— Mais, et mon mandat d’exécuteur testamentaire? Je n’ai pas l’habitude de jongler avec les devoirs; j’irai à Bullier. Sans vouloir me montrer très formaliste, je désire constater régulièrement. Donc à ce soir, à Bullier. Aurezvous l’obligeance de venir me prendre? Nous n’emmenons pas Miradoux; d’ailleurs il est occupé, il a rendez-vous chez l’ambassadeur de Zanguebar. Mon second clerc recherche M. de Çhampbadour et le troisième est sur la piste de don Ramon Garabellas ; vous voyez que toute mon étude s’occupe de vous. La succession Badinard prime toutes les autres affaires!
Gabassol passa le reste de son après-midi à fumer d’excellents cigares sur le boulevard en roulant des plans fastueux et rosés dans sa tête. Il dîna chez Brébant et s’en fut ensuite prendre Me Taparel. Il trouva celui-ci prêt à partir.
— Faites-moi passer pour un oncle de province, glissa Me Taparel à l’oreille de Cabassol au moment de passer la porte mauresque illuminée, de l’établissement cher aux indigènes de la rive gauche.
^Gabassol jouissait d’une certaine notoriété parmi les habitués et surtout parmi les habituées, car il recueillit de nombreux sourires et de chaleureuses poignées de main accompagnées de quelques : Offres-tu un bock?
L’orchestre entamait un quadrille brillant. Dans ce dernier asile de la
Des jambes apparaissaient au-dessus des têtes.
chorégraphie française, une dizaine de messieurs et une dizaine de dames levaient la jambe d’une façon tout à fait indépendante. Les messieurs imitaient les élégantes contorsions de la grenouille expirante, mais les dames étaient plus intéressantes à contempler ; au-dessus des têtes de la ligne de curieux rangés autour des danseurs, des jambes apparaissaient de temps en temps, ' se dressant tout à coup parmi le tourbillonnement des jupes et des jupons blancs à petits plis, comme des spécimens de l’art du bonnetier : bas rayés, bas quadrillés, bas couleur chair à coins brodés, etc.
Cabassol tira M° Taparel de la contemplation de ce déhanchement musical et, tout en se laissant raconter quelques souvenirs émus de la Closerie de
Ldas de 1850, entraîna le notaire vers le coin, non moins encombré, non moins bruyant, où l’on bavardait autour des bocks, entre jeunes dames à franges ébouriffées sur des nez insolents et tapageurs et vétérans barbus du quartier, poètes naturalistes et peintres impressionnistes.
— Voilà Paul Matassin 1 dit tout bas Cabassol.
— Et Cornélie?
— Elle est là.
Bien. Abordons-les, mais sans avoir l’air de les chercher.
Paul Matassin avait aussi vu Cabassol et le hélait déjà.
— Hé, guerrier apache I ça va bien?
Matassin et Cornélie! En croirai-je mes yeux? s’écria Cabassol en levant les bras en l’air. Et bien, vil séducteur, et les devoirs de l’amitié? Et vous, cantinière apache, que faites-vous de la fidélité, l’austère fidélité, la tranquillité des parents, la sécurité des foyers?
— Mon petit Cabassol, répondit Cornélie, c’est la faute à l’Observatoire, il y avait tant de brouillard que j’ai confondu le nez de Paul avec le vôtre Paul en a odieusement abusé. Voilà!
— Au musée de Cluny, l’amour! C’est fini! je ne crois plus à rien, du moment où Cornélie me trompe ! Enfin, pour calmer les souffrances de mon malheureux cœur, je vais m’abreuver de houblon amer. Allons, affreux Matassin, et vous, ingrate Cornélie, souffrez que je vous présente mon oncle, mon vénérable oncle de Castelnaudary !
— Dis donc, murmura Cornélie à l’oreille de Cabassol, est-ce de lui que tu as hérité ?
— Ah ! on sait déjà..
— Oui ; l’hôtel Hippocrate est en révolution, on dit toutes sortes de choses, est-ce vrai?
— Tout est vrai ! Et bien autre chose en plus.
— Tu sais que je t’ai toujours aimé?
— Oh ! oui, tu nous as toujours aimés.
— Dites donc, fit Me Taparel en s’emparant de l’autre oreille de Cabassol, Matassin a l’air froid, on dirait qu’il ne serait pas fâché de vous relaisser Cornélie... Vous savez que cela ne ferait pas l’affaire, feu Badinard ne serait pas vengé ! Il faut que Matassin soit ennuyé, soyons féroces !
Une jeune dame était venue s’asseoir à la gauche de Cabassol, elle était blonde, elle avait un menton potelé, une bouche aux lèvres moqueuses, un
nez palpitant et des yeux point farouches, le tout souligné par les mèches folles d’une chevelure abondante et encadré dans un immense chapeau doublé de soie rose. Cabassol qui la connaissait un peu lui faisait déjà une cigarette, et lui avait permis de boire dans son bock. Cinq minutes après, une autre jeune dame, brune celle-ci, avec autant de mèches noires que la précédente possédait de mèches blondes sous un grand chapeau abat-vent, s’appuyait sur les épaules de Cabassol et lui demandait aussi une
'"«bassol lui avait permis de boire cigarette.
dans son bock. . ,,, ... . ,
Bientôt une troisième jeune dame a cheveux de nuance indécise, mais jouissant d’un petit nez guilleret qui donnait de la joie rien qu’à le regarder, accapara la droite de Cabassol, réussit à en éliminer le notaire et se fit faire également une cigarette qu’elle alluma à celle de notre héros.
Liv. 4.
— Zut pour Matassin ! Cabassol, c’est toi que j’aime !
Le cligne M° Taparel se rapprocha de Paul Matassin pour ne pas le laisser échapper. Cornélie paraissait contrariée.
Trop de popularité , Gabassol , beaucoup trop de popularité ! Les habitants de l'hôtel Hippocrate avaient porté aux quatre coins du quartier la nouvelle de l’héritage.
Comme ils manquaient de détails, ils en avaient inventé. On parlait de sommes fantastiques et de projets superbes pour les dévorer. Cabassol avait l'intention d’acheter l’Odéon pour en faire son hôtel et donner des bals dans la salle. Gabassol allait donner un punch monstre à tout le quartier, clans le grand bassin clu Luxembourg, loué très cher pour la circonstance.
Le magnifique Cabassol, un peu entraîné par les hommages rendus à son éclatante personnalité, avait donné des ordres au garçon et faisait servir des rafraîchissements variés. 11 oubliait sa noble mission, le misérable, il trônait au milieu de ébouriffements de chevelures brunes, blondes ou indécises et des ondulations des plumes des chapeaux féminins. Il continuait à confectionner d’innombrables cigarettes, et ce, malgré les coups d’œil désespérés et les hum ! hum ! cle M° Taparel.
Il était lancé, il négligeait Cornélie, la seule, l’unique jeune clame intéressante pour Me Taparel, esclave cle son devoir. Quant à Paul personnes, il n’avait pas beaucoup l’air
Sortie triomphale de Bollier.
Matassin, délaissé par toutes les jeunes de s’amuser non plus.
Comme tout à côté les cuivres de l’orchestre commençaient une polka, M° Taparel prit un grand parti.
— Mon neveu ! dit-il, il se fait tard, si nous offrions à souper à ces dames !
Les dames levèrent la tête avec une stupeur évidente. Jamais elles
n’avaient vu d’oncle pareil, jamais, jamais, même celles qui dataient du Prado de 1860. C’était la première fois.
— C’est véritablement ton oncle, dis, Loulou? demanda un chignon jaune doré.
— De Castelnaudary, répondit Gabassol.
— A la bonne heure ! ils vont bien à Castelnaudary. Est-ce qu’ils sont tous comme ça?
— Mon oncle, répondit Cabassol élevant la voix, au nom de toutes ces aimables jeunes personnes j’accepte votre invitation ; prenez le bras de Matassin, je veux qu’il soit des nôtres I
— Où soupons-nous? demanda une dame, à la brasserie?
— Allons donc! répondit M° Taparel, une soupe au fromage, jamais de la vie! c’est un vrai souper, de l’autre côté de l’eau, dans un cabaret des boulevards. Est-ce accepté ?
— Accepté ! répondirent les jeunes personnes en se levant.
Me Taparel avait offert son bras à Gornélie et il
entraînait Paul Matassin. Cabassol le suivit, escorté de toutes ces dames. Cette sortie ne s’effectua point sans un grand tapage de tables remuées et de chaises renversées. L’orchestre s’interrompit de lui- même au milieu de sa polka, on monta sur les tables pour voir passer le cortège. Les municipaux de service ouvraient de grands yeux.
— Combien de voitures, mon empereur? demandèrent les gamins à la porte.
— Six, répondit majestueusement Taparel.
Et le notaire fit monter Cabassol et Matassin avec Cornélie et une petite dame dans la première voiture.
— J’ai mon plan, dit-il tout bas à Cabassol.
M. Taparel s’en fut successivement à chacune des cinq autres voitures et parla ainsi aux cochers :
— Quarante francs de pourboire ! "Voici mes ordres : Vous suivrez la première voiture pendant cinq minutes, puis vous tournerez à droite ou à gauche, vous prendrez les petites rues et vous irez déposer votre chargement 6ous l’arc de Triomphe de l’Étoile. Est-ce compris?
— Compris, bourgeois!
Les municipaux ouvraient, de grands yeux.
— • Et maintenant, s’écria ostensiblement Me Taparel, au boulevard, mais par le plus long, pour nous ouvrir l’appétit !
Les passagères des cinq voitures l’appelèrent et s’engagèrent à faire une petite place près d’elles à ce modèle des oncles passés, présents et futurs, mais le notaire grimpa sur le siège de la voiture de Cabassol, en déclarant qu’il préférait faire le voyage en lapin.
Les voitures s’ébranlèrent au milieu des hourras de la population. Au carrefour de l'Odéon, la première voiture seule s’engagea dans la rue Dauphine, les autres prirent les petites rues et disparurent.
Sur le siège, le notaire se frottait les mains.
Yingt minutes après la voiture arrivait à la porte d’un des grands restaurants du boulevard. M° Taparel rabattit son chapeau sur ses yeux,
releva le collet de son pardessus pour ne pas être reconnu par quelque client indiscret, et grimpa lestement l’escalier des cabinets particuliers.
— Ouf! fit-il en se laissant tomber sur le sopha capitonné, ouf! ce n’a pas été sans peine... Ah! Badinard, du haut du ciel, tu dois être content, ton exécuteur testamentaire se donne du mal !
Cabassol et Paul Matassin retiraient leurs pardessus, les dames accrochaient leurs chapeaux aux patères.
— - Allons ! mes enfants, dit le notaire, à table, et faites le menu.
— Oui, mon oncle, répondit tout le monde à la fois, oui, notre oncle, le plus aimable des oncles !
— - Garçon, s’écria Cabassol, bisque d’écrevisses, perdreau truffé, homard et champagne frappé.
— C’est cela, fit Mr; Taparel, champagne frappé, beaucoup de champagne, mon neveu,... et pense à Badinard! ajouta-t-il d’une voix grave.
Farceur ! s’écria Cornélie en frappant sur le crâne dénudé de M° Taparel.
Me Taparel s’occupa spécialement de Paul Matassin et lui versa du champagne avec tant de sollicitude .qu’au bout d’un quart d’heure Paul le faisait monter en grade et l’appelait papa. Cornélie était heureuse, elle avait profité d’un moment d’expansion de Cabassol pour lui parler d’un bracelet qui, selon son expression, lui tapait dans l’œil depuis six semaines, et Cabassol, contrairement à ses anciennes habitudes, ne lui avait pas prêché le mépris de la bijouterie.
Bientôt le souper devint tumultueux. Cornélie était tendre; son amie, qui répondait au doux nom de Velouline ou Valentine, on ne savait pas exactement, chantait Coco dans le Trocadéro avec des larmes dans la voix.
Paul pleurait dans le sein de M Taparel et lui faisait des confidences au sujet de Cornélie dont l’infidélité chronique lui torturait le cœur et qu’il se proposait décidément de remplacer par une jeune personne plus candide.
— Baste ! aimez-la tout de même, lui répondait le notaire, elle est un peu
légère, mais elle est charmante .
— Elle est charmante ! répétait Paul en versant de nouvelles larmes dans son verre.
Me Taparel tout en se réservant le plus possible commençait à sentir un certain mal de tête le gagner peu à peu ; mais il se raidissait contre l’étourdissement en pensant à Badinard et à ses devoirs d’exécuteur testamentaire.
Tout à coup Paul Matassin poussa un cri de désespoir et se laissa choir dans les bras du notaire. Cabassol venait de jurer solennellement à Cornélie de faire déposer à ses pieds le lendemain même le bracelet de ses rêves, et Cornélie l’embrassait par-dessus la table sans le moindre égard pour la douleur de Paul.
— Gabassol ! je m’en aperçois maintenant, c’est toi que j’aime I Zut pour Matassin !
— - Elle l’aime ! s’écria le notaire en se débarrassant de l’étreinte de Paul, elle l’aime!... Vengé!... 11 est vengé. Je constate!... Et d’un ! . Et main¬
tenant, messieurs, tout à la joie ! Garçon, encore du champagne !
— Farceur ! s’écria Cornélïe en frappant sur le crâne de M° Taparel.
— Ah ! murmurait Cornélie qui n’avait rien compris naturellement à la joie du notaire, ils vont bien les oncles de Castelnaudary !
Paul Matassin, pour endormir sa douleur, voulait se noyer dans le champagne ; au bout de cinq minutes il glissa sous la table. La jeune personne qui avait chanté Coco dans le Trocadéro pleurait aussi avec une extinction de voix. Gabassol dormait sur la nappe, et Cornélie, tendrement appuyée sur son épaule, rêvait au fameux bracelet. ,
Seul, M" Taparel était encore debout et à peu près lucide. 11 promena un regard triomphant sur le champ de bataille et leva les bras en l’air.
— O Badinard ! s’écrie-t-il, tu es vengé d’un de tes 77 ennemis !
Et le digne notaire, avec la satisfaction du devoir accompli, allongea ses jambes sur le sopha, disposa quelques coussins sous sa tête, dénoua sa cravate se coiffa d’un foulard, et s’endormit.
Le silence régna dans le cabinet tout à l'heure si tapageur, silence troublé seulement par les sanglots étouffés de Paul et par les ronflements de Cabasso et de mademoiselle Veloutine.
A six heures du matin les garçons entrèrent et réveillèrent les dormeurs.
— Un fiacre ! murmura le notaire d’une voix éteinte, après avoir soldé une respectable addition.
Les garçons firent avancer un fiacre et aidèrent les soupeurs à descendre. Cornélie et Veloutine se soutenaient à peine, Paul dormait debout, et Cabassol ne valait guère mieux ; quant à Me Taparel, cette victime de l’austère devoir, il avait un mal de tête formidable et le froid lui faisait claquer les dents malgré le foulard qu’il avait conservé sous son chapeau.
— Où vont ces messieurs? demanda le garçon qui les mettait en voiture.
Me Taparel donna son adresse d’une voix mourante et se glissa dans le fiacre entre Yeloutine et Cornélie.
m« Taparel avait un mal de Le fiacre s’ébranla; il avait à peine fait dix tours
tête formidable.
de roue que chacun avait repris son somme interrompu,
On fut bientôt rue du Bac où demeurait Me Taparel. Le cocher descendit de son siège et sonna lui-même. 11 faisait petit jour, le concierge était debout. Ce fonctionnaire faillit s’évanouir à la vue du notaire que le cocher tirait du fiacre.
— Souper d’affaires! prononça le notaire en essayant de reprendre sa solennité, souper à la chambre des notaires...
Cabassol, Matassin et les deux dames étaient descendues de voiture et pénétraient dans la maison à la suite du notaire. Madame Taparel entendant du brqit dans l’escalier, ouvrit elle-même et poussa une exclamation...
— Affaire Badinard ! murmura son mari... affaire Badinard!
Cabassol s’inclina, tant bien que mal, devant l’épouse deMe Taparel, Paul passa le dernier avec Cornélie et Veloutine, un peu surprises à la vue de la respectable notairesse qui était tombée dans un fauteuil et paraissait sur le point de s’évanouir.
— Passons à l’étude, balbutia le notaire, c’est une affaire d’étude...
Et prenant une lampe, il ouvrit la porte de communication avec l’étude. Ses compagnons le suivirent et s’installèrent du mieux qu’ils purent sur les chaises des clercs. Paul Matassin et les deux jeunes dames se trouvaient dans un état d’ahurissement impossible à décrire.
— Elle est forte celle-là! En voilà un oncle! murmurait Cornélie à l’oreille de Veloutine.
Le notaire était rentré dans ses appartements ; on pouvait l’entendre donner des explications embarrassées sur sa conduite à la pauvre Mme Taparel. Enfin il revint en poussant des soupirs de soulagement; sans doute il avait réussi à lui faire comprendre que les affaires sont les affaires.
Me Taparel se mit au bureau du principal clerc et tira un papier de son portefeuille.
— N° 1, dit-il, M. Matassin... Raÿé !
Et comme M. Paul le regardait sans comprendre.
— Souvenez-vous de Badinard ! dit le notaire avec sévérité.
Un assez long silence suivit ces paroles mystérieuses; chacun semblait mal à l’aise, sauf Gabassol qui dormait déjà du sommeil du juste sur un bureau.
— Oh 1 que j’ai mal à la tête! exclama înfinMe Taparel.
— Je voudrais bien du thé! gémit MUe Gornélie.
— Mon enfant, je n’ai rien à vous refuser; je vais dire à la cuisinière de nous préparer une forte infusion, ça nous fera du bien à tous.
Une bonne tasse de thé bouillant ranima un peu les esprits des victimes de Badinard, le notaire avait toujours mal à la tête, mais il se sentait plus solide,
Le mystère de l'Are de triomphe.
Lav. 5.
LiA GRANDE MASCARADE PARISIENNE
Paul allait à peu près bien, quant aux deux jeunes dames, les couleurs leur revenaient à vue d’œil.
Seul Cabassol dormait toujours.
À huit heures, un peu avant l’arrivée des clercs, M° Taparel empila daa’
La ûn du souper.
une voiture ceux qu’il appelait ses clients pour détourner les soupçons de son concierge. Cabassol, toujours endormi, fut conduit dans le cabinet du notaire où il put continuer son somme en toute tranquillité.
Qu’étaient devenues cependant les vingt-deux dames invitées à un souper monstre et empilées dans les cinq voitures retenues par M° Taparel? Nous avons dit que, sur les instructions du notaire, les cinq cochers, au lieu de suivre la première voiture, étaient partis en file, dans les petites rues pour gagner les Champs-Elysées. Ces dames ne s’étaient aucunement aperçues de ia manœuvre, elles riaient d’avance en pensant au souper de l’oncle de Castelnaudary. En apercevant les premiers arbres des Champs-Elysées, elles eurent un moment detonnement, mais se rappelèrent que l’oncle avait parlé d’une petite promenade poux ouvrir l’appétit.
— Nous allons faire une partie de campagne! se crièrent-elles de voiture à voiture.
Et les rires recommencèrent avec quelques chansons répétées en chœur d’une voix aiguë.
Tout à couples voitures s’arrêtèrent, les cochers descendirent et ouvrirent les portières.
— Nous sommes arrivées?
Surprise de madame Taparel.
— Je ne vois pas de restaurant?
— • Allons! les petites mères, c’est pour vous dégourdir les jambes!
Quand tout le monde futdescendu, les cochers sautèrent vivement sur leurs sièges et repartirent au galop.
— Eh bien, et Cabassol?
— Et l’oncle?
Vingt-deux exclamations retentirent, vingt-deux cris de désespoir.
Le lendemain, les journaux du matin mettaient les populations en rumeur par de sinistres petites notes en tête des faits divers :