I.iv
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Cabassol demande douze sonneu à un jeune poète de ses amis.
Idées de Cabassol sur l'équitation. — Les douze sonnets dédiés à M" Champbadour. — Intimités sur l'Arc de Triomphe.
Éléonore de
Me Taparel depuis huit jours ne quittait pas la chambre. A peine était-il descendu une fois dans son cabinet, pour rayer de la liste des vengeances à exercer les noms de l'ambassadeur de Zanguebar et de Félicien Gabuzac.
L'estimable notaire était un peu souffrant, une semaine d'émotions aussi intenses, couronnée par cet affreux duel à l'américaine avec le redoutable Haïtien qui abattait des lapins à trois cents mètres, l'avait fatigué outre mesure, et il avait besoin d'un certain laps de repos.
Cabassol était jeune, lui; au lieu des trois jours de migraine violente dont Me Taparel avait souffert, il en avait été quitte pour une demi-journée de lassitude. Tous les jours il était venu prendre des nouvelles de Me Tapa- La vicomtesse de champbadoi
rel ; il avait poussé L'héroïsme jusqu'à proposer de tenir compagnie au malade, pour lui lire les cent cinquante volumes du Recueil des lois et arrêts ou la col • lection du Journal du notariat. Mais, tout en lui sachant gré de sa bonne intention Me Taparel avait énergiquement refusé et l'avait engagé à ne pas perdre un instant 8e vue sa noble mission.
Gabassol n'avait pas besoin d'être encouragé. Électrisé par ses trois succès en moins de huit jours, il s'était mis de lui-même à la besogne et avait dirigé toutes ses batteries contre le vicomte Exupère de Ghampbadour. Par les soins de Miradoux il avait été parfaitement renseigné sur les habitudes du vicomte et sur celles de Mme de Ghampbadour; il connaissait le petit nom de cette dame et — ici Miradoux ne saurait être trop admiré — jusqu'à l'existence d'un signe particulier de Mrae Éléonore de Ghampbadour, un petit fripon de grain de beauté, situé un peu au-dessous de l'épaule gauche.
Son premier soin avait été de demander à un jeune poète de ses amis douze sonnets variés sur Éléonore. 11 avait eu douze chefs-d'œuvre, douze ravissants petits poèmes dont les strophes tendres ou vibrantes, émues ou colorées, mais toujours fines et délicates, devaient toucher le cœur de n'importe quelle femme." Ces sonnets étaient intitulés : le pied d'Éléonore, 'œil d'Éléonorc, la chevelure d'Éléonore, etc., etc.
Le premier sonnet fut envoyé par la poste et ne coûta que trois sous d'affranchissement; le second revint à meilleur marché, car Gabassol le déposa lui-même dans le manchon de Mme la vicomtesse en profitant d'un mment où cette cl ame l'avait posé sur une chaise pour examiner des curiosités chez un marchand. Le troisième arriva jusqu'aux mains d'Éléonore dans une boite de parfumerie. Un bouquet acheté par Mme de Ghampbadour
L'esiimable notaire était un peu souffrant.
à une petite bouquetière contenait le quatrième sonnet. Le lendemain Éléonore ayant renvoyé son coupé dut prendre un fiacre, et reçut du cocher le cinquième sonnet à la place du numéro de la voiture.
Mmc de Ghampbadour avait lu le premier sonnet sans émotion, elle avait
Pendant que la vicomtesse examinait les curiosité! chez un marchand.;
rougi en recevant le second, le troisième l'avait troublée, le quatrième l'avait fait rêver malgré elle au poète amoureux et obstiné... Quelle délicatesse de sentiments, quel charme, quelle douceur exquise dans ces vers mystérieux ! Ah ! M. le vicomte Exupère de Ghampbadour était bien loin de posséder les qualités d'âme qui se révélaient dans chacune des strophes de ces sonnets. M. de Ghampbadour avait été charmant pendant les quinze jours
de la lune de miel, puis, ne daignant plus se mettre en frais d'amabilité pour sa femme, il avait adopté un petit train-train conjugal bien vulgaire, et bien commun. Il vérifiait les comptes de la maison, il tenait à avoir bonne table et cave suffisante, il allait au cercle, et jamais, au grand jamais, il n'avait songé à aligner deux rimes en l'honneur d'Éléonore;
Pour faire parvenir à M"10 de Champbadour le sixième sonnet, Gabassol corrompit Bob, le petit groom de la vicomtesse. — Restaient six sonnets, de plus en plus galants et enflammés. — Gabassol loua en face de l'hôtel Champbadour un petit logement, donnant juste sur les fenêtres d'Eléonore. Le soir, le vicomte Exupère étant au cercle, Gabassol mit un petit caillou dans le septième sonnet et le lança dans les carreaux. — Il cassa une vitre et une glace, mais il eut la joie d'entrevoir Eléonore en train de savourer cette poésie qui tombait du ciel. Un matin, la fenêtre étant entr'ouverte, Gabassol, à l'aide d'une sarbacane, envoya le huitième sonnet à son adresse.
Il ne perdait pas son temps, le jeune Gabassol. En deux jours, il avait acquis des notions d'équitation suffisantes pour se risquer à faire un tour à cheval au Bois de Boulogne.
— Je n'ai pas le temps d'apprendre à monter à cheval, avait-il dit aux écuyers du manège, apprenez-moi seulementn tomber sans me faire trop de mal. On l'avait compris et l'on avait dirigé son éducation en conséquence. Cabassol, d'ailleurs, avait de véritables dispositions pour la science difficile de l'équitation ; suivant lui, esprit éminemment simplificateur, toute cette science se réduisait à deux points. Pour monter à cheval il faut : 1° ne pas se laisser tomber, et 2° savoir diriger sa monture. .
Et encore l'article 2 est de beaucoup le moins important : ne pas tomber est le principal, puisque du moment où l'on ne se laisse pas désarçonner, on doit toujours arriver à diriger son cheval, soit par la persuasion, soit à coups de cravache.
Or, l'objectif principal étant pour le cavalier d'éviter les chutes, Gabassol avait étudié les chutes. On peut tomber de cheval de quatre côtés : par le flanc droit, par le flanc gauche, par-dessus la tête et par-dessus la queue. La première leçon avait été consacrée à apprendre la manière de tomber par le flanc gauche sans se faire de mal. Cabassol s'en était tiré avec quelques contusions légères.
Dès la seconde leçon, le maître de Gabassol put constater de réels progrès; son élève apprit sans trop de mal à tomber par la droite. La chute pardessus la queue, quand on a un peu de sang-froid, n'offre pas de grandes difficultés, et c'est aussi la plus gracieuse; on tombe assis; le tout est d'avoir l'air de s'asseoir naturellement. Gabassol y parvint; après deux heures d'exercice, il tombait avec une élégance telle, que, d'après le professeur, il semblait
à le voir qu'une duchesse venait de lui dire gentiment : « Prenez donc un siège, cher marquis! » Restait la chute par-dessus la tête, Cabassol la gardait pour la fin, car c'est la plus difficile; elle exige une certaine souplesse de reins et une solidité de poignets peu commune ; il l'étudia soigneusement et son professeur fut content de lui.
En quatre leçons, Cabassol avait appris tout ce qu'il voulait connaître. Le cinquième jour, il prit une cravache sérieuse, sauta en selle et partit avec
Il eut la joie d'entrevoir Éléonore savourant sa poésie.
l'intention d'aller faire un tour aux Champs-Elysées. Malgré toutes les remontrances et toutes les objurgations de l'éperon et de la cravache, le cheval refusa de s'engager dans la grande avenue, et prit par le Cours la Reine. Cabassol ne tomba qu'une fois et encore il eut l'adresse de tomber sur une pelouse.
Avant de remonter, il tourna la tête de sa monture vers une allée transversale, devant regagner l'avenue, et il sauta en selle.
À l'angle de l'avenue, il eut l'occasion de s'apercevoir qu'en un quart d'heure il avait déjà fait de notables progrès. Le cheval ayant manifesté l'intention de tourner à droite, quand son maître désirait monter à gauche vers l'Arc de Triomphe, Cabassol réussit à l'en dissuader. La cravache bien
maniée est un éloquent moyen de persuasion. Enfin le problème du cheval dirigeable était résolu! Cabassol ne tomba qu'une fois, — parle flanc gauche — en revenant.
Le lendemain, il était au bois parmi les autres cavaliers, à l'heure où Mme de Ghampbadour endossait son élégante amazone pour faire sa promenade quotidienne.
Comment s'y prit-il pour entrer en relations personnelles avec la charmante vicomtesse dès ce matin même ? D'une façon bien simple. Dans une allée déserte, où Éléonore se livrait aux douceurs d'un temps de galop, suivie du seul Bob, le groom corrompu par l'or de Cabassol, notre héros mita profit ses leçons du manège, et tomba de cheval de la façon la plus gracieuse, juste devant Mm0 de Champbadour. Son secret espoir était que cette dame épouvantée s'évanouirait aussitôt, et qu'il aurait le bonheur de la recevoir dans ses bras. Son désir ne s'accomplit point; Mme de Champbadour ne s'évanouit pas, elle se contenta de pousser un cri d'effroi gracieusement modulé et d'arrêter brusquement sa monture.
Notre héros, en se relevant, sans qu'Eléonore eût pensé à s'évanouir, songea qu'il aurait mieux fait d'accepter le moyen de Bob : l'ingénieux Bob avait proposé de couper une courroie de la selle de sa maîtresse, ce qui, à un moment donné, eût amené une chute et l'évanouissement demandé.
L'évanouissement manquante son programme, Cabassol, après s'être relevé, tira gravement un papier de sa poche, et le tendit à Mme de Champbadour étonnée. Cela fait, il mit la main sur son cœur, en s'inclinant profondément, et sauta en selle pour s'éloigner, d'un air mélancolique.
Ce papier c'était le neuvième sonnet!
Et Mm0 de Champbadour le lut avec des battements de cœur.
En vérité, depuis le temps des Buckingham et des Bassompierre, avait-on vu façons plus galantes et plus chevaleresques !
Il restait trois sonnets, les plus ardents, les plus enflammés ; des strophes de lave, destinées à mettre le feu aux poudres et à dévorer le cœur d'Eléonore ! Le lendemain, à la même heure, dans la même allée, et de la même façon, Cabassol remit le dixième à la belle Champbadour.
Cette fois elle faillit s'évanouir. Cabassol ne partit pas, comme la veille, à tjute bride, il remonta sur son cheval et chevaucha longtemps, à côté de l'amazone, en recherchant les allées ombreuses.
Au moment de reprendre la grande allée du bois, Mme de Champbadour, pressée par l'ardent Cabassol, dut lui accorder ce qu'il demandait: un rendezvous! Que voulez-vous! Pouvait-elle laisser ce malheureux fou risquer sa vie pour lui remettre chaque jour un sonnet de la même façon? Non, non, il y aurait eu trop de cruauté, cela n'était pas possible! Et rougissante, troublée,
le cœur battant à tout rompre, la vicomtesse avait elle-même indiqué l'endroit tranquille et sûr où le poète pourrait la voir.
C'était pour le jour même à trois heures au sommet de l'Arc de Triomphe. Gabassol, en quittant le bois, arrêta son cheval devant le bureau télégraphique de l'avenue de la Grande-Armée, et envoya la dépêche suivante à Me Taparel.
— ^^ « Quatrième vengeance se prépare. — Plate-ibrme Arc de
Triomphe 3 heures. — Venez ! »
« Cabassol. »
— Si cela continue à marcher avec cette rapidité, se dit Gabassol en s'en allant tranquillement déjeuner, j'aurai achevé ma tâche en moins d'un an, Badinard sera vengé, et je pourrai me donner du bon temps!
A trois heures moins un quart, notre héros descendait de voiture sous la voûte de l'Arc de Triomphe et commençait l'escalade du monument. Tout allait bien, la plateforme était déserte. Accoudé sur la balustrade, une lor-
Sur la plate-forme de l'Aro de Triomphe.
Liv. 13.
guette à l.i main, Gabassol explora du regard la grande avenue des Champs- Un fiacre jaune qui montait Lentement au milieu d'une auréole de poussière fit battre son cœur, dès qu'il l'aperçut; quelque chose lui disait que ce iiaere jaune devait abriter l'incognito de la charmante vicomtesse. En effet, à l'angle de l'avenue, le fiacre s'arrêta el . Mmo de Ghampbadour, hermétiquement voilée, mais reoonnaissable pour le cœur de Gabassol, en descendit, relevant ses jupes el sautillant pour éviter le jet d'eau d'un arrjoseur municipal.
Enfin, après avoir bien regardé autour d'elle, la vicomtesse pénétra dans le monument.
Gabassol, charmé, courut l'attendre à l'entrée de l'escalier. Au bout de cinq minutes, horreur 1 au lieu de la vicomtesse, ce fut la tête d'un Anglais qui parut, un Anglais long, desséché, au visage orné d'une grande barbe jaune ; derrière lui un autre Anglais se montra, court et apoplectique avec la même barbe jaune, le même chapeau casque à voile, la même lorgnette en bandoulière. Après cet Anglais replet, un autre Anglais maigre parut, puis un
autre rondelet, puis un autre et encore un autre Cabassol en compta
trente-sept, il pensa que c'était tout; mais, après une minute d'intervalle, une nouvelle série mit le pied sur la plate-forme. C'était la série des gens mariés, les dames étaient en majorité, toutes avec des vêtements à carreaux en forme de sacs et des abat-jour invraisemblables en guise de chapeaux.
Perdue au milieu de cette invasion, apparut enfin Mmo de Champbadour en vêtements gris, le voile noir rabattu sur les yeux, élégante comme une petite souris parisienne. Éléonore s'enfuit à l'extrémité de la plate-forme loin des Anglais, et parut s'abîmer dans la contemplation des cheminées de Paris. Cabassol l'avait suivie.
— Enfin! s'écria Gabassol, je vais donc pouvoir vous dire
— Do y ou speak Fnylish? dit une voix étrangère. C'était un immense Anglais qui s'interposait entre eux.
— No ! répondit énergiquement Cabassol.
— Madame, reprit notre ami en tournant le dos au malencontreux insulaire, madame, par quels mots essayerai-je de vous peindre le bonheur qui remplit mon âme, qui fait déborder mon cœur...
— Please, sir? Hâve the kindness to tell me where is the Panthéonel dit une voix féminine.
Une Anglaise en waterproof écossais venait de passer la tête entre Cabassol et la vicomtesse.
— Plaît-il? demanda Cabassol ennuyé.
— The Panlhéone ?
Là bas, madame.
Tanke y eu!
Oui, reprit Gabassol, je me sens l'âme enivrée d'une poésie;
Cabassol étudiant le problème de la direction des chevaux.
— Je vous demandais bien pardone, fit un monsieur qui bouscula légèrement Gabassol en ouvrant un immense plan de Paris qu'il étendit à terre.
— Allons plus loin, dit Gabassol en entraînant Mme de Cbampbadour à l'autre extrémité de la plate-forte. — Oui, comme je vous le disais dans mes vers, je vous aime à en perdre la raison; depuis que je vous ai vue, la joie et le désespoir ont tour à tour envahi mon âme...
— Please, s*> ?
— Encore! s'écria Gabassol en se retournant.
Cette fois il- étaient toute une famille, formant un cercle autour des deux jeunes gens.
— IVo speak english/ cria Gabassol; qu'est-ce. que voulez? des renseignements? Adressez-vous au gardien, ça ne me regarde pas!
— Aoh! vous n'êtes donc pas le guide de l'agence Fogg?
— Vous m'ennuyez!
— Aoh! I do not understand ennuyer. . . Mary, Lucy, cherchez dans le Pocketdùtionnary.
— Ah ! Fuyons, monsieur, s'écria la vicomtesse suppliante, un esclandre me perdrait!
Cabassol furieux regarda autour de lui; près de cent cinquante fils ou fdles d'Albion avaient pris possession de la plate-forme, braquant sur Paris toutes leurs lorgnettes, déployant tous leurs plans : l'escalier en amenait encore et toujours, et toujours! L'Arc de Triomphe semblait plein à l'intérieur. Il fallait fuir, la solitude de tout à l'heure était trop habitée.
— Voilà le commencement! les premiers soleils nous amènent les premières caravanes d'Anglais !
— Hélas! soupira la vicomtesse.
. — o ange! si vous vouliez, nous irions loin, bien loin, aux Buttes-Chaumont...
— Buttes-Chaumont! Very beautiful park! dit une voix dans l'ombre de l'escalier.
C'était encore un Anglais I
— Voulez-vous indiquer à moa, dans le panorama, les Buttes-Chaumont... Ce était un parc véritablement... Comment dites-vous? Charmant !... le parc Monceaux était bien peigné. Mais le parc des Buttes-Chaumont était plus charmant, parce qu'on pouvait plus fumer le pipe ! Jenny ! Fanny ! Arabelle! M nid ! Valentine! venez voir le parc des Buttes-Chaumont que le gentleman va avoir l'obligeance de nous indiquer!
— Ah! s'écria Cabassol, en tournant le dos à l'insulaire, qui pouvait se douter que l'Arc de Triomphe fût aussi peuplé !... Bientôt on en sera réduit à donner ses rendez-vous sur la colonne de juillet ou bien en ballon... non captif... Et encore !...
— Ah! Fuyons, fuyons! répéta la vicomtesse, si mon mari était revenu d'Orléans !...
— Ne craignez rien, âme de ma vie... ah ! il est à Orléans ! Eh bien... je connais au bois de Boulogne, un restaurant mystérieux, Où une femme du monde peut se glisser incognito... sans rien craindre...
— Oh ! fit Mrae de Champbadour.
Ne vous offensez pas! ce que ces malencontreux Bretons m'ont empêché de vous dire sous le ciel bleu d'une belle journée de printemps, les étoiles du soir l'entendront... L'astre de Diane, au croissant d'argent, n'est-il pas le flambeau de l'amour plus que le soleil brûlant de midi ?...0 ange, je vivrai plus en cette soirée qu'en cinquante mille jours, loin de vos yeux charmants !... '
— 0 poète! fit Mme de Ghampbadour, en laissant sa main dans celle de Cabassol.
— Eh bien, d'un mot vous allez me désespérer ou transporter mon âme au quinzième ' J£4^r** ciel : viendrez-vous?
— Eh bien, oui !... mais, chut ! nous voici descendus, laissez-moi partir seule...
Gabassol, après avoir furtiyemenl baisé la main de lacharmante vicomtesse, resta dans lé monument pendant dix minutes encore. Gomme il sortait à son tour, il se jeta dans les bras de Me Taparel qui accourait au reçu du télégramme,
— Eh bien! demanda Taparel, trop tard?
— Au contraire, trop loti
— Comment cria?
— Une invasion de touristes de l'agence Fogg a troublé notre rendez-vous sur la plate-forme, mais c'est partie remise. Ce soir, bois de Boulogne, au Moulin-Bleu, cabinel n" I5J Elle m'a promis! A ce soir la quatrième vengeance de Badinard. La vicomtesse est moins pittoresque que l'ambassadrice de Zanguebar, mais elle est charmante!
— Très bien ! dit M€ Taparel, je serai aussi au Moulin- lit ou, avec Miradoux, nous prendrons le cabinet n° \ 4.
Où surgit M. de Champbadoar, mari invulnérable! — L'Œil, contre les risques du mariage.
compagnie d'assurances
La nuit tarda bien à venir au gré des désirs du bouillant Gabassol, mais elle vint enfin. Gabassol et Me Taparel étaient depuis longtemps déjà au Moulin-Bleu, Cabassol dans le cabinet n° 15, et Taparel au n° 14, où M. Nestor Miradoux devait venir le rejoindre.
Huit heures venaient de sonner, Cabassol un peu ému attendait d'un instant à l'autre l'arrivée de la vicomtesse. Le garçon était prévenu, une dame soigneusement voilée devait se présenter, il fallait l'introduire vivement et sans bruit.
Gabassol, devant la fenêtre, regardait au dehors ; les étoiles ne l'intéressaient pas, il guettait l'arrivée du fiacre mystérieux qui devait amener la vicomtesse. Déjà quelques voitures lui avaient donné une fausse joie, mais il en était descendu des couples ou des personnes inconnues.
Tout à coup Gabassol sursauta. On venait de frapper à la porte. Enfin ! elle arrivait ; sans doute, il ne l'avait pas aperçue grâce aux précautions qu'elle avait prise.
Et le sourire sur les lèvres, il se précipita vers la porte qui s'ouvrit pour livrer passage à...
A monsieur de Ghampbadour lui-même !
Catastrophe ! I 11 ! !
Gabassol le reconnut du premier coup d'œil : la photographie de MmeBadinard était très ressemblante. C'était bien
la moustache noire du Vi- te mari invulnérable.
comte Exupère de Chainpbadour, c'était bien le nez, le lorgnon et les mèche- plaquées sur le front.
Exupère de Champbadour souriait d'un sourire où Cabassol trouva sans
a iit ion quelque chose de véritablement infernal.
— Je ne vous dérange pas? demanda le vicomte en saluant avec une politesse satanique.
— Comment donc, monsieur 1 lit Cabassol, se raidissant contre la mauvaise fortune.
— Figurez-vous, poursuivit le vicomte en congédiant le garçon et en fermant la porte, figurez-vous, mon cher monsieur, que madame de Champbadour ne peut pas venir!
Cabassol fut légèrement interloqué par cette brusque entrée en matière.
— Ah elle ne peut pas venir?
— Non, impossible, cher monsieur, désolé, mais impossible. Alors je me suis dit, la politesse exige
x que j'aille à sa place...
— Comment? balbutia Cabasp sol.
— Oui, c'est bien le moins, quand une... circonstance imprévue vous crée un empêchement, que l'on fasse prévenir la personne
qui se morfond dans une impatience bien naturelle... J'aurais pu vous envoyer une dépêche ou un commissionnaire, mais j'ai préféré, quoique un peu fatigué, car je reviens de voyage, — vous devez savoir...
— Oui , d'Orléans , dit Cabassol en commençant à reprendre son aplomb.
— C'est cela. J'ai donc préféré, disais-je, venir moi-même pour avoir le plaisir de faire votre connaissance.
— Enchanté, monsieur, et désolé tout à la fois... Mais prenez donc la peine de vous asseoir...
— Monsieur, reprit le vicomte, nous avons beaucoup de choses à nous dire, beaucoup, beaucoup...
— Certainement!
— Monsieur, êtes-vous comme moi? Je pense, moi, que l'on ne cause pas bien à jeun. Devant une bonne table bien servie, la conversation ne languit pas, les idées sont plus claires... Voyons, je suis sur que vous nous avez
Le grain de beauté d'Éléonore.
Liv. 14.
Polie* de la compagnie d'assurance conjugale L'OEIL.
rédigé un petit menu délicat et succulent... Auriez-vous la bonté de faire servir? tenez, je sonne le garçon.
La porte s'ouvrit.
— Servez ! dit Gabassol avec la rage dans le cœur.
— Excellent, reprit Exupère de Champbadour, après quelques minutes, excellent, madame de Champbadour aime beaucoup ça, elle eût été charmée
— Et moi donc ! lit Gabassol en s'inclinant.
— Vin exquis ! bonne cave, le Moulin-Bleu, crus authentiques ! tous mes compliments... Voyons pour en revenir à Mmo de Champbadour, je voulais vous dire que j'ai apprécié tout autant qu'elle, pour le moins, les délicieux sonnets que vous avez eu la
gracieuseté de lui adresser...
J'en ai pris copie, car naturellement je n'ai pas voulu lui demander de s'en dessaisir à mon profit, j'en ai pris copie pour ma collection particulière. . . celui d'hier surtout m'a beaucoup plu...
Gabassol faillk pâlir, le sonnet de la veille était con sacré au grain de beauté d'Éléonore !
— Il était charmant...
mais, dame, un peu risqué!
vous savez, il y a bien des maris que cela pourrait offusquer, un sonnet
aussi moi, j'ai l'esprit plus calme, j-e me suis contenté d'en apprécier les
beautés littéraires. Je suis un mari placide, doux et tranquille! je vais, je viens, je voyage, je vais souvent plus loin qu'Orléans, et cela en toute tranquillité
— Bah !
— Mon Dieu oui, avec le calme le plus parfait, la sécurité la plus absolue!... Non pas que j'aie le ridicule de croire mes avantages personnels tels qu'ils me mettent pour jamais à l'abri de tout... désagrément, non, je suis bien trop modeste pour le penser... Non! j'ai des motifs plus sérieux; d'abord, naturellement, une confiance parfaite en Mme de Champbadour... cette confiance vient en première ligne... et ensuite...
— Ensuite ?
L'inspecteur des risques.
— Ensuite, et c'est le plus important, j'ai ma plaque qui me constitue une invulnérabilité absolue...
— Votre plaque?... une invulnérabilité?... Vous êtes cuirassé?
— Non, il ne s'agit pas de cuirasse, tenez, quelque chose de plus simple, ceci...
Et M. Exupère de Ghampbadour détacha de la chaîne de sa montre et passa à Cabassol une petite plaque ronde portant ces mots :