ADAM
C'était la fin du jour, sur le désert immense, Les rayons du soleil rougissant peu à peu, S'allongeaient par delà les monts pleins de silence; L'astre qui les dardait semblait un œil de feu.
Le calme se faisait dans la grande nature,
Chez eux, pour se coucher, rentraient bœufs et chameaux ;
Un singe cependant, pensive créature
Tête basse fuyait les autres animaux.
Bizarre et déplumé, triste, myope, étrange; Honteux même, et gôné dans tous ses mouvements
Ce singe n'avait pas la Ègure d'un ange,
Mais sur son large front les meilleurs sentiments
Se lisaient sous les plis de ses rides précoces! Ah! quel sombre chagrin faisait courber ce dos, Ce dos chauve et rugueux comme les vieilles brosses, Affaissé tristement sous un trop lourd fardeau?
L'appendice caudal, balançoire élégante, Avec laquelle en haut des sveltes cocotiers Se berce mollement la guenon indolente, Cette cinquième main qui manque à nos gabiers,
Le panache onduleux, orgueil de tous ses frères, Faisait presque défaut à son arrière-train! — Non, jamais, songeait-il, nos pères ou nos grands-pères, Ne se retrouveraient en moi, singe déteint !
Où donc est le vieux sang des ancêtres agiles? Et ces pensers amers, où donc les ai-je pris? Que suis-je? doute affreux! Tous les singes des îles Vivent la tète en bas, ne poussent que des cris,
Tranquilles et joyeux se livrent aux gambades, Aux folles culbutes, et par d'énormes bonds, De branche en branche font de longues promenades! Mes ridicules sauts égayent les guenons
Et je me fais du mal lorsque je tombe à terre 1 Sensible et possédant plein d'idéal au cœur Je faillis cependant rester célibataire; Celle qui m'épousa ne fait pas mon bonheur.
Elle ne pense pas! Quand mon cerveau s'enflamme, Quand par je ne sais quoi mon être est agité, Elle ne comprend pas! Lui voyant si peu d'âme Je dis avec douleur :'Et ma postérité ! ! !
Ah ! que seront mes fils? seront-ils de la race De leurs oncles velus qui marchent sur les mains, Ainsi que leurs mamans sans que rien les tracasse Se balanceront-ils aux arbres des chemins?
Le besoin d'exprimer de toute autre manière Que les cris gutturaux que poussent mes parents, Chaque sensation et, chose singulière Les soucis d'avenir que n'ont pas les orangs,
Mes fils les auront-ils?... Ainsi songeait le père Quand sa belle guenon accourut sur ses pas; Au grand étonnement de madame sa mère, Le petit sur son dos, cria : BONJOUR, PAPA !
— Très émouvant! fit Me Taparel à la dernière strophe, un superbe morceau d'introduction pour la Légende des Siècles, à votre place je l'offrirais à... mais non, il vaut mieux le porter à la Revue préhistorique... auparavant
La chambre à coucher du savant.
je vous en demanderais une copie pour l'album de Mmo Taparel; les soucis de notre premier père lui tireront un pleur; car elle a, au plus haut degré, le sentiment de la famille!
— Je vais immédiatement à la Revue préhistorique, s'écria Cabassol, avez-vous préparé ma lettre pour M. Poulet-Golard?
— Voilà !
— Je pars, à bientôt de bonnes nouvelles, j'espère!
Cabassol, muni d'une chaude lettre de recommandation, partit en hommtf pressé d'en finir avec cet abominable Jocko qui lui faisait perdre un temps sS précieux. M» Taparel et M. Miradoux, contre leur attente, ne le virent pav revenir et ne reçurent de lui aucune communication sur le résultat de
l'entrevue avec le célèbre savant. Une semaine se passa ainsi, M0 Taparel, commençant à se sentir gagner par l'inquiétude, envoya Miradoux chercher des nouvelles au domicile du vengeur testamentaire de feu Badinard.
Gabassol n'y avait pas paru depuis huit jours! M. Miradoux trouva le groom et le valet de chambre de notre héros, en train de donner une petite fête régence à des amis et amies. Leur maître était peu gênant pour eux, ils le voyaient si rarement; ils avouèrent à Miradoux qu'ils étaient obligés, pour conserver sa physionomie dans leur mémoire, de regarder de temps en temps sa photographie,
M0 Taparel, au comble de l'inquiétude, attendit avec impatience le lendemain, jour de dîner au club des Billes de billard. Dès l'arrivée du savant Poulet - Golard, il l'aborda pour lui demander s'il avait vu un jeune poète qu'il s'était permis de lui envoyer.
— Comment donc, cher monsieur 1 répondit le bon Poulet-Golard, mais j'ai à vous remercier de m'avoir adressé ce jeune Cabassol!
un charmant garçon et un sujet plein d'avenir ! Il m'a apporté, pour la Bévue, des vers profondément pensés! Jamais, je crois, la question de l'origine de l'homme, n'a été abordée en poésie avec cette netteté... Pas d'images nuageuses masquant le vide des idées, au contraire, quelque chose de simple, de puissant et de doux... Ce garçon ira loin!
— Comme je ne l'ai pas revu, dit M« Taparel, je ne savais si...
— C'est vrai, je ne vous dis pas tout... votre protégé m'a plu tout de suite, je l'ai fait causer, j'ai vu que le poète cachait un jeune savant plein de modestie, épris des idées nouvelles et tout prêt à entrer en lice pour leur défense. Je lui ai ouvert la Revue préhistorique, et je lui ai proposé d'être à la fois mon secrétaire et mon élève!
— Et?...
— Et il a accepté avec empressement, avec un empressement que je qualifierai de méritoire, car je ne lui ai pas caché à quels travaux ardus il allait prendre part, à quelle existence de bénédictin il allait se vouer... Noble jeune homme! 11 a demandé à entrer immédiatement en fonctions, je l'ai installé le jour même dans une petite pièce annexe de mon cabinet de travail,
M. Poulet-Golard se taille la barbe avec le plus grand soin.
et il y est encore enfoui sous des montagnes de livres et de manuscrits!... Ah! la science, voyez-vous, la science, il n'y a encore que cela pour vous procurer des joies pures et intenses ! . ..
— Oui, cela et le club des Billes de billard, et aussi les belles petites! fit M8 Tapàrel en frappant sur le ventre de M. Poulet-Golard.
— Vous l'avez dit ! répondit gravement le savant.
Le secrétaire du savant Poulet-Golard.
M* Taparel était rassuré.
Le lendemain, arriva la lettre suivante qui le mit au courant des affaires de Cabassol :
Cher maître,
C'est lui ! ! !
Cette fois nous ne nous sommes pas trompés, l'abominable célibataire, le crâne astucieux et criminel, qui entra pour un soixante-dix-seplième dans les chagrins conjugaux de feu M. Badinard, le véritable Jocko enfin, est découvert
C'est l'affreux Poulet-Golard !
Nous le tenons !
Je suis dans la place; assis dans L'ombre, comme le ligre, je guette le Poulet- Golard pour en faire la proie de ma vengeance!
Comment j'ai acquis la conviction que nous tenions bien le Jocko tant cherché, vous allez le savoir. La pièce de vers darwinistes ayant charmé le directeur de la j>r<Iii>toriquc au plus haut degré, il m'a propose à brûle-pourpoint d'être son secrétaire et son collaborateur, pour soutenir avec lui le poids des immenses travaux scientifiques sous lesquels il se sent accablé. Je n'ai pas besoin de vous dire si j'ai pris la balle au bond ! J'ai répondu que mes plus chers désirs seraient exaucés s'il m'était donné de devenir le disciple du flambeau de la science moderne, et j'ai demandé à commencer immédiatement mon labeur de secrétaire. Je vous passe les détails. Deux heures après j'étais installé dans la propre maison de M. Poulet-Golard, dans une petite bibliothèque attenante à son cabinet de travail.
0 joie ! ô douce satisfaction qui fit tressaillir mon âme ! la première chose que je vis dans cette bibliothèque, ce fut une petite photographie de M. Poulet-Golard, absolument identique à la pièce à conviction de l'album Badinard. Il n'y avait pas à en douter, c'était bien le crâne et les mèches, c'était bien la pose de notre photographie ! Nous tenions le vrai coupable ! cette fois, plus de ménagements à garder, je pouvais sévir en toute tranquillité de conscience, sans avoir à craindre de faire tomber les foudres de ma justice sur un innocent ! A nous deux, Jocko !
Vous connaissez M. Poulet-Golard, l'homme du monde, l'homme du club des Billes, je vais vous présenter le savant directeur de la Revue préhistorique, dans son intérieur. M. Poulet-Golard est un bipède d'apparence singulière, enveloppé de six heures du matin ù minuit dans une bibliothèque en cachemire des Indes, et couronné par une calotte de forme grecque, mais en cachemire également, derrière laquelle se balance une longue bouffette effilochée. Cette bibliothèque en cachemire des Indes est une robe de chambre, qu'entre nous je soupçonne fort d'avoir été taillée dans un cadeau resté pour compte, à l'époque lointaine où le cachemire de l'Inde servait à faire trébucher la vertu des Torettes. Il faut des mobiliers, maintenant, hélas ! que l'âge du cachemire est loin ! Je reprends mon esquisse de la bibliothèque Poulet-Golard, la robe de chambre de ce digne «avant est à tiroirs, je n'ai pu encore, après huit jours d'études, parvenir à connaître le nombre exact des poches qui s'ouvrent entre ses ramages flamboyants. 11 y en a plusieurs étages, par devant, par derrière et sur les côtés. Dans les petites poches du haut, par devant, M. Poulet-Golard loge les notes relatives à ses travaux en train, c'est-à-dire plusieurs centaines de petits papiers sur lesquels il a jeté ses idées, le fruit de ses méditations ou le suc de ses lectures. Les poches du bas sont bourrées de volumes couverts d'annotations; dans les poches de côté s'accumulent les manuscrits, les travaux à l'état de projettes esquisses des articles profonds que la Revue préhistorique imprime entête de ses colonnes. Enfin dans les poches situées par derrière gisent les dictionnaires et vocabulaires portatifs des langues de l'âge de ^ pierre, "dont M. Poulet-Golard a fait une étude particulière. Voilà l'homme. Son domicile est aménagé dans le goût de sa robe de chambre. Toutes les pièces de l'appartement sont garnies de tablettes superposées, pliant sous le poids
„__ , de bouquins poudreux, de collections, de revues scientifi-
que le trompe avec un „ . , . „ , . .
clairon de pompier». ^^ françaises, anglaises, allemandes, russes ou chinoises,
de paquets, de rapports de toutes les académies scientifiques du globe. Les tablettes aux bouquins commencent dans l'antichambre et se continuent jusque dans la chambre à coucher, où les livres s'élèvent par monceaux ; les tablettes de la salle à manger sont réservées aux collections de cailloux de l'âge de pierre, ramassés en Norvège, en Bretagne, ou dans les îles australiennes. Trop de silex! Quand je dîne, car je suis nourri, je mords avec la plus grande précaution, car il me semble toujours que je vais tomber sur un bifteck de l'âge de pierre.
Le cabinet de travail de M. Poulet-Golard, possède naturellement plus de bouquins et plus de silex que toutes les autres pièces, mais son principal ornement est une série de photographies de grandeur naturelle, de têtes de gorilles, de face, de trois quarts et de profil alternant avec la tête de M. Poulet-Golard; -également de face, de trois quarts et de profil. A côté sont des tableaux lithogra-
La cuisinière de M. Poulet-Golard.
phiés donnant des mesures de crânes et d'angles facials, toujours alternativement gorille et Poulet-Golard. Tout cela en vue d'établir par une claire démonstration, notre cousinage issu de germains avec les hôtes du Jardin des plantes. Je commence à y croire. M. Poulet-Golard travaille sur ce sujet, à un grand ouvrage qu'il a l'intention de dédier à un vieux chimpanzé mélancolique chez lequel il a cru découvrir quelques indices d'une race en voie de transformation. Ce que M. de la Fricottière vous a dit est vrai, M. Poulet-Golard se taille la barbe tous les trois jours avec le plus grand soin, dans le but d'accentuer sa ressemblance avec ce chimpanzé mélancolique.
La chambre à coucher de mon savant patron est ornée différemment; il y a des montagnes de livres dans les coins et dans les armoires, mais les murailles sont uniquement tapissées de photographies féminines. Pas de singes du tout ni de silex, rien que des dames ou des demoiselles, jeunes et jolies, à l'air aimable et souriant.- Quand je lui ai parlé de cette collection gracieuse, M. Poulet-Golard, a murmuré les mots d'études anthropologiques et il a changé de conversation. Je n'ai pas insisté.
B8S La GRANDE MASCARADE parisienne
Pour achever de vous peindre la maison Poulet-Golard, je n'ai plus qu'à vous parler de noire bonne, une brave Bile de l'Auvergne qui fait le ménage, cpoussette les tablettes, les livres et les silex, quand M. Poulet-C.olard n'est pas là pour l'empêcher, et qui nous prépare une cuisine naïve, niais confortable. Elle n'a qu'un défaut : son cousin, un clairon de pompiers, qui vient la voir trop souvent, pour la sécurité de nos côtelettes.
Et maintenant j'attends l'occasion, prêt à la saisir par la chevelure, blonde, brune ou même rousse. Je suis dans la place, je suis prêt, j'attends le moment où la cbrysalide Poulet-Golard se transformera en brillant et galant Jocko 1 Fasse le Ciel que ce moment arrive bientôt, car mes travaux de secrélaire et de collaborateur île la Revue préhistorique, commencent à me sembler durs.
Dans cet espoir doux à mon cœur, je vous serre affectueusement et énergiquement la main, ainsi qu'à M. Miradoux, notre vieux complice!
Cabassol.
Mc Taparel, tranquillisé par cette lettre qui lui montrait Cabassol à l'œuvre, put se remettre à ses affaires notariales. 11 fut huit jours sans recevoir de communications, et ne s'en inquiéta pas. Le neuvième jour, une nouvelle lettre de notre héros arriva à l'étude.
« Cher maître,
Je n'y comprends rien ! Le père de mon noble ami, le président de la Fricottièrc a calomnié M. Poulet-Golard! M. Poulet-Golard est vertueux ! ! !
Jocko a pris sa retraite, il a renoncé aux fulàtreries de ce demi-monde et il a consacré toutes les ardeurs de son âme au culte des purs silex et à la vénération de nos ancêtres les chimpanzés !
Voilà quinze jours que je pâlis du matin au soir sur les livres et sur les manuscrits de cet homme vénérable, voilà quinze jours que je me lève à l'aurore en même temps que lui, et que je me mets au travail à ses côtés, pour ne relever la tète qu'aux heures où la grosse Auvergnate nous apporte notre repas! Ce travail me délabre, mais je fais bonne contenance; jusqu'à minuit, côte à côte avec M. Poulet-Golard, je compulse des papiers, je prends des notes, je fouille les autorités scientifiques, les rapports des académies. Et tout cela inutilement!
Déjà je connais les mots principaux de la langue parlée par la peuplade lacustre d'Enghien il y a vingt-cinq ou trente siècles, déjà j'ai pu étudier la vieille langue des Allobroges et constater ses rapports avec le patois de notre cuisinière, déjà j'ai appris à dire papa en sanscrit, en zend et en papou... Et sans résultat! Poulet- Golard est vertueux ! ! !
11 n'est surli qu'une seule fois depuis ce temps-là, pour aller au dîner du club. Et il est revenu tranquillement à minuit trois quarts, et il s'est couché, et il s'est endormi d'un sommeil calme pour se réveiller comme à l'ordinaire à six heures du matin! Le volcan est éteint, Jocko a donné sa démission!
0 rage! ô désespoir! Et notre vengeance?
Voulez-vous que je vous dise l'affreux soupçon qui dévore mon cœur? Eh bien.. M. Poulet-Golard aime sa cuisinière allobroge! Ce fleuve débordant s'est canalisé : au lieu de se livrer comme autrefois à des débordements dévastateurs, il suit main tenant un cours paisible, à l'abri des tourmentes de la passion.
Il aime sa cuisinière, vous dis-je, et cette grosse Auvergnate le trompe avec le clairon de pompiers. Ce soupçon, que je nourrissais depuis quelques jours, est devenu presque une certitude!
(juclle catastrophe! Je ne demandais qu'à venger Badinard, mais flirter avec
(\ M. Poulet-Golard menant l'existence de Bille de billard.
une Auvergnatede cent kilos et l'enlever par force ou par ruse à notre ennemi, est
un exercice qui manque d'attraits pour moi...
Que faire? que faire?
Con6olez-moi, éclairez-moi I
Cabassol
A cette missive désolée, M" Taparel fit une courte et énergique réponse : Le devoir est le devoir! on n'a pas le droit de tourner autour. Discuter c'est désobéir.
MuiADOUX
Tapaiiel
Exécuteurs testamentaires.
Comment le sage arrange sa vie. — Où Cabassol entrevoit la possibilité de venger Badi nard de quelques-uns de ses ennemis. — La volage Tulipia. — Catastrophe.
Quand il reçut la réponse de M0 Taparol, Cabassol eut une attaque de marasme qui dura toute la journée. Vainement la grosse bonne de M. Poulet- Golard, le dictionnaire allobroge du vieux savant, vint-elle causer en patois auvergnat, il ne put se décider à se montrer aimable avec elle.
Après une nuit passablement assombrie par des cauchemars où l'Auvergnate et le clairon de pompiers se joignaient à M. Poulet-Golard pour le tourmenter avec des haches de l'âge de pierre, Cabassol lit une heureuse découverte.
A l'heure du facteur, parmi des liasses de journaux scientifiques qui donnaient la migraine rien qu'à les regarder, M. Poulet-Golard reçut un petit billet élégant qu'il décacheta vite avec émotion.
Cabassol sentit un vague parfum d'héliotrope arriver jusqu'à lui ; aussi ému que M. Poulet-Golard, il jeta des coups d'œil indiscrets vers la lettre qui dégageait ces douces émanations, mais il ne put distinguer que de fines pattes de mouche qu'il n'eut pas un instant l'idée d'attribuer à un académicien quelconque.
C'était une lettre de femme!
Cabassol se sentit renaître à la vie, il vit M. Poulet-Golard plier soigneusement sa lettre et la ranger dans une des poches de sa mystérieuse robe de chambre, une poche que Cabassol ne connaissait pas encore et qui lui sembla contenir d'autres billets couverts des mêmes pattes de mouches. Dans sa joie Cabassol pinça la taille robuste de l'auvergnate qui lui administra sur les mains une tape énergique. M. Poulet-Golard, perdu dans d'agréables réflexions ne parut pas s'apercevoir de cette sortie de son secrétaire hors des bornes des convenances.
Après le déjeuner, M. Poulet-Golard donna des instructions à son secrétaire et le chargea de préparer un important travail sur la langue parlée par les perroquets d'une île absolument déserte de l'océan Pacifique, d'après le vocabulaire rapporté par un officier de marine.
Cela fait, le savant endossa un ulster par-dessus sa robe de chambre et chercha un chapeau pour sortir. Cabassol était au comble de la joie, sans doute M. Poulet-Golard faisait explosion, Jocko allait se révéler; une seule chose le contrariait, le savant emportait sa robe de chambre et cette lettre qui aurait révélé sans doute bien des choses à l'indiscrétion du vengeur de Badinard.
— Comment, cher maître, dit-il à son patron, vous gardez votre robe de chambre! les poches bourrées de livres font des bosses partout sous votre ulster...
— Oui... je... nous., j'ai à travailler chez un de mes collègues de l'institut qui m'a écrit pour me demander le concours de mes lumières pour... des recherches...
En disant ces mots, M. Poulet-Golard ayant trouvé son chapeau, s'esquiva doucement.
— Oui, murmura Cabassol, je voudrais bien faire sa connaissance à ton collègue de l'institut, je suis bien sûr qu'il ne porte pas de lunettes 1
— Tulipia m'aime!... ces factures l'attestent!
Ce jour-là, Cabassol ne s'occupa guère des perroquets de l'océan Pacifique et de leur langage ; abandonnant ses travaux en train, il bouleversa les papiers de M. Poulet-Golard, avec l'espérance d'y rencontrer quelque lettre oubliée du soi-disant membre de l'Institut.
Il était écrit qne la journée devait être heureuse, car ces recherches eurent un résultat. Cabassol'ne trouva aucune missive à fines pattes de mouches féminines, mais il fit une étrange découverte qui le plongea dans la stupeur.
Dans une liasse de papiers relatifs aux peuplades lacustres d'Enghien et environs, une photographie, égarée sans doute, lui tomba entre les mains. Cette photographie était celle d'une très jolie femme aux cheveux blonds dénoués, en toilette de bal très décolletée ; Cabassol n'eut besoin que d'un coup d'œil pour reconnaître en elle l'ange de Bezucheux de la Fricottière, fils, la mystérieuse femme du monde de Lacostade, Saint-Tropez et compagnie, en un mot, Tulipia Balagny, la belle volage, Tulipia elle-même, enlevée dernièrement par l'inspecteur de de la compagnie d'assurance VŒU!
292 l.A GRANDE MASCARADE PARISIENNE
«range I étrangeJ •
Et pour qu'il De restai aucun doute à notre héros, sur l'identité de Tulipia ci >ur celle de M. Poulet-Golard, voici ce que Cabassol lut au dos de là photographie :
A mon petit Jocko chéri.
Tulipia.
Gabossol resta rêveur. Il n'y avait pas de doute ;\ avoir, le membre de l'Institut chez lequel M. Poulet-Golard avait porté sa rohe de chambre et ses livres» c'était Tulipia Balagny : Cabassol reconnaissait les pattes- de mouches de la dédicace... C'était donc Tulipia Balagny qu'il fallait enlever à Poulet-Golard; quelle chance! voilà un enlèvement plus agréable à exécuter que celui de la grosse Allobroge!
Cabassol, en train de combiner un plan d'attaque, n'entendit pas le bruit des pas de M. Poulet-Golard, revenant de chez le faux membre de l'Institut; il fut donc surpris par son patron dans la contemplation du portrait de la charmante Tulipia.
M. Poulet-Golard s'arrêta un instant pétrifié.
— Le portrait de..., s'écria-t-il, comment se fait-il..., est-ce que... auriez-vous des droits à soupirer devant le portrait de... mais, non, c'est le mien, voici la dédicace, vous l'avez donc retrouvé?
Cabassol prit son parti en brave.
— Oui, cher maître, oui, cher Jocko, pour les dames!
— Quoi! vous savez... vous connaissez le petit nom flatteur que l'on me donne dans le monde?...
— Je me doutais, mais je n'ai plus douté lorsque j'ai trouvé ce témoignage flatteur de l'affection que vous porte ce joli membre de l'Institut..., la charmante Tulipia...
M. Poulet-Golard ne répondit pas d'abord.
— Bah ! bah ! dit-il enfin d'un air guilleret, j'entre dans la voie des aveux, mon cher secrétaire, Tulipia, puisque vous connaissez son nom, m'adore, il est vrai, et c'est à ses pieds que de temps en temps je me repose de mes travaux scientifiques..., elle est tout simplement délirante, Tulipia, délirante! puisque vous l'avez deviné, je ne veux plus rien vous cacher; vous savez que je fais^partie du club des Billes de billard?
— Je ta sais.
— Eh bien, quand j'ai vécu pendant quelques mois en bénédictin, enfoui sous les livres et les collections, à creuser les problèmes scientifiques les plus ardus, je m'offre quelques semaines d'existence agréable, je vis en Bille de billard... Tulipia m'aime! Tenez, voyez toutes ces factures!
Et M. Poulet-Golard fouillant dans une nouvelle poche de sa robe de. chambre, en tira un paquet de factures qu'il mit sous les yeux de Cabassol.
— Tulipia m'aime ! Toutes ces factures le prouvent, voyez tout le paquet, il y en a pas mal et elle n'aurait pas souffert qu'un autre que moi s'offrit à les payer!... Ah ! elle a été un peu vite, il y a quelques mois, j'ai été obligé d£ modérer un pou...
— Vraiment?
La photographie de Tulipia Balagny.
. — Oui, pendant dix mois de l'année, enfermé dans le silence de mon cabinet de travail, je fais des économies et je suis tout à la science, cette amie qui ne demande pas de petits mobiliers ni de huit-ressorts ! Ah! la science, la science! je lui sacrifie tout pendant dix mois, je fais marcher mes grands travaux, je me mets en avance pour la Revue préhistorique, et ensuite vacances complètes, je redeviens simple Bille de billard! Voilà mon jeune ami, comment le sage arrange sa vie...
— Bravo! alors, cher maître, le temps des vacances est arrivé?
— Oui, mon jeune ami, mais pour vous occuper pendant ce temps-là, je vais vous laisser un certain nombre de travaux à préparer, quelques notices à écrire pour la Revue préhistorique et des recherches à faire sur la grando question des populations lacustres d'Enghien. Cela vous va, n'est-ce pas?
Soyez tranquille, le tempa ties vacances viendra aussi pour vous... Moi, j'ai commencé à quarante-Cinq ans! A propos, je soupe demain soir avec Tulipia et quelques -unis, vous serez des nôtres, n'est-ce pas? Ces messieurs Boni des jeunes gens aimables, spirituels et travailleurs : l'un d'eux, le fils de notre président de la Fricottière, m'a promis des renseignements sur quelques vestiges de l'âge de pierre qu'il a découverts dans les environs de
Nice...
Pardon. Bezucheux de la Fricottière soupe avec vous et mademoiselle
Tulipia?
— Oui. M. de la Fricottière et ses amis...
— Lacostade, Saint-Tropez, Bisséco et Pontbuzaud ?
— Vous les connaissez donc?
— Parbleu !
— Tant mieux ! ce sera plus gai.
Cabassol n'en demanda pas davantage, mais il sortit immédiatement sous un prétexte quelconque et courut chez Bezucheux.
Eh bien! s'écria Bezucheux dès qu'il aperçut Cabassol, je te croyais
trappiste, mon bon, ou parti pour l'Afrique centrale! on ne t'a pas vu depuis un grand siècle?
Ah ça! répondit Cabassol, tu ne m'avais pas dit que tu étais raccommodé avec la belle Tulipia Balagny ?
Parbleu, mon cher, c'est un événement tout récentl Tulipia était allée
enfouir.sa douleur au fond d'une campagne solitaire, elle est revenue et je n'ai pu résister à ses larmes ! d'ailleurs, nous avons eu une explication avec Lacostade, Bisséco, Pont-Buzaud et Saint-Tropez; pur malentendu, mon cher! Les apparences étaient contre elle, voilà tout, maintenant tous les nuages se sont dissipés 1... Veux-tu venir avec moi, j'ai rendez-vous au café Riche avec nos amis, nous causerons de Tulipia.
— Allons, fit Cabassol, allons, nous causerons de ta volage Tulipia...
— Arrête, mon ami, ne l'insulte pas, je viens de te dire que les apparences seules étaient contre elle, le jour fatal où nous nous brouillâmes... les apparences seules, absolument! Pauvre Tulipia!
— Tu m'attendris!
— Oui, elle fut volage, la charmante, mais, il y a une nuance, volage... à mon profil I
— A ton profit?
— Exclusif!... mais, chut! motus là dessus!
— Boit, silence et mystère ! Mais j'y pense, tu dis que nous allons rejoindre au café Riche Lacostade et les autres, vous n'êtes donc pas brouillés ensemble?
— Pourquoi?
— Tu disais exclusif?
— Mais oui, exclusif, les autres n'ont droit qu'au platonisme!... Nous nous sommes expliqués, je ne les trompe pas! Tu connais ma nature noble et franche, tromper un ami me répugnerait... et puis, tu comprends, un, passe encore, mais quatre!... ça m'embêterait ! alors le jour où j'ai renoué avec Tulipia, j'ai prévenu mes amis... Tu me suis?
— Je suis suspendu à tes lèvres éloquentes.
— Donc j'ai prévenu mes amis, je les ai réunis tous les quatre, et je leur ai tenu ce discours : mes petits bons, ce n'est pas tout ça, mais, j'ai revu
— Voila comme le sage mèue sa vie!
Tulipia!... — Ah! ! ! firent-ils tous avec émotion. — Oui, mes enfants, ai-je repris, sans vouloir revenir sur un passé douloureux, je vous dirai que la chère petite m'a donné des explications satisfaisantes... — Pour toi! dit Bisséco avec amertume. — Pour moi ! dis-je avec assurance. — Et que résulte-t-il de ces explications ? demanda Lacostade. — Il résulte que nous nous sommes tous conduits avec elle avec cruauté, avec barbarie... comme des sauvages, enfin... il résulte que c'est un ange.... une martyre... Il résulte que je laraime! ! !
— Sensation prolongée ! dit Cabassol.
— Tu l'as dit, sensation prolongée! Lacostade, Bisséco et Saint-Tropez se montraient légèrement abrutis par ma confidence. — Oui, messieurs, reprisje en frappant du poing sur la table, je la raime! j'aurais pu la raimer sans
206 LA GRANDE MASCARADE l'A K 1SIKNNE
vous en souffler mot, mais j'ai pensé que ma dignité m'interdisait ces cachotteries mesquines et vulgaires. Je La raime depuis hier... — soir? demanda Bisséco toujours avec amertume. — Oui, répondis -je nettement, depuis hier soir et je vous ai convoqués ce matin pour vous prévenir de cet événement. — Tu aurais pu t'en dispenser, dit Lacostade. — Non! la loyauté traditionnelle des la Fricottière me le commandait!... J'ai voulu vous prévenir, non pour vous torturer l'âme par des confidences peu agréables pour vous, je le reconnais, mais pour établir franchement la situation, et pour vous dire : mes enfants, je raime Tulipia, elle me raime, restons amis, je vous accorde le droit de l'adorer platoniquement, je vous permets l'amour platonique !
— Superbe, mon ami! s'écria Gabassol, je t'admire! Et qu'ont répondu Lacostade, Saint-Tropez et les autres?
— Il y a eu un moment d'hésitation, puis touchés de la grandeur de mon caractère, ils se sont levés comme un seul homme et m'ont tendu la main en s'écriant : — Soit ! nous nous contenterons du platonisme, du plus pur platonisme!!!
— C'est un trait digne de la morale en action, ce que tu me racontes-là, dit Cabassol.
— Parbleu! Et Tulipia? est-ce qu'elle n'est pas aussi une héroïne de la morale en action?
— Tu sais, moi j'avais cru.. ,
— Eh parbleu, je te l'ai dit, c'était une victime !...
— Et depuis quand la raimes-tu?
— Deux mois et demi, mon bon, deux mois et demi qui m'ont semblé passer comme un songe!
— Et depuis ce temps-là, Bisséco, Lacostade et les autres...
— Ils platonisent !... Tulipia leur donne de fraternelles poignées de main quand par hasard elle les rencontre... et elle ne leur fait pas de reproches !... C'est beau, ça!... à propos, t'ai-je dit ce qu'était devenue Tulipia après le jour fatal où...
— Où vous vous montrâtes tous si cruels pour l'infortunée... non, mais raconte, mon ami, raconte I tu m'as dit seulement qu'elle s'était réfugiée au désert...
— C'est cela, elle s'est réfugiée au désert, dans un trou... du côté de Trouville! Seule, désespérée, échevelôe, elle errait sur la plage ou passait ses journées sur la jetée à verser ses larmes dans l'océan... elle m'a juré qu'elle avait maigri d'une livre trois quarts en trois mois !... Les baigneurs se demandaient avec intérêt quel pouvait être le chagrin qui minait ainsi cette femme, jeune et intéressante, un Anglais l'a même demandée en mariage et lui apro-
Liv. 38.
posé de se suicider avec elle le soir de ses noces, mais rien n'y a fait, elle ne pouvait se consoler, je lui manquais!
— Vous lui manquiez!
— Nous lui manquions! moi, sérieusement, les autres platoniquement, par habitude, pour ainsi dire... heureusement que maintenant tout est oublié !...
— J'ai revu Bezucheux, mes maux sont oubliés! chantonna Gabassol.
— Elle nous a revus tous, reprit Bezucheux, car dès le lendemain de ma confidence à mes amis, j'ai tenu à les conduire chez elle !...
— Pas possible !
— Mais oui, je les ai convoqués à mon domicile et de là nous sommes allés en corps nous jeter à ses pieds. Pour un spectacle attendrissant, c'était un spectacle attendrissant !... très émus tous les cinq, nous montâmes l'escalier lentement, nous sonnâmes, sa bonne vint nous ouvrir, nous l'embrassâmes... Brave fille, elle parut tout aussi émue que nous!... sa femme de chambre étonnée d'entendre nos embrassades dans l'antichambre, arrivant à son tour, nous nous jetâmes dans ses bras!... Enfin, pour couper court à toutes ces scènes d'attendrissement, j'ouvris la porte du boudoir de ma douce amie, je poussai mes amis devant moi, et tous les cinq nous nous roulâmes aux pieds de Tulipia surprise!... Ah! qu'elle était charmante, ô vertueux Gabassol, dans le délicieux costume d'intérieur qui moulait des perfections que je qualifierai d'idéales !...
— Tulipia, m'écriai-je, ô ma reine? Nous voici tous les cinq repentants
— Je vous per.ncts le platonisme.
et contristés!... Tu m'as déjà pardonné, pardonne à Bisséco qui s'est conduit comme un animal, pardonne à Lacostade qui rougit d'avoir eu l'âme assez noire pour te causer des chagrins, pardonne à Pontbuzaud qui s'est emballé comme un imbécile et pardonne au petit Saint-Tropez qui a encore été plus bête que Pontbuzaud !
— Quelle éloquence! fit Gabassol.
— Tu sais que dans le temps j'ai failli me faire avocat!... Tulipia se
montra très émue de mon petit speech, vrai, j'ai vu briller une larme furtive sous les fils d'or de ses paupières!... Elle nous tendit ses deux mains et dit avec le sourire enivrant que tu lui connais : — Mes enfants...
— Dans mes bras! acheva Cabassol.
— Mais non, elle ne dit pas dans mes bras!... d'abord je ne l'eusse pas permis... elle prononça ces simples paroles : — Mes enfants, oublions ce petit malentendu, je vous pardonne!
— Vous entendez, repris-je, vous entendez, Bisseco, Lacostade et les autres, elle vous pardonne..., comme je ne veux pas être en reste de magnanimité, moi mes enfants, je vous permets de déposer un chaste baiser sur ses divines menottes I allez, régalez-vous, profitez de l'occasion, c'est un maximum de platonisme que je vous permets pour aujourd'hui, en raison de la solennité de ce jour de réconciliation !
— Dis donc, mon petit Bezucheux, s'écria Cabassol, tu sais que j'ai aussi des torts envers elle, moi, tu sais que je l'ai soupçonnée aussi
— Pourquoi me rappelles-tu cela, mon ami?
— Mais parce que je désirerais aussi obtenir mon pardon, parce que j'espère bien que ta féroce jalousie ne s'effarouchera pas si, à la première
occasion, je me jette aussi aux pieds de Tulipia pour proclamer mes torts
et pour l'embrasser le moins platoniquement possible !
— Comment donc, mon ami, mais je plaiderai pour toi I... je me charge de ton affaire, tu auras ton pardon comme les autres!
— Alors en ce moment-ci, ton ciel est sans nuages, ton horizon est absolument dépourvu de points noirs? reprit Cabassol qui avait ses raisons pour recueillir le plus d'éclaircissements possibles.
— Mon ami, je nage dans l'outremer le plus pur, dans le cobalt le plus intense, Tulipia me témoigne un attachement sans bornes,... un jour par semaine...
— Un jour par semaine ! s'écria Cabassol.
— Oui, mon ami, ce jour-là, elle me donne toutes ses heures, les autres appartiennent à sa famille et à ses professeurs... je ne t'ai pas dit qu'elle se destinait au théâtre?
— Non.
— Oui, elle rêve d'illustrer la scène française... elle hésite encore entre le chant et la déclamation... je ne la vois donc régulièrement qu'une fois par & maine, les autres jours, je pense à elle, et elle pense à moi,... j'ai eu un instant la pensée de faire poser un téléphone entre nos deux domiciles, mii- j'ai craint de la distraire de ses études!... Veux-tu voir son portrait?...
— Comment donc !
— Tiens ie voilà, il est là sur mon cœur
Bczucheux tira un carnet de sa poche, y prit une carte photographique et la mit sous les yeux de Cabassol. C'était un portrait semblable à celui que notre ami avait découvert dans les papiers de l'illustre Poulet-Golard.
— Hein... toujours charmante? demanda Bezucheux.
— Prends garde, je vais moi aussi en devenir amoureux...
— Platonique, tant que tu voudras, comme les autres ! mais pas davantage, car la Dlace est prise, lis cette dédicace :
A lui, lui, lui, 'LUI!
TULIPIA.
Un Anglais l'a demandée en mariage.
— Tu vois, lui, c'est moi ! il n'y a que moi !
Tout en causant, Cabassol et l'expansif Bezucheux étaient arrivés au café Biche, où Lacostade, Bisseco, Saint-Tropez et Ponlbuzaud se trouvaient déjà.
Les quatre amoureux platoniques de Tulipia parurent agréablement supris de retrouver Cabassol, que les affaires de la succession Badinard avaient complètement absorbé depuis trois mois.
Après les premières effusions, chacun d'eux crut devoir dire en confidence à Cabassol quelques mots sur la brouille qui avait existé avec Tulipia.
— Vous savez, mon petit bon, cette pauvre Tulipia que j'avais accusée,
sur des apparences trompeuses, d'être torrentueuse avec excès Eh bien,
erreur, mon petit bon, erreur, lamentable erreur! nous nous sommes expli-
:5'v: LA GRANDE MASCARA!)]-: PARISIENNE
qués, tou> les torts étaient de mon côté, tous!... mais elle m'a pardonné, la charmante...
— Enchanté! réppndit Cabassol.
En effet le vengeur de Badinard était enchanté, car il recommençait à entrevoir la possibilité d'exercer plusieurs vengeances à la fois. Non plus cinq seulement, cette fois, mais eo comptant M. Poulet-Golard, six vengeances en une seule.
— Nous soupons tous ensemble demain, reprit Bézucheux, avec le papa Poulet-Golard, le célèbre -avant, un vieux toqué, amoureux fou de Tulipia, comme nous tous, mais que la charmante Tulipia promène par le bout du nez pour notre plus grande délectation.
— Je le sais, répondit Gabassol, je suis le secrétaire de M. Poulet-Golard, — ce sont les travaux que je partage avec l'illustre savant qui m'ont fait vous négliger, ô mes amis ! — je le sais, et je soupe avec vous !
Cabassol passa le reste de la journée et toute la soirée avec ses amis, sans plus se préoccuper de M. Poulet-Golard qui l'attendait avec impatience pour préparer, avant de prendre ses vacances de Bille de billard, quelques numéros de la Revue préhistorique.
A un moment donné, chacun de ses amis le prit à part pour continuer les confidences commencées sur Tulipia; le marseillais Bisseco ouvrit le feu.
— Mon petit Gabassol, tu sais, dit- il pour quelle raison nous avons failli nous égorger jadis, c'était bête, tout-à-fait bête! encore un peu, de nos cachotteries ridicules, il résultait des malheurs!... Cette fois-ci, nous nous sommes expliqués très franchement, nous avons tous juré de nous contenter d'aimer platoniquement Tulipia.
— Bézucheux me l'a dit.
— Ah! il te l'a dit... moi, j'ai un peu plus de chance que les autres, sans vouloir faire briller outre mesure à tes yeux, mes avantages personnels et ma savante tactique, je puis te montrer ceci :
Et Bisseco laissa mystérieusement entrevoir à Cabassol une photographie de Tulipia semblable à celles de Bézucheux et M. Poulet-Golard.
— Savoure ce petit autographe, fit Bisseco en retournant la photographie.
A lui, lui, lui, LUI ! ! !
Tulipia.
Avant de diner, Lacostade entraîna Cabassol sur le boulevard, et tout en flânant lui dit d'un air indifférent :
— Tu sais que j'ai toujours eu le souci de ma dignité... j'ai renoué, il est vrai, avec Tulipia qui m'a tout expliqué... Je lui ai pardonné <m;s légèretés imprudentes vis-à-vis de mes amis, elle m'a pardonné la brutalité que j'avais
montrée en certaine circonstance où certains faits s'étaient présentés à mon esprit inquiet sous certain jour déplaisant... alors, tout s'est arrangé! Pour preuve, contemple et lis !
Le digne Lacostadé prit son portefeuille et il se mit en devoir d'extraire d'un fouillis de papiers plus ou moins timbrés, la photographie déjà connue de Tulipia.
— Non, non, dit Cabassol,*je ne veux pas être assez indiscret pour...
— Contemple et lis, te dis-je!
A lui, à lui, à lui, LUI ! ! !
Tulipia.
La femme préhistorique d'après des documents de l'âge de pierre !
— Heureux cuirassier! fit Gabassol.
Après Lacostadé ce fut Pontbuzaud qui tint à giisser de nouvelles confidences dans l'oreille de Cabassol.
— Mon bon, je suis parfois bourrelé de remords, tel que tu me voisl ditil sans préambule.
— Mon Dieu, aurais-tu assassiné quelque tante antique et vénérable, et son spectre te hanterait-il par hasard?
— Non, j'ai fait pire que cela!
— Bigre! tu me fais frissonner...
— Chut! chut! chut!... J'ai soufflé Tulipia à Bezucheux... tu connais l'histoire de notre brouille... Bezucheux avait réellement des torts envers moi, ma foi je ne lui en veux plus car je lui ai rendu la pareille.
— Tu os un ami dangereux?
— Que veux-tu! l'amour est plus fort que l'amitié la plus solide et la plus résistante... Tu connais Tulipia, l'amitié ne pouvait pas tenir... Je vais te montrer son portrait à elle!... il est dans une poche que j'ai fait pratiquer à mon gilet sur mon cœur... j'avais eu d'abord l'intention de le porter en scapulaire, mais ce n'était pas aussi commode... Tiens, regarde mon adorée, et lis ce qu'elle a eu l'amabilité de m'écrire en un jour de transports :
A lui, lui, lui, LUI! 11
Tulipia,
— Fortuné Pontbuzaud? toutes mes félicitations!
A son tour, Saint-Tropez trouva le moment d'épancher son cœur dans celui de Gabassol.
— Dis donc, tu sais, notre malentendu avec Tulipia, ça s'est arrangé admirablement... pour moi....
— Parbleu, je n'en ai jamais douté! fît Gabassol, tu es habitué à tous les succès!
— Oh! tu exagères...
— Tu crois que je ne sai= pas!... Tiens, veux-tu que je te dise, Saint- Tropez, eh bien, tu dois avoir de la corde de pendu!... j'avais bien dit que c'était toi qu'elle aimait...
— Ah ! tu avais vu ?
— Je suis plein de perspicacité! je parie qu'elle t'a dit : Mon petit Saint- Tropez, c'est mal de m'avoir méconnue, je n'ai jamais aimé que toi!... et qu'elle t'a donné un gage... je ne sais quoi, moi, une... un portrait...
— C'est vrai! tu es donc sorcier?
— Parbleu! ce portrait, tu l'as là, sur ton cœur... Cabassol appuya le doigt sur le gilet de Saint-Tropez.
— Tiens, il y est, je le sens! veux-tu faire un pari, Saint-Tropez?... je te parie qu'elle t'a écrit au bas de ce portrait quelque chose de délicieux, de tendre, d'adorable.., quelque chose comme : Il n'y a que lui, il n'y a que lui, lui, lui, lui ! ! ! Est-ce vrai?
Saint-Tropez stupéfait, inclina la tête.
— Quelle perspicacité! c'est absolument exact, voici l'autographe :
A lui, lui, lui, LUI!!!
Tulipia.
Cabassol était satisfait, la confiance lui revenait, bientôt, sans doute, le farouche Badinard allait avoir l'occasion d'enregistrer du haut du cief, ».' bonnes vengeances!
Le lendemain, après une soirée entièrement consacrée à Bezucheux et compagnie et une nuit embellie par les plus doux rêves, Cabassol retourna chez le savant Poulet-Golard.
M. Poulet-Golard avait pioché comme un nègre pendant une partie de la nuit et, dès six heures du matin, il s'était replongé dans ses études sur l'âge de pierre. Il lui tardait de voir arriver son secrétaire pour lui indiquer les travaux qu'il aurait à poursuivre, pendant que lui-même mènerait, pour se reposer, la vie de Bille de billard.
— Mon jeune ami, fit M. Poulet-Golard, je croyais vous avoir dit que je n'avais commencé à me donner quelques vacances qu'à partir de quarante-cinq ans...
— En effet vous me l'avez dit.
— Et que jusque-là, mon existence tout entière avait été à la science pure et à ses joies sereines I Vous n'avez pas reparu hier dans le sanctuaire dutra-
Tulipia était allée cacher ta douleur dans une solituda.
Liv. 39.
vail. voua n'avez pas quarante-cinq ans, VOUfl êtes jeune, sériez-vous donc blasé sur les joies sereines de la science?
— Hélas, cher maître, excusez cet instant d'oubli... Je ne suis malheureusement pas un homme de marbre comme vous, je ne suis qu'un modeste disciple, moi, je ne puis donc avoir la prétention d'égaler jamais votre stoïcisme... j'ai des faiblesses!
— Déjà ! fit M. Poulet-Golard, la jeunesse d'aujourd'hui me navre par son penchant précoce aux joies matérielles... moi, je ne me suis considéré comme libre de jeter ma gourme que lorsque, par un travail obstiné, j'ai réussi à doter mon pays et la science de lumières nouvelles, lorsque j'ai été membre de l'Institut!
— Serai-je jamais membre de l'Institut? fit Cabassol.
— N'ayez plus de faiblesses! j'avais quarante-cinq ans et demi lorsque |e me permis ma première faiblesse... comme récompense d'un important travail mené à bien... et encore, monsieur, par une inspiration de génie, ai-je songé à faire servir mes faiblesses à l'intérêt de la science!
— Gomment... vos faiblesses... servir à la science!
— Oui, mon jeune ami! apprenez qu'un véritable savant doit toujours songer à la science, qu'il dorme, qu'il veille, qu'il mange ou qu'il se promène, la science peut toujours y gagner quelque chose.
— Alors vos faiblesses?...
— Je les fis servir à des recherches scientifiques sur le résultat desquelles j'ai l'intention de publier quatre volumes de mémoires à l'Institut — recherches générales anthropologiques, recherches physiologiques, phrénologiques, psychologiques, et même paléontologiques!
— Et même paléontologiques! répéta Cabassol.
— Oui, mon jeune ami, paléontologiques, cela se rapprochait de mes autres études. De même que tous les mammifères actuels diffèrent plus ou moins des premières ébauches de leurs familles, des mammifères des âges disparus, le mammifère femme doit présenter les mêmes différences... J'étudie donc le mammifère femme encore si peu connu... Je possède une série de crânes trouvés dans les terrains diluviens, crétacés, basiques, jurassiques, tertiaires, quaternaires et, dans leur comparaison avec les crânes de nos contemporaines, j'ai découvert des différences notables et parfois aussi des ressemblances étranges!... ainsi, j'ai pu étudier un mammifère du nom de Léontine, qui possédait un crâne dont la structure était absolument semblable dans ses angles, dans ses lignes et dans ses protubérances, à un autre crâne provenant des terrains primitifs de l'Asie centrale* J'ai même l'intention de faire de cela l'objet d'une de mes prochaines communications à l'Académie, et je publierai un travail dans la Revue préhistorique avec des
planches représentant mon crâne primitif de l'Asie centrale et le crâne de Léontine... Il n'y a qu'une chose qui me gêne.
— Laquelle, cher maître ?
— C'est que Léontine est une femme du monde... on la reconnaîtra, cela fera du bruit... son mari...
— Qu'importe, cher maître, l'intérêt de la science avant l'intérêt du mammifère nommé Léontine...
Recherches scientifiques de M. Poulet-Golard.
— Ma foi, c'est ce que je me dis... et puis, si le mari me cherche noise et me demande comment j'ai pu étudier ainsi le crâne de Léontine, je lui répondrai que c'est dans un salon, pendant une lecture de tragédie... je trouverai quelque chose... En attendant, mon cher secrétaire, nous allons si vous le voulez bien, nous mettre sérieusement au travail... Je prends mes vacances dès ce soir, tout doit être préparé d'ici là pour les quelques semaines de repos que je vais m'offrir...
— Je suis à vos ordres.
— Nous allons préparer cinq numéros de la Revue préhistorique. Voici les premiers chapitres d'un travail, LA FEMME PALÉONTOLOGIQUE, considérée DANS SES RAPPORTS AVEC LES AUTRES MAMMIFÈRES PRÉHISTORIQUES,
cela servira de préface à mon grand ouvrage. Je vous charge de mettre de l'ordre dans la longue série de croquis et de figures rassemblée dans le
carton étiqueté Mammifères préhistoriques (Femme) (?) avec un point d'interrogation. Vousy trouverez quelques crânes simiesques qui vous serviront de point de drpart à l'illustration de mon travail. Immédiatement après la femme paléontologique, vous ferez passer LE MAMMIFÈRE FEMME AC- TUEL, observations et considérations. Je vais vous donner des photographies que j'ai recueillies.
— Des faiblesse? ?
— Oui... chacune a son numéro d'ordre se rapportant à un petit cahier d'observations... Vous comprenez: voici le n° 24... comment s'appelait-elle le n° 24... ah! Julie... Bon, voyez dans le carton vert, ces petits cahiers, donnez moi le n° 24... c'est cela...
Cabassol passa un petit carnet numéroté 24 dans la collection. M. Poulet-Golard l'ouvrit et le parcourut rapidement.
— Ah. l'ordre, la méthode, il n'y a que cela, voyez vous, mon cher ami... je l'avais tout à fait oubliée, le n° 24, je la revois maintenant ! Julie, chevelure
châtain clair, disposition à l'embonpoint, dents admirables, d'un émail limpide... ah!... un renvoi ajouté après coup, voyons... une canine fausse!... c'est vrai, je me souviens, une canine à gauche... mais si bien imitée! il fallait mon coup d'œil d'observateur et de savant... angle facial... protubérances... très sentimentale, trouvé la protubérance crânienne indiquant une propension active au sentiment...
— Vous devriez bien me l'indiquer.
— Lisez Lavater, volume V, chapitres xxxxn et suivants, ce n'est pas bien difficile à trouver, tous les phrénologues sont d'accord... je reprends mes notes sur le n° 24... ah! cette fois une vraie découverte... Je me souviens de la joie ineffable qu'elle m'a causée... découvert après bien des recherches la protubérance crânienne de la fidélité!
— De la fidélité!... cette fois, cher maître, vous ne refuserez pas de me la faire connaître.
— Laprotubérancedela fidélité est une très faible éminence située juste audessus de l'oreille. . . elle avait échappé aux recherches de mes savants devanciers tant par sa petitesse que par sa rareté... car elle est rare, trop rare hélas!...
— Alors on peut être assuré, lorsqu'une tête féminine présente cette protubérance, que...
— Absolument assuré !
— Cher maître, c'est là une découverte merveilleuse...
— Je viens de vous dire que cette protubérance était malheureusement très rare... je ne l'ai trouvée que trois fois!... le plus souvent elle est peu appréciable et, dans mes recherches, j'ai parfois même rencontré tout le contraire d'une protubérance, un creux à la surface crânienne.
— Aïe!
— Hélas Iles découvertes delà science ne sont pas toujours consolantes.,, j'hésite même à faire connaître cette protubérance de la fidélité...
— A propos, cher maître, et la belle Tulipia, la possède-t-elle, cette protubérance?
— Mon jeune ami, elle fait partie des trois... elle possède la protubérance de la fidélité et très prononcée encore 1...
— Nous verrons bien dans quelques jours! se dit Cabassol.
Cabassol travailla toute la journée avec le plus admirable zèle, pour préparer des loisirs à M. Poulet-Golard ; il mit en ordre des piles de manuscrits, il classa des séries de documents, algonquins, allobroges, lacustres, celtiques, galliques, Scandinaves, wisigoths et autres, il couvrit de notes sous la dictée de son patron, près d'une main de papier.
Vers le soir M. Poulet-Golard se déclara satisfait... La Revue préhistorique pourrait marcher en son absence. Cabassol avait préparé huit numéros d'a-
Recherches phrénologiques : 1. Protubérance de la fidélité. — 2. Protubérance de la sentimentalité.
3. Protubérance de la frivolité. — 4. Protubérance de la légèreté, etc., etc.
(D'après M. Poulet-Golard.)
vance, huit excellents numéros bondés de travaux remarquables. Comme il était homme d'imagination, notre ami ne s'était pas borné à accomplir une besogne matérielle, il avait suggéré de plus quelques idées à M. Poulet-Golard et il avait notamment proposé, pour donner une extension plus rapide à la Revue, d'offrir en prime aux abonnés des haches de pierre préhistoriques. M. Poulet-Golard s'était frappé le front. C'était une grande idée. Sans
nul doute, le public allait se précipiter avec enthousiasme, sur ces haches de pierre, précieux souvenirs de nos rudes et braves ancêtres! Gabassol fut imtnôdiateméftl promu au grade de secrétaire de la rédaction de la Revue pré ~ historique el son illustre patron promit de le faire recevoir membre correspondant des Académies des inscriptions el belles-lettres de Sl-Pétersbourg, Uockolm, Lisbonne, Calcutta, Christiania, Québec et autres.
En sa qualité de secrétaire de là rédaction, notre héros écrivit tout do suite en Norvège pour l'aire une commande de haches de pierre, de simples silex et d'os de rennes, car on était convenu de donner de haches de pierre aux abonnés d'un an, et des silex aux abonnés de six mois; les abonnés de trois mois n'avaient droit qu'à de petits os de rennes, ornements d'un goût délicieux qui se passent dans les narines et donnent à la physionomie le plus piquant caractère.
— Et maintenant que tout est expédié, S'écria M. Poulet Golard, viventles vacances ! Vous allez assister, mon cher secrétaire, à la transformation d'un savant austère en une joyeuse et batifolante Bille de billard! Je vais me couronner de roses ! La sage Minerve va être délaissée, vivent les jeux et les ris, les coupes pleines, les...
— Et vive Tulipia ! s'écria Gabassol.
M. Poulet-Golard se mit en devoir de dépouiller sa robe de chambre-bibliothèque pour procéder à sa toilette d'homme à bonnes fortunes.
— Ah, mon cher secrétaire, Tulipia est ravissante, vous en jugerez tout à l'heure... faut-il vous dire le doux espoir dont se berce mon cœur?... j'espère la décider à s'envoler avec moi vers le rivage fleuri de Monaco !... Elle me l'a presque promis...
— Je me sauve! à sept heures, je serai au rendez-vous!
En allant s'habiller, Gabassol adressa un télégramme à Me Taparel pour l'avertir delà série de vengeances qui se préparait. 11 ne doutait pas du succès et l'annonçait positivement...
Gabassol, aguerri par la série de luttes qu'il soutenait depuis son héritage, se proposait de souffler Tulipia, ce soir même, à ses six adorateurs, par un moyen que son imagination lui inspirerait au bon moment; à l'heure dite, il arrivait au cabaret du boulevard indiqué comme lieu de rendez-vous.
Bezucheux et ses amis l'attendaient en face d'apéritifs variés.
— Mon petit bon ! s'écria Bezucheux en l'apercevant, ton illustre patron, M. Poulet-Golard, m'a volé sans doute le plaisir d'amener Tulipia à nos agapes !... Je viens de passer chez notre aimable amie, et son concierge m'a empêché de monter en me disant qu'elle était déjà partie...
— Et tu n'es pas jaloux? demanda tout bas Cabassol à son ami.
— Jaloux de ce vieux singe ! Mon cher, tu nous fais, à Tulipia et à moi,
jne grave injure. N'étaient les sentiments d'amitié solide qui m'unissent à toi, je serais tenté de t'en demander raison!... Je m'amuse beaucoup... L'autre jour ils étaient brouillés et j'ai dû les raccommoder. Tulipia était furieuse, M. Poulet-Golard, dans la conversation, l'avait appelée mammifère!! !
— Mon ami, je vais te révéler une chose qui te fera plaisir, tu sais que M. Poulet-Golard s'occupe de phrénologie...
M. Poulet-Golard découvrant la bosse de la fidélité.
— Oui, répondit Bezucheux, il m'a même affirmé que je possédais la bosse de l'éloquence politique... il a vu tout de suite que j'avais été sous-préfet et que je serais député un jour!
— Eh bien, M. Poulet-Golard a découvert chez Tulipia la protubérance de la fidélité.
— Vraiment?
— Oui; de la fidélité!... Dis donc, c'est une bosse qui lui sera poussée depuis...
— Tais-toi, misérable, n'outrage pas un ange... Tu sais bien que tout s'est expliqué et que les autres n'ont que du platonisme ! Ce que tu me révèles va me faire croire à la phrénologie.
L'arrivée de M. Poulet-Golard, pimpant et musqué comme un danseur de ministère, interrompit la conversation. Au grand étonnement de Bezucheux et des autres, il était seul.
— Comment I s'écria Bezucheiu, vous n'amenez pas Tulipia?
— Gomment! s'écria M. Poulet-Golard, la galanterie française est donc expirante, pas un de vous n'a été lui offrir son bras...
— J'y suis allé ! répondit Bezucheux, on m'a dit qu'elle était déjà partie... j'ai pensé que vous étiez allé la prendre...
— C'est extraordinaire !... Je comptais sur vous, au contraire... Enfin, attendons... elle va venir sans doute...
Tulipia n'arrivait pas. L'impatience commençait à gagner les convives. Bezucheux, inquiet, sonna le garçon.
— Il n'est pas venu une dame blonde demandant le n° 12... Voyons, cherchez bien, vous ne l'auriez pas envoyée à une autre société?
— Non, répondit le garçon, nous n'avons pas encore beaucoup de monde, il y a deux dames et deux messieurs au n° 7, un monsieur tout seul au n° 9, qui a aussi l'air de s'ennuyer...
— Etrange ! étrange ! murmura Bezucheux en se rasseyant.
Trois quarts d'heure se passèrent encore. Cette fois l'inquiétude avait gagné tout le monde...
Bezucheux sonna encore une fois le garçon.
— Eh bien, il n'est venu personne?...
— Si monsieur, une dame pour le n° 9...
— Malheureux, il fallait nous l'envoyer... c'était pour nous...
— Vous m'avez dit une dame blonde, celle-ci est châtain...
— Je veux la voir !
— Monsieur sait bien que c'est impossible.
— Je veux la voir! répéta Bezucheux, l'entrevoir seulement une minute... tenez garçon, voilà deux louis...
— Mais...
— Laissez levoir, glissa Cabassolàl'oreilledugarçon, monsieur est le mari de la dame, vous nevoulezpasle forcer à recourir au commissaire de police.
Le garçon fit un geste d'acquiescement.
— Ma foi, je m'en lave les mains, je dirai que vous m'avez poussé. Toute la bande s'engouffra dans le couloir en marchant sur la pointe des
pieds. Le garçon parvenu devant le n° 9, mit un doigt sur ses lèvres pour recommander le silence et ouvrit brusquement la porte.
— Monsieur a sonné?... dit-il.
Deux petits cris d'effroi lui répondirent, il referma vivement la porte. Mais Bezucheux et Cabassol avaient eu le temps de voir que la dame du n° 9 ri était pas Tulipia.
Elle était très gentille, la dame du n0 9, et très gracieuse dans son émotion, mais ce n'était pas Tulipia !
SsAlr^êMc/uiÉ"
~^aa<uucL£'a„,
T)rf
Ko h CJiibhCj^t^ )
l"^ J <iXj>V^ 'l tout?
Les faiblesses de M. Poulet-Golard.
Liv. 40.
— Ce n'est pas elle ! fît tristement Bezucheux.
— Gomment, dit le garçon à Cabassol, il n'est pas content que ce ne soit pas sa femme?
Tout le monde était rentré dans le cabinet où la table servie réclamait ses
M« Taparel abattu.
— Qu'est-ce que cela veut dire? Tulipia nous avait bien promis...
— Voyons ! dit Cabassol, je vais prendre une voiture et volera sa recherche, un peu de patience...
— Allons-y tous ensemble, s'écria Bezucheux. Le retour du garçon l'interrompit.
— Monsieur, dit-il, cette fois, voilà quelqu'un pour vous !
— Ah 1 enfin ! exclamèrent les amis de Tulipia, avec de grands soupirs de soulagement.
Chacun s'était levé, le garçon s'effaça pour laisser entrer la personne annoncée...
Et notre respectable ami, MB Taparel parut sur le seuil.
-— Ce n'est pas Tulipia! gémirent les infortunés convives en se laissant retomber sur leurs chaises.
Cabassol* qui avait conservé un peu plus de sang-froid que les autres,
remarqua dans toute la personne de Me Taparel un air d'effarement qui le surprit.
— Non, ce n'est pas Tulipia ! prononça M0 Taparel avec effort, non, messieurs, ce n'est pas Tulipia, au contraire!... Et je viens vous annoncer...
— Quoi?...
— Tulipia est partie!...
— Partie ! s'écrie Bezucheux plein d'émoi.
— Envolée! disparue! évanouie! enlevéelj'en ai bien peur... Et comme j'ai appris par un télégramme de M. Cabassol votre réunion ici, je suis accouru vous prévenir de cet événement, qui, je le crains, vous intéresse tous...
— Mais ce départ,comment avez vous su...
— J'arrive de chez elle, vous dis-je, j'ai passé l'après-midi a courir à sa recherche, je... enfin, elle est partie... elle m'a trahi, la perfide !...
M. Poulet-Golard, Bezucheux et les autres se levèrent à ce mot.
— Comment, elle vous a trahi!...
— Hélas ! fit Me Taparel s'écroulant sur un siège, mais laissez-moi vous expliquer... Tenez, c'est bien simple... je... non... enfin, elle est partie... Voilà ce que son concierge m'a remis, des papiers timbrés, des commandements, — voyez, tout est saisi chez elle et elle est partie!
Me Taparel ouvrant son portefeuille, éparpilla un fort lot de papiers timbrés. Bezucheux, Lacostade et M. Poulet-Golard, se les arrachèrent pour les parcourir du regard...
— Ah! s'écria M. Poulet-Golard, commandement du tapissier... mais je croyais l'avoir payé ce tapissier...
— De quel droit? fit Bezucheux.
— Monsieur, je pourrais moi-même vous demander de quel droit vous vous en offusquez !
— Ah! exclama Lacostade, un portrait d'elle, Me Taparei possède un portrait d'elle !
— C'est inoui ! s'écria Bezucheux.
Me Taparel baissa la tête. :' ■
— Voyons? dit Cabassol.
A lui, lui, lui, LUI t
Tulipia.
— Lui aussi ! gémirent Bezucheux et les autres.
— Ah! grand Dieu! s'écria M. Poulet-Golard, mais alors, la phrénologie serait donc une science vaine! Tulipia, sous la chevelure que j'ai tant aimée, possédait la protubérance de la fidélité... je l'ai constaté... et elle m'a trahi avec ce notaire...
— Elle nous a trahis !
Et d'un geste fier, chacun des infortunés jeta sur la table une photographie portant les mêmes mots :
A lui, lui, lui, LUI1
Tulipià.
— Il n'y a toujours que moi qui n'en puis montrer autant, s'écria Gabassol furieux, c'est humiliant à la fin !
Çç n'était pas Tulipit,
— Ainsi donc, le voilà votre platonisme ! s'écria Bezucheux en se croisant les bras.
Lacostade et les autres baissèrent la tête.
— Je ne répandrai pas la plus petite goutte de. votre sang, je ne vous demanderai pas la moindre réparation, reprit Bezucheux avec noblesse, la beauté de ïulipia, la voilà votre excuse, la voilà votre circonstance atténuante. Tulipia seule est coupable, moi j'ai à me reprocher d'avoir été imprudent, vous connaissant comme je vous connais, vous sachant inflammables
518 LA (îUANHK MASCARADE PARISIENNE
Bl de complexion tendre, je n'aurais pas dû vous permettre Le platonisme!
— Oui, voilà l'imprudence 1 dil Pontbuzaud,
— Oublions-la, messieurs ! s'écria Lacostade; il me semble que nous couper la gorge pour une perfide telle M1"' Tulipia, serait absurde et ridicule !
Oublions-la, ce sera son châtiment!...
Cabassol âvail entraîné M' Taparel dans un coin.
— Ainsi donc, lui dit-il à voix basse, vous vengiez Badinard vous-même ! Vous, simple exécuteur testamentaire, vous avez empiété sur mes attributions... mais, j'y pense, M. Miradoûx, le second exécuteur testamentaire ne... lui aussi...
— Non, Miradoûx est pur! balbutia le notaire.
— J'en suis bien aise ! mais, dites-moi, est-ce par défaut de confiance dans mes facultés personnelles que vous vous occupiez de... mes.,
— Non, je vengeais Badinard sans le savoir... J'ignorais... la situation de Tulipia... je...
— Alors e.'e.-l comme homme privé et non comme fonctionnaire public que vous avez roucoulé aux pieds de la perfide Tulipia. C'est inouï!... Quand on dit que le niveau de la moralité descend tous les jours, on a parfaitement raison...
— Hélas ! ce sont les opérations scabreuses de la liquidation Badinard qui m'ont perdu!... moi, jadis notaire candide et mari plein de tranquillité, j'ai été emmené peu à peu hors du sentier étroit de la vertu, par mon dangereux mandat d'exécuteur testamentaire... C'est la faute à Badinard, tout le poids de mes erreurs retombe sur lui, car c'est à cause de lui que j'ai connu Tulipia !.. . Vous vous souvenez que le jour où . . .
— Ah 1 ne me donnez pas de détails !
— Soit, j'ai été amené à connaître Tulipia par le désir de faciliter vos recherches et votre tache, et...
— Hélas! et maintenant la voilà partie, cette volage Tulipia, la voilà partie sans que j'aie pu accomplir les six vengeances que je croyais si faciles... ce Jocko du club des Billes de billard qui nous a donné tant de mal, qui m'a tant fait courir, je le tenais enfin, j'allais sévir et... Vraiment, c'était bien la peine de pâlir depuis des semaines sur les manuscrits de M. Poulet-Golard, de devenir à force de travail, secrétaire de la Revue préhistorique, d'apprendre des langues parlées par des populations de l'âge de pierre et d'acquérir des titres à celui de membre correspondant de l'institut de Québec, pour perdre en une heure le fruit de tous ces travaux peu récréatifs !... Je suis démoral isé !
— Tout cela ne serait rien ! gémit AI0 Taparel en courbant de plus en plus la tète. Cela ne serait rien, si...
— Grand Dieu! vous m'épouvantez !... qu'y a-t-il encore?... Quel nouveau malheur?...
— Dites vite !
— Il y a que je suis un notaire indigne ! Il y a que mes panonceaux sont à jamais déshonorés !... Écrasez-moi, j'ai manqué à tous mes devoirs, j'ai failli aux obligations les plus sacrées, j'ai...
Tulipia l'a emporté.
— Qu'avez-vous fait?
— J'ai perdu l'album de Mme Badinard !
— L'album!... mais alors... impossibilité d'exécuter les vengeances imposées par feu Badinard... alors, la succession...
— Serait perdue pour vous si nous ne retrouvions cet album !... Mais nous le retrouverons, nous retrouverons Tulipia, car c'est elle qui l'a emporté!...
— Toujours Tulipia !!!... Gomment, vous avez laissé l'album de la succession Badinard entre les mains de Tulipia! mais c'est un indigne abus de confiance!... c'est inouï, on ne retrouverait pas deux faits semblables dans les fastes du notariat!...
— Accablez-moi! J'ai été amené à... cette erreur... par la pensée que M11.6 Tulipia serait peut-être à même de me donner sur les personnages qui ont attenté à l'honneur conjugal de M. Badinard, des indications de nature à aider considérablement votre tache de vengeur !... et, j'ai eu la faiblesse de laisser l'album chez Tulipia...
— J'y pense, si vous lui avez révélé notre but... tout est perdu !
— Non,7 je n'ai rien dit! Tulipia a paru extraordinairement intéressée par les photographies, j'en ai conclu qu'elle connaissait certains des ennemis de Badinard... et cela m'a confirmé dans l'espoir de recueillir quelques rensei-
gnements de plus sur eux... Aujourd'hui, — agité par je ne sais quels pressentiments — je retourne chez elle, et j'apprends tout... ses embarras d'argent, les poursuites de ses créanciers, la saisie et sa fugue ! un enlèvement sans doute !
— C'est bien probable !
Cabassol accablé par tant de disgrâces, laissa tomber les bras comme un homme découragé.
— Nous la retrouverons, s'écria M6 Taparel ému, il le faut! Une femme comme Tulipia ne disparaît pas comme cela... nous retrouverons l'album.
— Mais s'il est saisi?
— Il n'est pas saisi, Tulipia l'a emporté, j'ai interrogé sa femme de chambre, laquelle, furieuse de ne pas avoir été emmenée, m'a tout avoué... Bezucheux, Lacostade, Poulet-Golard, etc.. je sais que Tulipia a emporté ses bijouxet l'album !
Cabassol désespéré s'abîma dans de sombres réflexions. 11 en fut tiré par Bezucheux de la Fricottière, qui venait lui serrer la main.
— Noble cœur ! dit Bezucheux, toi seul étais pur, Tulipia ne t'a pas aimé, toi, et c'est toi qui te montres le plus affligé de nous tous 1
Comme le festin, depuis longtemps servi, refroidissait, Bezucheux donnant l'exemple de la fermeté d'âme, proposa de se mettre à table.
— Nous la retrouverons ! dit tout bas Cabassol à M0 Taparel en lui serrant vigoureusement la main.