‹ La grande SerbieChapitre 108 sur 119 · TRI ESTE · texte numérisé non relu

TRI ESTE

réclame Anvers et Rotterdam, s'appuie sur des raisons analogues, avec cette difïérence que la thèse germanique est infiniment plus rationnelle et plus conforme aux réalités. En somme, Napoléon I" faisait un raisonnement semblable quand il exigeait qu'on lui cédât non seulement la rive gauche du Rhin, mais encore les têtes de pont de la rive droite, pour qu'il pût toujours se déployer sur le territoire ennemi. Nous ne voyons pas qu'il s'en soit très bien trouvé. Les Italiens, comme les Français, sont par définition des classiques et ils ont peu de goût pour la confusion des genres. Les généraux qui combinent leurs opérations avec des arrière-pensées politiques, compromettent leurs armées; les diplomates qui, en signant des traités, songent à faciliter de nouvelles campagnes, ne préparent aucune œuvre durable. La première victoire que l'Italie devra remporter sur TAlIemagne, — non la moins glorieuse, ni la moins difficile, — sera de se purger des éléments impurs qu'elle a puisés dans une fâcheuse fréquentation. Quand M. Mario Alberti réclame non seulement le domaine de l'Adriatique, mais la maîtrise de la Méditerranée et que son imagination l'emporte à la conquête de l'Argentine, du Brésil et de Tunis, il traduit dans une langue savoureuse et sonore des idées qui ne sont pas de son pays; et de môme M. Baccich, qui indique parmi les raisons qui forcent l'Italie à occuper Riéka ou Trieste, les vastes travaux qui ont aménagé leurs ports, et les lignes de chemin de fer, qui les mettent en relation avec l'intérieur du pays. Il est vrai qu'il consent à laisser aux Serbes une petite zone dans les environs de Doubrovnik et qu'il ne leur refuse pas l'autorisation d'y construire de nouvelles rades et d'y amener de nouvelles voies ferrées. L'outillage économique actuel du pays serbe cependant, c'est le travail slave qui l'a payé. Singulière justice.

qui consisterait à frapper les Serbes d'une indemnité de guerre de plusieurs centaines de millions, sans doute parce qu'ils ont eu l'insolence de battre les premiers les Autrichiens I

La question de la côte orientale de l'Adriatique n'intéresse pas seulement l'Italie et la Serbie. C'est une question d'ordre universel, et il n'y a aucune exagération à dire que l'avenir du monde peut dans une large mesure en dépendre.

Car, enfin, si une puissance se règle uniquement sur ses convenances momentanées, il est absurde d'exiger des autres un renoncement qui, au milieu de légoïsme universel, ne serait plus qu'une niaiserie. La conquête de la Dalmatie par l'Italie a pour corollaire fatal la conquête de la rive gauche entière du Rhin par la France. C'est une solution : je persiste à croire qu'elle est navrante. Partir en guerre pour supprimer la guerre et préparer de nouveaux conflits; inscrire sur son drapeau le respect des nationalités et la liberté des peuples, et aboutir à un nouveau congrès de Vienne; être les héritiers légitimes des humanistes du xvi'= siècle et des rationalistes du xviii«, pour chausser les bottes de Metternich et de Guillaume II, quelle déchéance et quelle banqueroute!

Et si encore les heureux possesseurs de ces biens mal acquis étaient sûrs d'en jouir en paix! — Il Icurfaudra les défendre péniblement contre des coalitions qu'aura préparées leur imprévoyante avidité. La Serbie, libre, intacte, entière, est une garantie de paix; la Serbie mutilée, injustement dépouillée de son domaine légitime, frustrée du prix naturel de ses elïorts héroïques, est condamnée à une politique aventureuse de revanche. Et si alors les influences germaniques, qui sont loin d'être négligeables en Russie, trouvent l'appui des cercles réactionnaires,

Page 1