‹ La grande mascarade parisienne. Texte et dessinsChapitre 32 sur 43 · RI SI EN NT · texte numérisé non relu

RI SI EN NT

Liv. 81.

naissez vemr à moi les petits célibataires I

Antony Cabassol, l'heureux Gabassol d'autrefois et maintenant l'infortuné Cabassol, était navré ! Cette infernale succession Badinard, qui lyj avait valu tant d'envieux, qui l'avait détourné de ses études pour le précipiter dans un tourbillon d'affaires ténébreuses et de plaisirs dangereux, la succession Badinard avait tout à fait changé sa vie... Il s'était cru riche, et tout en s'occupant avec honneur et conscience de sa délicate mission de vengeur testamentaire, il avait mené joyeusement l'existence du viveur, et maintenant tout était fini! 0 tristesse ! le procès intenté par le mandataire de Mme Badinard, le laissait tout à fait désenchanté au moral et complètement ruiné au physique.

Sa déconfiture était connue ; son groom et son valet de chambre, craignant pour les appointements de leurs sinécures, avait démissionné en masse. Son concierge lui-même, qui, dans ses beaux jours, l'appelait M. le vicomte de Gabassol, son concierge le méprisait et lui avait fait signifier un congé par huissier pour défaut de payement d'un misérable terme de deux mille francs.

Que faire? que devenir? quel parti prendre?

Cabassol, l'âme navrée, se posait ces questions, ainsi qu'il le faisait chaque matin depuis quinze jours que la liquidation Badinard était opérée, lorsqu'un coup de sonnette retentit à sa porte. Cabassol alla ouvrir et se trouva en présence de son ami Bezucheux de la Fricottière.

— Bonjour, Pyladel s'écria-t-il, ô mon ami! qu'es-tu devenu depuis deux semaines que je pleure ton absence?

— J'ai eu des malheurs ! répondit Bezucheux en courbant la tête d'un air découragé.

— O ciel! des malheurs, toi aussi!...

— Oui, mon petit bon, destmalheurs fantastiques. Voyons, mon ami, regarde-moi bien... je n'ai rien de changé dans la physionomie?

— En effet, tu n'as plus l'air fringant du Bezucheux d'autrefois... tu as l'œil abattu... tu... es malheureux... tu es marié?...

— Non.

— Quoi alors?...

— Tu ne devines pas? dit Bezucheux d'un air sombre, eh bien, j'en ai un?

— Un quoi?

— J'en suis à la troisième partie de la devise de notre maison, car j'en ai un !... j'en ai un, te dis-je!

— Explique-toi plus clairement!

— Tu sais... je fricoterai, je fricote, je fricotais! j'en suis à je fricotais!... j'ai un conseil judiciaire!

— Toi aussi!... Comme ton pèrel

~ Comme papa !

— Mais comment ce malheur t'est-il arrivé?

— C'est bien simple, c'est moi qui l'ai demandé...

— Eh bien, alors?

— Oui, mais je l'ai demandé parce que j'étais un peu gêné... j'avais des ennuis; des créanciers d'une outrecuidance inouïe me tourmentaient au sujet d'une série de renouvellements un peu embrouillés dans mon esprit... Il fallait en finir. Je pensais obtenir, grâce à un petit conseil judiciaire, quelques années de répit... et même faire des économies... Tu sais, papa fait maintenant des économies, grâce au conseil judiciaire dont ma prévoyance filiale

Quelle race mal élevée que la race des créanciers.

l'a pourvu au bon moment... Bref, je voulais me ranger, faire une fin... J'obtins un conseil judiciaire.

— Et le résultat ? ,

— Horrible, mon ami! mon conseil judiciaire n'a pas compris sa mission, mon conseil judiciaire me ruine; il applique les quelques revenus qui me restent à l'amortissement de mes dettes I Je suis indigné, véritablement indigné!...

— Mon pauvre ami !

— Tout pour mes créanciers! rienpourmoi! mon conseil me laisse 2,400 fr. de rente! 200 francs par mois pour faire figure dans le monde, protéger des danseuses et me faire apprécier par les belles petites de mes amies ! sort affreux ! destin cruel!... La bonne petite existence torrentueuse est finie! je suis flambé!!!

— Nous sommes flambés! dit Cabassol.

— Comment, toi aussi! J'ai appris vaguement certaines choses, mais je ne te croyais pas nettoyé. Aurais-tu aussi ton petit conseil?

— Non, mon ami, je n'ai môme pas le moyen de me payer un conseil! ce serait encore du chic; je dois renoncer absolument au chic I

— Alors, tu es rincé, tout à fait rincé?

— Tout ce qu'il y a de plus rincé !

— 0 douleur!... mais nous allons couler des jours pleins d'amertume, des nuits remplies d'une sombre tristesse, avec les réclamations de nos créanciers pour toute distraction! quelle race mal élevée que la race des créanciers!...

— Hélas!

— Sans compter nos peines de cœur qui vont prendre une vilaine tour-

nure sous le vent de la débine!... Ah! mon ami, j'ai déjà ressenti cruellement les effets désenchanteurs de la débine... Hélas! hélas! j'ai eu beau prêcher le mépris des richesses à une certaine dame qui m'honorait de son affection et de sa confiance pour le règlement de ses factures, je n'ai pas réussi à produire la moindre impression sur son esprit...

— Cette certaine dame, c'est Criquetta? demanda Cabassol.

— Je ne voulais plus prononcer ce nom... c'est Criquclta, l'ingrate Criquetta! Je ne lui ai pas caché ma désastreuse situation, je lui ai raconté

l'horrible abus de confiance de mon conseil judiciaire, je lui ai tout dit : mes créanciers, mes deux mille quatre de rente, mon désespoir, etc.. etc..

— Et elle n'a rien fait pour te consoler?

— Elle a pris un air d'indignation superbe et m'a dit :

« — Comment! vous avez un conîoil judiciaire depuis huit jours et vous continuez à m'aimer... mais c'est de l'escroquerie, celai!!... Et plusieurs points d'exclamation à la clef.

« — C'est bien, ai-je répondu tragiquement, je sais ce qu'il me reste à faire...

« — Tu vas te tuer! exclama Criquetta, ça c'est gentil, te suicider pour moi; c'est une dernière galanterie qui ne m'étonne pas de mon petit la Fri- COtlière !

« — Je ne vais pas me tuer! ai-je repris, je vais me marier... je choisis un genre de suicide plus lent, mais plus sûr. . . je souffrirai plus longtemps. Chaque

Son prnoni av£

démissionné.

fois que mon épouse me chagrinera, je penserai à. Griquetta et mon âme se fendra de désespoir !

— Et tu n'as pas attendri Griquetta? demanda Gabassol.

— Je ne l'ai pas attendrie tout à fait, je l'ai émue seulement...

« — Mon petit Bezucheux, m'a-t-elle dit, écoute, arrangeons-nous ; je ne veux pas te désespérer tout à fait, tu vas voir commeje suis bonne, je te permets de m'aimer encore huit jours! ça te va-t-il?

— J'espère que tu t'es montré fier, dit Cabassol, et que tu as répondu par le dédain à cette proposition?...

— Parbleu! « Ça ne me va pas! ai-je nettement répliqué, ça ne me va pas du tout... Je voudrais au moins quinze jours! » Mais Griquetta resta inflexible et ne voulut pa" m'accorder un seul jour de plus. J'ai donc fait mes huit

jours Gomme une

bonne !

— Oh ! les capitulations de l'amour!

— C'est horrible !...

j'ai mangé trois mois de mes rentes dans mes huit

jours, et maintenant l'ingrate Griquetta me préfère un horrible banquier, un misérable criblé de millions et dénué de toute poésie !...

— Et les autres? El nos amis Lacosdade, Pontbuzaud, Saint-Tropez et Bisseco, que deviennent-ils? T'ont-ils aussi abandonné dans le malheur?

— Non, mon petit bon, ils ne m'ont pas abandonné, l'amitié n'a pas suivi l'amour et la fortune dans la grande déroute; nos amis me consolent ou plutôt nous nous consolons mutuellement.

Vous avez un conseil judiciaire, et vous continuez

— Comment, vous vous consolez?

— Chacun de nous puise des consolations dans le cœur des autres, car chacun de nous en a besoin.

— Tous?

— Tous!

— Chagrins d'amour!

— Chagrins d'amour et tourments de créanciers!

— Bigre! c'est grave!

— Des peines d'huissiers, même, car les huissiers s'y sont mis!

— Alors c'est une épidémie qui a sévi sur nous et qui a délabré nos finances! alors Lacostade?...

— Lacostade est à sec comme moi. Pontbuzaud est ratissé comme moi. Bisseco est rincé comme moi ! Saint-Tropez a subi une lessive complète comme moi !

— 0 désolation générale !

— Si tu veux en juger, de la désolation, et verser quelques larmes en chœur avec tes malheureux amis, viens avec moi jusqu'à mon cinquième étage et tu les trouveras tous réunis, en train de chercher un moyen quelconque de sortir de la triste situation d'hommes dans la débine!... Ils sont là chez moi, abîmés du matin au soir dans les plus sombres réflexions et jouant de temps en temps pour oublier leurs chagrins, un baccarat d'enfer, alimenté avec des douzaines de boutons! Viens-tu partager leur douleur?

— Certes! je te suis, mon pauvre ami, jeté suis!

Cabassol prit son chapeau et, affrontant les regards dédaigneusement hostiles de monsieur son concierge, il partit avec Bezucheux de la Fricottière.

Le triste Bezucheux avait quitté les quartiers aristocratiques pour porter ses pénates sur les hauteurs de Montmartre, dans une haute maison de cinq ou six étages, à la façade de plâtre noircie et écorchée par endroits.

C'était tout en haut de cette haute maison qu'était situé l'appartement de Bezucheux, tout en haut sous le toit de zinc. On y arrivait par un escalier aux murs jadis peints à fresque, ornés à chaque palier d'un trompe-l'œil un peu dégradé, représentant tantôt la place Saint-Marc de Venise avec son campanile et ses gondoliers, tantôt le dôme de Saint-Pierre de Rome et tantôt un paysage groenlendais garni d'aiguilles de glaces et peuplé de phoques noir-.

Sur le palier de Bezucheux, le Mont-Blanc dressait sa haute cime au milieu d'un encadrement de sapins, de touristes et d'ours. - Bezucheux le fit en passant admirer à Cabassol. ©

— Tu vois, mon ami, quel logis poétique j'habite maintenant. — Maltraité par ta fortune, j'ai dû abandonner les quartiers gommeux, mais j'ai eu la

chance de découvrir un perchoir où le pittoresque, prodigué par un propriétaire en délire, masque un tant soit peu le défaut d'élégance.

— En effet, ton perchoir est assez pittoresque.

— Tu n'as pas tout vu, mon ami, je possède une terrasse embellie par un panorama delà baie de Naples qui fait presque illusion. — Gomme je suis un peu myope, j'ai le droit, quand je suis sur ma terrasse, de me croire dans une villa du Pausilippe... C'est charmant, tu vas voir.

Avant d'entrer dans le logis de Bezucheux, il fallait passer parla terrasse. Bezucheux fit admirer à son ami la baie de Naples peinte sur ce mur avec un outremer farouche.

Bezucheux cultive la vertu dans une mansarde.

— Et tu vois, mon ami, je domine Paris, théâtre de mes exploits passés ; vois tout là-bas les collines du sud, les coteaux de Meudon, l'aqueduc de Marly... Et plus près sur la droite, les hautes cheminées d'usine de la plaine... ça fait très bien dans mon panorama, ça le complète... quand ça fume, j'ai le droit de me figurer que c'est le Vésuve.

— C'est délicieux 1

— ■ Et puis, c'est la campagne, vois de ce côté ces arbres et ces moulins... j'ai le droit de dire que je suis à la campagne aux personnes qui s'étonnent de ne plus me rencontrer au bois ou dans les salons... je sauve les apparences!... Entre maintenant dans l'appartement.

Et Bezucheux tourna le bouton et s'effaça pour laisser entrer son ami.

Dans une petite pièce encombrée par les débris de l'opulence passée de Bezucheux, quatre hommes dormaient, deux allongés sur un large divan et

deux enfoncés dans des fauteuils, la tête basse et les pieds sur la tablette do la cheminée.

Au milieu de la pièce, sur une petite table couverte d'un tapis rouge, des cartes, des boutons de toutes les formes et des débris de cigarettes éparpillés autour d'un flacon de punch au rhum, témoignaient des efforts faits par les infortunés pour étourdir leurs chagrins d'amour et d'huissiers.

— Les égoïstes, dit Bezucheux. ils m'ont vidé mon flacon de punch au rhum!... ils ne nousontrien laissé!... Tu vois, on a taillé le petit bac du désespoir avec des boutons... n'est-ce pas que ça fend le cœur?

— Gela me navre véritablement! Réveillons-les...

— Nous ne dormons pas, dit un des dormeurs en ouvrant les yeux, nous méditons 1

— Bonjour, mon pauvre Lacostade ; bonjour, Bisseco ; bonjour, mes petits bons! dit Cabassol en frappant sur l'épaule de ses amis, eh bienl est-ce ainsi que vous recevez un vieil ami?

— Bonjour, vieux compagnon des jours de gloire, bonjour! répondit Lacostade, excuse notre apparente froideur, ce n'est pas l'indifférence qui nous donne à tous cette mine morose et cet abord farouche, c'est le chagrin... Bezucheux t'a raconté nos chagrins?

— Qui n'a pas les siens? répondit Cabassol, vous ne savez donc pas que je m'abreuve depuis quelque temps à une coupe d'amertumes; vous ne savez donc pas que, moi aussi, je succombe sous le poids de malheurs accumulés par une injuste providence !...

— Alors, c'était vrai! ce que l'on disait... tu es...

— Rincé ! comme vous, mes bons amis, rincé, lessivé, séché! ! !

— Alors, mon bon, s'écria Bisseco, tu as tous les titres nécessaires pour te faire recevoir, à l'unanimité des boules blanches, à notre cercle...

— Quel cercle?

— Le cercle dont Bezucheux est le président et dont tu vois ici le local, le cercle des Débinards! Allons, tu es accepté; tu peux le mettre sur tes cartes de visite... Tailles-tu un bac? si tu n'as pas de boutons, tu feras des billets... Jeté préviens que j'ai la veine, j'ai ratissé tous les boutons de mes amis... Saint-Tropez en est réduit à jouer sur parole !

— Je ne taille pas de bac, répondit Cabassol, causons plutôt et cherchons un moyen de sortir de l'amer décavage dont nous nous plaignons. Je sais que vous êtes ruinés, dites-moi comment cela vous est arrivé?

— La vie! la grande vie! fit Lacostade, voilà tout ce que je peux te dire, moi je n'y comprends rien... Certes, il ne m'avait pas échappé que depuis un certain temps mes finances souffraient... mais je faisais des billets, je renouvelais... je ne demandais qu'à renouveler... ça ne me gênait pas!... tout à

coup, pour ae malheureux billets oubliés, — on ne peut pas penser à, tout, — on est venu saisir un beau matin que j'étais tranquillement chez moi...

— C'est honteux!

— C'est honteux ! on est venu saisir, et devant une dame que la discrétion me défend de nommer, car il y avait une dame!... Comprends-tu cela? on a osé saisir devant une dame !... ça m'a fait beaucoup de tort dans l'esprit de cette dame, que j'aimais beaucoup,' et par la faute d'un huissier mal élevé j'ai connu les chagrins d'amour... hélas! elle m'accable maintenant de ses dédains... J'ai eu beau lui dire qu'une saisie ne signifiait rien, que tout le monde avait été plus

ou moins saisi, cet huissier, instrumentant sans gêne, m'a fait un tort immense dans l'esprit de cette dame.

— Je comprends cela!

— J'ai eu beau protester et faire remarquer àl'huissierceque saconduite avait de peu chevaleresque, il a continué à saisir... et la dame que la discrétion me défend de nommer, se forgeant de vaines alarmes, craignait d'être comprise

dans la saisie. . . tu vois d'ici la situation. . . Enfin l'huissier jura ses grands dieux que la dame ne serait même pas mentionnée dans son procès- verbal, et elle laissa continuer la saisie... Depuis je n'ai plus revu la dame que la discrétion me défend de nommer. Voilà tous mes malheurs !

— Tout cela n'est rien à côté de ce qui m'arrive ! s'écria Pontbuzaud. Figure-toi, mon cher ami, que l'autre jour, comme j'allais plein de tranquillité, retirer quelques fonds à la Banque, j'ai appris que je m'étais trompé dans mes calculs...

— Comment cela?

— C'est bien simple! tu vas voir... tu sais que j'ai toujours brillé par l'ordre et la régularité... je tenais mes livres comme un caissier de maison de commerce!... par malheur, je me suis trompé de quelques zéros dans mes

On a osé saisir devant une damel

additions..: — tout le monde peut se tromper, il n'y a pas de caissiers infaillibles... — une erreur de quelques zéros à peine...

— Diable!

— Oui, mon pauTfe ami, j'allais donc à la Banque pour retirer une partie des 80,000 francs que je croyais y avoir, lorsque les caissiers de là-bas, qui avaient bien fait leurs additions, m'ont appris qu'il me restait juste 800 francs !... Tu conçois mon étonnement?

— Fiehlre!

— Huit cents francs pour tout pécule, à moi, Pontbuzaud, gentleman habitué à toutes les élégances, homme à bonnes fortunes... et tu sais si ça coûte cher, par le temps qui court, les bonnes fortunes!...

— A qui le dis-tu? firent en chœur les amis de Bezucheux?

— Eh bien, six semaines se sont écoulées depuis la révélation foudroyante du caissier de la Banque; et je vis depuis ce temps-là sur mes huit cents francs; je cultive la vertu ; c'est un exercice très peu récréatif de cultiver la vertu, mais c'est très sain pour les finances...

— Mon ami, nous la cultivons tous la vertu, s'écria Saint-Tropez, et nous sommes édifiés sur son caractère éminemment fastidieux ! Ainsi, moi, mes petit bons, je la cultive depuis plus longtemps qu'aucun

u me testait 800 francs I de vous! Quand vous fricotiez encore,

j'avais déjà un conseil judiciaire, un abominable conseil judiciaire, un gredin de conseil judiciaire qui me faisait tirer la langue d'une longueur... Quand vous rouliez sur l'or et que vous paviez de billets de banque les boudoirs des belles-petites, j'étais déjà digne de faire partie du cercle des Débinardsl... c'est moi le fondateur du Debinard's club'!

— Eh bien, ton conseil judiciaire se montre donc aujourd'hui plus récalcitrant qu'autrefois?

— Mon gredin de conseil judiciaire?... On me l'a retiré, mon ami, on m'en a privé, quand j'en avais le plus besoin... dans un moment où la fougue de mes passions tropicales m'avait jeté sans défense dans un océan de dangers!... mon gredin de conseil judiciaire m'a lâché... vlan!

— Redemande-le, si tu le regrettes!

— Trop tard, mon ami, trop tard!... Plus la peine, il n'aurait plus rien à me conserver... tout a sombré dans cet océan dont je te parlais...

— Tu ne nous as pas dit son petit nom... tous les océans ont un nom...

— J'ai dit un océan, mais il y en avait plusieurs !... Et voilà pourquoi je me remets à cultiver la vertu de plus belle; du temps de mon gredin de conseil, je ne la cultivais qu'à moitié, une demi-vertu, tandis que maintenant, c'est la vraie vertu, la grande vertu, la vertu sans éclipses et sans intermittences!... C'est horrible, mon ami!

— Je te plains! mais c'est aussi celle-là que nous cultivons tous! Et toi, mon pauvre Bisseco, es-tu vertueux comme nous?

Le club des Débinards.

— Si je suis vertueux, mon bon, si je suis vertueux! exclama Bisseco, c'est-à-dire que si la vertu était à jamais bannie du reste de la terre, c'est dans le cœur de Marius Bisseco, enfant de Marseille, qu'on la retrouverait!

— Et dans le nôtre aussi! s'écria Bezucheux, ton cœur n'en a pas le monopole!... Comme je voudrais être poète pour célébrer nos vertus en strophes académiques!...

Où sont-ils les gens vertueux?

Dans la mansarde à Bezucheux 1 Dans la mansarde à Bezucheux I

0 misère ! et môme pas de piano pour mettre mes vers en musique! sentir bouillonner l'inspiration dans ma tête et pas de piano !

— Hélas! on pourrait le vendre trois ou quatre cents francs! gémit Saint- Tropez, ce serait toujours ça!

— Alors, ô Bisseco, tu es vertueux, reprit Gabassol, mais par quel hasard? Cet oncle millionnaire et célibataire, dont tu nous parlais si souvent et dont tu faisais luire l'héritage avec adresse quand il s'agissait d'amadouer un eréancier, cet oncle vénérable t'a donc déshérité?

— Du tout! D'ailleurs il le voudrait qu'il ne pourrait pas... Je réponds de lui...

— Il s'est donc marié, ton oncle célibataire et millionnaire?

— Non, il le voudrait qu'il ne le pourrait pas non plus!

— Mais alors...

— Mon oncle ne pourrait pas me déshériter... Je ne comprends pas les criailleries'de mes créanciers, quand un homme possède un oncle millionnaire qui ne peut pas le déshériter, lors même qu'il le voudrait, les créanciers de cet homme devraient être bien plus coulants... Cet homme devrait posséder un crédit immense comme la fortune de son oncle... Mais voilà qu'au contraire, mes créanciers à moi, neveu d'un oncle millionnaire, me traitent avec la dernière rigueur sous le plus futile des prétextes...

— Quel prétexte?

— Sous le futile prétexte que mon oncle n'a que six ans en ce moment et qu'il pourra se marier dans une vingtaine d'années et qu'alors...

— Ton oncle, l'oncle vénérable dont tu nous parlais toujours, n'a que six an?!

— Est-ce ma faute, à moi, s'il n'est pas plus vieux; est-ce ma faute si mon grand père m'a donné un oncle à un âge ridicule? Je le vénérais, moi, malgré ses six ans! Ce n'en est pas moins un oncle millionnaire et célibataire! Et moi, le neveu, j'en suis réduit à cultiver la vertu avec acharnement à côté de Bezucheux! Quelle situation mélancolique!

— Pauvre Bisseco! infortuné Bisseco!

— Voyons, messieurs, s'écria Bezucheux, assez de gémissements! Nous sommes tous décavés, nous sommes tous des mortels infortunés, mais ne passons pas notre vie à pleurer sur nos malheurs! De l'énergie, messieurs, de l'énergie!... D'abord, moi, comme je vous le disais, j'en ai assez, de la vertu, ça me semble fade! j'ai hâte de] changer un peu... Il nous faut sortir au plus vite de notre lamentable situation! Tenons conseil et cherchons ensemble un moyen de reconquérir notre place dans la société !

— Nous ne faisons que cela depuis je ne sais combien de semaines! répondit Lacostade, et nous ne trouvons rien ..

— El nous attrapons mal à la tète !

— Cherchons encore! Je vous amène notre ami Gabassol, dont vous connaissez tous les brillantes facultés! Faisons appel à ses lumières!... Dans son affaire de la succession Badinard, il s'est trouvé aux prises avec bien d'autres difficultés! Allons, Gabassol, tire-nous de 'peine!

— Mes enfants, je cherche de mon côté depuis quinze jours, et tout à fait inutilement!

— Cherche encore !

— Mes enfants, j'ai longuement médité depuis quinze jours et quinze nuits, et voici le fruit de mes méditations : Pour reconquérir la fortune... c'est bien ce que vous voulez, n'est-ce pas?

— Oui! oui! très rapidement!

— Pour reconquérir la fortune, il n'y a que trois voies rapides...

— Bravo! Voyez, mes petits bons, que j'avais raison de recourir à Gabassol, il a déjà trouvé trois moyens rapides!...

— Et nous qui depuis six semaines que nous cherchions n'en avons pas trouvé un seul ! Cabassol, tu c? un grand homme! Vite, dis-nous tes trois moyens...

— Il n'y a que trois voies rapides :

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