La grande route de Tchad
Je (Irilie ce lirrc, hoiiun;i(je de /i/or; profoiid ccs^K'c/ et (le mon nffecliu'nse reconrtaissouce, liniir l;i sollicilude urnéreu^e et la grande bienreillnnce donl il a sans cesse honoré nos trarnii.x el e)ien\iraijé nos efforts.
PRÉFACE
DANS les premiers jours du mois de mai 1903, le commandant Lenfant, alors capitaine d'artillerie coloniale, vint m' entretenir de son projet d'exploration Niger-Benoiié- Tc/iad. Cette mission me parut d'une réelle importance au point de vue géographique. En effet, la partie occidentale de nos possessions du Centre africain est peu connue et la frontière avec la colonie allemande du Cameroun incomplètement délimitée par de simples données astronomiques; le régime hjjilrographique restait mal défini. Nous avions donc un intérêt scientifique de premier ordre à étudie/- sérieusement ces différentes questions.
D'autre part, des considérations d'ordre économique et financier, militaire et administratif, nous incitaient à rechercher une voie flottable pour le ravitaillement de nos établissements et de nos garnisons. Actuellement, les convois empruntent tout d'abord le Congo jusqu'à Matadi, ensuite le chemin de fer belge; à Kinchassa , on utilise à nouveau le grand fleuve, puis VOubangJii et la Kémo. Quand cette rivière cesse d'être navigable, on traverse la ligne de faîte séparant le bassin du Congo de celui du Tchad; enfin la navigation reprend sur le Gribingiii, semé de rapides, pour atteindre Fort-Lamij par le Chari.
Sur cette longue route de plus de 3 000 kilomètres (18° en latitude), avec de fréquentes ruptures de chargement, les transports ne peuvent être que lents, coûteux et incertains.
P ri: FACE.
Déjà nous ne pouvons assurer d'une manière régulière l'entretien de nos troupes, et les difficultés s'accroissent cliaque jour par suite de la faible densité de la population qui ne nous permet pas d'organiser le portage et le pagaijage avec des engagés libres. Il a donc fallu recourirà la grande corvée; beaucoup d'indigènes s'y dérobent par la fuite et vont porter le trouble dans les concessions voisines . L'exode des habitants ne cesse d'augmenter et bientôt l'impossibilité de ravitailler nos postes du Nord nous forcerait à les abandonner, si nous ne trouvions pas une autre voie de communication.
Quelques personnes ont songé, il est vrai, à construire un chemin de fer de 130 kilomètres qui supprimerait le portage et éviterait le passage des rapides; mais, outre les difficultés techniques d'une pareille entreprise et les capitaux considérables qu'elle exigerait, on ne voit pas le moyen de se procurer la main-d'œuvre nécessaire aux travaux. Admettant même qu'à force d'argent et de persévérance les obstacles soient surmontés, le résultat serait négatif, car dans une période prochaine le lac Tchad sera envahi par les sables. A^ous aurions construit, à chers deniers, une voie ferrée dont le terminus serait le désert.
Le capitaine Lenfant, ciui s'était déjà signalé par deux explorations sur le Niger en 1809 et en 1901-1902, m'exposa ses vues avec tant de netteté et de précision, ses dispositions à l'égard des indigènes me semblaient si bienveillantes et concordaient tellement avec mes propres idées sur la façon de traiter les natifs, que nous nous mîmes promptement d'accord. Séance tenante, je lui promis mon appui près du Département des Colonies et de la Commission centrale de la Société de Géographie dont j'étais alors le président.
Restait la question d'argent : 60000 francs étaient néces-
PRÉFACE
saires. Ce n'ctail pas pour nous arrêter; en France on trouve aisément des concours financiers pour les œuvres vraiment utiles, (Viiitèrét national ou scientifique, dirigées par des hommes e.vpérimentés et dignes de confiance. Cinq jours après, les fonds étaient versés, et le capitaine Lenfant commandait son c/ialand dont les plans avaient été dressés par M. Vingénieur Guillou.v, au.v ateliers de Bezons, qui s'engagèrent à le livt er dans un délai de trente jours.
Le lô juillet, notre explorateur .^'embarquait à Bordeaux sur un paquebot des Chargeurs réunis, arrivait le 4 août à Forcados et en repartait le 6 sur le Liberty, de la Aiger Company , mis gracieusement à sa disposition par M. Watts. Sa mission se composait de M. Delevoye, enseigne de vaisseau, du maréchal des logis Lahure et de dix laptots recrutés au Sénégal.
Parvenu à Fort-Lamy le 4 novembre, le capitaine Lenfant consacrait trois mois à visiter le Bornou et le Moyen- Logone, reprenait ensuite la route de retour par la Bénoué- Tchad et débarquait à Calais le 9 avril, après une absence totale de huit mois vingt-quatre fours.
Des constatations du plus haut intérêt liydrographique ont été faites au cours de ce voyage. Si, comme l'avaient prévu Barth et Wallace, le trop plein du Tchad, du CJiari et du Logone alimentent la Bénoué-Niger pendant la saison des pluies, ce cours d'eau intermittent, contrairement à l'opinion de ces illustres explorateurs, au lieu d'avoir une faible pente, se déverse dans le Mayo Kabi par une chute presque verticale de 110 mètres d'altitude. C'est au pied de cette chute que s'arrête la navigation fluviale, et, pour atteindre le grand plateau central de l'Afrique, il faut avoir recours au portage par une route facile d'une trentaine de kilomètres.
PREFACE
Ainsi que l'avaient déjà indique le colonel Destenave et M. Che^'alier, le Tchad s'assèche rapidement, et le moment n'est pas éloigné oit il se transformera en tine vaste plaine de sable, continuation du désert saharien. Par la force des choses, nous serons amenés, dans un temps prochain, à reporter notre principal établissement vers Vouest, dans la vallée du Mayo Kabi, région peuplée et fertile, qui nous fournira les hommes et les vivres nécessaires à notre occupation. De là s'exercera notre action politique et militaire sur les marches du Kanem, du Ba^uirmi, du Ouadaï, de VEnnedi et du Tibesti. Plus aisément que par Matadi nous assurerons Valimentation de nos troupes, qui n'auront j)lus à souffrir des privations.
On objectera, il est vrai, que le Niger est un fleuve britannique, mais l'acte de Berlin du ?6 février 1885, révisable en 1905, nous donne le droit d'y naviguer librement, droit dont nous devons user et que nous ne saurions laisser périmer. Tant de transformations se produiront encore dans le partage de l'Afrique centrale que la prudence commande de conserver précieusement les avantages qui nous sont reconnus.
En ouvrant cette nouvelle route, le capitaine Lenfant a donc rendu un éminent service à la cause coloniale française; il a, une fois de plus, démontré qu'en traitant les natifs avec justice, fermeté et humanité on pouvait obtenir leur concours fidèle, sans avoir recours à la force et à la violence. La Société de Géographie ne saurait trop le remercier d'avoir habilement et intégralement rempli la mission difficile qu'elle lui avait confiée.
Le Myre de Vilers.
INTRODUCTION
r>^E livre, signé crnn écrivain qui a fait ses preuves et À d'un ollicier universellement connu, n'a pas besoin d'Iiitrcicliiction. L'avouerai-je pourtant? Ces jours derniers, quand l'auteur est venu me demander de dire à d'autres qu'a lui-même et d'exprimer par écrit la vivifiante émolion que m'avaient laissée les bonnes feuilles de son ouvrage, sans hésiler j'ai répondu : oui. Mon cœur de professeur, d'ami et de Français battait de joie.
J'en appelle à tous les maîtres de notre jeunesse : voir nos anciens élèves sortir de l'ombre et faire honneur au pays, n'esl-ce pas de notre métier la meilleure et la plus féconde récompense? Et n'est-il pas vrai aussi que certaines figures rt'strnt si nettement gravées dans noire mémoire, que l'enfant, dont nous avons autrelois encoui-agé le travail, suivi les progrès et saliré les premiers succès, nous le reconnaissons souvent dans Ihomme min-, malgré les années qui peut-être ont dénudé son front et courbé ses épaules, malgré les dillicultés, les amertumes et les dangers de la vie?
Il esl des nœuds secrets, il est des sympalhies Par lesquelles souvent les âmes assorties S atlaclieut l'une à l'autre, et se laisseul piquer Par ce je ue sais quoi qu'on ne peut expliquer.
Il y avait plus de quinze ans que je n'avais vu Lenfant,
INriiODLCTlON.
élève du collège Rollin et candidat à l'école Polytechnique, lorsqu'un beau matin, devant le ministère des Colonies, je le rencontrai, capitaine, décoré, bronzé, maigri et cependant toujours le même. 11 revenait de ses premières explorations au Niger. La sympathie d'autrefois nous arrêta l'un et l'autre brusquement, et ces « nœuds secrets », dont parle le Aieux poète, unirent nos mains tendues. J'appris alors que ce vaillant, jeune mari et jeune père, allait de nouveau quitter sa femme malade, ses enfants tout petits, et retourner là-bas, pour de longs mois sans doute, peutêtre pour toujours. 11 y a encore place pour des Français dans le petit cimetière du Grand-Poste où dort, sous un carré de briques, le commandant Lamy.
Cette nouvelle mission, heureuse et féconde, pacifique et glorieuse, ce nouveau livre va nous la raconter. Il fallait prouver que les eaux du Tchad sont en corrélation directe avec celles de l'Océan, et qu'on peut trouver, pour pénétrer jusqu'à ce lac, une voie plus facile, plus rapide et plus économique que celle de l'Oubangui et du Congo. Cette démonstration, le commandant Lenfant l'a faite en moins de trois mois, avec soixante mille francs, une armée de douze hommes, huit fusils, dont cinq de chasse et deux inoffensives carabines Coït. Et le sang français n'a pas coulé, sauf une fois... quelques gouttes à peine, versées par une flèche envenimée, mais bien vite séchées par un contrepoison.
Peu nombreux furent à l'origine ceux qui espéraient un si beau dénouement. Au ministère on restait inquiet, soucieux, et de Bordeaux à Garoua, point extrême à partir duquel la petite troupe aventureuse ne dut plus compter que sur elle-même, les avertissements se multiplièrent, peu encourageants. « Quelques-uns, dit l'auteur, se montraient
INTRODUCTION
incrédules à l'égard de notre retour et le considéraient comme un événement des plus problématiques. » Deux Allemands, qui revenaient du Centre africain, prédiraient l'échec et l'anéantissement de la mission. Le gouverneur Wallace, tout en souhaitant aux voyageurs un succès qu'il n'avait pas obtenu lui-même, énumérait avec une froide précision, toute britannique, les dangers certains : obstacles sur la rivière, lacs non navigables, indigènes sauvages et perfides. Des missionnaires lyonnais, rongés par la fièvre et l'anémie, racontaient les atrocités commises par les Ibos anthropophages. Quel accueil attendre d'un grand chef qui, pour se distraire dans une maladie, exige un holocauste de cent hommes, aussitôt déchiquetés et dévorés par la populace? D'autres, enfin, montraient les Moundchés rebelles à toute pénétration et d'accord pour la lutte contre l'Européen. « Ils vivent dans la brousse comme des fauves; toutes leurs armes sont empoisonnées. Tapis à plat-ventre dans les herbes, cachés parmi les lianes, ils attendent leurs adversaires pour les frapper à coup sur. »
Lenfant écoutait ces récits plutôt inquiétants, et gardait sa sérénité souriante. Tout cela, il le savait, mais il savait aussi comment s'y prendre. Il partait en mission militaire, mais ce qu'il emportait avec lui, c'était avant tout, la France pacifique et coloniale. Aux Mountchis, aux Ibos et aux Moundangs, il se présenterait, non pas en uniforme, botté, éperonné, le revolver h la ceinture et le fusil en arrêt, mais en bras de chemise, les manches retroussées jusqu'au coude, sans arme, pas même une canne. C'est ainsi que je voudrais voir représenté à la première page de son livre, ce messager de civilisation et d'humanité. Le caractère de l'expédition ne saurait être exprimé avec une netteté plus saisissante, plus éloquente.
INTRODUCTION
Le salut et le succès furent dus en grande partie à cette attitude confiante, simple et crâne. Elle produisit même parfois de surprenants eflels. Voyez-vous, là-haut, retranchés sur la crête d'une colline, avec leurs femmes et leur bétail, ces INIouudangs féroces, armes d'arcs, de flèches et de sagaies? Ils regardent venir vers eux Lenfant et Lahure, ce jeune et vaillant ami, tous deux seuls et désarmés, la cigarette aux lèvres; et il n'a rien de rassurant, ras|)ecl de ces sauvages au crâne proéminent, aux tempes étroites, au nez écrasé et recourbé, aux pommelles saillantes. Mais voici que les deux Français s'ai relent : leurs mains ont fait un signe; et tous ces guerriers, à la lettre hypnotisés, descendent de la montagne, non pas en marchant, mais en roulant assis comme des singes. « Le spectacle, dit Lenfant avec simplicité, était vraiment fort original de ces hommes si nombreux, qu'on eût dit une vague humaine avançant vers nous. »
Un jour cependant, — mais i/n seul, — celle audacieuse tactique fut dangereusement mise en échec. C'était au retour : on avait décidé de descendre vers Trèné, pour gagner Laka et levoir les cataractes aux basses eaux. Curiosité très légitime, mais combien ttméraire! L'ai'/iado du village n'avail-il pas envoyé diie au chef des blancs qu'il... massa(;i erait la mission et mulilerait les blessés. H ne s'exprima pas celles en termes aussi convenables. L'agression qu'on réservait à la mission pouvait être facilement évitée : il suffisait de faire un détour. jMais il est des menaces dont notre dignité d'homme ne supporte pas l'insolence, même proférées par un Fulbert africain, liafiquanl de chair humaine. Avec ses compagnons et ses onze fusils, Lenfant marcha droit au mur du village, d'où parlaient des volées de flèches, tandis qu'il était guetté sur sa gauche par deux
IXTRODUCTION.
cents cavaliers cuirassés et carapaçonnés, eux et leurs chevaux, de la tête aux pieds. Ce que fut celte bataille héroïque, je laisse au vainqueur le soin de vous le dite. Il le fera avec autant de modestie qu'il a montré, dans le récit des préliminaires, de respect pour son lecteur.
Ce que fut cette campagne au point de vue géographique, colonial et scienlifique, je ne le dirai pas non plus : dans sa Préface, INI. Le Myre de Vilers en précise très nettement l'intérêt et l'importance. Ce qui frappe surtout, c'est l'extrême facilité avec laquelle on suit la mission, d'étape en étape, et fresque pas à pas; et c'est aussi la lumineuse clarté des observations les plus techniques, les plus savantes. Point n'est besoin d'être géographe, h\dr()graphe, tacticien ou cotonnier pour comprendre Lenfant. Et l'intérêt devient réellement passionné quand 1 aulcur, s'élevant à des considérations supéiieures, peint la Terre cassée, devine et nous annonce, pour préserver la France d'elTorts inutiles et de déceptions certaine^, l'avenir du Tchad, qui recule et reculera sans cesse, jusqu'au jour où « le néant des choses aura propagé le désert sur cette cuvette lacustre, jusqu'à l'heure où les sables du Sahara, où les molécules siliceuses viendront, portées par la brise, transformer ces pays insalubres en dunes arides et brùhintes ». Thiers disait que la première qualité de l'historien c'est l'intelligence, cette faculté de la raison qui comprend les choses et les fait comprendre. Lenlant est un histoiien.
C'est aussi un poète : il a autant de sensibilité artistique et d'imagination que d'intelligence. Non seulement il fait comprendre, mais il fait voir. Qu'ils sorit vivants et pittoresques les portraits des indigènes rencontrés sur la roule! Aucune photographie, si curieuses et si belles que soient les illustrations de ce livie, ne montrera mieux que la
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plume de l'auteur les types divers croqués en passant. Ici ce sont les Lakas.
Plus loin, voici les «Habés de la Bénoué ». On voudrait se livrer aux citations; mais le livre est là, qui se réserve ce plaisir.
Où le poète se retrouve encore, c'est dans la description des contrées traversées. Tout le long de l'ouvrage, aux bons endroits, apparaissent, comme de fraîches oasis, des tableaux, des paysages qui rappellent certaines pages de Fromentin ou de Chateaubriand, celui-ci par exemple :
Nul spectacle ue saurait égaler la splendeur de ces nuits étoilées, étincelantes de mille clartés. Une brise légère et fraîche balance les tiges de mil qui s'entrechoquent, et les arbustes qui ploient et bruissent. Les branches des hadjilidjs s'inclinent vers le sol pour nous saluer en nous griffant de leurs épines. Enfin, voici le jour : l'orient se teinte des nuances les plus changeantes; un rayon verl pâle précède la teinte orangée qui suit bientôt le disque embrasé du soleil. La lune descend à l'horizon; Phébus et Phébé sont également inclinés au dessous de la plaine : il semble qu'un balancier invisible tient en équilibre ces deux boules gigantesques. Mais l'astre des nuits s'enfonce dans la buée, sa couleur blafarde tranche avec l'éblouissante lumière de la masse embrasée, qui monte au-dessus de nous et darde ses rayons brûlants au sein de nuages fugitifs qu'elle aura bientôt dissipés. On dirait un bloc d'acier liquide qui projette ses scories rayonnantes sous le choc d'une forge immense, et son intense chaleur vient réchauffer nos membres engourdis par la froide humidité du matin. La nature s'éveille à ce contact; l'indigène se soulève sur sa couche de roseaux, le bétail descend les pentes assoiffées et se répand comme un flot épais et lent sur les pâturages voisins; les grillons, les sauterelles et tous les habitants des herbes rigides secouent leurs ailes alourdies de rosée; des vols d oiseaux, grands et petits, prennent leur essor vers le zénith, planent au-dessus de nous, puis entonnent l'universel concert, l'hymne grandiose à la nature. Nous cheminons »
Ce qui distingue ces descriptions, ce qui leur donne un caractère très spécial et très original, c'est qu'elles ne sont jamais de simples hors-d'œuvre, des morceaux à choisir pour de futurs recueils littéraires. Qu'il s'agisse d'un lever
IX I RODICTION.
ou d'un coucher de soleil, d'une tornade, du marécage pestilentiel de jM'Bourao, de la forêt de Niagaré, de la cataracte de Lata ou du chaos des montagnes qui dominent la Bénoué, et sur lesquelles flotte une buée éternelle, tantôt violette et tantôt bleue, toujours les émotions diverses des voyageurs, leurs souffrances et leurs enthousiasmes sont associés à la peinture des phénomènes naturels, aux scènes si poétiquement évoquées, au spectacle mis sous nos yeux.
Si ces émotions ont été nombreuses et diverses, elles furent, on le devine, particulièrement intenses, le jour où la mission se reposa au but qu'elle s'était fixé. Tout le monde connaît le mot de Bonaparte, lorsqu'après une nuit passée au col de Tende, il découvrit, illuminées par le soleil levant, ces belles plaines qui étaient l'objet de ses méditations : llaliam^ Ilaliam! Ce cri, ce souvenir classique trahissaient l'émotion profonde, l'élan du génie qui sentait passer près de lui un grand souffle de gloire prochaine, la gloire de Lodi, de Montenotte et de Rivoli. C'est d'une émotion analogue, non moins heureusement exprimée, et plus pacifique, que furent envahis le capitaine Lenfant, Lahure et leurs camarades, lorsque le Benoit-Garnier, refoulant sans effort les grands nénuphars et les lianes aquatiques, pénétra dans le Logone :
« Je ne saurais dépeindre la joie immense qui s'empara de nous tous, quel soupir de satisfaction s'exhala de nos poitrines! Celait bien le Logone; c'était la belle rivière, but de nos efforts, que depuis deux mois j'entrevoyais dans un rêve. Que de fois nous avions envisagé toutes les difficultés de la route comme les préléminaires d'une tentative également décevante et capable de succès! Combien de fois nous avions pensé que nos efforts pou-
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vaient être vains! Et voilà que tout à coup nous sommes à Tanne au milieu de cette belle rivière, objet de toutes nos espérances. Il nous semble que nous sommes arrivés là subitement, sans ellorts; car la joie nous (ait oublier les souflTrances passées — Ainsi nous avons tourné nos i égards et nos pensées vers un seul idéal, nous avons vécu de longs jours p(»ur un seul but, et voici que la force inéluclahle de nos volontés nous a conduits vers cet idéal, vers ce but. »
15 novembre 1904.
INlAUniCE ALBEriT.
NOTE DE L'AUTEUR
Nous allons montrer au lecteur un chemin plus court, plus rapide, plus économique et moins hasardeux que tout autre pour accéder au Tchad, avec une seule étape de portage. La reconnaissance de cette route est le résultat pratique de la mission, sa recherche est la résolution d'un problème géographique des plus passionnants.
Nous avons franchi, avec notre bateau, la communication Toubouri-Logone, en montrant que Fort-Lamy se trouve ainsi plus près de la métropole que par la voie Coniro-Oubangui, mais ce dont je me réjouis le plus est d'avoir révélé une voie d'accès sans embûches, depuis Forcados jusqu'à Lata, centre de gravité de la colonie du Kabi. La région du Tchad et son occupation ne peuvent être d'aucun profit, pour le moment du moins.
Nous devons au contraire envisager le jour prochain où la France, recoan lissant qu'elle doit prodiguer ses efft)rts aux terres plus fiîrtiles, aura sagement replié ses troupes du Chari vers le neuvième parallèle, sur les territoires qui peuvent les nourrir. Les Anglais ont fait de même au Somaliland, après l'avoir son lé, après en avoir reconnu la stérilité, ils l'ont abandonné tout en le conservant.
Nous arrivons donc à cette idée, qu'il faut reporter une
NOTE DE L'AUTEUR
partie de nos contingents dans la colonie du Kabi, constituée par Binndéré-Foulbé, le Toubouri et le pays Laka.
Depuis l'Océan jusqu'à Lata, point initial du Mayo Kabi, la route fluviale est un ruban paisible, docile et sans dangers; il mesure 2 300 kilomètres de développement sans roches ni rapides.
Le lecteur trouvera dans cet ouvrage des descriptions et des photographies capables de lui montrer fidèlement la valeur de cette route, voie de pénétration la plus accessible et que les transactions possibles en ces régions feront largement suffisante pour de longues années encore.
Notre opinion sur le Tchad est quelque peu décevante, mais il serait regrettable, à mon avis, de ne point signaler les terres infructueuses de nos possessions. Et cet aveu nécessaire nous permet plus aisément d'attirer l'attention sur la colonie du Kabi, sur ces pays fertiles et peuplés, que pénètre une rivière extrêmement facile et praticable, justement appropriée aux besoins de l'heure présente.
Les Anglais et les Allemands se sont installés sur la Haute- Bénoué; les premiers garnissent leurs magasins de marchandises exportables, durant huit à neuf mois de l'année, mais ils ne les écoulent en Europe, ou n'importent de chez eux, qu'à l'époque des hautes eaux où le fret est moins cher, et la crue générale suffit à leurs transactions. Les seconds vont imiter leurs rivaux, et, chose sur laquelle j'insisterai particulièrement, c'est en majeure partie dans nos territoires du Kabi que leurs marchands indigènes se livrent au trafic. Il en résulte que nous ne commettrons aucune faute en occupant ce pays digne d'intérêt et facilement accessible par voie d'eau.
Il n'est point besoin de dépasser le Mayo Kabi. C'est à proximité de cette rivière que l'on doit se grouper en effectifs suffisants, réduits et vigoureux; les troupes y trouveront de quoi
NOTE DE L'AUTEUR
vivre sans affamer les natifs, dont elles consomment les vivres, comme cela se passe au Ghari. Et si, quelque jour à venir, les miséreux de la région du Tchad manifestent de la turbulence, la colonie du Kabi lancera chez eux des troupes mobiles, reposées et réconfortées, facilement pourvues, par voie fluviale, de vêtements et de provisions; nous pourrons ainsi, à peu de frais, maintenir l'ordre au sein de ces territoires dont nous avons la garde et la propriété.
L'occupation du Centre africain se reporterait ainsi à l'organisation de la colonie du Kabi, à l'utilisation de la voie fluviale, à la constitution d'un réduit agricole et militaire qui nous servirait de base pour appuyer nos droits, envoyer des colonnes, apaiser les discordes et porterie calme avec humanité dans la région du Tchad.