‹ La grande route de TchadChapitre 32 sur 79 · EXPLORATION DE LA CATARACTE DE LATA · texte numérisé non relu

EXPLORATION DE LA CATARACTE DE LATA

combien la végétation est impénétrable et touffue. Ce sont des lianes de 3 à 4 mètres de hauteur, des arbustes enchevêtrés, des fonds vaseux couverts de grandes herbes; il fait làdedans un froid humide, singulièrement en contraste avecla chaleur étouffanteduplateau.

De gros arbres, géants déracinés, sont couchés en travers du ravin ; nous devons en escalader les fûts et lesgrossesbranches pour progresser vers le but. II s'agit ensuite de grimper sur un nouveléperon.Nous trouvons fort heureusement, à

travers les lianes, un sentier de rhinocéros qui nous conduit au pied de l'obstacle, puis nous montons, suants et ruisselants sous un soleil de feu, jusqu'au rocher le plus élevé.

Là, c'est un nouveau spectacle qui se déroule à nos pieds; de toutes parts nous voyons et dominons des massifs granitiques couverts de gros arbres; le fracas de la chute se répercute avec sonorité dans cette solilude impressionnante.

Je me rends compte enfin du pays où nous sommes ; c'est un barrage rocheux qui sépare le bassin du Tchad de celui de la Bénoué, c'est la lisière granitique ou plutôt le versant

A TRAVERS UNE BROUSSE I.MPEXETRABLE, NOUS CIRCU- LOXS AU SOMMET DES MURAILLES AU PIED DESQUELLES COULE LE MAYO-KABI, DANS LE VOISI.XAOE DE LA CATA- RACTE.

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du plateau africain dominant le Kabi, c'est le revers de la vaste table soudanaise sur laquelle nous sommes à présent perchés. Et ces pics isolés, ces aiguilles mises à nu, tous ces blocs dont la terre a totalement disparu par un grattage formidable, sont le résultat d'un travail énorme, de l'arrachement de toute la masse rocheuse par une trombe d'eau qui, pour se frayer un chemin, a tout enlevé sur son passage.

L'érosion d'aujourd'hui ne peut donner qu'une faible idée de ce qu'elle devait être jadis, lorsque le Tchad arrivait à la lisière même de cette barrière granitique et recevait des apports d'eau beaucoup plus considérables, proportionnés à sa vaste étendue.

Ce devait être alors toute une mer qui débordait vers l'ouest pour grossir la Bénoué; je comprends donc enfin la grandeur des gouffres, la hauteur des blocs, la profondeur des ravins que <^ette avalanche aquatique a dénudés et creusés sur sa route. Mais pour atteindre la chute, nous ne sommes pas au bout de ftos peines; il faut descendre dans cette troisième gorge, escalader un nouveau bloc, et cela plusieurs fois de suite encore, sans reprendre haleine, car le temps passe, et nous voulons revenir avant la nuit. L'atmosphère est lourde, je perds la respiration et ne puis plus avancer; Lahure va photographier l'obstacle qui se dresse devant nos yeux. Ce n'est pas une chute, mais une cataracte, elle mesure environ 50 mètres de hauteur. En amont de cette marche effrayante, la rivière franchit un grand rapide; elle coule ensuite, quelques secondes, pour tomber en une chute de 6 à 7 mètres, au pied de laquelle ses eaux s'engouffrent dans une grande cuve. C'est enfin de cet immense bénitier qu'elle se précipite dans le vide. Le Moundang, notre guide, détache une branche d'un arbuste et nous la tend; il en jette une dans la rivière pour conjurer le mauvais sort. Nos regards sont masqués par les frondaisons des grands arbres, par les feuillages déjà jaunissants, à travers lesquels cependant nous apercevons la nappe d'eau tombante. Sous nos pieds, des roches branlantes semblent suspendues au-dessus

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du gouffre et reposent sur de petites pierres. Au seuil de la cataracte, de gros caïmans bâillent, en dormant dans le nuage de poussière d'eau, parmi les vagues; des hippopotames, qui nous semblent gros comme des moutons, s'ébattent auprès d'eux; des aigles pêcheurs planent au-dessus du gouffre, tandis que des chauves-souris volètent sous les cavernes obscurcies à leur base par une végétation inconcevable.

En avant de nous, à perte de vue, sur le plan horizontal indéfini que nous occupons, ce sont des cimes d'arbres quis'étagent depuis le vert sombre jusqu'au bleu d'azur du lointain horizon. C'est en nous dirigeant vers l'est que nous pouvons concevoir la régularité du plateau sur lequel nous avons eu tant de mal à monter, c'est vers l'est, à l'altitude où nous sommes, que nous trouverons bientôt le Toubouri. C'est bien là le vaste plateau soudanais; nous avons dû nous élever à pic d'environ 110 mètres au-dessus de Lata et de près de 160 mètres audessus de Tépé pour l'atteindre. Et lorsque nous aurons transporté le Denoit-Garnier à son niveau, nous trouverons ce plateau étendu de tous côtés, pour constater que le Tchad luimême en fait partie, pour nous affermir dans cette idée qu'il s'étend de toutes parts, depuis le Tchad jusqu'au Niger, depuis Timbouctou jusqu'à Lokodja et surplombe la région côtière ainsi que les vallées des fleuves et des rivières. Nous jugeâmes de suite qu'il était impossible de franchir, avec notre bateau, cette chute, seule difficulté de la rivière. Après la constatation de cet obstacle invincible de la nature, il nous fallut revenir sur nos pas pour rejoindre le chaland, car le soleil baissait à l'horizon. Il nous fallut recommencer l'ascension des blocs rocheux et la dégringolade au fond des ravins. Nos forces nous trahissaient; d'ailleurs nous n'avions pris aucun aliment depuis le départ, tant avait été grand notre émoi à l'idée de celte magnifique excursion. Mais fort heureusement, le matin, au moment de nous mettre en route, tandis que les deux laptots d'escorte prenaient les bidons et les appareils photographiques, j'avais, à tout hasard, vidé dans les poches de

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