CHOISISSEZ
Le garçon revint avec la naine encore plus grave.
— Comprends pas? écrivit Cabassol en renvoyant la carte.
Le garçon revint bientôt avec la mine encore plus grave qu'auparavant.
— Messieurs, dit-il, je suis chargé de vous fournir les explications. Vos ennemis veulent le duel à l'américaine, la chasse à l'homme à travers le bois ! Les deux adversaires entreront dans le bois de Vincennes, l'un par Saint- Mandé et l'autre par Joinville, à sept heures moins un quart, les montres réglées l'une sur l'autre ; à sept heures, la chasse commencera, ils se chercheront et tireront à volonté. Voilà I
— C'est un peu fatigant, dit le notaire.
— On ne tire pas sur les témoins, surtout? fit Cabassol.
— Je ne crois pas, monsieur.
— Eh bien? demanda Cabassol au notaire.
— Accepté! s'écria Me Taparel, accepté! je choisis le côté de Saint-Mandé...
— Alors, reprit le garçon, tout est réglé. Maintenant, ces messieurs demandent que deux des témoins, un de chaque côté, soient délégués pour aller chercher chez un armurier les armes et les cartouches.
— J'y vais ! dit Gabassol en se levant, mon cher monsieur Taparel, vous pouvez vous en rapporter à moi, je prendrai ce qu'il y aura de mieux.
Me Taparel et le Chinois restèrent seuls.
— Si nous faisions un petit somme ? proposa Me Taparel.
— Si nous en piquions un? répondit le Chinois.
Me Taparel regarda d'un œil inquiet le naturel de l'Empire du milieu, qui riait silencieusement.
Le Chinois, étendu sur le divan, ronfla bientôt, mais le digne notaire tenta vainement de clore la paupière; les affaires d'honneur sont rares dans le notariat, profession pacifique ; c'était la première fois que la liquidation d'une
En route pour le champ de bataille.
succession le conduisait sur le terrain. Cependant il n'y avait pas à reculer l'honneur professionnel exigeait qu'il fit bonne contenance sous la carabine et le bowie-knife du Haïtien.
— Et dire, songeait tristement M6 Taparel, que pendant que nous nous préparons, le Haïtien et moi, à nous livrer à une orgie de sang, dans les cabinets voisins on soupe joyeusement ! Il y a tout à côté une dame qui rit sans se douter de nos idées de carnage... c'est peut-être la dernière fois que j'entends des rires féminins!... ÔBadinard, tu le vois, ton notaire, ton exécuteur testamentaire pousse la fidélité au devoir professionnel jusqu'au sacrifice! je vais périr peut-être à la fleur de l'âge, victime du devoir et mar*
tyr du notariat!... Es-tu content de moi, ô Badinard, client difficile à contenter?... oh, ce Haïtien Quel tigre avec son arsenal!... Quel anihrcpp-
phage!... Ah, si la chambre des notaires savait à quelles opérations de découpage je vais employer ma matinée.. .mais buvons pour écarter ces images...
La mission de Gabassol demanda une bonne heure ; il était bien près de trois heures du matin quand il rentra dans le cabinet, chargé d'un belliqueux bagage.
— Voilà! fit-il en faisant résonner sur le parquet la crosse d'une carabine, Voilà! voilà, et voilà!
Et il déposa sur la table un superbe revolver, un bowie-knife à la lame féroce une hachette et une lardoire que l'armurier avait décorée du nom de couteau à scalper.
Des légions de noirs Haïtiens passaient devant ses yeux troubléi.
— Vous n'avez pas prévenu la police, surtout ? demanda le notaire, qui se rattachait à un dernier espoir.
— Soyez tranquille ! je n'ai rien dit, vous ne serez pas troublé dans votre massacre du Haïtien ! Et maintenant j'ai commandé une voiture pour six heures, vous pouvez essayer de dormir jusque-là. Installons-nous le plus commodément possible et prenons des forces, nous en aurons besoin!
Bientôt le silence le plus complet régna dans le restaurant ; à côté, dans le cabinet haïtien on dormait sans doute aussi, pour se préparer à la terrible lutte du réveil. Seul Me Taparel cherchait vainement le sommeil, il avait beau essayer, pour se refroidir le sang, de se réciter toutes les formules d'actes notariés possibles, et même d'inventer des complications d'affaires entre des personnages imaginaires, rien n'y faisait; le revolver, les cartouches et les "couteaux déposés devant lui sur la table le ramenaient toujours à la désolante réalité.
Lt générai naitien. Devant ses yeux troublés passaient des légions de
noirs Haïtiens brandissant des armes épouvantables rougies par le sang des notaires...
Cabassol, à six heures sonnantes, se réveilla et sonna pour avoir l'addition.
— Et ces messieurs d'à côté? demanda-l-il au garçon.
— Partis il y a une demi-heure, répondit le garçon. Vous savez qu'ils vont jusqu'à Joinville?
Dans les cabinets voisins on soape joyeusement!
— C'est vrai, allons, en route !
Le cocher parut un peu surpris à la vue de l'arsenal ambulant qui s'installait dans sa voiture.
— Ah! ah ! dit-il, on va se cogner, je connais ça ! Et ben, vous avez de la veine, bourgeois, je porte chance! il n'y a pas huit jours que j'ai chargé des messieurs pour un duel au pistolet à Meudon, et...
— Et? demanda le notaire d'une voix pleine d'émotion.
— Mon bourgeois n'a pas écoppé...
— Et mon bourgeois n'a pas écoppé ; au contraire, il a flanqué une balle dans...
— Dans... l'adversaire?
— Non, dans les quilles d'un de ses témoins.
— Vingt francs de pourboire ! s'écria le notaire, rempli d'un doux espoir. Le cocher, électrisé, lança ses chevaux à toute bride et partit en sifflant
une fanfare guerrière.
— Ah ! gémit M0 Taparel, qu'a dû penser Mme Taparel en ne me voyant pas rentrer cette nuit!...
— Tranquillisez-vous, répondit Gabassol, je lui ai télégraphié ces simples mots :
« Retenu par affaire Badinard. Complications d'un caractère particulier exigent ma présence. Tout va bien. »
Taparel.
— Merci. Je vois que je puis maintenant être tout entier au général haïtien.
Félicien Cabuzac.
Un duel féroce au bois de Vincennes. — La troisième vengeance. — Le plus beau Jour de la vie de M. Félicien Cabuzac est troublé par des discussions violentes.
L'aube se levait à peine, une aube pâle et triste de mars, lorsque le cocher débarqua ses bourgeois à l'entrée du bois de Vincennes. — Le notaire paya le cocher d'avance pour le cas où les hasards du combat l'entraîneraient trop loin pour retrouver la voiture, puis il ceignit une ceinture bleue apportée par Gabassol, y passa le revolver, la hachette, le bowie-Knife et le couteau à scalper et jeta sa carabine sur l'épaule.
— Bonne chance I cria l'automédon ; faites comme l'autre de la semaine dernière !
— Quelle heure avons-nous? fit Gabassol en tirant sa montre, voyons, sept heures moins deux minutes. Allons, maître Taparel, voilà le moment, chargez la carabine et le revolver! A l'heure qu'il est, votre adversaire se prépare à se jeter sous bois pour marcher à votre rencontre... allons, voici sept heures ! en avant ! Utilisez chaque mouvement de terrain, rangez-voua
derrière chaque arbre, sautez de buisson en buisson!... de l'œil et du jarret!... En avant! nous vous suivons à vingt mètres sur le côté.
Mp Taparel, enfonçant son chapeau sur ses yeux d'un geste énergique, se jeta dans le fourré. — Les témoins lui laissèrent prendre une petite avance et se glissèrent à sa suite sous les arbres. — Pendant dix minutes on avança sans prononcer une parole. Me Taparel marchait avec la prudence d'un Peau- Rouge, sans faire crier une branche d'arbre, sans déranger une touffe d'herbe, se rasant derrière chaque pli de terrain, et sautant comme un cabri, quand il avait à traverser un espace découvert.
Tout à coup Cabassol et le jeune Chinois le perdirent de vue ; ils attendirent cinq ou six minutes, puis ils se risquèrent en avant.
Me Taparel était invisible. Cabassol l'appela doucement, mais rien ne répondit.
— Avançons, dit tout bas Cabassol.
Le Chinois l'arrêta brusquement et lui montra un objet étrange, à une vingtaine de mètres, au milieu d'un buisson.
— Qu'est-ce que cela?
— C'est sa tête ! murmura le Chinois d'une voix entrecoupée.
— Sapristi, c'est sa tête... ah! mais, est-ce que le Haïtien l'aurait déjà...
La tête siffla doucement et s'agita. Cabassol et le Chinois respirèrent. Us se précipitèrent en avant et trouvèrent Me Taparel blotti au fond d'un fossé, la tête seule hors du trou, demanda sourdement Me Taparel.
— C'est sa tète! murmura le Chinois.
— Avez-vous entendu
— Quoi?
— Le son du cor, il me semblait qu'il n'avait pas été question de cor dans nos arrangements.
— Mais non,... ah! je l'entends, c'est le tramway de Vincennes...
— Ah! très bien, j'ignorais... maintenant indiquez-moi la direction de Joinville.
— Par là, sur la gauche.
— Merci, je vais opérer un mouvement tournant.
Et le notaire sortit de son fossé et se dirigea sur la droite. Cinq minutes après, un nouveau sifflement du notaire appela les deux témoins qui s'empressèrent de le rattraper.
— Qu'est-ce qu'il y a?
— Des maisons, répondit tout bas le notaire.
— Un restaurant! dit Cabassol... si nous allions déjeuner un peu, celte
~rvEsicÔAR/i/r. scS.
Le repas de noces de M. Félicien Cabuzac troublé par des discussions violentes.
Liv. 10.
promenade matinale m'a ouvert l'appétit... Rentrez votre carabine dans son enveloppe, cachez sous votre pardessus votre attirail guerrier et déjeunons! M0 Taparel accueillit volontiers l'idée de suspendre les hostilités. Il dissimula, autant que possible, ses armes à feu et ses armes blanches et gagna le bord de la route.
— Un instant! dit-il avant de quitter le couvert des arbres, allez donc voir si le restaurant n'est pas occupé par nos adversaires.
— Mais, non, vous voyez qu'il ouvre à l'instant même; il n'y a personne. La route fut traversée rapidement, et les trois hommes pénétrèrent dans le
restaurant.
Trop de Champagne!
— Une omelette et du jambon ! commanda Cabassol.
Les garçons du restaurant parurent un instant surpris de voir des clients aussi matinals, mais ils s'empressèrent et conduisirent nos amis dans une grande salle du premier étage, consacrée ordinairement aux noces et festins de corps, et garnie d'une immense table pour cinquante couverts.
— Belle position, fit le notaire en examinant les environs par la fenêtre, on soutiendrait un siège très facilement. Si nous attendions ici nos adversaires ?
— Votre adversaire! n'oubliez pas que nous ne sommes que vos témoins, répondit Cabassol. Attendons-le si vous voulez.
Nos amis s'installèrent à une petite table dans un angle de la salle, le plus près possible de la porte, qu'il était nécessaire de surveiller. Le notaire, pour déjeuner plus facilement, posa sur la nappe son revolver, sa hache et son bowie-knife. Le garçon à cette vue parut peu un effaré.
— Messieurs, dit-il, vous savez, nous avons un tir au pistolet dans le
jardin, avec les balançoires et le jeu de boules, mais on ne tire pas dans les salons.
— As pas peurl répondit Gabassol en s'étendant sans façon sur un divan.
— Et quel vin désirent ces messieurs? reprit le garçon, nous avons un petit blanc à vingt sous la bouteille dont vous me direz des nouvelles.
— Du petit blanc I s'écria Mc Taparel avec indignation, allons donc, pour un homme qui, peut-être, sera dans deux heures étendu sur le champ de bataille!... Du Champagne, et vivement!
— Du Champagne ! s'écria Gabassol.
— -Du Champagne! siffla le bon Chinois avec une voix de fausset, trois
bouteilles !
Pour se distraire en attendant l'arrivée de l'omelette, Gabassol fit sauter d'un coup de bowie-knife le bouchon de la première bouteille de Champagne.
— Ah ! qu'il est bon de vivre ! dit le notaire en mettant la main sur son cœur ; messieurs, je le sens maintenant, ma vocation ce n'était pas le notariat, c'était la vie d'aventures, fiévreuse, ardente, la vie de trappeur avec ses périls, ses fatigues, ses joies, ses combats dans le sentier de la guerre et ses petites noces au Champagne! Voilà ce qu'il fallait à ma nature indomptée, je m'en aperçois trop tard !
— Hourra ! cria Gabassol.
— Hourra ! siffla le Chinois.
— A bas le notariat! Vive l'affaire Badinard qui me procure ces joies! Que ne suis-je à la place de ce jeune Gabassol, que n'ai-je la mission d'accomplir moi-même les soixante-dix-sept vengeances de Badinard, au lieu de mon simple rôle de constatateur !
Avant d'aller plus loin, avouons ce que décidément nous ne pouvons plus cacher. Depuis la veille, au dîner chez l'ambassadeur du Zanguebar, nos amis et leur acolyte le jeune Chinois ont absorbé bien du Champagne, on l'a peut-être remarqué. Qu'on ne les en blâme pas trop, les circonstances seules sont coupables ; Cabassol et Me Taparel avaient quitté l'hôtel avec une simple et légère émotion seulement, mais toute une nuit de discussions orageuses et de préparatifs sanglants, occasionnés par la fâcheuse collision avec le général, avait donné à cette émotion de singulières proportions, que l'omelette au Champagne du matin n'était certes pas faite pour diminuer.
Cet aveu, fait en rougissant, soulage notre conscience et nous donne les coudées plus franches. Aussi nous n'hésiterons pas à déclarer sans réticences que Me Taparel, cette intelligence lumineuse, que M. Cabassol, jeune homme remarquablement doué, et que le jeune Chinois, dont nous avons oublié le nom, lettré de première classe, poète et prosateur, homme politique des-
Une à occuper plus tard un poste important dans l'Empire du milieu, que ces trois éminenls esprits enfin, semblèrent pendant le déjeuner, bien obscurcis par le Champagne.
L'omelette au jambon calma leur appétit. A la fin du repas et de sa bouteille de Champagne particulière, Me Taparel déclara qu'il avait sommeil et que nulle puissance humaine ne l'empocherait de dormir. En conséquence, il s'étendit sur une banquette, glissa quelques coussins sous sa tête et se coiffa d'une serviette.
— Et l'ennemi ? s'écria Cabassol, si les Haïtiens se présentent?
— Vous êtes mes témoins, vous allez faire faction ! à la première alerte, vous me... reveill...
Et sans même achever sa phrase, le notaire ferma les yeux et s'endormit.
— Le devoir, balbutia Cabassol en se levant, peut se concilier avec le repos, la commodité avec la sécurité ; mon cher mandarin, nous allons veiller... en dormant!... aidez-moi.
Cabassol saisit l'extrémité d'une banquette, fit signe au jeune Chinois de
Quelques jeunes cousines déclarèrent qu'elles no se marieraient jamais !
La conversation roula sur les désagréments du mariage.
prendre l'autre bout,et tous deux se mirent en devoir de la transporter jusqu'à la porte de la salle. Le prudent Gabassol ferma cette porte à double tour et posa la banquette en travers ; cela fait il s'en fut avec le Chinois chercher une seconde banquette pour la placer contre la première.
— Et maintenant, mon cher ami, que je vous ai enseigné la manière de fortifier un poste, je vais vous montrer comment l'on monte sa garde sans fatigue !
Gabassol s'allongea sur la banquette, remua un peu pour bien se caler et ferma l'œil.
— Faites comme moi, dit-il en bâillant, le Haïtien ne nous surprendra pas, et nous nous réveillerons frais et dispos pour lui tenir tête!... Bonsoir, mon cher Chinois, mon petit dragon bleu, bonne nuit !
Le jeune Chinois, après avoir soigneusement roulé sa queue autour de sa tête, allait faire comme Cabassol, mais il réfléchit sans doute et revint vers la table. Prenant successivement les trois bouteilles de Champagne, il les goutta dans son verre et le vida consciencieusement. Ce devoir accompli, il revint à sa banquette et se coucha près de Cabassol. k
Quel bon sommeil après tant de fatigues et de si nombreuses émotions ! Quel repos précieux et réparateur! Me Taparel rêva, il est vrai, du Haïtien, mais son rêve ne manqua pas de douceur; il songea qu'après trois heures de combat corps à corps, les cartouches épuisées, les haches brisées, les bowieknifes ébrêchés, il réussissait à scalper son ennemi, et qu'il lui faisait grâce ensuite.
Le calme le plus complet régnait donc dans la grande salle du restaurant ; il dura de neuf heures du matin à une heure et demie. Rien ne l'avait troublé, pas même les garçons du restaurant qui pourtant auraient bien eu le droit de déranger un peu ces singuliers clients.
Au dehors il faisait un temps superbe ; le soleil, voilé le matin, avait dissipé son rideau de nuages et chauffait le bois de Vincennes de façon à éveiller bientôt les frondaisons printanières et à faire éclore les premières violettes. De toute la nature se dégageait une impression de douceur et de tranquillité vraiment délicieuses, les oiseaux sifflaient dans le jardin, le canon du polygone tonnait à intervalles réguliers, et de temps en temps retentissaient dans le fort, à peu de distance, des appels de clairon ou des sonneries de trompette de cavalerie.
Tout à coup, le ronflement de Cabassol s'arrêta. Des bruits suspects avaient troublé son calme sommeil ; il ne bougea pas, mais il cessa de ronfler. Un tapage assez violent se faisait au dessous, au rez-de-chaussée du restaurant, puis des portes s'ouvrirent vivement, et le tapage retentit plus clair et plus vif. On montait l'escalier.
LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 7ft
Deux secondes après, des cris et des appels retentirent dans l'escalier, et la porte fut vigoureusement secouée du dehors.
— Aux armes ! s'écria Gabassol en se précipitant en bas de sa banquette et en jetant le jeune Chinois sur ses pieds.
— Aux armes! répéta le notaire éveillé en sursaut, je ne l'ai donc pas bien scalpé?
— Qui ça?
— Lui ! le Haïtien...
— Sans doute, puisque le voilà qui va enfoncer la porte... allons, allons, dn calme, procédons avec régularité... Qui vive?
Deux dames le questionnaient sur les modes de son pays.
— C'est la noce 1 répondit-on du dehors, ouvrez donc, farceurs !
— La noce? quelle noce? demanda Me Taparel à Cabassol.
— Je n'en sais rien... mais ce n'est pas l'ennemi, ils n'ont pas d'accent...
— Non ! alors puisque ce sont des gens paisibles, ouvrons et dissimulons nos projets.
Cabassol et le jeune Chinois enlevèrent rapidement les barricades et ouvrirent la porte.
Pressés sur le palier, serrés sur les marches de l'escalier, riaient et plaisantaient des braves gens en ribambelle, tous en tenue de cérémonie, avec des robes de soie, des chapeaux à grands fracas, des habits noirs, des redingotes imposantes et des cravates blanches noblement empesées. C'était bien une noce. En tête de la foule, une jeune dame tout de blanc vêtue et couronnée de fleurs d'oranger, donnait le bras à un jeune homme cravaté, coiffé et frisé avec une perfection suprême.
— Farceurs, fît le marié en donnant une poignée de main à Cabassol. Vous savez que les cérémonies nous ont mis en appétit, et vous barricadez la salle du festin !
Comment vous portez-vous? demanda Cabassol légèrement ahuri en
secouant la main de ce marié qu'il ne connaissait en aucune façon.
Toute la noce avait fait irruption dans la salle, M9 Taparel et le Chinois distribuaient des poignées de main sans rien comprendre aux politesses que leur prodiguaient des inconnus. Cabassol complimentait la mariée émue et rougissante.
Vous nous avez donc précédés, disait le marié à Cabassol, l'attente à
la mairie vous a ennuyés... moi, c'est incroyable comme ça m'a creusé. Aussi nous allons expédier un petit déjeuner sur le pouce, puis Ton se promènera dans le bois, et à six heures le grand festin I... Allons, à table, mon cousin!
A table, mon cousin, dit gracieusement la mariée.
Dites donc, mon nouveau cousin, glissa le marié dans l'oreille de
Cabassol, est-ce que le Chinois est un parent ou un ami? Ça doit être un ami... Vous lui ferez chanter des drôleries de son pays, n'est-ce pas?
Cabassol réussit à prendre Me Taparel à part.
Je comprends tout, lui dit-il, le côté du marié nous prend pour un
parent de la jeune dame, et le côté de la mariée pour un parent de l'époux ; ne brusquons rien, déjeunons avec la noce; l'omelette de ce matin est oubliée, il m'est resté une certaine lourdeur de tête qu'un léger repas dissipera.
Mais, et mon adversaire qui bat le bois à ma recherche, s'il arrivait?...
Baste! il ne nous trouvera pas au milieu de tout ce monde. Déjeunons
d'abord, nous verrons ensuite.
Déjà le jeune Chinois était à table entre deux dames qui le questionnaient sur les modes de son pays. Cabassol et Me Taparel s'installèrent chacun en face d'une fenêtre pour avoir l'œil sur la route.
Le déjeuner fut naturellement d'une gaieté folle; la conversation roula surtout sur le divorce, sur les désagréments du mariage. Quelques jeunes cousines déclarèrent qu'elles ne se marieraient jamais ; les deux belles-mères commencèrent à verser quelques larmes et prirent M0 Taparel pour confident de leur douleur. Celui-ci, d'abord abattu par le mal de tête, avait peu à peu retrouvé son aplomb grâce à des moyens énergiques, c'est-à-dire en ingurgitant quelques verres de ce petit vin blanc dédaigné le matin.
Doucement ému par les confidences des deux mamans, il jugea convenable de prononcer quelques paroles bien senties pour répondre aux politesses et aux amitiés dont on l'accablait.
— Je comprends, dit-il, toute la douleur d'une mère quand vient le jour qui doit la séparer de son enfant !... Il y a une romance là-dessus... Tralala... ta chambre sera vide! etc. Pauvre brebis qu'on traîne à l'autel, tu quittes le doux abri du sein maternel, pour suivre celui qui n'est trop souvent, hélas! qu'un infâme loup ravisseur! C'en est fait : le oui décisif, le oui terrible, le
la grandi; mascarade parisienne
Si
oui fatal est prononcé, l'arrêt est sans appel, pleure, pauvre mère ! Un étranger s'est introduit subrepticement clans ta famille et t'a enlevé pour toujours celle qui devait être la consolation de tes vieux jours! Au moins, sera-t-elle heureuse? C'est si rare! 0 mes amis! la statistique est là pour nous retirer nos illusions à cet égard : un mariage heureux est une exception, une de ces curiosités que l'on signale aux étrangers dans les villes où quelquefois il se produit de ces phénomènes... La statistique a réuni là-dessus des documents qu'elle n'ose livrer à la publicité, de peur des conséquences...
— Ah mais, pardon ! s'écria le marié, il y a...
— Mon gendre, laissez parler monsieur! gémit la tvelle-mère maternelle.
— Pardon, reprit Mc Taparel en se tournant vers ie marié, voulez-vous Liv . il.
que je vous énumère les trop nombreuses causes de désordre et de malheur des mariages d'aujourd'hui? — Côté masculin, nous avons : l'ivrognerie, vins, liqueurs, absinthe ! la paresse : la jeunesse d'aujourd'hui n'aime pas le travail ! la brutalité : dans les classes bourgeoises, le mari, doucereux devant le monde, bat sa femme dans l'intimité ! l'inconduite, oui, jeune débauché, l'inconduite...
— Si vous vouliez bien ne pas vous adresser à moi l hurla le marié.
— Taisez-vous, mon gendre, s'écria la belle-mère, monsieur nous en apprend de belles sur votre compte 1 [D'ailleurs j'avais prévenu ma pauvre fille, je lui avais dit : Quand tu seras malheureuse, ne t'en prends qu'à toi, tu l'auras voulu 1
— Laissez donc ce vieux raseur, dirent quelques jeunes gens en se levant de table, allons dans le jardin, il y a des petits jeux, des balançoires...
La pauvre mariée venait de se jeter au cou de sa mère pour mêler ses larmes aux siennes. Une vieille cousine était en train de s'évanouir, et deux ou trois dames sanglotaient tout haut.
Cabassol s'était levé pour prodiguer des consolations à la jeune épouse ; il faisait des signes à Me Taparel ; mais celui-ci était lancé, et il ne pouvait plus s'arrêter.
— Je n'entends pas dire que les torts soient d'un seul côté ! au contraire, la Société de statistique a établi par des chiffres incontestables dans ses Tables officielles des mauvais ménages, qu'il n'y avait que 42 pour 100 de ménages troublés par le fait des torts masculins. Il reste donc 58 pour 100 de torts féminins 1
■=- Oh ! firent quelques dames.
— Vous paraissez mettre mes paroles en doute? reprit Mc Taparel, je n'ai qu'à détailler les torts féminins et, en réfléchissant avec bonne foi, vous verrez que le chiffre de 38 pour 100 doit être faible. Voyons ! du côté des dames, nous avons : la coquetterie, immense source de désastres conjugaux 1 — la paresse et le désordre, la ruine des maisons! le.... la... Gomment dirais-je? les goûts folâtres, enfin, qui les portent à faire des cribles des contrats rédigés avec tant de soin par les notaires
— Taisez-vous, mon
tabler ûrnciELifcs,
Torts (?iA\SCUUN3 42. %
Recherches de la Société de statistique.
— Monsieur I s'écrièrent quelques dames.
— Je ne fais pas de personnalités, je
parle en général Eh! mon Dieu, tout
cela est connu, archiconnu, cela se voit tous les jours, à toute heure, dans tous les quartiers ; la jeune dame montre un front sévère à son époux et elle minaude avec ses amis; un jeune homme, un contrebandier conjugal, lui prend la main, elle le regarde d'un œil ému et languissant, un œil de carpe amoureuse...
Un cri de colère poussé par le marié l'interrompit, le pauvre garçon montrait du doigt un groupe répondant parfaitement à la description imagée de Me Taparel. — C'était Cabassol qui cherchait à consoler la mariée en lui tapant tendrement dans les mains, tandis que, toute troublée, la pauvre jeune dame le regardait avec cet œil ému et languissant si sévèrement qualifié par le notaire.
— Heureusement, continua le notaire sans faire attention au brouhaha, heureusement nos législateurs ont enfin été touchés par les nombreuses plaintes qui s'élèvent vers le temple des lois, depuis tant d'années... heureusement, dis-je, il y a le divorce... Plus de chaînes éternelles, plus de forçats rivés par un contrat de mariage indestructible! ta femme te trompe, répudie-la !
En vérité, quel joyeux repas de noce ! autour de la table du festin on pouvait compter cinq ou six dames évanouies, une vingtaine de personnes de tout âge et de tout sexe en pleurs et au moins autant en train de se disputer. De tous côtés on faisait respirer du vinaigre et l'on versait de l'eau
, , . Recherches de la Société de statistique.
sur la tête des plus malades. — Au centre,
on gesticulait beaucoup dans un groupe formé autour des époux : le marié
Tables ornciEiieà Tofvrs JFEMltfj)M$
Se
criait, la mariée pleurait, et Cabassol recevait dos reproches indignés.
— Mais enfin ! s'écria le marié dans un transport de fureur en s'adressant aux parents de sa femme, qu'est-ce que ce cousin que vous m'amenezlà?... ce monsieur qui vient, à ma barbe, taper dans les mains de ma femme... 1.' jour de mes noces...
— Ce cousin? mais c'est le vôtre, il n'est pas de notre côté.
— 11 n'est pas de votre côté?
— Non, non, et non!
— Mais c'est un intrus, il n'est pas du mien non plus! Qui est-ce qui le connaît ici? Et l'autre, son ami, qui vient de nous faire un discours si plein d'à-propos... l'autre, qui dit que je bois, que ma femme me trompe et qui nous engage à divorcer?
— Ce n'est pas notre parent?
— Encore un intrus! Et le Chinois, ce n'est pas votre cousin non plus?
— Non.
— Ce sont des escrocs... venir manger notre repas, troubler mon ménage, et taper dans les mains de ma femme... vite, un garçon d'honneur pour aller chercher les gendarmes!...
Tout à coup, un coup de feu retentit dans le jardin, sous les fenêtres de la salle du banquet, un second coup le suivit, puis un troisième accompagné de quelques cris.
Cabassol etMe Taparel, qui se débattaient dans des explications impossibles, sursautèrent.
— Alerte! cria Cabassol.
— Haïti ! Haïti ! s'écria le Chinois
— Aux armes ! hurla Me Taparel.
Et, bousculant les gens de la noce, ils coururent aux fenêtres.
— Les voilà! les voilà ! gare les coups de carabine ! répétait M* Taparel.
Des cris aigus retentirent dans la salle, les dames coururent follement vers l'escalier.
Mais le mari, penché à l'une des fenêtres, avait découvert la cause de cette îhaude alarme. C'étaient les jeunes gens de la noce qui, pour échapper aux discours du notaire, avaient gagné le jardin et qui s'amusaient aux balanel ai: tir au pistolet.
— Ce n'est rien, dit le marié, ce sont les petits cousins qui cassent des pipes à la cible.
côlés on faisait respirer du vinaigre.
Cabassol et le notaire s étaient aussi aperçus de leur erreur, les petits cousins n'avaient rien de com- 'f\ mun avec le redoutable Haïtien. Me Taparel, la cara- j - ""fél" ^
bine sur l'épaule, le revolver à la ceinture et la 'V*^*-
hache dans sa poche, descendait rapidement l'escalier, suivi de Cabassol et du jeune Chinois.
D'un pas ferme Me Taparel s'en fut droit au tir et arma sa carabine. Les petits cousins s'étaient écartés, Me Taparel visa longuement une pipe et fit feu. La pipe demeura intacte.
— J'aurais dû exiger des balles explosibles ! s'écria Me Taparel.
' Et tirant son revolver, il en déchargea successivement les douze coups sur cette pipe obstinée ; au douzième coup, la balle eut un écart de quelques mètres et s'en fut casser la jambe d'un petit Amour, qui, perché sur un mur dans un coin du jardin, regardait l'assistance d'un œil malin.
— L'honneur est satisfait, dit gravement Me Taparel en remettant le
revolver dans l'étui, il est bientôt quatre heures, il y a assez longtemps que nous cherchons ou attendons nos adversaires! Rentrons chez nous, messieurs, vous rédigerez à Paris le procès-verbal de la rencontre.
M0 Taparel et ses compagnons allaient profiter de l'étonnement des gens de la noce pour quitter le restaurant, mais le maître de l'établissement ayant appris, au milieu du tumulte, que les trois intrus ne faisaient point partie de la famille, accourait vers eux.
— Messieurs, dit-il, nous avons un compte...
— Ah ! c'est vrai, j'oubliais, fit Me Taparel en se frappant le front.
— Vous n'êtes pas de la noce Cabuzac?
— Cabuzac I s'écria le notaire, le marié s'appelle Cabuzac?
— Ah ! fit à son tour Cabassol, il s'appelle Cabuzac? Félicien Cabuzac?
— Oui.
— Alors, nous le connaissons, il est dans l'album.
— Dans quel album? demanda le restaurateur.
— Ça ne vous regarderas! Tenez, voilà cent francs pour nos deux repas... plus cent francs pour du Champagne que vous offrirez à la charmante mariée, en disant à M. Félicien Cabuzac : C'est de la part de Badinard. Allez !
Cabassol, Me Taparel et le Chinois, sans plus répondre aux interpellations des gens de la noce, prirent le chemin de la porte et s'enfoncèrent dans le bois. Me Taparel , depuis la découverte du nom du marié, avait bien moins mal à la tète, et il oubliait le redoutable Haïtien.
— Ainsi, disait-il, nous n'avons pas perdu notre journée, nous avons une vengeance de plus... cela fait trois! Je me disais aussi en regardant le marié, je connais cette figure-là ; je l'avais vue dans l'album de Mme Badinard.
Un bruit de trompette l'interrompit. Le tramway de Vincennes au Louvre passait.
— Au tramway ! cria le notaire.
Et les trois compagnons se mirent au pas de course en faisant des signes au conducteur. Le tramway s'arrêta. Sans remarquer une agitation extraordinaire qui se manifestait sur l'impériale, les trois amis escaladèrent la plateforme.
— Complet à l'intérieur, dit le conducteur en sonnant ses voyageurs.
Le restaurateur.
— En haut ! exclama le notaire.
La trompette retentit, le tramway se remit en marche. M« Taparel, suivi de ses compagnons, prit la rampe pour gagner l'impériale où l'agitation semblait redoubler.
Parvenu en haut de l'étroit escalier, Me Taparel s'arrêta pétrifié. Trois têtes noires venaient de se montrer à l'extrémité de la banquette, et ces têtes étaient celles de ses adversaires, du général haïtien et de ses deux témoins.
Sur le tramway.
— Qu'est-ce qu'il y a? demanda Cabassol.
— Lus Haïtiens 1 répondit Me Taparel.
— Allons, allons, montez-vous ! s'écria d'en bas le conducteur.
— Laissez-moi passer, je vais aller parlementer, reprit Cabassol.
Et dépassant Me Taparel, il s'avança vers les Haïtiens qui semblaient bouleversés.
— L'honneur est satisfait, dit-il.
— L'honneur est satisfait, répéta Mc Taparel en faisant jouer la batterie de son revolver vide.
Le général haïtien fît un geste ae satisfaction. Il tira son revolver de sa poche et montra qu'il était déchargé.
— L'honneur est satisfait, dit-il gravement.
Les deux partis pacifiés prirent place sur la même banquette.
— Ouf! fit M° Taparel, quelle journée!
— Quelle battue dans le boisl fit le général. J'y ai perdu ma carabine
— Gomment cela?
— J'ai attrapé un procès-verbal, j'ai eu beau dire qu'il s'agissait d'un duel, la gendarmerie a confisqué mon arme. Mais je rapporte ceci...
Le général, entr'ouvrant son pardessus, tira un lapin de sa poche.
— A trois cents mètres ! s'écria-t-il, je l'ai tiré à trois cents mètres, hein ! si vous aviez été à sa place...
Mc Taparel, toujours suivi de Gabassol et du Chinois, rentra chez lui à six heures du soir.
Mrae Taparel se jeta dans ses bras en pleurant, elle ne comptait plus le revoir, car des bruits de duel commençaient à courir Paris.
Me Taparel avait obtenu du général haïtien qu'il lui fît cadeau du lapin, il le remit à Mme Taparel et lui dit :
— La balle qui a tué ce lapin m'était destinée. Je veux le faire empailler pouren faire l'ornement de mon salon. Et maintenant queBadinardest vengé do l'infâme Cabuzac, nous allons nous occuper de madame la vicomtesse de Champbadour!
L'iDforiuné lapin.
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Première entrevue avec M" de Champbadour.