‹ La grande route de TchadChapitre 72 sur 79 · Lamido en langue peule signifie roi · texte numérisé non relu

Lamido en langue peule signifie roi

; ' o y.i G E D i: a .1 hur i: en pa y s l a ka .

tara-tara qui ii entre dans la demeure royale que le jour de la mort du chef. Je prends place sur un siège en bois sculpte à côté du lamido qui se met à boire du dolo avec sa suite, après m'en avoir oll'ert. Un grand feu est allumé, les femmes commencent à danser et à chanter au son monotone de calebasses remplies de haricots. Ces dames de la Cour ont, pour tout vêlement, des colliers autour du cou, et autour des reins une licelle et quelques feuilles d'arachides, elles ont la tète rasée, leur type est laid et grossier. Arrivent ensuite l(;s tambours, les flûtes et le balafon dont les airs sont très harmonieu.K. Alors la danse, qui n était au début qu'un simple déhanchement, devient plus vive ; ce sont des contorsions obscènes. Le lamido se mêle à la foule, acclamé par les you you stridents de ses femmes. Je quitte le lam-tam qui doit durer trois jours en signe de réjouissance. Pour aller à Palla, j'ai deu.^ chevau.x, un guide et 1 Aoussa de Garoua qui me sert d'interpièle.

De Lamé à Loroba (10 kilomètres), beaucoup de cultures, plusieurs marigots à traverser. Loroba, gros et beau village perché sur une petite hauteur, possède de beaux champs de coton que les habitants tissent en bandeletltes étroites. Il y a de magnifiques troupeaux de bœufs et de moutons, ce sont les derniers de la région, on ne trouve plus ensuite que des cabris et de rares poulets, car l'indigène cache ses troupeaux dans la brousse.

Pour aller de Loroba à Palla, nous suivons con.'^tammout la ligne de hauteurs qui sépare le bassin du Logone de celui de la Béuoué. La roule monte en pente douce, coupée de marigots profonds et de marécages. La végétation est d'abord peu développée jusqu'à Feffé, dernier point de la route où l'on parle moundang. Les haijilauts sont en guerre avec les villages voisins, ils se refusent à pénétrer en pays Laka. Le sentier à peine tracé, une épaisse forêt à traverser, tout cela rend la marche pénible. La construction en terre a disparu depuis Loroba. Ce sont des huttes en bois avec toiture de paille. La case est ordinairement sale, basse et mal faite. Les taras et les nattes sont remplacés par un cadre formé de troncs d arbres; ces lits nous semblent très durs. L'arc elles flèches disparaissent pour faire place aux Sagaies empoisonnées.

Le pays produit des chevaux; les cultures de mil forment une véritable barrière. Avec la pluie qui tombe on enfonce dans un terrain marécageux couveit de hautes herbes. La forêt devient très serrée

avec d'épais taillis. Les indigènes ont brûlé des coupures pour cultiver des haricots, des arachides et du mil.

Baïda disparaît au mileu des lougans. Les cases sont entourées de palissades ne présentant que deux ouvertures qui sont soigneusement barricadées au coucher du soleil.

Les habitations, très basses et peu larges, sont reliées entre elles par des couloirs formés de tiges de mil; à la porte sont suspendus de nombreux grisgris et des cornes de cabris.

Il y a beaucoup de champs de c:inne à sucre près des habitations. Les indigènes paraissent anémiés par la fièvre; les mous-tiques sont agressifs jour et nuit.

Palla se trouve au nord-est de Baïda, au point culminant de la ligne de hauteurs; il faut donc faire un vcritable coude au milieu d'une végétation intense, traverser de magnifiques futaies, et plusieurs marigots au courant rapide pour y arriver.

Palla est un misérable village, entouré de quelques champs de mil. Les habitants, véritables sauvages, vêtus uniquement d'une peau de bouc attachée sur les reins, ont l'air très sournois. Le chef, un veillard lépreux, paraît encore plus perfide que tous ses sujets.

Le Aoussa de Garoua me dit que Lai et le Logone sont inconnus. Le blanc, qui habile à quelques jours de marche vers l'orient, est également inconnu.

Dans l'est, ajoute-t-il, on se fait tuer, les habitants sont méchants et sauvages. Laka a toujours été en guerre avec Palla, et personne ne connaît, ou plutôt ne veut enseigner la route. Je dois donc renoncer à cette voie plus rapide, il me faut passer par Ayamba, point de l'itinéraire de Maîstre. Tels sont les renseignements que je puis obtenir. L'homme de Garoua n'osant aller plus loin, je pars sans interprète.

C'est alors que commencent vraiment les dilficultés, le mauvais vouloir des habitants est manifeste. Mon guide me fait passer dans les cultures et traverser tous les groupes de cases, espérant que je le changerai contre un autre. Je suis obligé de prendre des mesures énergiques pour sortir de la zone habitée, La brousse est extrêmement haute et touffue. Nous descendons, il pleut, le terrain est extrêmement mauvais, on enfonce profondément dans les marécages, le plus simple est de suivre le cours d'un marigot avec de l'eau jusqu'au ventre. Les éléphants paraissent très nombreux dans la région, cela se voit à leurs traces.

VOYAGf DE LA HURE EN PAYS f.AKA.

La maison du chef d'Ayamba est perchée sur un plateau. Je dois prendre deux guides au village, ceux-ci me dii-igcut au sud vers un marigot d'une ciuquanlaine de mètres de largeur, au cours très rapide. Je le franchis à la nage tout habillé ; mes guides plongent et s'enfuient. Nous avons une peine inouïe à faire traverser nos chevaux, à sauver nos selles et à conserver les deux petits ballots qui constituent mon bagage. Nous avançons péniblement dans une plaine inondée avec de l'eau jusqu'aux genoux d'abord, puis jusqu'aux épaules. Il faut nager, nous risquons maintes fois de nous noyer à cause des herbes et des buissons.

Une centaines d'indigènes en armes nous attendent à 500 mètres sur la terre ferme, j'avance seul, mais ils s'enfuient. Derrière un champ de mil, nous apercevons un petit village, les cases sont inondées et abandonnées. Nous nous arrêtons dans la meilleure habitation où l'eau s'élève à 40 centimètres au-dessus du sol. C'est tout ce que nous pouvons trouver comme parquet ciré.

Ce qui me restait de vivres a disparu dans la traversée du marigot, je n'ai plus rien, et, fait très regrettable, mes allumettes ont disparu. Je devrai donc vivre absolument sur le pays, chose difficile eu égard à l'hostilité des habitants. Nous n'avons plus ni feu, ni couvertures. Nous cueillons dans les champs quelques arachides et quelques épis de mil, premier et unique repas de la journée.

Au coucher du soleil, caché dans un champ de mil avec Samba, je puis empoigner deux indigènes qui lôdaient autour du village.

A force de questions, je finis par savoir que nous sommes à Makola, et que les blancs ne sont jamais venus dans le pays.

Je laisse mes deux sauvages s'échapper à toutes jambes, mais, durant la nuit, les habitants viennent rôder autour de ma case, donnant des coups de sagaies dans la porte, je sors fi plusieurs reprises en tirant des coups de carabine.

Au jour, nous marchons dans la direction du soleil levant. Pendant deux heures, nous pataugeons dans de splendides cultures de mil, inondées. Nous traversons un marécage, puis arrivons à Géraïa, village assez fort, qui vient d'être abandonné à notre arrivée ; les habitants nous suivent à distance, cachés dans les lougans.

Les plantations sont bien arrosées grâce à tout un système complet de petits canaux. Le village de Kakuébé est désert. Au coucher du soleil le chef vient à ma rencontre avec quelques-uns de ses sujets,

LA GRAND Jî ROUTE DU TCHAD.

ai-môs jusqu'aux dénis. Ce sonl luiis de f'oils beaux hommes, leur langue ayant quelque analogie avec celle des Kabas du Bas Chari, Samba peut nous servir vaguement d interprète. Cela me fait supposer c|Lie nous ne devons par être bien loin du Logone. Le chef me demande de le défendre avec uiou fusil contre les gens qui viennent tous les ans le razzier, à la fin de la saison des pluies (ces pillards sont des Foulbés qui se donnent ponr Baguirmiens). 11 m'explique que ses récoltes sonl belles, mais que tout lui est volé, femmes, chevaux et cabris. Je lui réponds que les blancs le défendront, qu'il y a un officier à Laï, mais ce poste est totalement inconnu dans la région.

Il repart sans m'avoir donné du ieu. se demandant encore, si je ne venais pas, moi aussi, pour le piller. Toute la nuit nous sommes inquiétés par les indigènes, qui cherchent à nous surprendre et à voler nos chevaux. Samba et moi, nous devons faire bonne garde, les deux Moundangs qui m'accompagueut étant annihilés par la peur ilepuis Palla.

Le pays change de physionomie dès que Ion s'éloigne de la ligne de cultures. Ou entre dans une vaste cuvette marécageuse, que reniplis-entdes rivières au cours très rapide. Elles sont bordées de longs espaces inondés, oii les arbres à lianes, ainsi qu'une épaisse végétation, rendent la marche fort pénible.

Je me dirige au sud-est, laissant derrière moi la ligue des hauteurs d'Ayamha. Nous avons encore à cheminer de longues heures ilans l'eau jusqu'au ventre, avant d'arriver au bord de la cuvette, et de gagner le village de Beïssono.

Les sauvages nous suivent à la pisle comme s'ils chassaient du gibier. Malgré les richesses et les belles récoltes de ce pays prolifique, nous avons doue grand peine à cueillir dans les champs la noui-rilure qui nous est n(>cessaire.

La lièvre s i-sl emparée de ma résislance, des vomissements bilieux me orcint fréquemment à mettre pied à terre. Par moment, je suis glacé jusqu'aux os malgré les ardeurs du soleil.

Euliii, nous arrivons à Koi', grand ceulre dont les cases sont disposées en cercle autour de celles du chef. I,es habitants sont i-etranchés derrière leurs palissades; nous passons sans sourciller, afin d'alteindre Damko vers la tin de la journée. I.ia roule est coupée par une rivière de 60 mètres de largeur, qui coule dans nu ravin, au milieu de palmiers eld'aibies à limes; Samba se crc-il au Congo.

VOYAGE DE LMIURE EN PAYS I.AKA.

Une supci-l)0 avenue uous condiiil sur une belle place anlour de laquelle sont groupées de nombreuses cases. C'est Damko, me dit mon guide, qui disparait aussitôt.

Tout est abandonné, les maisons sont vides, nous en sommes réduits à sucer quelques cannes à sucre. Je ne suis pas à Dogo, mais à Damko, c'est-à-dire trop au sud. Il nous faut rétrograder pour tenler la traversée de la cuvelte marécageuse et marcher vers l'est. Au milieu de la nuit, uous sommes attaqués; une sagaie vient se planter à quelques centimètres de moi dans la case que nous occupons. Sans feu, dans cette obscurité, la résistance est difficile.

Au lever du soleil, je fais route au nord-ouest pour regagner les hauteurs. La marche est pénible dans ces inondations. .le disparais avec mon cheval dans un trou profond, mes pieds ne peuvent se dégager des éti-iers trop étroits, le cheval se renverse sur moi et, durant l'espace de quelques secondes, j'ai vu la mort de bien près. Fort heureusement Samba vint courageusement à mon aide et réussit à me dégager.

Après dix heures de marche, nous arrivons à Bouroum. Deux marchands peuls de Binndéré-Foulbé, qui trafiquaient en cet endroit, nous servent d interprètes. Le chef de Bouroum connaît le pays jusqu'à trois jours de marche vers l'est, il n'a vu ni grand fleuve, ni blanc; Lai est toujours inconnu.

Traqué comme un fauve, abattu par la fièvre, sans vivres, sans vêtements de rechange, perdu dans ce pays où nous ne pouvons nous procurer un guide, je décide à contre-cœur de revenir à Léré, car le temps passe et le chef de mission doit être inquiet. Nous rentrons par Bouroum, Yambé, B.iïda, gravissant des hauteurs et traversant au pied de celles-ci des rivières et des inou iations très profondes, lu jour, nous eûmes à passer huit fois uu même marig-)l à la nage. »

M. Lahure a observé des choses fort intéressantes en pays laka ; ses appréciations ont été données dans le texte de cet ouvrage; le lecteur peut ainsi se rendre bien compte des ressources très palpables de ce r che pays, que des i;o umercauls aoussas et foulbés du teri'iloii-e alieman I viennent expioiler pour les ramener à l'étranger, presipie sans bourse délier, eu les faisant porter par leur marchandise liumaiue.

Nous terminerons ce récit empreint d'une grande modestie par la lettre suivante, où M. Lahure, dans l'impossibilité de poursuivre sa

route, laisse percer îi regret tout son désappointement après des efforts d'une énergie sans égale.

« Mon capitaine, — je suis navré de vous rendre compte qu'après avoir fait tout ce qu'il était humainement possible de faire, j'ai an rétrograder et rejoindre Léré. Durant quatre jours, depuis Palla, nous avons erré dans la brousse avec une peine inouïe, au milieu de taillis impénétrables et de marais où Ion enfonçait jusqu aux genoux, — au cours de ce voyage, il nous fallut sans cesse lutter avec la nature et les habitants. C'est à bout de forces et devant l'impossibilité de passer que j'ai pris la triste résolution de revenir sans avoir accompli ma tâche. Je reviens, non sans avoir constaté avec beaucoup de regret que le poste de Laï est totalement inconnu dans ce pays sauvage, habité par les Lakas. »

— Lahure n'a pu rejoindre Laï, c'est vrai, mais cela n'a pas entravé la marche de la mission, et, s il n'a pu parcourir la route que nous lui a\ions imposée, il n'en a pas moins fait un voyage utile et produit un grand effort, jalonné par des actes de valeur et de courage.

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