L'INTÉRÊT ITALIEN
bleu de nos drapeaux se confondent dans les lueurs de la bataille et ne forment qu'un même étendard, l'étendard de la liberté et de la civilisation qui marchent au combat contre les barbares. Cette alliance exalte les sentiments d'instinctive affection que j'ai toujours eus, moi, le fidèle citoyen de la ville la plus latine de France, pour cette Italie qui a donné sa direction à notre esprit et d'où nous est venue Vliiimanilé de notre âme. Aucune ambition n'est trop haute pour elle, si seulement elle ne se trompe pas sur le but que doit se proposer son génie.
Chaque religion a ses fanatiques, chaque pays a ses chauvins. Leurs convictions sont ardentes et leurs conseils, néfastes. Jamais mieux qu'à eux ne s'est appliquée la parole que l'amour aveugle.
Certains publicistes italiens réclament ainsi pour leur pays non seulement Trieste, mais Riéka et même la plus grande partie de la Dalmatie. Leur programme, s'il était accepté par leur nation, préparerait à l'Europe les plus graves périls et à l'Italie les plus lamentables déboires.
La politique ne peut s'inspirer que de deux considérations, le droit et l'intérêt. Ici le droit et l'intérêt sont d'accord pour mettre l'Italie en garde contre des convoitises désastreuses.
Au point de vue du droit, la côte orientale de l'Adriatique est slave et non pas italienne. Des revendications historiques antédiluviennes ne sauraient évidemment prévaloir contre le vœu formel des populations et la langue qu'elles parlent. Le seul point où ces demandes italiennes puissent paraître avoir quelque apparence de fondement, c'est Trieste. La ville de Trieste est incontestablement italienne, mais tout l'intérieur du pays est slave. M. Louis de Laigue, qui a passé vingt ans de sa vie en Italie, dont quatre à Trieste, et qui est favorable à la cause italienne,
nous dit : « Pas plus que Tlstrie, pas plus que la Dalmatie, Trieste n'a d'italien. Dans la banlieue immédiate, à Barcola, par exemple, à dix minutes du centre urbain, les Slovènes sont chez eux et le font sentir. A Optchina, faubourg situé sur le premier contrefort du plateau du Karst, les gens du cru affectent d'ignorer l'italien. » [Revue hebdomadaire, 22 mai 1913.) Dans la ville même, les Slovènes gagnent sans cesse du terrain. Aux élections de 1907, leurs candidats ont eu plus de voix que les Italiens.
D'ailleurs, il y a un moyen très simple de trancher la question : il suftil de consulter les populations. Plus heureux que Salomou, nous n'avons qu'à demander à l'enfant que se disputent deux mères celle qu'il reconnaît et qu'il choisit lui-même. Les Slaves réclament le plébiscite, sans autre condition que la liberté du vote, assurée par exemple par le contrôle de l'Angleterre, dont l'Italie, je suppose, ne contestera pas la sympathique impartialité. Les successeurs de Gavour voudraient-ils oublier ses préceptes pour se mettre à l'école de Bismarck? — Ils auraient tort de changer de maître, et le Chancelier de fer a été un mauvais berger pour sa nation.
Les Italiens se trompent sur la nature de l'irrédentisme triestin. Gomme tous les sujets non allemands de François-Joseph, les habitants de Trieste protestaient contre la centralisation germanisa trice; pour résister aux tracasseries d'un gouvernement persécuteur qui fermait leurs écoles et leur refusait le droit de conserver leur civilisation et leur langue, ils cherchaient un appui au dehors avec une exubérance d'autant plus bruyante qu'elle ne tirait pas à conséquence, puisque personne ne prévoyait la dissolution imminente de la monarchie et que, dans aucun cas, les Habsbourgs n'auraient abandonné leurs débou-
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elles sur l'Adriatique. Le jour où ils seront appelés à se prononcer, leurs intérêts manifestes les forceront à ne pas se séparer des Slaves qui occupent déjà dans les entreprises maritimes et commerciales une situation prépondérante et dont l'hostilité serait la ruine de leur cité. Dans toub les cas, je le répète et je n'aperçois pas d'objection possible, si on doute de leurs sentiments, qu'on les interroge eux-mêmes.
Il est parfaitement exact qu'au xvii^ et au xviii^ siècles il n'eût probablement pas été impossible aux Vénitiens de coloniser et de transformer le littoral. Aujourd'hui, l'heure est passée et toute tentative pour modifier la situation serait condamnée à un échec complet, en même temps qu'elle entraînerait l'Italie dans une voie de violence aussi contraire à ses institutions qu'à son génie. « Nous n'avons jamais été pour les Italiens, disait à M. de Laigue un député de ristrie qui était un demi-paysan, que des chiens de garde, et ils ont reconnu nos services en nous abreuvant d'injures. S'ils l'avaient voulu et s'ils nous avaient traités avec une sympathie intelligente, aujourd'hui, nous ne ferions qu'un avec eux. Abreuvés d'outrages, nous sommes devenus les irréconciliables ennemis de ceux qui, par un détestable jeu de mots, nous traitent encore d'esclaves. » Sous l'exagération manifeste de ces paroles, un fait du moins apparaît, c'est que les Slovènes et les Croates ne sont nullement disposés à se soumettre à une civilisation, supérieure sans doute, mais étrangère. — L'Allemagne s'est brisé les dents à prétendre assimiler une parcelle de la France. Le régime despotique qu'elle était obligée de maintenir à Strasbourg et à Metz, a arrêté chez elle l'évolution libérale et elle a contracté dans ses rapports avec ses sujets rebelles les lamentables habitudes de superbe présomptueuse qui l'ont conduite à l'écrasement. Seuls, les pires ennemis de l'Italie pour-
raient l'inviter à créer à ses portes une Alsace serbe.
Qu'elle doive exercer une influence prépondérante dans l'Adriatique, la nature l'exige et personne certes ne songe à discuter ses prétentions. Elle montrerait vraiment une modestie excessive à redouter la rivalité d'un nouveau royaume qui, complètement saturé, ne saurait songer avec ses quinze millions d'habitants, à disputer à sa puissante voisine la primauté qui lui appartient. Etablie à Valona, elle tiendra les portes de la mer et, solidement appuyée sur la barrière infranchissable du Brenner, elle aura en Europe une situation incomparable. Une expansion territoriale sur la côte orientale, bien loin de fortifier sa position, l'affaiblirait et la compromettrait, en suscitant contre elle d'amères et légitimes rancunes.
Les Serbes sont liés à l'Italie par des liens étroits. Presque tous ceux d'entre eux qui ont quelque culture admirent ses arts, lisent ses écrivains, sont pénétrés de son esprit. Ils sont les pionniers naturels dans la péninsule des Balkans de la civilisation occidentale, qui nécessairement leur arrive par Rome et Venise. Ce serait le plus absurde des calculs que de transformer en sujets rebelles des disciples empressés et de dédaigner une collaboration féconde pour poursuivre une chimère impériale.
La lecture de certaines brochures, telles que celle de M. Mario Alberti sur Trieste ou de M. Baccich sur Fiume, si elles répondaient à un état d'esprit quelque peu général, serait de nature à inspirer d'assez vives inquiétudes. Ils partent du principe que « les ports de l'Adriatique orientale sont le poumon droit de l'Italie », parce qu'ils sont les débouchés naturels du commerce des Balkans. Il est cependant difficile de comprendre pourquoi les débouchés naturels d'un pays doivent se trouver entre les mains d'une puissance étrangère. La théorie de l'Allemagne, lors(iu'elle