L'ESC ALI-: DE TRENE
petite rivière qui, selon M. Wallace, rejoint le Logone en s'écoulant vers l'est? Cependant il appert déjà que Barth a fait erreur; non seulement la montée du Kabi nous a déjà élevés de 50 à 60 mètres au-dessus de Tépé, confluence du Faro et de la Bénoué, station qu'il place à la même hauteur que le Toubouri, mais nous allons être bientôt en présence d'une grande dénivellation, qui porte ce lac à plus de 150 mètres au-dessus de ce village, jalon de la frontière anglo-allemande.
L'agglomération de Trêné nous a déjà fait un accueil des plus froids; l'arnado est un lieutenant du roi Gonthiomé, de Léré, sa figure bestiale respire la cruauté. Ce gros homme, qui mesure plus de 6 pieds, est tout à fait rebelle aux bons traitements qu'il semble considérer comme un symptôme de faiblesse, et j'en arrivai presque à regretter les soins que nous lui donnâmes pour un ulcère phagédénique!... Trêné se trouve en un point de croisement très important; c'est là que passent les routes allant de Lamé
sur Binndéré- Foulbé au nord et de Léré sur Tikem à l'est. La traite des esclaves est une tradition du village; les raids et le pillage dans la région peule sont ses moyens d'existence. Il était donc inévitable que notre présence gênât ces sauvages, car nous nous sommes opposés, de toutes nos forces, aux
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LA GRANDE ROUTE DU fCHAD.
convois de captifs, qui passent enchaînés sur les routes, et cela nous créa souvent des difficultés avec les indigènes. Je cherchai donc à m'opposer à ces exactions; d'ailleurs les hommes de Trêné n'osèrent pas nous attaquer lors de notre passage avec le chaland : nous avions su leur inspirer une crainte salutaire; mais tant que nous monterons le Kabi, pour gagner le sommet de cette route fermée, c'est dans un véritable coupe-gorge que nous circulerons. A tout instant, des hommes armés vont nous guetter, les herbes s'entr'ouvriront, à travers lesquelles des guerriers tâcheront de nous envoyer des flèches ou des sagaies; notre existence sera celle du gibier poursuivi.
La rivière ne forme plus que des sinuosités décourageantes, le courant est fort, mais il y a beaucoup de fond; je ne doute pas qu'un vapeur de 25 mètres de long et calant 1 mètre puisse y circuler sans difficulté jusqu'au point terminal, jusqu'au pied de la chute. A hauteur du village de Lata, nous atteignons le confluent de la rivière Dalla, qui provient des environs de Lamé. Il serait inexact de confondre cette ligne d'eau avec le bief supérieur du Kabi, celui-ci ne provient pas des hauteurs de Lamé, il sort du Toubouri^
A Bourémi, nous rencontrons quelques habitants; l'un d'eux consent à nous montrer la route ; les nombreux villages de cette haute vallée sont très peuplés, mais à notre approche, tout le monde s'est enfui sur les collines. Dans l'est nord-est, nous apercevons, à 8 ou 9 kilomètres en face de Lata, sur la rive droite opposée, au pied des inondations de la rivière Dalla, le gros centre de Binndéré Moundang, duquel part une excellente route qui monte sur la colline et rejoint, en palier, Sulkano et les premiers villages du Toubouri, après une étape de 30 kilomètres environ.
Autrefois, les Moudangs occupaient la région nord de Léré, dont ils furent chassés parles Foulanis. Binndéré, leur capitale,
1. Il est plus précis el plus exact de dire que le Mayo Kabi commence effectivement au pied même de la cataracte.
LE BOURBIER DU MAYO KABI.
fut prise, mais ils vinrent aussitôt en reconstruire une autre, sur le bord même de la rivière Dalla, et la nommèrent Binndéré Moundang, pour la distinguer de celle qu'ils avaient dû laisser aux mains de l'envahisseur.
IG septembre. — Depuis huit jours nous couchons dans les marécages au milieu d'une plaine de hautes herbes épaisses et impénétrables à l'air dont nous avons tant besoin; nos hommes
ne savent où disposer leurs nattes pour dormir. Je ne saurais décrire tout ce que nous avons supporté dans ce fond du Ivabi, au sein de ce bourbier. La tsé-tsé, les mouches communes, les taons, durant le jour, les moustiques et les tornades, pendant la nuit; l'odeur écœurante de la vase, la menace incessante des indigènes, tout cela nous fatigue beaucoup. Nous croisons sur la rivière de gros hippopotames qui, vu l'étroitesse de la rivière, se rencontrent nez à nez avec le chaland; nous les voyons rebrousser chemin et s'enfuir précipitamment.
Enfin, le 16 au soir, nous débouchons dans un cirque et grimpons sur la colline avoisinante pour jouir du coup d'œil et chercher notre route. Nous distinguions nettement, devant nous, le Kabi, qui serpente et sort de la falaise par une brèche qu'une épaisse végétation décèle à nos regards.
La chaîne que nous apercevions depuis Bipâré s'étend du
I.K MAYO KAHI, K.N A-MO.M llli TUliMi. UANS LE FOND, A 30 KI- LOMÈTRES, SE DRESSE LE PLATEAU SOUDANAIS QUI C.Al .Si: LES CATARACTES DE LATA.
nord au sud et vient se souder à celles que nous longeâmes de l'ouest à l'est, sur la rive droite. C'est donc par la crevasse qu'il faut engager le Benoît-Garnier. C'est là que se trouve la chute dont le bruit parvient très nettement jusqu'à nous.
Le 17, au matin, je donne l'ordre à Birama de continuer avec le Benoît-Garnier et de s'arrêter en aval des premiers rochers.
M. Delevoye, souffrant d'un accès de fièvre, reste à bord, tandis que Lahure et moi nous allons à la découverte. L'indigène de Bourémi nous sert de guide ; nous montons aisément sur le plateau en suivant un fort joli chemin frayé par les girafes. Le sauvage, qui nous accompagne, nous fait arrêter de temps en temps pour écouter le bruit de la chute, son visage est empreint de frayeur; puis parfois il croise ses doigts en nous montrant les arbres, mais nous ne comprenons pas ce qu'il veut dire. Après deux heures de marche, nous obliquons vers la gauche pour atteindre le bord d'un ravin. A 120 mètres au-dessous de nous, le Kabi circule avec calme au pied d'une série de mamelons formés de blocs énormes, gigantesques tas de pavés qu'un tombereau titanesque aurait déposés là. C'est un chaos inimaginable de pierres et de végétation robuste qui croît dans leurs interstices. En face de nous, dans le lointain, nous distinguons, bordant la rivière, deux murs à pic d'une centaine de mètres de hauteur. Ce sont des assises granitiques, formant un couloir curviligne, au bout duquel rugit la cataracte. Je fais signe au guide que nous voulons pousser plus avant; il fait un geste désespéré, comme pour nous annoncer que la malédiction du ciel va tomber sur nos têtes. Qu'importe! nous revenons vers la droite et descendons dans un i^remier ravin. Les rochers sont absolument à pic, il faut s'accrocher aux racines pour se laisser glisser ou tomber, puis nous arrivons dans une gorge, semée de trous profonds, remplis par l'eau des tornades. Cette crevasse, torrent pérenne, conduit les pluies au Kabi; sa partie inférieure, au débouché de la rivière, est complètement inaccessible; notre sauvage se croise encore les doigts pour nous faire comprendre enfin