LE DRAME DE LA RUE DAUPHINE
« La jalousie vient encore de faire commettre un de ces crimes que le « code punit parfois, mais que les cœurs sensibles sont souvent aussi dis- « posés à amnistier. La victime est Mo Mitaine, l'avoué bien connu qui plaie dait dernièrement dans la célèbre affaire Badinard contre Cabassol. « Me Mitaine, après une existence paisible et pure, avait déraillé, parait-il, « hors du sentier de la vertu; il entretenait... des relations à l'extérieur. « Influence du procès Badinard ! Sa femme résolut de se venger, aujourd'hui
o vers 3 heures, dans l'étude même et devant les clercs, elle lança au visage « de son mari le contenu d'une énorme jatte de vitriol!
n M" Mitaine est dans un état horrible. Trois clercs éclaboussés par le li- « quide corrosif ont été reconduits à leur domicile. Mme Mitaine est arrêtée. « Demain nous exposerons dans notre salle des dépêches, le portrait de M» Mi- « taine avant et après le vitriol, le portrait de Mrae Mitaine et enfin, document « plein d'attraction, la photographie de la dame cause première du crime, « M"« Lucie F... artiste lyrique. »
— Diable! se dit Cabassol en lisant dans les journaux le récit de l'attentat, voilà le pauvre Me Mitaine bien sévèrement puni. C'est mon ennemi, mais je no demandais pas à le passer au vitriol !
Et il courut causer de la nouvelle avec Bezucheux de la Fricottière, revenu depuis peu.
— Ce pauvre Mitaine ! fit Bezucheux en le voyant venir, je suis consterné! C'est pour me rendre service qu'il a enle*'é Lucie Friol et qu'il s'est exposé au vitriOi de Mme Mitaine, tout ça, c'est la faute à papa !
— Non , non, mon ami, c'est la faute à Badinard ! du haut du ciel, s'il contemple les désastres occasionnés par son testament, il doit rougir devant les séraphins!
— Si nous allions prendre des nouvelles de cet infortuné Mitaine! demanda Bezucheux.
— Je venais te chercher pour ça ! répondit Cabassol. Bezucheux et Cabassol montèrent en voiture et se
dirigèrent vers la rue Dauphine. Une douzaine de fiacres étaient échelonnés devant la porte de la victime de l'horrible attentat et l'on faisait queue dans l'allée.
Reporters, amis du palais, collègues de Mitaine, se pressaient dans l'escalier; des centaines de cartes encombraient la table du concierge et l'on préparait un registre pour recueillir les noms des visiteurs. On parlait bas dans le couloir, les bruits les plus sinistres couraient de bouche en bouche et les reporters prenaient des notes au vol.
— Ça va mal, pensa Cabassol.
Pendant que la foule des visiteurs pénétrait dans l'étude, Cabassol et Bezucheux se glissèrent par un escalier de service et gagnèrent l'appartement de la victime.
La première personne qu'ils rencontrèrent fut la criminelle, Mrne Mitaine elle-même. Instinctivement ils reculèrent.
— Elle n'est pas arrêtée ! dit tout bas Bezucheux.
M< Mitaine avait été froidement reçu.
Voilà du vitriol pour votre figure de séducteur !
— Vraiment, c'est inouï, murmura Cabassol, à moins que la justice ne soit là pour les confrontations... soyons froids avec elle...
— Madame, dit Bezucheux, nous sommes des amis de l'infortuné Mitaine...
— De la pauvre victime! appuya Cabassol.
— Comment va le malheureux? reprit Bezucheux.
— Dans quel état l'avez-vous... laissé? continua Cabassol.
— C'est fini ! balbutia Mme Mitaine en cherchant à s'esquiver.
— C'est fini 1 répéta un reporter qui venait de se glisser dans l'antichambre, vite au journal, alors !
— Horrible ! fit Cabassol en se laissant tomber sur un siège.
— Épouvantable ! gémit Bezucheux en se jetant dans ses bras. Mme Mitaine s'enfuit.
Tout à coup Bezuchcux bondit :
J'entends la voix de M0 Mitaine, s'écrja-t-il, ce n'est pas fini tout à
fait.
— C'est vrai, fit Cabassol, que dit le malheureux, écoutons!
— Je te jure, ma chère amie, disait M0 Mitaine, que je rentre dans le sentier du devoir, c'est fini, et je reconnais mes erreurs, j'en gémis et je jure de ne plus y retomber désormais...
Le malheureux, dit tout bas Cabassol, il n'était pas beau, mais défiguré
comme il est, il en aurait peu d'occasions!
— Jamais! jamais! répétait Me Mitaine.
— Jules, je te pardonne! gémit Mm0 Mitaine.
— Nous nous pardonnons!...
— Entrons! dit Cabassol, c'est très pathétique.
Les deux amis ouvrirent la porte et poussèrent un cri d'étonnement. Au lieu de la triste scène qu'ils s'attendaient à contempler, ils aperçurent M. et Mmo Mitaine à table, en train de se jurer un pardon complet sur leur potage.
— Comment! vous n'êtes pas plus malade que ça? s'écria Bezucheux.
— J'ai une constitution robuste, balbutia Mc Mitaine.
— Et il n'est pas défiguré! s'écria Cabassol.
— J*y suis! reprit Bezucheux, le vitriol sera tombé sur les clercs... les malheureux! quel drame! mon pauvre Me Mitaine, je suis heureux qu'un miracle vous ait sauvé...
— Ne parlons plus de ça! fit Mitaine, ça trouble Mmo Mitaine...
— Je comprends cela, dit sèchement Bezucheux... je me permets d'usurper le rôle de la justice, mais je trouve ce drame horrible... la jalousie n'autorise personne à se porter à ces extrémités... s'il fallait vitrioler tous ceux qui... ou toutes celles que... l'industrie ne fournirait pas assez d'acide sulfurique!..,
— N'accablez pas Mme Mitaine! s'écria le généreux avoué.
— J'y avais mis tant d'eau ! gémit Mmo Mitaine.
— Mais oui, fit Mc Mitaine, Mme Mitaine, à quelques grammes de vitriol, avait ajouté d'abord un peu d'eau pour que ça ne fasse pas trop de mal, puis un demi-verre, puis un grand verre, si bien que de verres en verres, il y avait un litre d'eau pour quelques gouttes de vitriol...
— Tout s'explique! s'écria Cabassol. Alors M8 Mitaine, permettez-moi de vous dire que vous n'êtes pas assez puni! C'est scandaleux... Vous ferez enrore des victimes!
— J'ai juré, balbutia Me Mitaine, de ne jamais donner le moindre sujet de plainte a madame Mitaine... et je tiendrai mon serment!
— Allons donc!... renoncez-vous alors à continuer le procès Badinard?
— Non... l'affaire va revenir bientôt... mon devoir m'oblige à m'en occuper...
— Alors, madame Mitaine n'est pas au bout de ses chagrins ! l'influence de l'affaire Badinard continuera à se faire sentir... vous ne lui échapperez pas! Adieu! avoué perfide!... nous nous reverrons au tribunal!... Infortunée madame Mitaine, vous avez lésiné sur le vitriol, je vous plains, vous serez obligée de recommencer dans un mois!
Et Cabassol après cette flèche de Parthe sortit en entraînant Bezucheux !
En attendant la fin du délai fixé par le tribunal pour la reprise de l'affaire, Cabassol employa philosophiquement son temps à s'offrir à l'avance tous les
— Jules, je te pardonne
genres de consolation possibles, pour les ennuis considérables que le procès si extraordinairement scandaleux ne pouvait manquer de lui susciter encore.
La bande Bezucheux de la Fricottière, mise en réquisition au nom sacré de l'amitié, s'occupa avec la plus vive ardeur, d'accumuler les distractions sous ses pas et de semer quelques feuilles de rose sur les durs cailloux du sentier de la vie. Quelques dames, émues par les malheurs de ce jeune homme accablé sous les coups d'un destin cruel, se firent les auxiliaires actives de Bezucheux; grâce à elles le vengeur de Badinard, bientôt réconcilié avec l'existence, oublia en quelques semaines agréables, et les tourments passés et ceux que le féroce Mitaine lui réservait.
Le jour de la reprise vint enfin. Mitaine ayant retrouvé toute sa lucidité depuis son retour à la vertu, avait préparé tout un arsenal de jolis petits moyens de procédure destinés à enlacer le pauvre Cabassol et à l'étrangler proprement.
Il jubilait d'avance en voyant arriver la conclusion de l'affaire et en son-
géant avec une certaine ivresse à la part qui devait lui revenir sous forme d'honoraires, des dommages et intérêts auxquels le tribunal ne pouvait manquer de condamner le héros de l'affaire Badinard. Sans prétendre à lire clairement au fond du cœur des avoués, nous croyons pouvoir affirmer que clans le cœur de Mp Mitaine, à la satisfaction d'avoir bientôt à additionner une longue note d'honoraires, se joignait la pensée encore vague et confuse, d'employer une certaine partie de ces honoraires à s'offrir quelques agréments discrets, hors de portée du vitriol de Mme Mitaine.
Inutile de dire que les affaires de séparation issues du grand procès Badinard, avaient été menées à bien. — Aucune réconciliation ne s'était effectuée, tous les plaideurs avaient été renvoyés séparés de corps, séparés de biens» toutes chaînes brisées, après s'être entendu dire par les avocats une foule de choses des plus désagréables.
Si la première phase du procès Bardinard avait occupé un nombre considérable d'audiences, la deuxième phase ne suivit pas la même marche. En trois jours tout fut terminé.
Les avoués et les avocats se plaignirent vivement de la hâte du tribunal, qui semblait vouloir étouffer tous les incidents et supprimer toutes les complications que l'on était en droit d'espérer d'une cause aussi nourrie.
A peine les avocats purent-ils, en trois journées de plaidoiries, réveiller tous les souvenirs des audiences passées, épousseter, pour leur redonner l'éclat primitif, tous les scandales du procès et assassiner leurs adversaires respectifs, les témoins et généralement toutes les personnes mêlées à la cause, sous une grêle de traits, d'épigrammes, de médisances et de calomnies.
Quand ils eurent terminé, répliqué, conclu, le tribunal entra de suite en délibération et formula son arrêt.
Comme on s'y attendait, le testament si injurieux de feu Badinard, basé sur une erreur absolue de testateur, fut annulé, et le testament précédent, par lequel feu Badinard instituait la dame Claire-Léonie Valfleury, son épouse, légataire universelle de tous ses biens meubles et immeubles, reprit toute sa valeur.
Mais, attendu que le légataire du deuxième testament, le sieur Antony Cabassol, n'était pour rien dans l'erreur du testateur, et n'avait pas fait autre chose que de chercher à exécuter avec bonne foi, les volontés nettement exprimées du testateur, la demande en dommages et intérêts formée par le mandataire de Mme Badinard était repoussée.
Le tribunal n'accordait pas davantage les dommages et intérêts réclamés par Cabassol, mais il décidait que tous les frais et dépens que le légataire Cabassol avait faits, resteraient à la charge de la succession de même que les frais du procès.
g Botter •.
Troubles apportés par les détails de la liquidation Badinârd, dans l'imagination des clercs de l'étude Taparcl. LlV. go.
Cette dernière clause soulagea énormément l'esprit de Cabassol, qui craignait d'être obligé de restituer la succession, sans qu'il lui fût tenu compte des sommes considérables dépensées dans l'exercice de son mandat de vengeur.
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Une page du carnet de Cabassol.
Immédiatement après le prononcé du jugement, Cabassol courut chez M0 Taparel et le pria de procéder avec la plus grande rapidité à la liquidation de la succession, de concert avec le chargé de pouvoirs de Mme Badinard.
Les opérations de cette liquidation étaient des plus compliquées. D'innombrables notes s'accumulaient dans le dossier de Me Taparel, des monceaux de
factures gigantesques s'élevaient sur tous les bureaux de l'étude. Comme on se Le rappelle, Gabassol, n'ayant que trois années pour accomplir les vengeances imposées par feu Badinard, n'avait reculé devant aucune dépense pour mener à bien ou abréger les opérations, exécuteur délicat et fidèle, il avait taillé sans compter dans la succession, avec l'approbation complète de M° Taparel et de M. Miradoux.
— Dépense pieuse! avait dit Me Taparel à chaque occasion, nous exécutons les suprêmes volontés du défunt!
Dépense pieuse! tout avait été dépensepieusedepuislecommencement des opérations.
Loyers de Gabassol, dépenses pieuses; loyers payés à certaines personnes aimables mêlées à ces opérations, dépenses pieuses! voyages, dépenses pieuses! etc., etc.
Pour se reconnaître dans le monceau de notes et de factures, on les avait rangées par catégories et chaque clerc avait eu à s'occuper spécialement d'une catégorie de dépenses pieuses.
Quelle liquidation, grands Dieux! Jamais de mémoire de notaire ou de' principal clerc, on n'avait eu à faire entrer dans un compte de liquidation de pareilles dépenses! Me Taparel à mesure qu'il s'enfonçait dans les détails de l'affaire sentait ses cheveux se hérisser sur son crâne.
Que diraient les notaires de l'avenir, les successeurs futurs de Me Taparel, lorsque la minute de la liquidation et les dossiers y annexés leur tomberaient sous les yeux! C'était inouï ! Dans quel abîme feu Badinard, avec sa fureur de vengeance, les avait-il jetés!
Jamais une plume notariale avait-elle pu inscrire sur un honnête papier timbré, des relevés de notes pareils à ceux-ci :
9 juin, Une loge, bouquet et souper avec Mlle Flora de B. 375 »»
10 juin, Un bracelet à Mlle Berthe J 450 10
id. Souper avec M1)e Flora de B. 180 »»
id. GratificationàlafemmedechambredeM"6 Flora de B. 40 »»
11 id. Deuxième gratification à ladite 100 »»
Ces gratifications faisaient considérablement rougir les jeunes clercs, occupés à les transcrire. Un clerc s'occupa uniquement des notes de restaurant en nombre très considérable; ce jeune homme qui se dérangea plus tard et donna bien du désagrément à sa famille par ses débordements avec une figurante du théâtre de Montparnasse, prit certainement dans cette occupation les germes de sa mauvaise conduite future.
Pouvait-on, sans être de fer, relever froidement une innombrable série de notes où les écrevisses, les homards, les perdreaux truffés, les soles nor-
U muse d, ,„,»„-., épo„„l& p„ to d .laj|j ^ |a ||oi i|djita ^.^
£&? " -!7 Y<,Uem' 'eS Rœderer' 'eS <*"»» La™-- '«Tokay, évome„ o n, /?' • ^ "^ PartiCUlie" de """» '« ^uieurs, g 1 mpeus s a« :reTme;' CapUOn"éS' «-'-'-ne rebelle de soupe es aux t, esses abondantes et parfnmées, à la taille sonple, an cœnr senb,e ... „, aperceva,, clairement, lejenne e.ere, défilant sur son pan "r tobre au fur et a mesure dn dépouillement des notes, il entendait le mu . mn des douces paroles, les éclats de rire, le, ehansons, té frotfrS .jupes et cela lu, donnait des distractions et de coupables projets pour ta jour des appointements à la fin du mois. J P
Et les factures du tapissier avec le détail des fournitures, ameublemen de boudoir offert à M"° A., ameublement d'une chambre à coucher à Mlle B., ameublement d'un petit appartement à M1,c G., etc., etc., cela n'en finissait plus. Ces détails, par les images galantes qu'ils évoquaient, étaient terriblement scabreux et la liquidation Badinard devenait de plus en plus une de ces œuvres littéraires dont la mère doit soigneusement interdire la lecture à sa fille, le mari à sa femme, et la femme à son mari.
Mc Taparel rougissait d'avance à la pensée que toutes ces légèretés sur papier timbré devaient, de par la loi, passer sous les yeux des chastes employés de l'enregistrement. Mais on ne pouvait g'arrêter, il fallait, sans omettre un seul article, relever toutes les dépenses faites.
La note seule de la poursuite infligée à Tulipia, enlevée par le prince de Bosnie, monta à un total fabuleux. Les premières journées à Monaco se chiffraient par des sept ou huit mille francs chacune.
Sur bien des points, les documents manquaient. Cabassol était un homme d'ordre, mais on comprendra sans peine que, nonobstant les recommandations de M0 Taparel, formaliste comme on sait, il lui avait été impossible de tirer des factures régulières pour toutes ses dépenses.. Il lui eut fallu, pour expliquer ses demandes de factures, mettre tout le monde dans le secret de ses délicates fonctions de légataire exécuteur, et encore, il en était, de ces dépenses, et beaucoup, pour lesquelles une demande de note acquittée eut paru le comble de l'impertinence !
Pour un nombre considérable de dépenses, Cabassol s'était donc contenté d'inscrire sur son carnet une somme en bloc sans détailler, et ce carnet avait été remis par lui à l'étude.
Oh, ce carnet de Cabassol, quel document extraordinairement peu notarial ! Comme il était bien fait pour porter le désordre dans le cœur des clercs chargés de tirer au clair les* renseignements qu'il pouvait contenir. Cabassol avait la mauvaise habitude d'expliquer certaines dépenses par des annotations ou de les accompagner de réflexions non destinées à la publicité, le tout aggravé encore par de petits bouts de croquis, des profils d'une indiscrétion désastreuse. Ce carnet, c'était toute l'histoire de Cabassol, depuis qu'il avait entrepris les fameuses soixante-dix-sept vengeances 1 ses parties de campagne, ses petits soupers en tète à tête, ses voyages d'explorations à travers les boudoirs parisiens, sur la piste d'une vengeance, tout se trouvait là, rappelé par une note ou un simple croquis.
Pouvait-on vraiment, lorsqu'on voyait cette note : 8 août, à Saint-Germain,— retour, — beau-temps, — 550 francs, accompagné d'un profil non barbu, penser que M. Cabassol s'était borné à aller solitairement et vertueusement respirer l'air frais des bords de la Seine? C'était impossible; pas plus
qu'on ne pouvait expliquer convenablement l'effroyable consommation de bouquets, de bracelets et de bijoux quelconques.
Après de longues semaines de travaux acharnés, d'additions colossales, de relevés fantastiques, Me Taparel eut enfin le chiffre des sommes dépensées par Cabassol; ce chiffre le fit bondir d'épouvante. C'était fabuleux, énorme, colossal!... Et Me Taparel aidé de Miradoux aussi épouvanté que lui, aidé de Me Mitaine, plein de fureur, recommença toutes ses opérations, collationna tous ses chiffres, refit toutes ses additions. Le chiffre était exact!
En additionnant ce chiffre avec le total des frais de M° Mitaine et des frais
La succession Badinard a été entièrement dévorée
judiciaires de Cabassol pour le grand procès, Mc Taparel s'aperçut avec horreur que le total général dépassait de quelques milliers de francs l'actif de la succession 1
Miradoux, avec un dernier espoir, courut chez le banquier où les fonds étaient déposés. Les chiffres de Me Taparel étaient exacts, le compte se balançait avec celui du banquier!
Cabassol, appelé à l'étude, avait eu beau vérifier lui-même toutes les opérations delà liquidation, il lui fallut se rendre comme les autres à l'évidence.
— Vous le voyez, messieurs, prononça M° Taparel au milieu de la stupéfaction générale, la succession Badinard a été entièrement dévorée.
— C'est inouï, s'écria M0 Mitaine, quatre millions en si peu de temps ! c'est inimaginable, stupéfiant... c'est honteux!
— Et les deux cent mille francs de frais pour le procès que vous m'avez intenté? Défalquez au moins ces deux cent mille francs d'éloquence et de papier timbré!
— Permettez -moi de vous dire que c'est honteux ! Ces deux cent mille francs de papier timbré sont des dépenses avouables et non susceptibles de
scandaliser personne, mais le reste, monsieur, le reste 1 les trois millions huit cent mille francs?
M" Mitaine, s'écria M0 Taparel, n'oubliez pas que nous avions soixantedix-sept vengeances à exécuter...
Sans vouloir revenir sur la chose jugée, et sans qualifier comme elles
le méritent les volontés de feu Badinard, je me permettrai de vous demander si vous les avez exécutées, ces soixante-dix-sept vengeances 1
— Pas toutes... fit Cabassol en baissant la tête. Et vous avez mangé toute la succession !
H faut tenir compte dés difficultés vraiment inouïes que nous avons
traversées... fit.M6 Taparel.
— Il faut faire la part des tâtonnements, dit Miradoux.
Et le paiement de mes frais et honoraires? reprit M0 Mitaine, il ne me
paraît pas complètement assuré. Vous auriez dû exécuter une vengeance de moins, et réserver une somme pour les frais...
— Je fais abandon des miens, dit noblement Me Taparel.
Moi je réserve mon recours contre M. Cabassol, s'écria Me Mitaine, en
prenant rageusement son chapeau; je vais remettre les huissiers en campagne et poursuivre jusqu'à parfait paiement!
Votre recours, pour le moment, ne peut vous servir à grand chose, dit
Cabassol, je suis complètement ruiné; je vais avoir à me débattre contre les difficultés de l'existence.
M6 Mitaine enfonça son chapeau sur la tête et partit en faisant violemment claquer la porte de l'étude.
Du courage, mcn ami, voulez-vous me permettre de vous offrir une
place de troisième clerc? glissa Me Taparel à l'oreille de Cabassol.
— Merci! je me relèverai! j'ai de l'expérience... Me Taparel, apprêtezvous à me voir me lancer dans le tourbillon des affaires !... J'ai été millionnaire, je veux le redevenir 1