‹ La grande mascarade parisienne. Texte et dessinsChapitre 35 sur 43 · LA CLEF DES COEURS · texte numérisé non relu

LA CLEF DES COEURS

Gazette des célibataires, Organe de l'Agence des grands mariages, la seule agence matrimoniale modèle.

— Quel malheur que nous ne nous y soyons pas abonnés plus tôt! s'écria aezucheux, nous serions déjà mariés! Voyez, messieurs, cette note encadrée à gauche du titre :

Guerre au célibat ! aide aux célibataires ! Telle est la devise de notre journal. On ne reçoit que des abonnements d'un au (Paris, 16 francs). Les abonnements ne sont pas renouvables ; une demande de réabonnement ne serait pas admise, car ce cas ne pourrait se présenter que si l'abonné n'était réellement pas mariable. Jusqu'à présent, aucun abonné n'est resté plus d'une dizaine de mois sans voir ses vœux exaucés par nos soins.

Narcisse Boulandais, rédacteur en chef, directeur de l'agence.

Mo

— Bravo! bravo! Comme nous sommes très mariables, excessivement mariabîes, ça ne demandera pas si longtemps, pour moi surtout, fit Lacostade avec fatuité, je pense que ça marchera rondement !

— Je suis plein d'espoir, dit Gabassol, je vois à la seconde page du journal une série de correspondances qui me font le meilleur effet... Écoutez donc :

Paris. Henri D... Bonnes nouvelles. Votre photographie a produit le meilleur effet. On compte vous voir à notre prochaine grande soirée. Recevrez invitation.

Angers. Edouard B... Voyez notre liste de partis et venez, charge de trouver ce que vous désirez.

Paris. Vicomte de R... La demoiselle voudrait un notaire. J'ai autre chose à vous proposer.

Paris. Jules B... Les parents sont bien disposés. Donnez exactement votre adresse et venez en mettant de côté toute timidité. Ferai présentation moi-même. Ne soyez plus enfant. Pour achever de vous donner du courage, sachez que la demoiselle est charmée et qu'elle m'a dit, en confidence, qu'elle dormait depuis deux jours avec votre portrait sur le cœur.

Amiens. Gontran de S... Vous n'avez plus qu'à vous jeter aux genoux de Mlle G..., tout est arrangé. Venez vite.

Stuttgard. ErinceW... La démarche est délicate, extrêmement délicate. Néanmoins je la ferai. Je vous dirai par lettre chiffrée le résultat. Si la réponse est bonne, je prends immédiatement arrangements et je?vous k télégraphie en chiffres également.

La livrée de la Clef des cœurs.

CGO

La r.UANDE MASCARADE PARISIENNE

Paris. Edgard F... Rouliez vous? Pas de détours, répondez franchement. La demoiselle est bien impressionnée, mais elle désire savoir exactement.

Marseille. M. Léon B... Le père de la demoiselle a l'honneur de vous remercier. Impossible; Cependant ne vous, livrez pas au désespoir. J'ai votre choix en vue, remettes vous -en k mon goût et vous n'en serez pas fâché.

Varsovie. Ladislas W... Accourez vite! Vous êtes accepté, mais dépéchez-vous, il y a un autre prétendant sur les rangs.

Bordeaux. M. F. V..., notaire. Pas réussi cette fois, on voulait un vicomte; mais j'ai une autre demoiselle qui désire précisément un notaire ; elle rentre assez bien dans les conditions que vous réclamiez.

Nice. Agénor D... Voyez Titien, Véronèse et les autres Vénitiens. Ils aimaient beaucoup les rousses.

— Moi, fît Bisscco, je ne suis pas comme ce M. Agénor, je ne déteste pas les rousses; je n'ai pas l'intention déposer

aucune condition de couleur... je n'ai pas de préférence.

— Mon Dieu ! mes goûts sont simples, dit Bezucheux ; tout ce que je demande, moi, c'est une personne plantureuse, bien faite, agréable, ayant de l'esprit et une dot sérieuse. Je ne demande pas quarante quartiers de noblesse, ni même vingt... Dussent mes aïeux s'en formaliser, j'irai jusqu'à une petite mésdliance, pourvu que ma femme soit aimante!... Il faut qu'elle soit aimante, c'est une condition sine qua non!

Le retour du valet à livrée rose interrompit Bezucheux.

— Monsieur le directeur de la Clef des

cœurs est libre. Ces messieurs veulent-ils passer ensemble ou séparément?

— Ensemble, mon ami, ensemble! nous n'avons pas de secrets les uns pour les autres.

— Si ces messieurs veulent me suivre...

Les futurs clients de la Clef des cœurs traversèrent, sur les pas du domestique, un second salon encore plus rose et plus doré que le premier et pénétrèrent dans un cabinet de travail élégamment meublé et largement éclairé par deux hautes fenêtres donnant sur le jardin aux caisses d'orangers.

M. Narcisse Boulandais, l'homme providentiel, comme disait Bezucheux, '•lait devant eux, un sourire engagant sur les lèvres, les mains tendues avec une bonhomie que nous oserions presque qualifier de paternelle.

Il était majestueux seulement par sa belle mission, M. Narcisse Boulandais,

malgré sa cravate blanche inamovible ; sanglé dans un veston bleu trop étroit pour la rondeur de son abdomen, une petite calotte grecque sur le crâne avec une bouflette sautillante, des pantoufles bleu clair à dessins rose tendre aux pieds, il manquait tout càfait de la majesté que l'on était en droit d'attendre d'un homme voué à des occupations aussi graves, à des négocia'.^ ris d'une aussi délicate diplomatie.

— Prenez des sièges, messieurs, dit M. Narcisse Boulandais, dont le ventre sautait à chaque mot, et dites-moi ce qui me procure l'honneur de votre visite.

— Monsieur, dit Cabassol, je parlerai au nom de tous; ces messieurs el moi nous avons soudainement pris le célibat en horreur...

— Le célibat est immoral ; guerre au célibat !

telle est ma devise, dit M. Boulandais.

— Et nous nous sommes sentis pris du désir, que dis-je, de la soif, de consacrer nos forces vives, notre dévouement, notre cœur en feu, au bonheur de six douces et chastes fiancées ! Ces douoes fiancées, nous ne les

possédions malheureusement pas. Il fallait chercher. Cela demandait du temps. Par bonheur, nous avons pensé à la Clef des cœurs!

— Aide aux célibataires! telle est la seconde partie de ma devise! fit M. Boulandais.

— Merci! je vous ai tout dit, nos aspirations et notre impatience, nous remettons nos cœurs entre vos mains!

— 5,600 résultats certifiés, dit M. Boulandais, cela fait 11,200 c©u-« qui me sont passés par les mains! Soyez tranquilles, messieurs, dès cet instant,

Conseil de révision à la Clef des cœurs.

vous êtes les clients de la Clef des cœurs, agence des grands mariages, la seule, l'unique, l'agence modèle! Vous pouvez déjà vous considérer comme mariés. Kt maintenant procédons par ordre...

M. Narcisse Boulandais ouvrit un énorme registre aux coins de cuivre posé sur un haut pupitre, et prit la plume.

— Veuillez, messieurs, me donner vos noms, prénoms et qualités?

M. Boulandais inscrivit lentement et méthodiquement ses nouveaux clients ; lorsque notre ami Gabassol se nomma, M. Boulandais releva la tête et le regarda. La célébrité de Cabassol était venue jusqu'à lui.

— Hem ! Hem ! fit M. Boulandais, vous êtes le héros de ce fameux procès, de ce procès scandaleux?

— Hélas ! répondit Cabassol, est-ce que mon mariage présenterait des difficultés particulières!

— Non... ce sera plus délicat, voilà tout, c'est à la fois avantageux et désavantageux...

— Vous ferez pour le mieux 1

— Maintenant, messieurs, permettez-moi de vous examiner... voudriezvous avoir la bonté de vous lever?... Bien, marchez maintenant... Toussez, s'il vous plaît... Levez les bras... Là, merci, asseyez-vous. Monsieur Cabassol, je vous inscris dans la première classe, malgré votre procès; monsieur Lacostade, première classe; monsieur Bezucheux de la Fricoltiôre, première classe ; monsieur Pontbuzaud, seconde classe, monsieur Bisseco..., un peu maigre, monsieur Bisseco, seconde classe... enfin monsieur Saint-Tropez en troisième classe... légèrement décati, monsieur Saint-Tropez, légèrement décati...

— Comment... balbutia Saint-Tropez.

— Mais oui, légèrement décati I vous n'auriez pas dû attendre si longtemps, c'était il y a deux ans que vous deviez venir, je vous eusse probablement mis dans la seconde classe, [mais aujourd'hui, ce n'est plus possible... à mon grand regret, croyez-le bien !

— Mais pourquoi ces divisions? demanda Cabassol.

— Pourquoi? mais, et ma responsabilité morale? Je remplis un sacerdoce, moi, monsieur, je suis un père de famille, mes clients sont mes enfants et mes clientes aussi ! je suis, un père pour mes clientes surtout, car il me semble qu'elles ont droit à plus de sollicitude encore que mes clients... Je ne veux pas d'erreur ni de tromperie, je veux que mes clientes puissent décider presque les yeux fermés, et vous comprenez, quand je catalogue un client d&as la première classe c'est une garantie I

— Ah-l t/ès bien 1

— Helas ! messieurs, poursuivit M. Narcisse Boulandais en secouant mélancoliquement la bouffette de sa calotte grecque, combien en vois-je arriver

que je ne puis mettre que dans la seconde ou la troisième classe ! Ah I jeunesse ! jeunesse! tu vas, tu cours, tu voltiges, tu t'essouffles... et quand tu n'en peux plus, lorsque tu es fanée, usée, vidée, tu te dis: Tiens, jesuiséreintée, si je me mariais ?. . . Trop tard ! trop tard ! article désavantageux le jeune homme blet ! Article de mauvaise défaite, le célibataire décati!... Saint-Tropez se laissa tomber sur une chaise.

— Il ne faut cependant pas désespérer, cher monsieur Saint-Tropez, reprit M. Boulandais, vous êtes mariable tout de même et je vous marierai... je voulais dire seulement que vous aviez trop attendu... si vous saviez comme mes clients non fatigués, mes prétendants de grande allure et de belle perfomance s'enlèvent rapidement!... vous verrez!... Pour vous, je serai obligé de me rabattre sur les qualités de l'âme, dans mes négociations, et vous savez, les qualités de l'âme ça n'est pas très couru par ce temps de matérialisme vulgaire !

• — Mais lesquelles des qualités de l'âme ?. . .

— Soyez tranquille, je vous étudierai et je vous en trouverai! j'ai

le coup d'œil d'un psychologue, je vous en découvrirai !... j'en ai marié bien d'autres! Tenez! la Clef des cœurs est une institution qui rend de tels services à la société que je m'étonne que le gouvernement ne s'en soit'pas encore ému et que nos dignes législateurs n'aient pas mis à l'étude la question de savoir si cette institution ne devraitpas être officielle et gouvernementale, c'est-à-dire devenir une sorte de ministère, le ministère des mariages ! Quels larges horizons soudainement ouverts ! le ministère des mariages profitant de l'immense outillage gouvernemental, du personnel administratif de chaque commune, pour s'occuper de marier tous les jeunes Français à l'heure de leur majorité ou mieux à leur libération du service militaire!... Ce beau rêve séduirait un Colbert ou un Richelieu si nous en avions un! Voilà ce que j'appellerais un gouvernement parternel I... mais ce n'est qu'un rêve! La routine barrera longtemps encore la route... je le crains, je ne verrai peut-être pas le triomphe de mes idées... ce sera la gloire de l'avenir !

Le journal de M. Boulandais.

— Cezt une grande idée, dit Cabassol, trop grande peut-être pour moi, car je me permettrai d'élever quelques critiques. Je préfère l'agence matrimoniale, institution privée, à l'agence matrimoniale officielle, au ministère des mariages! N'introduisons pas la politique dans ces questions éminemment privées! Voyez-vous, le ministère des mariages deviendrait vite un instrument politique entre les mains de tout gouvernement quel qu'il soit! je n'ai pas confiance! Supposons une crise ministérielle et voilà peut-être des quantités de fiançailles bouleversées ; le ministre arrivant défait tout ce qu'a fait son prédécesseur, il brouille les familles et désunit les fiancés... Supposons quelque chose de plus grave, une crise gouvernementale, une révolution, une guerre civile; après la crise, tous les mariages opérés pendant les événements sont déclarés nuls et non avenus!... Vous voyez d'ici les immenses perturbations sociales que chaque crise politique amènerait!... mais c'est la révolution en permanence, la guerre civile dans la rue et dans les ménages!.,.

— Permettez!...

— Mais si, je vous assure. Et tenez, je vois d'ici, aux élections, les candidats à la députation promettant à leurs commettants une révision générale des mariages...

— Vous êtes pessimiste! Je pense, moi, que mon idée n'amènerait pas d'aussi tristes bouleversements ; je pense que les avantages compenseraient largement les inconvénients...

— Je crains l'ingérence gouvernementale...

— Gomment, vous ne voulez pas que le gouvernement s'occupe un peu du bonheur des citoyens? Qu'est-ce qui fait le bonheur ou le malheur des citoyens? c'est le mariage, un bon ou un mauvais mariage! tout est là!... L'ingérence gouvernementale? mais elle se fait sentir à tous les citoyens dès la plus tendre enfance ! Est-ce que le gouvernement ne s'occupe pas de l'instruction des jeunes citoyens? est-ce que le gouvernement ne se préoccupe pas de les faire vacciner, les petits citoyens? plus tard, est-ce que l'ingérence gouvernementale ne se mêle pas de les faire tirer au sort, de faire vérifier par des conseils de révision s'ils ont le coffre solide, les bras et les jambes au complet, pour les leur faire trouer, casser et détériorer sans la moindre explication? Est-ce que le gouvernement ne s'informe pas de leurs revenus pour en tirer sa part? est-ce qu'il ne s'inquiète pas de leurs deuils pour mettre un impôt dessus ? Et vous ne voulez pas que ce gouvernement, dont l'action ne se révèle guère aux citoyens que par les désagréments sans nombre qu'il leur procure, par l'argent qu'il leur réclame, par le sang qu'il leur tire, vous ne voulez pas que ce gouvernement devienne un instant paternel et s'occupe un tant soit peu du mariage des gouvernés!... Gela viendra pourtant, monsieur, et peut-être plus tôt que vous ne pensez ! Ce jour-là au lieu de se contenter, comme par le

Liv 84.

M. Narcisse Boulandais, directeur de la Clef des

passé, de faire le bonheur d'un certaine quantité de ministres, préfets et souspréfets, le gouvernement assurera le bonheur de tous les Français!

— Sauf les cas de divorce, fit observer Cabassol.

— Vous l'avez dit, sauf les cas de divorce. Le divorce entre dans mon plan, le divorce est indispensable! Chaque fois que le ministère des mariages aura commis une erreur et conclu une union malheureuse, crac, permission de divorcer et mariage à recommencer sans frais.

La guerre civile dans les ménages.

— Je rne rends, dit Cabassol, vous m'avez terrassé et je retire mes objections...

— Bravo ! s'écria Bezucheux ; vive le ministère des mariages ; je ne demnnde qu'une chose, c'est que monsieur prenne le portefeuille !...

M. Narcisse Boulandais s'inclina.

— J'ai l'intention, reprit-il, d'appeler sur le sujet l'attention de nos législateurs et de leur présenter dans une brochure tout un plan de réformes... j'attends une Chambre vraiment jeune, une Chambre tout à fait dégagée des vieilles idées routinières... Je ne veux pas exposer mon projet à un échec certain en le présentant prématurément... vous voyez comme le divorce, malgré

MA innombrables partisans dans le pays, a du mal à triompher des timidités législatives 1... Mon grand plan serait repoussé, surtout dans ses parties vraiment neuve? et hardies... car dans mes longues méditations sur un sujet qui fait depuis trente ans l'objet de mes études, j'ai trouvé mieux encore que le ministère des mariages!...

— Quoi donc?

— Oh! quelque chose de vraiment neuf, quelque chose d'immense !... une reforme radicale du mariage...

— Oh! oh!

— C'est grave, je le sais, et je m'attends à une formidable opposition de la part des esprits rétrogrades, ennemis jurés de tous les progrès ! mais devant les incalculables conséquences sociales, devant les bienfaits inouïs qui doivent découler de la réforme du mariage, je n'ai pas le droit de reculer et je lutterai jusqu'au bout de mes forces... j'attends seulement une heure favorable pour commencer... Et tenez, nous parlions de divorce, eh bien, avec ma réforme, j'en arrive à le supprimer en le rendant inutile! Nos législateurs ne veulent pas du divorce, qu'ils adoptent donc mon projet...

— Mais vous reconnaissiez tout à l'heure la nécessité du divorce...

— En l'état actuel, oui; mais avec ma réforme du mariage le divorce est inutile, car je supprime les mauvais ménages! Vous ne nierez pas que c'est là un résultat immense !

— Immense ! mais comment supprimez-vous les mauvais ménages ?

— Par ce que j'appelle les ESSAIS DE COMPATIBILITÉ ! Commencez-vous à comprendre? Le mariage aura désormais trois actes : 1° les fiançailles; 2° les essais de compatibilité ; 3° le mariage définitif!

— Superbe! s'écrièrent Cabassol, Bezucheux et les autres, superbe! profond! merveilleux!

— Immense, messieurs, je vous l'ai dit, modestie à part, immense ! c'est la loi sur le mariage que je refonds entièrement. J'ai tout prévu, après les fiançailles, deux mois d'essai de compatibilité pour les fiancés du Midi, quatre mois pour les fiancés du Nord et six mois quand le mariage est mixte, c'està-dire, quand un des fiancés est du Nord et l'autre du Midi. Le délai écoulé, les jeunes époux se représentent devant l'état civil pour conclure le mariage définitif...

— Et siles essaisde compatibilité n'ont pas réussi? demanda Bezucheux.

— Ils signent une déclaration à la mairie sur un registre ad hoc et tout est dit., ils sont séparés d'office et peuvent convoler ailleurs. Cependant, pour les gens qui manquent de décision, ou qui ne sont arrivés qu'à une demi-compatibilité, je suis tout disposé à permettre un second délai...

— Vous avez parfaitement raison...

— Vous voyez que j'arrive à supprimer à peu près complètement les mauvais ménages, et que l'institution du divorce devient presque inutile. Cependant je la maintiens comme supplément de garantie... Et voilà comme, si j'avais le pouvoir, si j'avais l'honneur de tenir une minute en main les destinées de mon pays, voilà, messieurs, comme je rendrais la France heureuse!

Page 1