‹ La grande mascarade parisienne. Texte et dessinsChapitre 21 sur 43 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

L'ENLÈVEMENT DE TULIPIA

A la recherche de Tulipia. — Les habitantes de la villa Girouette. — Comment Cabassolet deux clercs de notaire se virent obligés de signer des promesses de mariage.

Le Courrier de Monaco, dans le Figaro du 17 février 18**, fut particulièrement intéressant, car notre ami Gabassol, qui lisait ses journaux d'un air navré en brûlant quelques

Au tir aux pigeons de Monte-Carlo.

Liv. 41.

cigarettes après déjeuner, bondit en l'air à la lecture de cet article et faillit renverser sa table couverte encore du service à café.

Après le parallèle obligé entre les arbres parisiens, squelettes chargés de neige, et les verts palmiers de la corniche, éternellement chauffés par le soleil, citoyen monégasque à perpétuité, le Courrier de Monaco signalait la présence à la dernière fête de Monte-Carlo, d'une foule de notabilités aristocratique! internationales : le duc et la duchesse de Canisy; la comtesse Léonore des Mâchicoulis, épanouie dans tout le charme de sa beauté blonde; le général Staratso/f, qui eut la jambe et le nez emportés au premier assaut de Plewna; la princ< »se Patarofjf, qui venait de faire sauter la banque ; la ravissante contessina L irberini, encore tout émotionnée par son procès en séparation; le prince de la finance Grobfield and C°, de New- York ; C empereur du pétrole, John Fliberman, de Chicago, etc., etc.

11 n'y avait pas là de quoi faire bondir notre ami Gabassol ; le paragrapne suivant, dans lequel le chroniqueur annonçait l'arrivée du prince héréditaire de Bosnie, le jeune et sympathique Michel, voyageant incognito, n'était pas davantage émotionnant. L'avant-dernière ligne seule avait pu produire cet effet excessif sur le vengeur de feu Badinard, l'avant-dernière ligne où notre héros et ami avait lu tout à coup, sans s'y attendre, le nom de Tulipia imprime presque en toutes lettres.

Voici quelle était la teneur exacte de cette ligne révélatrice :

« La palme de l'élégance décernée à une autre de nos demi-mondaines, la ravissante Tul.... Bal

Ainsi la trompeuse amie de Bezucheux, disparue depuis plus de trois' semaines, était retrouvée! Il n'y avait pas de doute à avoir, c'était bien de Tulipia Balagny que parlait le Courrier de Monaco.

Depuis trois semaines, Me Taparel et M. Miradoux vivaient dans un état d'inquiétude impossible à décrire, et Miradoux maigrissait encore, — ce dont il ne se croyait plus capable, — depuis que, par suite des coupables imprudences de M0 Taparel, la ravissante Tulipia avait pris la clef des champs en emportant l'album de Mm0 Badinard, la pièce principale du dossier de la succession Badinard, sans laquelle le légataire universel et les exécuteurs testamentaires ne pouvaient rien faire , et dont l'absence prolongée devait mettre à néant les espérances de Cabassol, en l'empêchant d'exécuter les conditions imposées par le testateur.

La ravissante Tulipia, depuis ces trois semaines, était demeurée introuvable ; toutes les recherches des intéressés avaient été inutiles, nul n'avait pu dire dans quelle direction la volage enfant avait porté ses pas et le précieux album aux soixante-dix-sept photographies.

Il fallait au plus vile faire connaître la bonne nouvelle à M6 T.iparel pour

aviser avec lui aux moyens de recouvrer, dans le plus bref délai possible, l'album envolé. Lorsque Cabassol, le numéro du Figaro à la main, entra dans le cabinet du notaire, M0 Taparel comprit qu'il y avait quelque chose de nouveau.

— Eh bien ? demanda-t-il d'une voix inquiète.

— Elle est à Monaco ! s'écria Cabassol en agitant triomphalement le Figaro.

— Mon chapeau 1 s'écria le notaire, je pars...

— Un instant! tenons conseil d'abord...

-^ Ah! c'est que, voyez-vous, j'ai hâte

de relever la tète, je veux confondre Tulipia et retrouver l'album Badinard, perdu par ma faute... Le remords me ronge... Si je tardais plus longtemps à réparer le tort grave causé par un instant d'oubli de mes devoirs professionnels, je serais capable de me pendre à mes panonceaux déshonorés !

Miradoux, entré sur ces entrefaites, aida Cabassol à consoler la douleur de Me Taparel, et tous trois, redevenus calmes, discutèrent sérieusement les moyens à employer pour obtenir de Tulipia la restitution des soixante-dix-sept photographies.

11 fut convenu que Cabassol, muni de capitaux importants, partirait immédiatement pour Monaco avec Miradoux et deux clercs de l'étude pour l'aider dans ses opérations ; à Monaco il agirait suivant ses inspirations et s'arrangerait pour rentrer en possession de l'album, soit en l'achetant à Tulipia, soit en enlevant de haute lutte le cœur de la cruelle et volage enfant.

Les membres de l'expédition partant à la conquête de l'album de Tulipia n'eurent pas beaucoup de temps à consacrer à leurs préparatifs ; leur chef Cabassol leur donna

La comtesse Lconore des Muchicouiia.

John Flibc-man and C«.

La princesse Pataroû".

Le duc et la duchesse de Canisy.

La contessina BarLerini.

rendez-vous à la gare de Lyon pour le rapide du soir. Miradoux emmenait son troisième et son quatrième clercs, jeunes gens aimables et intelligents, qui, dans certaines circonstances, pouvaient rendre de grands services.

A la gare, Cabassol rencontra quelques figures de connaissance ; ce fut d'abord Bezucheux de la Fricottière fils, qui eut un soubresaut d'étonnement à sa vue, puis Lacostade arrivant en costume de voyage, puis Saint-Tropez, enfermé dans un ulster imperméable, puis Pontbuzaud, et enfin Bisseco le ticket au chapeau et le sac en bandoulière. Tous tenaient à la main le Figaro, plié du côté de l'article : Courrier de Monaco.

— Eh, mes petits bons! proféra Cabassol, voua y voilà I vous vous lancez sur la piste 1

— Sur quelle piste? fit Bezucheux en témoignant une surprise bien jouée, je vais tout simplement surveiller papa...

— A Monaco?

— Oui, à Monaco où il mène une vie par trop torrentueuse I II m'écrit pour m'ernprunter cinq cents louis jusqu'en avril prochain...

— Et tu les lui portes?

— Non, je vais lui dire que je ne veux pas les lui prêter; je ne pouvais pas lui dire ça par lettre, tu comprends, les convenances 1... j'aime mieux lui faire de la morale verbalement !

— Allons donc ! Vous avez appris que Tulipia était à Monaco, et vous courez tous vous rouler à ses pieds...

— Au contraire ! s'écria fièrement Bezucheux, j'ai l'intention, si je la rencontre, de l'accabler de ma froideur!...

— Moi, dit Lacostade, de mon indignation 1

— Moi, dit Saint-Tropez, je broierai son âme par un simple regard chargé de mépris !

— Moi, fit Bisseco, je la pulvériserai d'un coup d'œil fulgurant!... un de ces coups d'oeil dont on ne se relève pas!.-

— Quant à moi, dit Pontbuzaud, mon intention bien arrêtée est de faire sauter la banque sous ses yeux, sans daigner jeter un regard de son côté... D'abord, comme elle m'a

^mnvï^y'/i ffi***^ trompé, j'ai dans l'idée que si je joue en sa mi^^MÊi I présence, cela me portera

^^^^''yfÉ/È^àJi^^ bonheur... Tulipia sera mon

fétiche, sans s'en douter !

— Eh bien! et toi, mon petit Gabassol, reprit Bezucheux, que vas-tu faire dans le pays où fleurit Tulipia?

Cabassol et Tulipia s'en allèrent sons les palmiers.

— Moi, fit Cabassol embarrassé, moi, oh! moi, c'est différent ; je vais pour un mariage. Vous voyez ces messieurs là-bas?...

El il montra d'un mouvement de tête Miradoux et les deux clercs*

— Tous notaires, mes enfants! Ils m'ont déniché une héritière sérieuse devant qui je vais poser ma candidature.

— Très bien, mon ami, très bien ! Nous te laissons avec tes notaires. Tu leur parleras de nous, pour le cas où ton héritière te blackboulerait...

Kn montant en wagon, Cabassol trouva installé dans son compartiment un monsieur enveloppé dans un ulster à collet relevé qu'il crut reconnaître. Le monsieur avait la figure plongée dans le Figaro; tant que le train fut en gare, le monsieur ne bougea pas. Gomme il ne pouvait aller ainsi jusqu'à Nice, Cabassol prit patience. A Fontainebleau, le monsieur se décida abaisser son masque, et Cabassol put saluer son ex-patron, M. Pculet-Golard.

— Eh bonjour, cber maître! dit Cabassol, vous allez à Monaco? je parie que je sais ce qui vous y attire !

— Mon cher secrétaire, on vient de découvrir dans les terrains de Menton une femme pétrifiée....

— Ne se ait-ce pas Tulipia?

— Non, il s'agit d'une femme de quatre mille ans.

— Un bel âge! Son mari peut être tranquille... Plus jeune, la dona è trop mobile!

Cabassol descendit à l'hôtel de Rouge et Noire, à Monte-Carlo, en face de la petite principauté, qu'il voyait tout entière par une seule de ses fenêtres. Sur le livre de l'hôtel il écrivit simplement et illisiblement son nom, « Cabassol », au-dessous duquel le modeste Miradoux inscrivit les mots et sa suite, ce qui fit que les voyageurs furent aussitôt pris pour des notabilités diplomatiques.

— Que dit-on ici? demanda Cabassol au majordome de l'hôtel, personnage à tournure de chambellan ; de qui parle-t on?

— Du prince de Bosnie. Son Altesse est ici, elle occupe l'appartement audessous de celui-ci, avec son précepteur le baron de Blikendorf.

— Vraiment! fit Cabassol. Et en fait de dames?

— Nous avons, à Monte-Carlo, la grande duebesse douairière de LipFeld, la grand'mère du roi de...

— Je ne vous parle pas des grandes duchesses douairières, ditsévèn m ni Cabassol, je vous parle de grandes duchesses plus folâtres! Connaissez-vous Tulipia?...

— Madame Tulipia de Balagny? Parfaitement, monsieur, elle occupe la villa Girouette, que vous pouvez voir de vos fcnêlres.

— La petite villa ici, dans le jardin aux quatre palmiers?

— Oui, monsieur.

— C'est bien, je vous remercie,

Le chambellan s'inclina et disparut.

Cabassol se mit à la fenêtre et put examiner à loisir la villa honorée de la présence de Mmo de Balagny. — C'était une petite villa italienne toute en

La villa Girouatt

terrasses et en balcons garnis de plantes grimpantes, au centre d'un petit jardin plein de cactus et d'agaves poussant en liberté. En face de l'hôtel de Rouge et Noire, de l'autre côté de la villa, s'élevait un autre hôtel, l'hôtel de Gènes, plongeant aussi sur les jardins des Girouettes. Aux fenêtres de cet hôtel, Cabassol aperçut ses amis Bezucheux, Lacostade, Bisséco, Pontbuzaud, et Saint-Tropez, éparpillés à des étages différents, mais tous penchés sur la vilk et interrogeant chacun un garçon.

— Bon! pensa Cabassol, ils savent déjà qu'elle est là.

Le jour même, esclaves de leur devoir, Cabassol, Miradoux et les deux clercs se mirent à l'œuvre. A vrai dire, Miradoux et les deux clercs avaient

une besogne facile : ils devaient se contenter d'admirer le ciel bleu et les palmiers, en attendant les indications du cbef de l'expédition. Après une petite séance au tir aux pigeons et une heure donnée au concert, le moment vint d'aborder la véritable reine de la principauté, Son Altesse la roulette.

Gabassol avait à plusieurs reprises aperçu Tulipia, soit assise sous les palmiers des jardins de M. Blanc, soit au tir aux pigeons; mais il l'avait vue trop entourée pour qu'il lui fût possible de l'aborder. Il ne lui avait jamais été présenté régulièrement, mais Tulipia devait le connaître de vue; il espéra que, devant la roulette, il lui serait facile de se présenter lui-même.

Quand il entra dans le salon de jeu, la première personne qu'il aperçut fut Tulipia en train de mettre une poignée de louis sur un numéro. Cabassol s'assit immédiatement à côté d'elle, en attendant une occasion d'engager la conversation.

Non loin de Tulipia, le sieur de Pontbuzaud pontait avec ardeur, les veux fixés, pour se porter chance, sur celle qui l'avait trompé; en face, M. de la Fricottière, le père, luttait contre la banque tout en disant des choses agréables à une jolie blonde assise à ses côtés. Derrière lui Bezucheux fils, s'appuyait sur sa chaise, souriant déjà de la tête que ferait M. son père quand il allait se retourner. Dans la foule Lacostade, Pontbuzaud et les autres promenaient leur mélancolie.

L'occasion espérée par Gabassol tardant à se présenter, notre héros la fit naître brusquement; par une feinte maladresse, il laissa tomber son portefeuille du côté de Tulipia et se mit à genoux pour le ramasser.

— Mille pardons, madame! je suis confus...

— Comment donc, monsieur!

— Madame, je bénis la maladresse qui m'a permis de me mettre à vos pieds... je suis superstitieux, madame, je vois dans ce hasard une indication céleste...

— Vraiment!

— Oui, madame, et n'était l'endroit, je solliciterais l'autorisation de rester ainsi, avec une guitare, pour chanter votre beauté à son aise.

Une heure après, Gabassol, qui avait insisté pour tenir le jeu de la charmante belle, perdait une quinzaine de mille francs; mais son but était atteint, il avait entamé la conquête de ce cœur éminemment léger, que M. de la Fricottière le fils — et il avait ses raisons pour cela — comparait, pour la stabilité, à un petit ballon du Louvre.

En quittant la roulette, Cabassol offrit son bras à Tulipia et s'en alla sous les palmiers admirer les vagues bleues de la Méditerranée. Bezucheux et les autres, qui le virent passer, cuirassèrent leurs cœurs et foudroyèrent le groupe du feu de leurs regards indignés.

Liv. 42.

L'enlèvement de Tulipia.

Pour se remettre, Bezucheux s'en alla faire une scène à son père qui ne l'avait pas encore aperçu.

— Bonjour, papa! dit-il en lui frappant sur l'épaule.

— Tiens ! fit M. de la Fricottière en se retournant, c'est toil tu m'apportes les cinq cents louis, c'est d'un bon fils!

— Je n'apporte rien du tout, papa, que des remontrances serrées!... Voyons, est-ce que vous croyez que ça peut durer comme ça? Je sais tout, je sais que, non content d'hypothéquer votre ferme de la Barbotte, la dernière,

Tulipia à la roulette.

vous cherchez à la vendre... et après? vous entamerez votre terre de la Fricottière, n'est-ce pas? Non! non! non! je ne peux pas vous laisser entamer la Fricottière, fief patrimonial, maison de mes ancêtres I C'est assez fricotter comme ça, je...

— Du tout! je ne toucherai pas à la Fricottière, c'est sacré! j'ai autant que toi souci du berceau de la famille... mais si je suis embarrassé pour une échéance, je peux bien donner une petite hypothèque..*

— Vous ne pensez donc pas qu'il serait temps d'offrir à la France le concours de votre expérience et de vos facultés?... au lieu de gaspiller votre vie à travers tous les boudoirs...

— Oh ! tdus les boudoirs, tu exagères!...

— Pourquoi ne vous faites-vous pas nommer député? Je ne vous parle pas d'entrer dans la diplomatie, il est un peu tard, mais dans la politique active, à la chambre... au ministère, peut-être, vous trouveriez l'emploi de vos ardeurs!... Les élections se préparent, l'arrondissement de la Fricottière est excellent, adoptez un parti... ou plutôt adoptez-les tous, soyez candidat composite et vous battrez vos adversaires I...

— Prête-moi cinquante louis, la banque est eu déveine, je vais me rattraper.

Bezucheux de la Fricottière Misse leva furieux el sortitpourse mettre à la recherche de ses amis. — Il les retrouva sur la terrasse dominant la mer, éparpillés et suivant l'un derrière l'autre la promenade de Tulipia au bras de l'heureux Gabassol.

Ce fut seulement après trois jours de flirtage presque ininterrompu, que Gabassol put se croire assez près d'un résidât important. Une déveine constante avec la rouge comme avec la noire, déveine supportée noblement, l'avait posé dans l'esprit de Tulipia, la charmante belle s'attendrissait et lui donnait moins de coups d'éventail sur les mains quand il serrait un peu trop fortement son bras sous le sien en contemplant la Méditerranée.

La superbe assurance de Cabassol, jetant sans compter les billets à la roulette insatiable, lui avait déjà valu une certaine notoriété dans la colonie. —

Quelques personnes se disant bien informées avaient fait courir le bruit que ce joueur aventureux n'était autre que le président de la république de Honduras en train de manger un emprunt. — Miradoux et les deux clercs de notaire, avec qui on le voyait en fréquentes conférences, passaient pour ses ministres et recevaient en cette qualité des propositions de martingales infaillibles pour faire sauter la banque dans les prix les plus doux.

Miradoux et l'un des clercs de notaire, tentés par le démon du jeu, avaient eu des chances diverses, le jeune clerc était en gain d'une dizaine de mille francs, mais le pauvre Miradoux perdait vingt-quatre francs, ce qui bourrelait ses nuits de remords cuisants.

. — Misérable! se disait l'infortuné, tu te croyais au-dessus des passions humaines, tu te disais des douceurs, tu t'appelais vieux philosophe, homme sage, et voilà !... Désormais tu n'as plus le droit de te draper dans ta superbe... tu n'es qu'un joueur! Tu as pourtant vu Frederick dans Trente ans ou la Vie d'un joueur...

Un jour, en revenant de faire avec Tulipia, une promenade sentimentale sur la cote, Gabassol apparut radieux à ses complices.

— Mes enfants! dit-il, tout va bien, c'est pour ce soir!

— Bien vrai? s'écria Miradoux.

— Tulipia cède à ma flamme ! j'ai obtenu l'entrée de la villa Girouette, et

comme première preuv les mains tant que je v son propriétaire!... O soir, messieurs, j'aurai reconquis l'album de la succession Badinard!

— Alors, demain, nous partons! exclama Miradoux, demain nous dirons adieu aux rivages ^ fleuris, mais perfides de Monaco! Il était temps car je sentais ma force dame et ma philosophie sombrer dans le gouffre, car, je l'avoue la rougeur au front, j'étudiais une martingale!

— J'ai quitté Tulipia pour vous prévenir, il est entendu que je la retrouverai tantôt au Casino.

Miradoux et les deux clercs se voyant à la veille 'de quitter Monaco, résolurent d'employer convenablement leur dernier , jour; tous trois se précipitèrent vers la roulette où Cabassol vint les retrouver en attendant Tulipia.

La déveine s'acharna sur Miradoux, qui perdit encore trente francs! Honteux et

e d'affection, d'abord la permission de lui embrasser oudrais, et ensuite celle d'arranger ses affaires avec

Une table de roulette à Monte-Carlo.

furieux à la fois, il usa de son autorité pour arracher violemment de la table Fatale ses deux jeunes collègues, et pour les emmener devant (a tuer relremper leur âme dans un bain calmant d'azur et d'idéal. Gabassol resta seul à attendre Tulipia qui ne se pressait point d'arriver. Notre ami était assez in p quiet, mais la vue de Bezucheux et de ses amis rôdant comme des âmes en peine, le rassura; aucun d'eux n'avait détourné Tulipia.

A la fin Cabassol se fatigua d'attendre et quitta le Casino pour aller délibérément sonner à la porte de la villa Girouette. Le chambellan de l'hôtel de Rouge et Noire l'arrêta au passage.

— Madame de Balagny est sortie, dit-il, elle a pris une voiture à l'hôtel pour aller avec une amie faire une promenade à Roquebrune...

— Bon ! donnez-moi aussi une voiture, je vais prendre un peu l'air de ce côté...

11 faisait nuit noire lorsque Gabassol revint de sa petite excursion à Roquebrune, sans avoir rencontré Tulipia. L'hôtel était en remue ménage, le chambellan présidait au départ d'une quantité de grandes caisses que l'on chargeait sur et dans un omnibus; il trouva cependant le temps de dire à notre héros que Mme de Balagny avait changé d'avis et avait dirigé sa promenade du côté d'Eza, au lieu d'aller à Roquebrune.

— Excusez-moi, je vous prie, ajouta le chambellan, je m'occupe du départ des bagages de S. A. le prince de Bosnie...

— Bien ! bien ! fit Cabassol.

Tout s'expliquait. Il avait cherché d'un côté pendant que la capricieuse Tulipia se promenait de l'autre; en se retournant, il aperçut la villa Girouette brillamment éclairée; Tulipia était-cliez elle, elle l'attendait, il allait pouvoir se présenter.

Et bien vite , Gabassol expédia son dîner, dans la grande salle a manger de l'hôtel, sans prendre garde aux bavardages des dîneurs attardés qui ne causaient que du départ du prince de Bosnie.

Miradoux et les deux clercs l'attendaient en fumant dans le jardin de l'hôtel. Dès qu'il parut, ils se levèrent et lui portèrent leurs félicitations anticipées.

— Mon bon ami, dit Miradoux, vous êtes un heureux coquin, elle vous attend! Tout à l'heure nous l'avons vue s'accouder à la fenêtre du petit salon donnant sur le jardin et rester pensive, les yeux élevés vers l'astre des nuits!... Allons, vous allez réparer les imprudences de Me Taparel et retrouver l'alhum sans lequel vous risquez de perdre l'héritage de feu Badinard. Quand vous aurez obtenu sa restitution, je l'enfermerai dans ma caisse... moi seul en aurai la garde, et la sévérité de mes principes vous

est un sûr garant de mon incorruptibilité! En avant, nous allons vous conduire jusqu'à la porte...

Cabassol, suivi de ses complices, sortit de l'hôtel en même temps que

^mn

Ravissante Tulipia, pourquoi parlez-vous anglais?

l'omnibus chargé des bagages du prince de Bosnie. La villa Girouette s'était replongée dans l'obscurité, mais Miradoux, pressant le bras de Cabassol, lui fit remarquer une blanche figure de femme accoudée à une fenêtre

— C'est elle! fit Cabassol, ah! si j'avais une guitare ou simplement un cornet à piston pour lui donner une sérénade !

— La porte du jardin est ouverte, dit tout bas Miradoux.

— Tn-s bien, on m'attend! Donnez-moi les roses que vous avez à vos boutonnières pour que je signale ma venue...

CaLM--"l lit rapidement un bouquet et le jeta à la dame de la fenêtre.

— Elle l'a ramassé, fit Miradoux.

— Elle disparait, dit un des clercs.

— Oui, mais elle laisse la fenêtre ouverte ! Le balcon est à hauteur d'homme, je vais l'escalader et tomber à ses pieds... ce sera très galant !...

Cabassol serra la main de Miradoux et se dirigea vers le balcon pendant que Miradoux et les deux clercs le suivaient en se dissimulant sous les rameaux des grenadiers et des orangers... Un des clercs arriva à point pour faire la courte échelle à Cabassol, qui d'un bon rapide et silencieux sauta sur le balcon.

Due forme blanche se dressa dans l'ombre en poussant un de ces délicieux petit cris d'effroi féminins qui font battre le cœur d'un doux émoi. Le cœur de Cabassol battit naturellement et pour étouffer ce cri d'effroi charmant, il enveloppa dans ses bras la forme blanche et couvrit de baisers un visage que l'on fit mine de défendre avec les ongles.

Cabassol, à défaut de la figure, embrassa très amoureusement des tresses abondantes et parfumées dans lesquelles il enfouit ses moustaches, puis la forme blanche s'étant laissée tomber dans un fauteuil, il se mit à ses genoux el déposa de longs baisers sur des mains qui se défendaient encore.

Cette petite scène dans L'obscurité, à peine combattue par les rayons de la lune, était charmante. M. Miradoux et les deux clercs qui s'étaient légèrement hissés jusqu'à la hauteur du balcon, se le dirent à eux-mêmes.

— Oh! dit enfin la forme blanche, oh! itû very inconvenant! indeedf...

— Ravissante Tulipia!... quel rêve! me voici à vos pieds... mais vous parlez anglais? quelle fantai-ie !

— You are not gentleman... y ou... are ver y...

— Si c'est une fantaisie, je la respecte... alors dans les moments... d'effusion, vous préférez L'anglais à votre langue maternelle... soit i tpeak aussi lùtle, very little, my lovely ange!, mais je vous aimerais en français, capricieuse Tulipia!

— Palamède! Cléopatra! Laviniaf... s'écria la forme blanche en élevant la voix...

— Ce n'est pas Tulipia! s'écria Cabassol pétrifié par l'étonnement, mais... Un bruit de voix et de pas retentit dans la maison et un filet de lumière

glissa SOUS la porte. En même temps une voix d'homme cria en anglais dans le jardin :

— E^t-ce vous, Lucrezia? vous appelez?

— Yes, my dear Palamède ! Venez, je vous prie!

Miradoux et les deux clercs entendant marcher derrière eux et voyant \B retraite coupée, sautèrent à leur tour sur le balcon et cherchèrent à se dissimuler dans l'obscurité d'un grand salon.

Un gentleman »ux pied* de Locrert»!

— Palamède. Lavinia, Cleopatra ! reprit la forme blanche.

La porte s'ouvrit et trois personnes parurent, chacune avec une lampe

à la main.

Cabassol était reste à genoux comme cloué au sol et regardait, frappé de

Btupeur, celle qu'il avait pris, pour Tulipia. C'était une femme grande et

mince, vêtue d'un très élégant peignoir, sur lequel flottaient d'épaisses

tresses bloudes. Cleopatra et Lavinia semblaient deux autres exemplaires

Liv. 43.

333 GRANDE MASCARADE PARISIENN

de la fausse Tulipia, c'étaient la même carnation blonde, la même sveltesse et tes mêmes opulentes crinières Mondes. Palamède était, lui, un gaillard à barbe américaine, grand, sec, vêtu d'un complel à carreaux immenses.

— Oh ! Lucrezia, s'écria-t-il, un gentleman à vos pieds!

— Cher Palamède, je le connais, c'est le monsieur qui était à côté de nous à la roulette ! 11 m'aime, sans doute, car il m'appelle son lovely angel!...

— Ces Français sont Inflammables comme des allumettes! fit Palamède en s'avançant tranquillement et en poussant un siège vers Cabassol. Asseyezvous. Vous ne pouviez donc pas venir demander la main de miss Lucrezia à une heure moins indue?

— Mais, fit Cabassol...

— Ah! fit tout à coup Lavinia, en poussant un paravent derrière lequel les deux clercs de notaire' se dissimulaient, il y en a encore d'autres...

— Je les avais vus! dit tranquillement Palamède en allant, une lampe à la main, examiner la figure des deux jeunes gens... Lavinia, Cleopatra, les reconnaissez-vous?

— Nous les reconnaissons! Ce sont ces messieurs du salon des jeux...

— Je les reconnais aussi, fit Palamède. En vérité, je me croyais au courant des usages français, et je ne pensais pas qu'il fût admis de venir chercher des fiancées avec escalade!... Ces messieurs auraient pu se faire présenter par quelqu'un, un ami commun, un correspondant, cela eût été plus correct!...

La fausse Tulipia prit la parole.

— Ne les grondez pas trop, Palamède, les Français sont impatients, ils n'auront pas pu attendre ! Monsieur vient de m'envoyer un bouquet de roses pendant que j'étais à rêver à la fenêtre, et il a escaladé ensuite le balcon pour se jeter à mes pieds !

— Voyons! s'écria Cabassol, il y a malentendu, c'est bien ici la viila Girouette?

— Oui, monsieur.

— Mais vous ne l'habitiez pas hier?

— Non, nous sommes arrivés ce matin seulement. Nous étions à l'hôtel, mais ayant appris que par suite du départ subit des anciens locataires, cette villa était libre, nous l'avons louée cet après-midi, et nous nous sommes immédiatement installés.

— Ceci doit vous expliquer mon erreur, madame, et...

— Permettez! s'écria Palamède, ces dames voyagent sous mon égide, je dois intervenir, même dans les affaires de sentiment. Déjà au casino, elles ont remarqué vos assiduités...

— Nos assiduités?

— Oui, vos regards perpétuellement dirigés de leur côté. Elles se sont très bien aperçues de votre trouble... puis, le soir venu, vous venez sous les fenêtres de leur habitation, vous leur envoyez des roses, vous escaladez les balcons et vous vous jetez à leurs genoux!... Et lorsque j'arrive, moi, leur parent, moi qui réponds d'elles à leurs familles, vous parlez d'erreur, de malentendu!...

— Mais... s'écria Cabassol.

— Halte-là! pas un mot de plus, ce ne serait pas gentleman! Asseyezvous...

Et Palamède tira de sa poche un revolver qu'il mit froidement sur la

A première réquisition, je m'engage à épouser.,

table. A son exemple, Cleopatra, Lavinia et Lucrezia fouillèrent dans la poche de leur peignoir et tirèrent chacune un mignon bijou de revolver.

— Diable! pensa Cabassol, voilà un petit rendez-vous qui tourne mal...

— Le moment me semble mal choisi pour une discussion de choses matrimoniales, reprit Palamède.

— A moi aussi, dit Cabassol.

— Nous reprendrons cette conversation demain, quand vous me ferez l'honneur de venir demander officiellement les mains de misses Lucrezia, Lavinia et Cleopatra Bloomsbig, mes charmantes cousines...

— Pardon, s'écria Cabassol, loin de moi la pensée de nier la puissance des charmes de misses Lucrezia, Lavinia et Cleopatra Bloomsbig ; au contraire! je suis prêt à m'incliner et à leur baiser respectueusement la main avec l'assurance de mon admiration pour l'éclat de leurs yeux et pour le charme de leurs traits, mais je vous assure qu'il y a ici un simple quiproquo...

— Seriez-vous de ces jeunes gens, comme il n'en est que trop, qui ne se plaisent qu'à compromettre les jeunes personnes...

— Permettez !... nous ne...

— Vous appelez miss Lucrezia votre ange aimé, vous la serrez dans vos bras et ensuite vous... Allons donc ! Cela ne se passe pas ainsi en Amérique I

Et Palamède frappa du poing sur son revolver. Miss Lucrezia fondit en larmes à ce bruit.

— Remettez-vous, pauvre enfant, de cette secousse 1 Monsieur réfléchira demain... en attendant régularisons la situation, voici des plumes et de Vencre, écrivez!...

Les trois jeunes filles griffonnèrent rapidement quelques lignes et remirent les trois feuilles de papier à Palamède...

Le prince de Bosnie et son précepteur.

Cabassol profita de cet instant de silencepour s'abîmer en de profondes réflexions. Que signifiait ce départ subit de Tulipia? Où était-elle allée encore, avec les importantes pièces de la succession Badinard?

— Savez-vous, dit-il enfin à Palamède, savez-vous ce qu'est devenue la précédente locataire de cette villa?

— Je l'ignore, répondit Palamède en fronçant les sourcils et en frappant eur son revolver, tenez, miss Lucrezia vous prie de signer ceci :

Montecarlo, 23 février.

Je soussigné, je reconnais avoir sollicité le cœur et la main de miss Lucrezia Bloomsbig ;

A première réquisitionne m engage à épouser miss Lucrezia Bloomsbig sous peine de tous dommages et intérêts.

— C'est une promesse de mariage 1 s'écria Cabassol.

— Sans doute ! fit Palamède, et je compte que vous viendrez demain faire votre demande officielle.

— 0 Tulipia ! Tulipia !

— Eh bien ! Signez-vous?

— Voyons, qu'est devenue la précédente locataire?...

— Elle est partie avec le prince de Bosnie; tenez, écoutez ce bruit de voiture, c'est un deuxième omnibus chargé des bagages du prince... Voyons, signez !

— 0 Tulipia! abominable traîtresse!...

Le prince soupira pendant trois jours.

— Baste ! fit tout bas un des clercs, signez, Montecarlo n'est pas sur le territoire français, la promesse n'aura nulle valeur en France !

Cabassol traça vivement son nom au bas de la promesse de mariage et sauta sur le balcon pendant que les deux clercs signaient des promesses semblables au nom de misses Cléopatra et Lavinia.

Tous trois sautèrent dans le jardin sans que Palamède parût s'offusquer de ce départ contraire aux convenances.

— A demain ! leur cria-t-il.

Cabassol et ses deux compagnons étaient déjà à l'hôtel.

— Ouf! nous voilà dans une jolie situation ! fit Cabassol en se laissant tomber sur les banquettes du vestibule, mais nous serons loin demain... occu-

nons-nous d'abord de Tulipia!... Monsieur, dit-il au patron de l'hôtel, vous connaissiez Mme de Balagny? Est-il vrai qu'elle ait quitté Montecarlo?

— Oui. monsieur, elle est partie pour Nice à huit heures.

— Kl. pardon si je suis indiscret, le prince de Bosnie, suivant les on dit, - il pour quelque chose dans ce départ subit?

Hum, je ne sais si... on m'a recommandé le plus complet silence, M. de

lJlikendorf, le précepteur du prince, me le répétait encore en partant : Pas un m t surtout ! pas un mot surtout ! ne scandalisons point l'Europe !

— Alors tout est...

Tout est vrai 1 Son Altesse le prince Michel et son précepteur M. de

Blikendo f, ont enlevé Mme de Balagny !

Gabassol accablé par ce désastre, laissa choir sa tête dans ses mains; uis rapidement :

Une voiture pour Nice, demain à quatre heures du matin! dit-il, et de

.- chevaux!

Le patron de l'hôtel s'inclina.

— Rentrons et dormons ! dit Cabassol aux deux clercs, demain à quatre heures, nous nous précipitons à la poursuite de Tulipia !

Il était au lit et sommeillait depuis une heure, lorsqu'une pensée lui vint tout à coup, qui le fit se redresser :

— Et Miradoux que nous avons oublié à la villa Girouette ! Sacrebleu ! ! 1

Commsnt le prince de Bosnie et son préceptour S2 dérangèrent de leurs devoirs et abandonnèrent crueUement la pauvre grande duchesse de Klakfeld pour la séduisante Tulipia.

Michel, prince héréditaire de Bosnie, faisait l'orgueil et la joie de son auguste père : il était grand, solide et rompu à l'obéissance passive qu'il pratiquait religieusement en attendant qu'il eût lui-même à la demander aux autres.

Il avait trente-cinq ans sonnés. Les fonctions de prince héréditaire consistaient surtout à dormir dans les fauteuils du Konak royal, à faire de temps en temps manœuvrer les régiments et à danser aux bals de la cour avec quelques princesses ou trop jeunes ou trop respectables.

La dernière guerre russo- turque avait été pour lui une occasion de vacances inespérées; à l'armée du czar, il avait bu beaucoup de Champagne à travers la fumée des batailles. Mais ensuite il avait fallu rentrer au palais et reprendrela vie monotone de la capitale, perdue au milieu d'une contrée 'ncore

assez peu ouverte aux bienfaits de la civilisation. Toujours le sempiternel conseil des ministres, les manœuvres fastidieuses et les mortels bals de la cour. Pas d'autre distraction. On parlait depuis dix ans de bâtir un théâtre et d'engager une troupe à Tienne ou à Paris; mais ce théâtre devait rester longtemps encore à l'état de très vague projet.

^ Un jour une cocotte française était arrivée à Bosnagrad. Par suite de quelles aventures, Dieu seul le sait! Toute la jeunesse bosniaque s'était sentie élec-

J'emploierai la violence au besoin'

trisée les vieux sénateurs rétrogrades eux-mêmes avaient frémi et le prince avait espéré ; mais enchaîné au rivage par sa grandeur, il s'était laissé distancer, et l'unique échantillon de cocotte que le pays eût jamais vu depuis le commencement du monde, l'être idéal dont toutes les imaginations s'occupaient et qui apparaissait la nuit en des rêves d'or à toute la ville, avait disparu enlevé par un banquier juif.

Un beau jour le prince, mandé par son auguste père, apprit, une étonnante nouvelle. On avait résolu de le marier; il allait faire ses malles au plus vite et partir pour la cour de Klakfeld, une petite principauté allemande dont il n'avait jamais entendu parler, pour se préparer à épouser, dans un délai

assez rapproché, une jeune grande duchesse assez convenablement dotée.

L'affaire entamée dans le plus grand secret, par le conseil des ministres, était presque faite. La jeune grande-duchesse attendait le fiancé annoncé avec une impatience fébrile. Une somme importante, économisée dans ce but spécial par son auguste père sur sa liste civile, allait être confiée au docteur Blikendorf, le précepteur du prince, qui devait l'accompagner à Klakfeld; cette somme • levait servir à éblouir la cour de Klakfeld par un train si galant et par tant de magnificences, qu'elle en serait forcée d'arriver à une augmentation de la dot, négociation délicate dont le docteur Blikendorf était aussi chargé.

Le docteur Blikendorf était un vieux savant, un vertueux philosophe à lunettes, précepteur du prince depuis vingt-cinq ans. Arrivé maigre à Bosnagrad, le culte de la philosophie et la vie grasse et tranquille avaient arrondi le ventre majestueux au-dessus duquel se balançait une grosse tête apoplectique à barbe blanche.

Le prince et son précepteur eurent bientôt fait leurs malles. Le lendemain dès l'aube, une voiture les emportait, munis de la forte somme et des dernières instructions de Son Altesse. Le prince fut silencieux pendant les premières journées du voyage, le précepteur dormit sur la cassette. Quand on eut passé la frontière, le prince éveilla brusquement Blikendorf.

— Blikendorf?

— Mon prince ?

— Quelle est la somme?

— Deux cent mille florins!

— Donnez-la moi, je vais vous faire un reçu régulier pour mettre votre responsabilité à couvert.

— Mais...

— Il n'y a pas de mais... je me charge de tout.

— Pardon, mon prince, mais il est dit dans mes instructions que je ne dois vous donner la somme qu'à Klakfeld.

— Nous n'allons plus à Klakfeld.

— Nous n'allons plus à Klakfeld! ! !... mais votre auguste père... et là-bas, la grande-duchesse qui vous attend!...

D — Elle est trop jeune.

— Trop jeune, elle a vingt-cinq ans!... et encore je crois que S.A. Sérénissime le grand-duc triche un peu...

— J'irai plus tard ! Mon cher ami, aux princes il faut des épouses mûres, ïaissons-la mûrir!

— Dieux immortels! quelle aventure! Et où allons-nous?

— Partout, à Vienne, à Paris t nous allons nous amuser tant que les florins dureront 1

Liv. 44.

— Je suis déshonoré ! gémit Blikendorf, que va t'on penser à la cour, d'un précepteur qui laisse son élève se livrer à de tels débordements 1 d'un vieux philosophe comme moi qui... Je vais me pendre 1

— Blikendorf 1 vous rougissez à vue d'oeil, vous êtes rouge comme une énorme tomate, prenez garde à l'apoplexie!... Allons donc ! Blikendorf, pas de faiblesse ! d'abord vous n'avez rien à dire, vous aurez un reçu très régulier. Cour qui était la somme? pour moi. Je ne la détourne pas de sa destination, c'est moi seulement qui me détourne de la mienne, mais c'est mon affaire. Je ne vais pas directement à Klakfeld, mais j'ai l'intention d'y aller un jour. Vous êtes attaché à ma personne en qualité de précepteur, vous devez me suivre !

Quelques avaries à la voiture et aux voyageurs.

Vous n'avez aucune objection à faire, aucune! Allons, vive le plaisir! nous allons nous en donner. Blikendorf, de la gaîté je te l'ordonne! Tiens, tu es mon ami, tu auras le droit de puiser dans les florins...

— Soit, je me livrerai aux vains plaisirs, mais qu'il soit bien entendu que c'est contraint et forcé ! Outre le reçu, vous me donnerez une réquisition écrite pour prouver que je n'ai livré la somme que sur des ordres exprès... Je ferai appela toute ma philosophie... à propos, outre les deux cent mille florins en or, j'ai un supplément de cent mille florins en traites que nous ne devons entamer qu'en cas de nécessité absolue, si la première somme ne suffisait pas...

— Elle ne suffira pas! Et maintenant Blikendorf, tu vas écrire à la cour de Klakfeld pour annoncer que des complications diplomatiques en Orient, exigeant ma présence à Bosnagrad, mon départ a été retardé. Puis tu prépa. reras une série de lettres sur la cour de Klakfeld pour faire prendre patience à mon auguste père.

Quelques heures après, le prince qui consultait une collection de cartes

et de guides, changea d'avis, au lieu de prendre le train pour Vienne où sa présence aurait été signalée, il prit celui de Trieste avec Monaco, pour destination définitive.

Le prince était un cœur brûlant. En route il eut le temps de s'enflammer et de s'éteindre plusieurs fois; aucune de ces passions ne dura longtemps! le prince n'avait pas rencontré la femme de ses rêves. A Monaco, le prince

Chez l'épicier.

avec une sagesse digne de Blikendorf, n'aventura pas son argent à la roulette, il roucoula pendant quelques jours un peu à droite et un peu à gauche sans parvenir à se fixer. Il soupa régulièrement tous les soirs et but d'invraisemblables quantités de Champagne en aimable compagnie. Blikendorf en était, car le précepteur n'abandonnait pas son élève; quand il avait trop mal à la tète, il se rafraîchissait en causant philosophie avec un convive hors de combat.

La rencontre de Tulipia Balagny, au casino de Montecarlo, fit sauter le cœur du prince. Ce fut un coup de foudre.

— C'est-elle, dit-il à son précepteur.

— Qui ça, la grande-duchesse?

Le précepteur assura ses lunettes sur son nez et contempla longuement Tulipia.

— Non, ce n'est pas elle,

— Si, c'est elle que j'aime, décidément. Allez lui présenter mes hommages.

— Non, ce ne serait pas convenable. Je vais me tenir à distance respectueuse et vous présenterez vos hommages vous-même.

— Non, décidément je préfère lui écrire... venez, vous me ferez ma lettre ie veux une lettre poétique et fleurie.

350 LA GRANDE MASCARADE TA Kl SI EN NE

Tulipia reçut, le soir même, un énorme bouquet et une longue épltre de Blikendorf, mais elle resta sur une prudente réserve et se montra très froide avec le prince quand celui ci se décida à lui parîer à brùle-pourpoint de son amour, pendant un des concerts du Casino.

Le prince dut ce soir-là se contenter au souper obligatoire, de la compagnie de Blikendorf; le précepteur brava le mal de tête pour offrir les consolations de la philosophie à son élève désolé. #Le prince soupira pendant trois jours dans les rochers et sur les grèves, mais après trois jours de soupers en tète à tête avec Blikendorf, il résolut de brusquer les choses. Il se présenta chez Tulipia avec son précepteur.

— C'est moil dit-il, je vous aime, il faut que vous m'aimiez! Demandez à mon précepteur, le docteur Blikendorf, si je ne vous aime pas... voilà trois jours et trois nuits que nous ne parlons que de vous en noyant nos chagrins dans le Champagne! Est-ce vrai, Blikendorf?

— C'est vrai, monseigneur!

— J'allais en Allemagne sous la conduite de mon précepteur pour épouser la grande-duchesse de Klakfeld, j'ai enlevé mon précepteur et la forte somme destinée à pourvoir à mes magnificences, et me voilà! Je renonce à ma grande-duchesse et je me jette à vos pieds ! Blikendorf, fais comme moi et attendris la cruelle!

Blikendorf et le prince s'agenouillèrent.

— Voyons, Blikendorf, attendris-la ! sois éloquent, si tu n'est pas éloquent, à quoi sers-tu? • -^

— Je vais être éloquent, dit Blikendorf.

— Dépêche-toi!

— Vrai! s'écria Tulipia, vous plantez-là une grande-duchesse de Klakfeld pour moi?

— Je la plante là !

— C'est beaul

— Oui, je vous aime, je vous enlève ! je vous donne dix minutes pour préparer vos bagages — j'ai une voiture commandée.. . nous partons tout de suite !

Tulipia éclata de rire.

— Et si je faisais des objections?

— Je ne les écouterais pas! j'emploierai la violence au besoin ! Blikendorf est un hercule et moi aussi, à nous deux nous vous enlevons de vive force! Blikendorf, montrons que nous sommes forts?

Devant cette belle résolution, Tulipia s'attendrit sans doute, car une heure après, elle roulait avec le prince de Blikendorf sur la route de Nice, sans plus penser à Cabassol qui se berçait pendant ce temps de la plus douce espérance.

L'infortune Cabas§ol fut réveillé à quatre heures du matin, comme il en

avait donné l'ordre à l'hôtel de la Rouge et la Noire. Le sentiment de ses malheurs lui revint aussitôt. — Tulipia enlevée parle prince de Bosnie, Miradoux aux mains des Américains, et la promesse de mariage signée par lui, trois graves sujets d'inquiétude!

Par bonheur l'un de ses points noirs s'évanouit bientôt, car le pauvre Mirarloux parut tout à coup.

— Eh bien! d'où diable sortez-vousj? s'écria Gabassol

Débarquement à Gènes. ,

— Ouf! fit Miradoux en se laissant tomber dans un fauteuil, ouf! quelle nuit! quelle aventure!

— Eh bien?

—i Je sais tout, mon ami, j'ai assisté à tout! je sais que vous avez été contraint, par les habitantes de la villa Girouette, à signer des promesses de mariage...

— Et vous? vous avez donc pu vous échapper?

— Non, mon ami ! je n'ai pas pu m'échapper... mais je n'ai rien signé du tout, je suis tombé sur une femme de chambre mulâtresse...

— Sans revolver?

— Sans aucun revolver, heureusement ! Elle m'a sauvé des griffes de Palamède et me voilà!

— J'ai peur que la dignité de vos fonctions n'ait été légèrement compromise dans votre sauvetage... enfin, je ne le dirai pas à Me Taparel qui vous croit au-dessus de toutes les faiblesses.

— Mon ami, tenez compte de la malheureuse situation où je me suis

trouvé... Enfin, moi je suis sauf, je n'ai pas signé de promesses de mariage, tandis que vous, vous voilà avec une mauvaise affaire sur les bras... Savezvous ce que c'est que les locataires de la villa Girouette ?

— Oui, j'ai questionné notre hôte; c'est lui qui les a envoyés à la villa laissée libre par le départ deTulipial Ce sont mesdemoiselles Gléopâtra, Lavinia et Lucrezia Bloomsbig, de Ghigago, voyageant sous la conduite de M. Palamède Hurstley, leur cousin.

Ce n'est pas leur cousin, j'ai fait causer l'aimable mulâtresse. M. Palamède est tout simplement un employé de la grande agence américaine de mariages européens...

— Qu'est-ce que cette agence?

— Une agence qui se charge de piloter les demoiselles américaines qu'on veut bien lui confier et de leur trouver des maris sur le vieux continent. M. Palamède arrive tous les ans avec deux ou trois demoiselles, qui parviennent toujours à se caser par ses soins. C'est un commis-voyageur en Américaines ; l'année dernière, il en a placé quatre, une à Luchon, une à Paris une à Vienne et l'autre en bateau à vapeur; il est très fort. J'oubliais de vous dire qu'il est pasteur et, qu'en cette qualité, il peut enlever un mariage pressé.

— Pasteur !

Oui, mon ami, et je dois même ajouter qu'après votre départ, MIle Lucrezia, celle que vous aviez prise pour Tulipia, a fait de vifs reproches à Palamède pour ne pas vous avoir unis tout de suite i Voilà qui est flatteur pour vous!...

Elle est charma'nte. Mais ma mission... ma noble mission!... j'ai terriblement de choses à faire.

— Oui, et je vous conseille de partir au plus vite. Palamède a l'intention d'agir vigoureusement pour vous amener à tenir vos engagements.

— Partons tout de suite. Nous passerons derrière l'hôtel pour n'être pas vus, et la voiture nous rattrapera sur la route. Quant à nos bagages, on nous les enverra plus tard.

En se glissant derrière les jardins, les fugitifs purent apercevoir le sieur Palamède à une fenêtre, les yeux fixés sur l'hôtel de la Rouge et la Noire.

— Déjà levé! murmura Gabassol. Ce pasteur est terrible!... il nous attend pour les demandes officielles!...

La voiture les rattrapa une demi-heure après sur la Corniche. La splendeur du paysage, baigné dansjles fraîcheurs du matin, leur fit oublier bientôt les périls auxquels ils venaient d'échapper. Ils arrivèrent à Nice plus tranquilles.

Le premier soin de Cabassol, après un déjeuner réconfortant, fut de s'informer du prince de Bosnie.

Personne ne l'avait va en ville, il parcourut successivement toutes les promenades, s'informa dans tous les hôtels sans découvrir aucun indice. Le* bagages du prince étaient au chemin de fer, à la consigne,

A Nnples. — Cuisines en plein vent. — Consommation de couleur locale et de macaroni.

Liv. 45.

— Il garde le plus strict incognito, sans doute ! dit amèrement Cabassol, mais je le trouverai et il faudra bien que je lui enlève Tulipia, ou au moins l'album de la succession. — Retournons vers Monaco et demandons des renseignements en route, il s'est peut-être arrêté à Villefranche ou ailleurs.

Aucun hôtel, à Villefranche, n'avait eu l'honneur d'abriter Son Altesse, il fallut pousser plus loin. Cabassol désespérait et il en était arrivé à penser que ceux qu'il cherchait avaient dépassé Nice et se dirigeaient vers Cannes, lorsque, dans un petit village, à quelques kilomètres de Villefranche, il aperçut un rassemblement devant la petite maison d'un modeste épicier.

Deux ouvriers peintres, grimpés sur une échelle, étaient en train d'orner la façade de l'épicier d'une inscription en gros caractères; au-dessous de ÉPICERIE, denrées coloniales, vins et huiles, les artistes avaient tracé les

mots : FOURNISSEUR DE S. A. LE PRINCE DE BOSNIE.

— Arrêtez! cria Cabassol à son cocher, en sautant vivement sur la roule. L'épicier était sur le pas de sa porte, examinant l'œuvre des peintres.

— Monsieur, lui dit Cabassol, je vois que le prince de Bosnie est un de vos clients, pourriez-vous me dire si Son Altesse a passé par ici hier soir?

— Vous ne pouvez mieux vous adresser, Son Altesse sort d'ici...

— Comment?

— Oui, elle est partie il y a environ deux heures. Le prince a daigne accepter l'hospitalité chez moi cette nuit, et ce matin, il est parti avec la princesse et monsieur de Blikendorf, son précepteur.

— Alors le prince...

— Oui, monsieur, hier soir il passait en voiture au grand galop de quatre chevaux, lorsqu'au tournant de la route, une roue de devant s'est détachée, les chevaux ont roulé par terre, le timon de la voiture s'est brisé, sans parler d'autres avaries. Le charron qu'on était allé chercher demanda quatre heures pour remettre la voiture en état de rouler; c'était devant ma porte, j'offris mes services au prince... La princesse avait faim, le prince demanda tout à coup à me louer ma maison. Je m'inclinai, Leurs Altesses entrèrent et ma femme se mit en devoir de leur confectionner un bon petit dîner.

Le prince commençait à rire de l'aventure, il dit à ma femme de mettre beaucoup d'oignon et d'huile dans la soupe, en appelant cette soupe un potage couleur locale. J'envoyai un exprès à Villefranche chercher quelques bouteilles de vin de Champagne...

— Et?

— Et la princesse m'a dit en excellent français que j'avais une bonne tête, — je leur avais cédé ma chambre, malheureusement encombrée par un arrivage de marchandises. Son Altesse se cognait la tête aux chandelles et aux jambons

pendus au plafond, les jambes dans les boites à sardines, mais elle daigna rire de cet encombrement... M. de Blikendorf, qui avait un violent mal de été, occasionné sans doute par l'accident, s'étant endormi à table, nous l'avons porté chez un voisin qui nous prêta obligeamment un lit... Ce matin, la voiture étant raccommodée, Leurs Altesses sont reparties. Quand M. de Blikendorf a voulu me payer, j'ai énergiquement refusé. Alors il m'a dit : Qu est-ce que vous voulez? Une décoration, peut-être? Non, quoi donc alors? — Je désire, ai-je répondu, l'autorisation de faire peindre sur ma boutique les

Manière de lester un corricolo.

armes de Bosnie avec cette inscription : fournisseur de S. A. le prince, etc. M. de Blikendorf me dit qu'il allait en référer au prince. Le prince arriva lui-même bientôt et me dit en fouillant dans les tiroirs et en découvrant les tonneaux : — Qu'est-ce que vous vendez ? Des chandelles, du chocolat, du macar roni, des pruneaux... Bon, donnez-moi deux livres de pruneaux ! Se servis avec respect à Son Altesse deux livres de pruneaux bon poids. Le prince me donna douze sous, prit les pruneaux et me frappa sur l'épaule en me disant : Je vous sacre fournisseur, Blikendorf vous enverra le brevet, allez l

— Et savez-vous où sont ailés le prince et la princesse? reprit Cabassol.

— En Italie. J'ai entendu la princesse dire à Son Altesse : mon petit Mich...

— Mich?...

— C'est un petit nom d'amitié, le prince s'appelle Michel... mon petit Mieh... si nous allions faire un tour en Italie? Alors ils sont convenus de prendre à Nice le bateau pour Gênes.

Cabassol remercia l'heureux épicier et fit tourner bride à la voiture.

— Qu'allons-nous faire? demanda Miradoux.

— C'est bien simple, nous allons à Gênes aussi, nous descendrons dans le même hôtel que le prince, j'attendrai une occasion et je tâcherai d'attendrir Tulipia.

En rentrant dans Nice, les renseignements abondèrent. Le prince était descendu à l'hôtel des Cinq Parties du Monde, dans le plus strict incognito.

Le bon padro donnait uno incommensurable quantité de bénédictions.

Des places étaient retenues pour Gênes et les bagages du prince étaient déjà à bord du bateau des messageries.

Le premier soin de Cabassol fut de retenir aussi des places pour lui et ses amis, le bateau levait l'ancre à onze heures du soir et l'on devait arriver à Gênes le lendemain à huit heures du matin.

Deux heures avant le départ, Cabassol et ses amis arrivaient à bord. Ils assistèrent à l'embarquement du prince et de Tulipia, mais se gardèrent bien de se montrer pour ne pas donner l'éveil.

La nuit fut loin d'être tranquille, la mer était un peu houleuse, dès que le bateau eut levé l'ancre, Cabassol et ses amis commencèrent à sentir les premières atteintes du mal de mer. Miradoux fut le plus malade; il regretta beaucoup létude de de la rue du Bac et maudit les imprudences de Me Taparel.

Ce qui consola un peu Cabassol, ce fut que le prince et Tulipia furent

malades aussi ; ils essayèrent bien de combattre le mal par les moyens violents, par une ingurgitation forcée de Champagne; mais ce remède ne leur réussit que médiocrement. Gabassol les aperçut plusieurs fois par la porte ouverte de leur cabine, en proie au plus profond marasme.

Le matin, lorsque par un splendide soleil, les magnificences de la cité de marbre, étagée avec ses palais, ses jardins et ses forts sur les hautes collines,

Le cabinet de toilette d'une Napolitaine.

se déroulèrent à l'avant du navire, le mal cessa comme par enchantement. Les passagers réparèrent le désordre de leur toilette et se préparèrent à débarquer; les uns restaient à Gênes, les autres, après une promenade en ville, devaient rentrer à bord et continuer leur voyage; la plupart allaient à Naples où le Vésuve en éruption attirait des milliers de curieux.

Tulipia et le prince se rendaient à Naples, eux aussi, Cabassol leur entendit donner des ordres pour que leurs bagages restassent à bord pour aller les attendre à Naples. Ils préféraient pour eux le chemin de fer. — Le navire

passa devant la Lanterne, le superbe phare bâti sur le roc, et s'en fut s'embosser au mole.

Le débarquement commença; le prince et Tulipia, suivis du fidèle Blikendorf, débarquèrent les premiers. Gabassol se préparait à les suivre, lorsque tout à coup il recula frappé d etonnement. Au premier rang, parmi les curieux, se distinguaient la haute taille et l'ulster à carreaux de Palamède, le limier américain lancé à la chasse aux maris. Derrière lui, trois sveltes jeunes personnes en ulsters, le sac en bandoulière et le parapluie à la main, regardaient avec attention les figures des passagers. Cabassol reconnut Lavinia, Cleopatra et enfin Lucrezia Bloomsbig, celle dont il avait embrassé si malencontreusement les boucles blondes.

— Descendons dans le salon, ou nous sommes pinces! dit-il à Miradoux. Les quatre fugitifs rentrèrent sans être aperçus dans le salon des premières.

— Les Américains sont à Gênes ; ils auront pris le chemin de fer pour nous attendre. Ne bougeons pas d'ici et allons jusqu'à Livourne. Tulipia et le prince vont à Naples, nous les retrouverons.

— Et le mal de mer! grommela Miradoux.

— Que voulez-vous! Il le faut, — Par ce courageux sacrifice, nous dépistons Palamède. Nous serons tranquilles après. Couchons-nous dans nos cadres et dormons!

— 0 Thétis ! sois clémente pour un navigateur malgré lui! murmura Miradoux.

Tristes mais résignés, Cabassol et ses amis restèrent à bord. Ils payèrent un supplément pour Livourne, et reprirent un supplément du mal de mer aussitôt que le bateau se mit en mouvement. Ils croyaient en avoir jusqu'à Livourne seulement; vain espoir, à Livourne, Cabassol reconnut de loin l'ulster de Palamède se promenant de long en large sur le quai. Il fallut encore rester à bord et reprendre le mal de mer jusqu'à Civita Vecchia. A Civita nouvel arrêt. Palamède est encore là, il attend sur le môle les petites barques qui portent les voyageurs à terre.

— Nous en avons jusqu'à Naples ! Encore vingt heures de marasme, résignons nous!

— Et s'ils sont encore là? Nous n'allons pas faire le tour du monde pour les éviter, je suppose!

— Je me plais à l'espérer! et puis le devoir nous appelle à Naples, s'ils sont encore là, nous nous déguisons en Lazzarones et advienne que pourra.

0 bonheur! dans le tumulte et le mouvement de l'arrivée à Naples, au milieu des cris et des querelles des bateliers qui se disputaient, comme s'ils avaient l'intention d'en faire leur nourriture, les bagages et les voyageurs,

Cabassol et ses amis parvinrent à descendre dans une barque et à se glisser inaperçus parmi les navires à l'ancre.

Moyennant vingt francs, les bateliers au lieu de les débarquer au quai consentirent à les conduire vers Chiaja, derrière le château de l'Œuf où ils

Leçon de tarentelle.

purent enfin mettre le pied sur un plancher solide, sans apercevoir l'ulster de Palamède ni les blondes chevelures de Lucrezia, Lavinia et Gléopatra.

Un hôtel quelconque les reçut. Tout entiers au bonheur de se remettre des épreuves douloureuses du mal de mer, ils remirent aux jours suivants le soin de chercher à quel hôtel le prince et Tulipia étaient descendus, pour aller s'y loger.

Consommation prodigieuse de couleur locale. — Trop do macaroni. — Manière de lester un corricolo. — Souscription forcée au profit des indigents calabrais. — Dons en argent et en nature.

0 Naples ! revoir Naples et y vivre de mes rentes, avec du macaroni et des raisins à discrétion, avec un parasol blanc, une villa au Pausilippe ou bien un balcon, un simple balcon donnant sur la mer, pour y passer les journées et les soirées dans la contemplation du ciel bleu, de l'immense golflc bleu, de Capri le gros diamant bleu, dlschia teintée plus légèrement, du Vésuve, et de la longue côte qui va de Portici à Castellamare et aux falaises embaumées de Sorrente!

Quel tapage et quel mouvement partout, sur la longue ligne des quais et dans les rues grouillantes qui descendent à Chiaia, à Santa Lucia et dans la rue de Tolède, des hauteurs du fort Saint-Elme.

Le peintre Lenoir, dans une lettre intime, compare avec autant de vérité que de naturalisme, les quartiers maritimes de Naples à une boîte d'asticots en révolution. Lamartine n'aurait pas osé le dire, mais comme c'est exact!

Quelles cohues criardes de pécheurs, de contadins et de contadines, de moines, de marchands, d'ânes, de filles échevelées, de gamins tout nus, d'exlazzaroni devenus citoyens et électeurs napolitains sans être pour cela beaucoup plus vêtus qu'autrefois.

Tout ce monde, grisé à ce qu'il semble par le soleil et par l'air particulièrement capiteux de la blanche Parthenope, cette ville folle, — tout ce monde va, vient, se bouscule, s'époumone, roule dans les jambes des étrangers, quelquefois jusque dans ses poches; les marchands d'eau, de fruits ou de poissons crient leur marchandise à tue-tête ; les gamins tout nus s'accrochent aux touristes pour en tirer de quoi vivre; les ânes chargés de larges paniers de légumes trottent; marchands et promeneurs s'interpellent et gesticulent, les uns criant pour vendre, les autres pour crier; les voitures passent au grand galop avec un grand bruit de ferraille et le carillon de leurs sonnettes.

Le prince et Tulipia vivaient dans ce tourbillon depuis huit jours. Dans lhôlel qui a l'honneur de les abriter, Cabassol et ses amis sont venus s'installer pour guetter un moment d'absence du prince qui permettrait à Cabassol de se présenter devant Tulipia.

Mais le prince ne se pressait guère de fournir cette occasion, il ne quittait pas Tulipia une minute. Du matin au soir ils étaient dans la rue ou en excursion. — 11 faut bien le dire, Tulipia était une victime! Le prince avait dans le

Lty. 4fi

cœur le fanatisme de la couleur locale poussé au paroxysme ; il lui en fallait toute la journée, à toute heure et de la plus intense, même aux heures sacrées des repas et pendant la nuit. Au besoin il serait descendu au fond du Vésuve pour en chercher. Heureusement qu'à Naples on en trouve avec la plus grande facilité et souvent plus que les simples mortels qui ne sont ni artistes ni princes, peuvent en demander.

En route pour le Vésuve.

Tout d'abord au lieu de se promener dans une voiture, sinon excellente, du moins passable, le prince avait réclamé le corricolo classique ; il avait fallu coûte que coûte en découvrir un, oublié depuis 1830 dans une écurie du faubourg. Le prince avait été ravi ; c'était bien le corricolo des vieilles lithographies, une antique guimbarde haute sur roues et très mal commode que Ton attela de trois chevaux tintinnabulants, celuidumilieu portant et agitant très fièrement une réduction de clocher d'église, avec double girouette et garniture de sonnettes de tous les calibres.

A la première promenade, Tulipia faillit s'évanouir; ce n'était pas une

voiture, c'était une balançoire ou plutôt une immense et violente raquette dont elle était le volant ; on sautait, on dansait là-dedans comme goujons dans la poêle à frire et, comme on le pense bien, vu l'anti-confortabilité du véhicule, ce n'était pas sans dommages plus ou moins graves.

Tulipia se plaignit amèrement.

— Couleur locale! répondit le prince avec énergie, couleur locale!!!

Mais soudain il se rappela que dans les dessins et dans les descriptions, le corricolo, voiture faite pour deux personnes en contenait toujours sept ou

La montée du Vésuve.

huit, parmi lesquelles au moins un moine. Ce ne devait pas être sans raison. Les peintres ne sont pas bêtes. Peut être qu'ainsi chargé, le corricolo secouait moins ses voyageurs.

Il prit donc à chaque sortie un moine pour lest dans son corricolo. Il choisissait le plus gros padre qu'il pouvait rencontrer, bavardant avec les commères ou remontant à son couvent avec des provisions provenant de la piété des fidèles, il l'installait avec son panier à côté de Tulipia et le conservait pendant toute la promenade; au retour il le mettait à la porte du couvent avec deux pièces de cinq francs dans les mains.

Le bon padre en échange donnait une incommensurable quantité de bénédictions pour le généreux signor et pour la bellissima signora.

Tulipia se plaignait toujours avec la même amertume, car la voiture ne sautait guère moins avec un seul moine, si gros qu'il fût. Le prince le comprit et résolut d'augmenter son lest.

— Eh ! révérendissimo padre ! dit le prince au premier moine qu'il installa, faites donc monter tous les capucins que nous rencontrerons, nous nous serrerons un petit peu.

— Nous ne serons plus aussi bien, répondit le moine.

— Fi, bon padre, l'égoïsme est un vilain péché! il y a place encore pour deux ou trois personnes.

Les employés de la souscription au pro

de la Calabre.

Avec deux moines, Tulipia put constater une certaine amélioration, les coups de raquette étaient moins durs. Quand on en eut trois, le corricolo parut tout à fait amélioré. — Un lazzarone s'assit sur le marchepied d'un côté, un pêcheur en caleçon se mit sur l'autre, une grappe de gamins qui ne possédaient en fait de vêtements qu'une chemise et trois casquettes pour six, s'accrocha par derrière au véhicule qui fut définitivement dompté.

— La couleur locale! il n'y a que cela de vrai! s'écria le prince. On ne voyage pas en corricolo comme en Victoria.

— Et les puces! gémit Tulipia.

— Nous viendrions à Naples et nous n'aurions pas de puces? fit le prince, vous ne le voudriez pas, ô ma reine! ce serait une grave atteinte à la couleur locale.

De temps en temps le prinee et Tulipia se livraient à des excursions à pied

à travers les petites rues napolitaines où grouille la plus étonnante des populations, vivant, dormant, cuisinant ou même travaillant pêle-mêle sur le pas des porte-, sur Lea balcons ou sur les terrasses.

Dans ces promenades, le prince et Tulipia avaient toujours pour escorte d'honneur une légion de gamins de tous les âges, depuis deux ans jusqu'à douze, les uns, les mieux mis. absolument nus, les autres vêtus d'une affreuse casquette ou d'une chemise plus ou moins en lambeaux, tous courant derrière les promeneurs, se bousculant, cabriolant ou faisant la roue, et criant à qui mieux mieux, sur tous les tons pour obtenir des largesses.

Le prince jouissait parmi eux d'une popularité sans égale; il emportait à chaque promenade une provision de sous pour les jeter par volées à son escorte, qu'il entraînait hurlant d'enthousiasme jusque dans la belle rue de Tolède ou sur la promenade aristocratique de Villa Réale parmi les carrosses où les marchesaset les contessinas au nez patricien, au teint ambré, à l'épaisse chevelure brune, jouaient indolemment de l'éventail et voilaient sous leurs immenses cils des yeux profonds et noirs.

Au retour, quand le prince rentrait à l'hôtel, il avait pour coutume de distribuer à ses faméliques gardes du corps toutes ses cigarettes et tous ses cigares. Au bout de huit jours-, le prince aurait eu sous ses fenêtres et à ses trousses toute la jeunesse peu ou point vêtue des rues de Naples, si les premiers gardes du corps, considérant le généreux voyageur commeleurpropriété, ne l'avaient défendu à coups de pied et à coups de poing contre les survenants des autres quartiers.

Le corricolo et l'escorte bruyante ne formaient pas encore au gré du prince une dose de couleur locale suffisante. En débarquant à Naples, il avait inscrit sur son carnet les mots : Naples, productions ou attraits : Lazzaroni, corricolo, macaroni, tarentelle, grotte du chien, Vésuve et Pompéi. — Cela constituait un programme qu'il entendait suivre jusqu'au bout.

Tulipia aimait le macaroni et c'était heureux, car le prince avait entendu se nourrir presque exclusivement de macaroni pendant toute la durée de son séjour. Du macaroni, des pastèques et du raisin, tel était le menu invariable. Cependant le prince, au bout de huit jours, fut pris d'un scrupule; il lui semble que le macaroni des premiers restaurants, n'était pas suffisamment assaisonné de couleur locale. Le vrai macaroni c'était celui de la rue, celui qui se cuisinait en plein vent sur les quais ou dans la strada di Porto, pour la nombreuse partie de la population qui ne possédait pas de cuisine ou même quelquefois de domicile.

Où la couleur locale culinaire pouvait-elle se trouver, sinon là? Aussi, le soir même du jour où cette idée triomphante lui vint, le prince, au lieu de diner à l'hôtel, emmena Tulipia au milieu de la cohue populaire, parmi les

innombrables lazzaroni des deux sexes en train de manger, de chanter ou de danser autour des fourneaux établis en plein air au beau milieu de lu Strada.

Le prince, avec Tulipiaà son bras, passa devant chaque cuisine humant les fortes senteurs de friture et de rissolage qui s'en échappaient, cherchant l'installation la plus pittoresque; quand il crut l'avoir trouvée, il prit gravement ileux assiettes et fit servir deux portions de macaroni au safran. Le cuisinier, un instant interloqué parla demande imprévue du seigneur étranger, prit la peine d'essuyer les assiettes avec sa manche avant de servir, ce qu'il ne faisait pas pour tout le monde, puis profita du fait pour vanter à tue-tête l'excellence de son macaroni et la supériorité de sa cuisine sur celle de ses voisins.

— Voyez, voyez, le seigneur étranger, hurla-t-il, en servant à la douzaine

— Vous ne devez pas tenir beaucoup au pantalon !

d'autres assiettes de macaroni, par saint Janvier, c'est à moi seul qu'il s'est adressé, la fraîcheur de mon macaroni l'a tenté, il n'a pu résistera l'envie d'y goûter! Voyez comme il mange, voyez !... Mes confrères sont des empoisonneurs, moi je suis un artiste I...

Tulipia, surprise, avait été obligée de faire comme le prince; l'assiette à la main, au milieu d'un cercle de dîneurs, elle se hâtait d'expédier sa part de macaroni au safran, en se servant, à la mode napolitaine, de ses jolis doigts en guise de fourchette.

— Une autre assiette, signor? demanda le cuisinier.

— Non, merci, demain, répondit le prince.

Et sans prendre souci des reproches de Tulipia, il l'emmena achever de dîner à l'hôtel où le bon Blikendorf les attendait devant une bouteille de lacryma-christi. L'estimable précepteur employait ses loisirs à Naples à préparer un rapport à la cour de Bosnie sur les faits et gestes du prince à la cour de Klakfeld, sur la réception du grand-duc père et de la grande-

duchesse mère, sur le charmant caractère de la grande-duchesse fille, sur son candide émoi à la vue du prince, sur le tendre empressement des deux lianes l*un pour l'autre, etc., etc. rapport qu'il panachait de phrases profondément sentimentales, qui lui tiraient les larmes des yeux.

Blikendorf ne consacrait pas tout son temps à son rapport à l'auguste père de son élève, il avait encore d'autres occupations. Homme jusqu'alors vertueux, précepteur sans tache et sans reproche, il était en train de ternir cinquante-cinq années de vie honorable et pure! L'exemple et les mauvais conseils de son élève l'entraînaient sur une pente fatale, et le moment était venu où, faisant un faisceau de tout ce qu'il avait de sacré, il allait fouler aux pieds tous ses devoirs, depuis sa responsabilité morale de précepteur jusqu'à ses devoirs envers Mrae. Blikendorf, son honorable épouse, restée à la cour de Bosnie.

Le cœur de Blikendorf, Vésuve latent sans doute, était passé à l'état de volcan en éruption pour les beaux yeux d'une voisine, une adorable napolitaine, brune comme la nuit, mais moins farouche qu'elle, qu'il apercevait chaque jour, sur un balcon de la maison d'en face, en train de se coiffer, de se débarbouiller ou même de mettre ses bas sans façon.

Outre le macaroni, nous avons dit que le prince avait inscrit sur son programme, tarentelle et grotte du chien. Un intelligent garçon d'hôtel avait pu fournir au prince deux jeunes sorrentines légèrement débraillées de toilette et d'allures, mais capables de danser pendant un quart d'heure sans arrêt, en s'accompagnant de cris et de tambours de basque, une danse très peu gracieuse et très vertigineuse que les connaisseurs affirmaient être une tarentelle des plus pures.

Pour obéir à la fantaisie du prince, Tulipia prit chaque jour une leçon de .tarentelle, ce qui ne laissait pas d'être assez fatigant sans être extraordinairement récréatif pour elle. Et les premières chaleurs du printemps commençaient à se faire sentir !

Quand vint le moment d'aller faire une petite excursion à la solfatare de Pouzzoles et à la grotte asphyxiante du chien, le prince voulut absolument emmener Blikendorf pour faire des expériences sur lui. Sur le refus de Blikendorf, que sa passion retenait à Naples, il dut se contenter d'expérimenter sur lui-même et sur sa compagne la puissance des vapeurs délétères dégagées par le sol de la célèbre grotte. Tulipia y gagna une migraine abominable que le prince soigna à sa façon en revenant à Naples à bride abattue dans le corricolo, dépourvu de son lest habituel de bons moines, manière énergique de faire descendre le sang.

Le "lendemain, le prince décida que l'on irait au Vésuve. L'éruption était dans son plein ; un fleuve de laves descendait sur la ville de Torre del Greco,

habituée à ces sortes d'inondations, et brûlait tout un morceau des faubourgs.

Sur ks côtés opposés à l'éruption, on pouvait encore escalader la montagne

et arriver très près du cratère.

Cabassol, habitant avec Miradoux et les deux clercs le même hôtel que le prince et la volage Tulipia, suivait discrètement tous les faits et gestes de son rival, épiant, sans réussir à la trouver, une occasion de tête-à-tête avec Tulipia. Quand il apprit que le prince avait manifesté l'intention de monter au Vésuve, il espéra que les hasards d'une excursion accidentée lui fourniraient cette occasion tant cherchée. Il connut à l'avance tout le programme de l'excursion; il sut que le prince avait retenu deux guides qui étaient venus se proposer à l'hôtel, et que l'ascension devait être faite par Résina, l'antique Herculanum, en côtoyant à peu de distance le torrent de laves lancé sur Torre del Greco.

Livraison des dons en nature à la souscription au profit des malheureux Calabrais.

Liv. 47.

San? tarder, Cabassol prit ses dispositions. 11 partit par le chemin de fer avec ses compagnons une heure avant le prince, et s'arrêta à Résina pour l'attendre.

Il n'est rien d'animé comme une arrivée dans une de ces petites villes des environs de Naples, points de départ de nombreuses excursions. C'est une véritable bataille à livrer avec une armée d'individus hospitaliers qui se disputent le voyageur à coups de pied et à coups de poing , pour le brosser, le cirer, le promener, le porter, le nourrir, lui donner des conseils et des puces, lui fournir des ânes, des chevaux ou des voitures, ou même ne lui rien fournir du tout, et, si faire se peut, le débarrasser de son bagage lourd et gênant, ainsi que de son portefeuille.

Cabassol et ses amis se tirèrent à merveille de ce combat, en y laissant un parapluie et un petit sac que Miradoux portait en bandoulière et qui était destiné à contenir des échantillons de lave et des petits morceaux de Pompéï, promis par lettre à des amis.

Nos amis échurent à quatre Iazzaroni résiniens et à quatre ânes de mine patibulaire, les uns comme les autres. Sous un prétexte quelconque, Cabassol fit attendre la caravane jusqu'à l'arrivée du prince et de Tulipia.

Lorsque ceux-ci descendirent de chemin de fer, ils n'eurent pas à subir l'assaut des obligeants malandrins de la gare, leurs guides retenus les attendaient avec des montures. -»

Ce fut alors que Cabassol se présenta devant Tulipia en feignant la plus grande surprise.

— Comment, chère madame, vous ici! Quel heureux hasard! Vous embellissez le ciel de Naples!

— Monsieur! fit Tulipia en s'inclinant un peu gênée.

— Vous allez admirer les sublimes horreurs de l'éruption? Nous allons être compagnons de route ; mes amis et moi, nous marchons droit au Vésuve aussi, reprit Cabassol, qui ajouta tout bas, de manière à être entendu seulene.nt de Tulipia : Perfide, j'ai voulu vous revoir!

Tulipia fit faire un brusque écart à son mulet.

— Quel est ce monsieur? demanda le prince.

— C'est... c'est un créancier! répondit tout bas Tulipia.

— Un créancier! A-t-il sa note?... je vais le solder!

— Non, non, je me charge de ce soin.

Le prince, après un salut très sec, mit son mulet au trot et partit en avant. Tulipia et les guides le suivirent, et après eux la caravane Cabassol s'ébranla en laissant une petite avance au prince.

La montée du Vésuve jusqu'à l'ermitage San Salvador demande à peu près une heure et demie. A l'ermitage il faut déguster le lacryma-christi

traditionnel; le prince n'y manqua pas. Quand la caravane CaLassol, qui s'était laissé distancer, atteignit l'ermitage, elle trouva le prince, Tulipia et leurs guides en train de boire le vin célèbre.

Le prince posait a ses guides des questions suggérées par sa passion pour la couleur locale.

— Avez- vous encore des brigands au Vésuve? Je voudrais en voir..., je paierai ce qu'il faudra.

— Oh ! Excellenza, des brigands ! la vostra Excellenza veut rire, il n'y en a plus depuis longtemps !

Je veux qu'on me dépouille!

— Quoi, pas de brigands du tout?

— Non, Excellenza !

— Même pas de tout petits voleurs ?

— Du tout, Excellenza ! Tous braves et honnêtes gens dans ce pays ! de pauvres travailleurs, pas voleurs du tout 1

— Tant pis !

— Oh ! la vostra Excellenza pourrait se promener avec tout son argent dans tous les sentiers du Vésuve, la plus entière sécourita r la voslra Excellenza a-t-elle tout son argent? ce serait plus prudent que de le laisser à Naples où il y a des pickpockets qui viennent d'Angleterre pour faire du tort aux pauvres napolitains ! C'est ce que l'on dit toujours aux seigneurs voyageurs... mais ils ne veulent pas le croire ; et quand il arrive des accidents de portefeuille, ils mettent cela sur le dos des pauvres napolitains !

Le prince parut contrarié de ne pouvoir au moins espérer la rencontre d'un simple voleur ; il se leva et donna le signal du départ.

— A la lave ! dit-il.

Cabassol et ses amis firent les .libations d'usage et laissèrent leurs ânes à l'ermitage pour se diriger à pied vers la coulée de laves. Le soleil avait disparu caché sous un épais nuage de cendres ^J A XJ' i V qui tourbillonnaient mêlées à des étin-

celles et à des scories lancées en l'air par le volcan. Vers le cratère, au centre delà nuée sombre, un énorme feu étincelait, etlalave, comme une fontaine, coulait les longs jets sur la pente.

A quelque distance, le petit groupe formé par le prince et par les guides était arrêté ; le prince voulait aller plus avant, mais les guides refusaient et, proposaient de conduire par un détour à un escarpement qui permettrait de dominer l'éruption. L'insistance des guides eut raison de l'entêtement du prince,

.Michel et Tulipia s'engageaient sur les pas de leurs guides dans un ravin

pierreux, lorsque la caravane Cabassol les rejoignit.

Miradoux en pêcheur napolitain.

Tulipia rcvùluc du costume piirne.

— Mais nous descendons ! dit Cabassol.

— C'est pour mieux remonter, signons, allez toujours. Tenez là-bas, ou vous voyez une casa, nous nous arrêterons !

Au bout d'un grand quart d'heure de marche, dans le ravin tourmenté et encombré de pierres, on arriva à la casa. C'était une masure à l'apparence abandonnée, sans toit et presque sans fenêtres.

Le prince et Tulipia s'étaient arrêtés, la caravane Cabassol en fit autant*

— Entrez donc, signori ! dirent les guides.

— Qu'est-ce encore? demanda le prince, du lacryma-ehristi?

Le signor Rodolfo Reccanera.

— Oh ! fît tout à coup Cabassol qui venait de regarder par une des ouvertures de la casa.

— Allons! entrez doncl firent les guides en poussant assez peu respectueusement leurs voyageurs dans la maison.

Cabassol obéit comme les autres, mais il eut le temps de laisser tomber derrière une pierre, un objet qu'il tira précipitamment de sa poche.

Les voyageurs poussèrent des exclamations diverses. Dans l'unique pièce de la casa démantelée, six hommes armés jusqu'aux dents les attendaient.

— Des brigands ! s'écria le prince, ah I je savais bien qu'il devait encore y en avoir.

— Des brigands ! gémit Tulipia en se préparant à s'évanouir.

La caravane Cabassol se serra autour de son chef. Les têtes bronzées des brigands, leurs barbes noires et les dents blanches qu'ils découvraient dans un féroce rictus, les ceintures rouges et leur garniture de gros pistolets et de poignards, uniforme complété pour chacun par une petite carabine à pierre,

dont ils s'amusaient à faire jouer la batterie, tout cela fit cruellement tressaillir les fibres des voyageurs.

— Superbes 1 s'écria le prince, en voilà de la couleur locale ! quelles têtes de chenapans, ces brigands !

Six crosses de carabines s'abattirent violemment sur le sol, les brigands roulèrent des yeux furieux et montrèrenCleurs dents blanches.

— Plus bas ! plus bas ! Excellenza, s'écria l'un des guides, vous allez les mettre en colère.

Un homme auquel les voyageurs n'avaient pas fait attention, parce qu'il n'avait pas de barbe noire, pas de ceinture rouge garnie et pas de carabine, s'avança vers eux.

C'était un petit homme tout rond, tout guilleret et tout sautillant, habillé tout en coutil blanc, comme un petit bourgeois aisé. Il calma d'un geste les brigands à barbe noire et s'adressa le chapeau de paille à la main, aux voyageurs.

— Ah! quelle errore est cela! dit-il en français panaché d'italien,. quelle errore ! Des brigands ! avez-vous dit, Excellenza? Mais il n'y en a plus depuis longtemps! Ils ont foui devant le progrès et la civilisazione... Ma, scuzate mi, je vous tiens debout, vous devez être fatigués... C'est un oubli, une simple négligence ! Je sais trop l'honneur que vous me faites en venant me rendre une petite visite... Jacopo! des sièges...

Un des six gaillards barbus remit sa carabine à son voisin et se précipita perrière la cabane par une brèche ; il revint une minute après chargé de chaises de paille en bon état, qu'il poussa devant les voyageurs.

— Jacopo ! dit sévèrement le gros homme, il y a oune signora I Corpodi bacchoîoù avez-vousl'esprit, mioraro,apportezle fauteuil pour la signora!...

Jacopo murmura sourdement des excuses dans sa barbe et se précipita. Le gros homme saisit le fauteuil qu'il rapporta et l'offrit avec grâce à l'infortunée Tulipia.

— Plus de brigands ! reprit le prince, et Jacopo ? N'a-t-il pas tout à fait la mine d'un parfait sacripant? je ne pourrais imaginer un type de brigand plus réussi...

— Ah ! Excellenza ! que vous êtes dour pour ce povero Jacopo ! heureusement il ne comprend pas le français ! ça lui ferait trop de la peine ! Oun si brave homme!

— Eh bien, alors, si Jacopo et ses camarades ne sont pas des brigands, pourquoi ont-ils des carabines, des pistolets et tant de poignards

— Excellenza, je vais vous le dire ! Ce sont de pauvres gens, ils viennent de loin, des montagnes de la Calabre, et pour se nourrir en route, quand ils rencontrent un lapin, ils tirent dessus. Ils sont très adroits

— Vraiment ! Et de temps en temps, n'est-ce pas, ils confondent les voyageurs avec les lapins?

— C'est arrivé bien rarement, bien rarement! Et ce n'était pas leur faute, ils sont un peu myopes... Mais je vois que vous les prenez encore pour des voleurs, ça me fait de la peine, je vais tout vous dire I Tel que vous me voyez je suis un bon bourgeois de Naples, un petit rentier, un tout petit rentier... Je m'occupe de bonnes œuvres, che voleté I j'aime l'humanité, je suis un philanthrope ! Je me suis dit il y a beaucoup de pauvres gens dans la Galabre, je

En témoignage de ses égards et de ses bontés, nous lui délivrons le présent certificat.

vais ouvrir une souscripzione à leur profit... Il vient beaucoup d'étrangers à Naples, oun si beau pays, les seigneurs voyageurs sont riches, je vais les implorer pour ma souscripzione !...

— Une souscription ! s'écria Miradoux, je mets trois francs!... je désirerais m'en aller, je vous demande pardon, mais je suis pressé 1...

— Tout à l'heure, signor, et j'espère que vous serez plus généreux... tenez, c'est bien triste, il y a deux jours que Jacopo n'a pas mangé ! Montre tes dents, Jacopo !

Jacopo montra ses longues dents et frappa sur son ventre de façon à faire mtentir toute la ferraille de sa ceinture.

— Je suis très content ! fit le prince, mais, mon Dieu, ne faites pas tant de façons, avouez donc tout bonnement ciue vous êtes des voleurs!...

— La Vostra Excellenza est cruelle... elle se trompe sur les apparences...

Jacopo et ses amis ont mauvaise mine, mais c'est parce qu'ils sont mal nourris ; ils ne volent pas, ils implorent les voyageurs et recueillent les souscriptziones. Je vous l'ai dit, j'ai ouvert une souscriptzione au profit des indigents de la Calabre... tenez, je vais vous faire voir les listes... Jacopo, le registre 1

Jacopo sortit encore et revint avec un gros volume à reliure verte et à

— Tenez I fit le gros homme. Voyez, SOUSCRIPTION AU PROFIT DES INDIGENTS CALABRAIS, jetez un coup d'oeil sur les listes... tous les seigneurs étrangers qui viennent au Vésuve tiennent à figurer sur nos registres... j'habite une petite villa sur le bord de la mer, une modeste villa avec des fleurs et la vue de la mer Tyrrhenienne aux flots bleus... mais j'ai des employés à Naples qui vont chaque jour dans tous les hôtels, s'informer des seigneurs voyageurs ; quand il doit y avoir des excursions au Vésuve ou dans la montagne, je quitte ma maison de campagne, je viens présenter mes respects aux voyageurs et solliciter leur souscriptzione..., jamais personne ne me refuse, j'implore si bienl... ahl la philanthropie est une belle passion elle donne de l'éloquence.

Cabassol et le prince s'approchèrent seuls et feuilletèrent le registre.

— Voyez..., 1er mars. M. le baron de Saint-Falot et Mme la baronne, 725 fr. 35, plus un billet de 40 lires douteux... un paletot, un pardessus, un gilet et un pantalon, une robe, un manteau et différents effets de lingerie, une montre et divers bijoux... 2 mars, lord Scarborough, lady Scarborough

f t.leurs deux filles 2,345 fr. 70, une longue vue, deux lorgnettes, trois sacs, six bouteilles de lacryma-chrisli, deux boîtes de homard, deux poulets rôtis, une bouteille de café concentré, un complet pour homme, trois robes, trois plaids, quelques divers objets de toilette et trois chignons blonds... On a offert jusqu'aux chignons 1 3 mars, mauvaise journée. M. Achille Dublocq artiste peintre 18 fr. 25, pantalon, paletot et gilet de toile, un album neuf... Vous ai-je dit que nous recevions aussi les dons en nature?

— Non, mais je le vois, fit le prince.

— Dons en argent et en nature, tout cela ira à mes protégés, les indigents de la Calabre ! j'espère que vous serez aussi généreux que les autres voyageurs... c'est que nous avons des

L'uister de Païamède. frais, voyez-vous ! à tous nos souscripteurs,

~Vve 5 ^ 1$AX ftjrf. i<~

Voyageurs descendant du Vésuve après avoir souscrit en faveur des indigents de la Calabro

Liv. 48.

nous remettons en souvenir un costume de pêcheur napolitain... Voyons, messieurs, qui est-ce qui commence, la caisse est ouverte ! Tenez, Jacopo, à monsieur là-bas qui nous a déjà offert trois francs... Jacopo mit la main sur l'épaule de Miradoux.

— Messieurs, résistons-nous? demanda tout bas Cabassol à ses amis.

— Par exemple ! s'écria Tulipia.

— Ce n'est pas mon avis non plus, souscrivons, alors !

— Moi, dit le prince, je veux qu'on me vole avec des violences légères. Je ne donnerai rien, il faudra qu'on me dépouille.

Arrivée poétique à Venise.

-—.A lout à l'heure, Excellenza, répondit le gros homme, on fera comme vous voudrez, nous avons souvent des voyageurs anglais qui tiennent aussi aux actes de violence.

Miradoux, très ému, était disposé à s'exécuter de bonne grâce. Il tendit à Jacopo son porte-monnaie.

— Cent trente-huit francs vingt-cinq, inscrivit le gros homme, voyons maintenant, dons en nature, vous avez de bien belles bottes...

— Si elles vous font plaisir! balbutia Miradoux, elles sont toutes neuves.., elles me gênent, même..

— J'accepte, elles feront le bonheur d'un pauvre diable qui vous bénira Yous avez un paletot qui vous va très très bien...

— Si vous y tenez I fit Miradoux gêné par l'œil terrible que Jacopo faisait peser sur lui.

— Je suis confus, mais j'accepte encore... Ab, le beau gilet! permettez que j'admire... bonne étoffe, bonne coupe...

— Je... j'allais vous l'offrir, dit encore Miradoux...

— Je vous remercie, je connais au fond de la Calabre, un brave et digne garçon qui le portera toute sa vie en souvenir de vous... je l'inscris... laissez la montre, ça doublera son plaisir. Mais j'y pense, vous ne devez plus tenir

Cher les capucins.

beaucoup au pantalon, vous avez offert le reste, c'est un costume dépareillé... vous nous l'offrez n'est-ce pas ?

— Oh ! fit Miradoux scandalisé.

Tulipia, le prince, Cabassol et les autres ne purent s'empêcher de sourire malgré la gravité de la situation.

— Bah! nous allons vous donner un charmant costume napolitain... Et songez que des familles entières vous béniront, là-bas dans la montagne ! ah, vous avez un bon tailleur... vous voulez passer dans une autre pièce? mais certainement ! Jacopo, emmenez monsieur de l'autre côté pour recevoir les dons en nature.

Miradoux accablé, suivit le farouche Jacopo, pendant que le gros homme passait à un autre voyageur.

Un éclat de rire général signala la rentrée de Miradoux après cinq minule3

d'absence. Comme l'avait dit le gros homme, Jacopo, après l'avoir dépouillé de tous ses effets, lui avait fait cadeau du souvenir annoncé, un costume

Le palais Trombolino et ses poétiques souvenirs.

complet de pêcheur napolitain, c'est-à-dire une chemiso de grosse toile, un caleçon et des espadrilles.

Tulipia et le prince se tordirent de joie sur leurs chaises.

— Àh ! que je m'amuse ! s'écria le prince, la voilà, la vraie couleur locale !

je suis cachante, je promets une gratification aux guides qui nous ont amenés ici I

— Laissez, excellenza, fit le chef des voleurs, ce soin nous regarde, nous récompenserons ces braves garçons..

Les deux clercs de notaire venaient de passer au bureau, ils ne souscrivirent à eux deux que pour trente-huit francs, ce qui fit faire la grimace au teneur de livres.

— Donnez-leur le costume n° 2, dit-il à Jacopo. C'était le tour de Gabassol.

— Voilà, fit notre ami en tirant de son gilet quelques pièces d'or mêlées à du billon, et à des petits billets de banque napolitains.

— 225 fr. 35, inscrivit le gros homme, et pour les dons en nature, que dois-je inscrire? Gomme ces messieurs n'est-ce pas, vous offrez tout pour les pauvres indigents de la montagne?

— J'offre tout ! répondit Gabassol, et en outre j'ai une petite proposition à vous faire...

— A vos ordres, Excellenza, répondit le gros homme en suivant Cabassol dans un coin.

— Écoutez, dit tout bas Gabassol, voulez-vous me laisser partir avec la dame que voilà en retenant tous les autres ici jusqu'à demain ? je vous offre dix mille francs!...

— C'est une jolie somme, fit le gros homme, il y a de quoi soulager bien oes misères, mais une fois à Naples vous oublierez de nous les payer...

— Et si je vous les payais comptant?

— Ce serait une belle journée pour notre souscription...

— Suivez-moi, je vais vous les remettre !

Cabassol entraîna le gros homme derrière la cabane et se baissant, ramassa derrière une pierre son portefeuille qu'il y avait jeté avant d'entrer dans l'antre.

— Vous nous faisiez des cachotteries 1 fit le gros homme en palpant le portefeuille, quelle indélicatesse, fi! Les voyageurs sont quelquefois peu scrupuleux.,, je vais inscrire vos dix mille francs...

— Et vous ferez ce que je vous ai demandé?

— Monsieur, pour qui nous prenez-vous! Et la morale? Je suis pour la morale, moi, monsieur, et mes employés aussi, nous recevons les souscriptions, et c'est tout, nous remercions les voyageurs ensuite et nous les remettons sur la route de Naples.

— Vieux filou ! grommela Cabassol.

— La vostra Excellenza a souscrit pour une si jolie somm e qu'elle peut se permettre quelques invectives à l'égard de mon humble personnalité... Je

souffrirai en silence!... Votre Excellence veut-elle suivre Jacopo, qui attend les dons en nature?

— C'est mon tour? demanda le prince, je donne tout, mais je demande à être dépouillé, qu'ils se mettent à quatre... ai-je le droit de donner quelques coups de poing?

— Si Votre Excellence y tient, je vais les prévenir... mais pas trop fort, ce sont des pères de famille !

Jacopo, et trois de ses camarades se jetèrent sur le prince qui en envoya deux à terre d'un coup de pied et d'un coup de poing bien dirigés; les deux autres se cramponnèrent à lui.

— Encore, fit le prince, ce n'est pas assez!

Mais les brigands s'étaient relevés, chacun d'eux saisit vigoureusement une jambe du prince, les deux autres lui empoignèrent les bras après avoir reçu et rendu encore quelques bourrades.

— Passez le portefeuille, fit le gros brigand, passez la montre et les bagues... Excellenza, vous en avez une en cheveux, à notre grand regret nous ne pouvons pas la recevoir.

Tulipia sourit.

— C'est de mes cheveux, et j'en ai encore, dit-elle.

— Je l'accepte alors, à titre de souvenir, fit galammentle gros homme, en posant la main sur son cœur.

— Et maintenant, si son Excellenza veut passer aux dons en nature?

— Je demande qu'on me porte I s'écria le prince, je veux qu'on me dépouille avec violence I

— Nous n'avons rien à vous refuser, Excellenza... Jacopo! enlevez Son Excellence.

Les quatre bandits soulevèrent le prince et le portèrent derrière la masure.

La livraison des dons en nature dura un bon quart d'heure, le prince était exigeant, il voulait une somme de violence suffisante pour lui donner l'illusion d'une vraie bataille

— Dépêchons-nous! fit le chef, l'après-midi se passe...

Le prince rentra enfin complètement dépouillé de ses habits et revêtu à la place d'un caleçon de pêcheur et d'un bonnet rouge.

— Superbe! fit Tulipia, mon petit Mich, vous êtes splendide !

— Il ne reste plus que Madame, dit le gros homme, si Madame veut passer à la caisse... nous disons?

— Je n'ai que cinq cents francs, dit Tulipia, en jetant son porte-monnaie.

— Madame, il y a de quoi nourrir une famille tout un hiver! la Galabre vous remercie par ^a voix... Et les bijoux, bagues, médaillons, portebonheur?...

— Voilà !

— Il y en a quelques-uns en toc... y jus les avez achetés à Naples? C'est honteux pour mes compatriotes... je suis confus... enfin, je les accepte tout de même, madame, soyez bénie!... Pour les effets de toilette, je suis sûr que je ne ferai pas en vain appel à votre bon cœur...

— Sans doute! sans doute! fit Tulipia, mais dites-moi?... est-ce que vous allez me mettre dans le même état que ces messieurs...

— Oh! signora ! pouvez-vous penser des choses pareilles... Hélas! nous n'avons que des costumes de pêcheur, les ressources de la souscription sont si bornées!... Mais, pour vous être agréable, je me permettrai de vous offrir en plus un superbe fichu jaune?

— Est-ce que c'est Jacopo qui va recevoir les dons en nature?

— Signora, c'est un garçon charmant et discret, il va vous conduire dans le magasin aux dons en nature, et pendant que vous vous débarrasserez des objets de toilette que vous voulez bien nous offrir, il regardera le sommet du Vésuve...

— Allons! Jacopo, je te suis... Vous me jurez, n'est-ce pas, qu'il n'est pas méchant?... s'il ne mord pas, je le prierai de m'aider à retirer mes bottines, il regardera le paysage après!

— Excellent 1 splendide! charmant! répétait le prince, je ne me suis

jamais autant amusé! que je suis donc content, ces voleurs napolitains sont exquis! Et dire que je ne comptais plus en rencontrer!...

Cabasso) ne disait mot, furieux d'avoir vu sa proposition repoussée par

Tulipia, je t'aime avec toute l'ardeur d'un Trombolino du seizième siècle!

le formaliste chef des voleurs, et d'avoir ainsi sacrifié dix mille francs en pure perle. — Miradoux et les autres clercs, transformés aussi en pêcheurs napolitains, avaient hâte, quoique revenus de leur frayeur, d'être rentrés à Naples.

Liv. 49.

On entendait Tulipia discuter derrière la cabane avec Jacopo sur les effets à livrer et sur le costume napolitain à recevoir en retour, elle était difficile et cherchait ce qui lui allait le mieux. Enfin elle reparut suivie de Jacopo. Campée sur la porte, les mains dans les poches et le torse en arrière, elle rit aux éclats et fut quelques minutes avant de pouvoir reprendre son sérieux.

C'était bien le plus joli et le plus coquet de tous les pêcheurs napolitains présents, passés et futurs, avec ses larges calezones, retroussés aux genoux, sa ceinture rouge et son bonnet...

— Bravo! s'écria le prince.

— Tous mes compliments, madame! fit tristement Cabassol, vous portez le travesti à merveille.

— Masaniello jeune ! dit Miradoux en s'inclinant.

Et maintenant que nous avons terminé, reprit l'obèse chef des voleurs,

plairait-il à Leurs Excellences de me signer un petit certificat?

— Un certificat? pourquoi faire?

— Pour la régularité, Excellence, et pour ma satisfaction personnelle... Chacun ici-bas est exposé à la calomnie, le monde est si méchant, moi je liens à me mettre à couvert... supposez qu'un jour on cherche à me faire de la peine, mes certificats témoigneront de la pureté de mon cœur!... Tenez, Excellenza, voici le registre aux certificats, lisez... voici un des derniers :

Nous soussignés, Jean Théodule du Tilleul et Louise Anna Bertfiier, rentiers à Paris, en ce moment en voyage de noce en Italie, certifions n'avoir eu qiïà nous louer et féliciter des rapports que nous avons eus, dans le cours de notre excursion au Vésuve, avec le signor Rodolfo Roccanera — notamment à l'occasion de notre participation à la souscription en faveur des indigents de la Calabre, ouverte par ce généreux signor.

En témoignage de ses égards et de ses bontés, nous lui délivrons le présent certificat.

du Tilleul, Anna Berthier.

kota. Les costumes de pécheur napolitain que le signor Roccanera nous a offerts en sou-venir sont d'une fraîcheur délicieuse en cette saiso?i.

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