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du Banat et ces collines de la Frouchka Gora, où les Slaves, soumis au joug écrasant des Magyars, attendaient encore la délivrance.
La rue s'animait d'une foule bruyante et bigarrée. A côté des Serbes de la principauté, dans leur pittoresque costume national, avec leurs fez rouges ou leurs bonnets de poil de mouton, les Serbes de Hongrie arboraient le chapeau à larges bords, de feutre ou de paille ; des Bulgares, grands et robustes, vendaient des melons et des prunes ou olïraient d'une voix retentissante le lait caillé. Un Osmanlis, à la barbe de neige, les yeux brillants sous des arcades sourcilières profondes, contemplait avec mépris l'agitation de ces giaours qui avaient osé rejeter le joug du Khalife; l'Albanais aux longues moustaches coudoyait le marchand arménien ou le juif espagnol, tandis que les tsiganes au teint bronzé et aux dents éclatantes, promenaient à travers la foule leurs haillons indiscrets, A côté des élégantes qui imitaient les modes de Paris et de Vienne, les popes aux longs cheveux croisaient les paysannes qui, la hotte sur le dos, portaient au marché les oignons, les piments et les concombres, et les caravanes de mulets qui arrivaient de la Vieille Serbie. Partout la plus amusante confusion de peuples et de mœurs, — la plus effarante aussi; les langues se mêlaient; les races se heurtaient. On pensait malgré soi à un creuset où les scories d'un passé turbulent avaient été jetées pêle-mêle et n'arrivaient pas à se combiner. Pas de monnaie nationale; le voyageur cherchait sans y réussir à se débrouiller au milieu des thalers, des oiastres, des ducats et des roubles de toute effigie et de tout âge.
A l'intérieur, les voyages étaient difficiles; les auberges, primitives et rares, et les nuits, souvent pénibles. Le tableau des régions que l'on traversait
ne rachetait pas toujours la fatigue et les ennuis de l'excursion. Pendant des lieues, on traversait des broussailles et des taillis, coupés de champs qui paraissaient abandonnés. L'agriculture étail très arriérée ; le fumier, presque inconnu et la charrue rudimen taire égratignait à peine le sol qui ne donnait que de maigres récoltes. A mesure que Ton pénétrait plus avant dans le pays, les terres étaient mieux aménagées; les villages, plus propres et plus riches, avaient une apparence plus accueillante, au milieu de leurs ceintures de jardins, de pruniers et de vignes. Partout cependant le mouvement était comme assoupi et la vie, somnolente. Les habitants ne se plaignaient pas de leur sort, parce que leurs besoins étaient modestes, et ils se contentaient des méthodes surannées qui avaient suffi à leurs pères. Les vieillards constataient pourtant avec tristesse la décadence des anciennes coutumes et se lamentaient eur les progrès de l'esprit d'anarchie et d'égoïsms qui se manifestaient par la disparition rapide des grandes communautés rurales, les zadrougué.
A côté de la famille étroite, telle que nous la comprenons, c'est-à-dire de la réunion dans une même maison des parents et des enfants, — ce que le droit serbe nomme Yinokoc/dina, — on rencontre encore assez fréquemment chez les Slaves du sud des groupes d'exploitation qui retiennent autour d'un même foyer plusieurs familles, qui, le plus souvent, se rattachent à un ancêtre commun. Ces communautés familiales, les zadrougué, qui comprennent en moyenne une vingtaine de personnes, mais en comptent quelquefois 50 ou GO, exploitent un domaine indivis sous la direction d'un gospodar ou gouverneur, qui est, soit le membre le plus âgé, soit celui qu'a désigné l'ensemble de la maisonnée. A côté de lui, une gospodinia surveille les travaux domestiques et
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répartit la tâche entre les femmes. Le domaine appartient à l'ensemble de la communauté, et la règle exige que l'on transmette intact aux descendants ce que l'on a reçu des ancêtres. En échange de son labeur, chaque membre de la maisonnée reçoit ce qui est nécessaire à son entretien, le logement, la nourriture et les vêtements. La zadrouga a servi de prétexte à d'innombrables polémiques, et elle a Iburni longtemps des arguments aux Slavophiles, qui prétendaient y voir la preuve de l'esprit de solidarité qu'ils se plaisent à attribuer à leur race. Leur thèse, qui renferme peut-être une parcelle de vérité, a été compromise par leurs exagérations manifestes et l'arbitraire de leurs démonstrations scientifiques. On rencontre en réalité chez tous les peuples, à un moment donné de leur évolution sociologique, des institutions très analogues à la zadrouga, et il n'est pas prouvé de plus que les communautés villageoises actuelles ne soient pas d'origine relativement moderne et n'aient pas été une simple conséquence d'un régime financier déterminé. Il est certain du moins qu'au début du xix" siècle, elles n'existaient plus, au moins comme institution générale et dans des proportions aussi amples, que chez les Slaves du sud.
Comme toutes les institutions humaines, la zadrouga avait ses côtés favorables et ses inconvénients. Elle rattachait le travailleur au sol, maintenait l'esprit de solidarité familiale, empêchait la naissance d'un prolétariat rural, en assurant aux malades et aux vieillards la protection de la maison commune. Elle étail d'autre part peu favorable au progrès et à l'esprit d'entreprise, paralysait l'initiative individuelle, et soumettait parfois à de dures épreuves la patience et la vertu de certains de ses membres. Il était fatal qu'elle disparût, parce qu'elle ne répondait plus aux
besoins du temps et aux instincts nouveaux d'émancipation. Le code publié en 1844 en prépara et en hâta la ruine, en autorisant les divisions et en accordant à chaque membre de la communauté le droit d'exiger sa part ou d'en disposer par testament. Peut-être le législateur avait-il montré une hâte un peu imprudente et ne s'était-iî pas assez attaché à ménager la transition. Le passage trop brusque de la possession collective à la propriété individuelle ne s'accomplit pas sans luttes et sans difficultés, et il en résulta un état de malaise assez général. A la campagne comme dans les villes, on était ainsi vers 1870 dans une sorte d'indécision, entre un monde vieilli qui s'effondrait et un avenir qui demeurait nuageux et incertain.
De là, la rigueur avec laquelle beaucoup d'observateurs ont jugé la jeune principauté. D'autres peuples, la Grèce, la Roumanie, l'Italie, n'ont pas échappé aux mêmes sévérités pour des raisons analogues. II nous faut un effort constant sur nous-mêmes pour que, dans nos conclusions, nous fassions une part assez large à cet élément essentiel de toute œuvre humaine, que l'on nomme le temps. Le touriste, qui arrivait avec les intentions les plus bienveillantes, pardonnait à peu près aux Serbes de s'éclairer au pétrole, de ne pas avoir de chemins de fer et de ne pas connaître le confort moderne; il ne réussissait pas à comprendre qu'ils ne se fussent pas approprié tous les scrupules constitutionnels des parlementaires anglais et il se montrait scandalisé des procédés de leur politique. Que les contemporains de Schwarzenbcrg, de Manteuffel et de Beust eussent le droit de se montrer très susceptibles et très délicats en pareille matière, il est permis d'en douter, et les victimes de Miloch ont été infiniment moins nombreuses, même relativement, que les centaines de victimes qui ont péri
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dans les cachots du Spielberg ou de Custrin. Seulement, Frédéric-Guillaume IV ou Metternich avaient du monde, ils mettaient de l'élégance ou de l'éloquence dans la manière dont ils se débarrassaient des gens qui les gênaient. Miloch était un barbare.
Son château d'été, dans le parc de Topchidéré, à quelques kilomètres de Belgrade, est une simple maison turque; il y donnait audience sur la galerie, accroupi sur ses coussins à la mode orientale, la tête entourée du turban. A Kragouiévats, qui était son séjour préféré, parce qu'il y était plus en sûreté, loin des Turcs, toutprès du massif du Roudnik, où les envahisseurs n'avaient jamais osé s'aventurer, le Konak (le château royal) dont l'entrée est surmontée par le croissant, rappelle absolument par son apparence et sa distribution les demeures des seigneurs ottomans. Miloch lui-même n'était guère autre chose qu'un pacha greffé sur un paysan. Sa femme, la princesse Lioubitsa, qui, pendant les guerres précédentes, avait à diverses reprises combattu dans les rangs des insurgés et, aux heures de doute, relevé leur courage, ardente, impétueuse, dirigeait de près sa maison, surveillait la cuisine et, comme aujourd'hui les villageoises corses, ne s'asseyait pas à table, mais servait le dîner de son mari, de ses fils et de ses hôtes. Elle ne connaissait des usages de l'Europe que ce qu'elle avait entrevu chez sa fille mariée à un petit négociant de Zémoun. Quand elle jugeait dangereuses les rivales que lui donnait son mari, qui, à ce point de vue aussi, avait conservé les habitudes musulmanes, elle s'en débarrassait par un coup de fusil et se réfugiait ensuite dans la montagne, en attendant que la colère du prince se fût apaisée.
Il avait des accès de fureur terribles, et, à l'occasion, rouait de coups de bâton ses conseillers et ses
minisires. Il n'admettait ni contrôle, ni limites à son pouvoir : les fonctionnaires n'avaient d'autre règle que sa volonté, et, à la moindre velléité de résistance, il les jetait en prison, à moins qu'ils ne préférassent se soustraire par l'exil à ses vengeances. Quant à ses adversaires, il s'en délivrait par les supplices, le poignard ou le poison. Il s'enrichissait de toutes mains, parles procédés les plus ingénieux et les plus misérables : il forçait les habitants à payer l'impôt en monnaie autrichienne, l'envoyait à la Porte en argent turc et gardait pour lui les bénéfices du change; il se réservait le monopole de divers commerces, interdisait de révéler la présence de mines de sel en Serbie, parce que leur exploitation aurait diminué le profit qu'il tirait des entreprises roumaines dont il était commanditaire, prenait à ferme le revenu des douanes. Pendant de longues années, il ne convoqua pas l'assemblée du peuple, la Skoupchtina, ne tint aucun compte des avis des sénateurs.
Mauvaise éducation pour un peuple, a-t-on dit, et qui le préparait mal à la grande tâche qu'il entrevoyait. — L'histoire n'est pas une idylle, et ces regrets pudiques sont un peu puérils. Miloch, alfranchi de la veille, grandi sous la domination orientale, était un barbare, mais un barbare d'une intelligence supérieure. Sa chancellerie était une petite salle ornée de quelques caries, d'une mappemonde et d'étendards enlevés aux Turcs; sa bibliothè(|ue se bornait à quelques codes de l'Europe occidentale et à deux ou trois petites encyclopédies. En 1829, il y recevait deux journaux autrichiens, la Gazette cfAugsbourg et VObseruateur, un journal russe et le Constitutionnel. Il ne savait pas lire et son secrétaire lui en résumait les nouvelles. Sa mémoire était prodigieuse; il savait écouter et regarder, et il avait fini par acquérir une idée très exacte de la situa-
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tion du monde et des intérêts rivaux qu'il avait à ménager ou dont il pouvait tirer profit.
Le Tsar Nicolas l'accusait d'ingratitude, et ses envoyés, qui imitaient volontiers la hauteur de leur souverain, traitaient de haut leur protégé. Miloch baissait la tête sous l'averse de leurs reproches : « Je ne suis qu'un paysan.... J'ignore beaucoup de choses et j'écouterai de grand cœur les conseils. » Il entendait biiui d'ailleurs n'en tenir que le compte qu'il jugerait utile.
La situation en 1817 était terrible : quinze années de guerre avaient achevé de ruiner le pays, et surtout elles avaient créé une sorte d'oligarchie semi-militaire, semi-paysanne, besogneuse, âpre au gain, impatiente du Irein, et qui n'aurait pas été moins dure pour la masse des habitants que les anciens maîtres. Dans un pays où les vastes domaines n'existaient pas, où la domination turque avait toujours empêché la formation d'une noblesse seigneuriale, il était difficile à une aristocratie de jeter des racines profondes dans le sol, et le peuple, par un instinct naturel de défense, se groupait autour du prince, comme les Russes autour du Tsar, parce qu'il espérait être protégé par lui contre les exactions excessives. Malheureusement, il ne représentait qu'une masse inorganique, sujette à de brusques surprises, dominée par des impressions mobiles, accessible à des sollicitations adroites et qui, même quand ses volontés étaient claires, ne les exprimait que dans les assemblées plénières,la Skoupchtina, nécessairement rares.
Pendant l'intervalle de ces réunions générales, le souverain, qui ne s'appuyait ni sur une armée, ni sur une administration régulières, était à la merci des intrigues d'une poignée d'ambitieux, voïéuodes qui, au moment des guerres de l'indépendance, avaient
fait de certains districts comme leur domaine militaire, et knèzes, tyranneaux de villages, qui devaient leur influence à leur adresse sournoise, au crédit traditionnel de leurs familles et aux richesses relatives qu'ils avaient acquises par des moyens plus ou moins honnêtes. Ils avaient sous leurs ordres des bandes les momkés, leurs parents, leurs serviteurs et leurs clients, qui, passivement, sans réflexion et sans scrupules, exécutaient les ordres qu'on leur donnait, quels qu'ils fussent. La situation n'était pas sans analogie avec ce qui se passe aujourd'hui en Corse, au moment des élections, où les chefs de clans se disputent par tous les moyens les majorités qui leur garantissent, avec Texercice du pouvoir, les bénéfices qu'il entraîne. Ouelques-uns de ces knèzes avaient de remarquables qualités d'audace, d'entregent et d'éloquence, tel par exemple ce Voutchitch, qui fut un des ennemis les plus acharnés et les plus redoutables de Miloch et qui finit par le renverser. L'indignation bruyante qu'ils atTeclaient contre les procédés arbitraires du souverain et son avidité ne trompaient personne, et tout le monde savait qu'ils n'auraient pas usé autrement de l'autorité, s'ils avaient réussi à s'en emparer, — probablement même avec plus d'impudence encore et certainement avec un moindre dévouement à la cause publique. Stojan Simitch trahissait le fond de la pensée des agitateurs quand il disait de Miloch : « Il nous barre le chemin à tous. >) Leur idéal était le régime des principautés voisines de Moldavie et de Valachie, où les boyards, grâce à la connivence du Tsar, annihilaient l'action des hospodars et soumettaient les paysans au plus dur servage.
Leurs plaintes hypocrites contre le despotisme du prince seraient restées sans écho, s'il n'eût en même temps donné prise contre lui par ses essais de réforme