LE PRINCE ET LES OLIGARQUES
et ses instincts de progrès. « Le peuple serbe, auraitil dit un jour, a plusieurs particularités natiouales qu'il faut tâcher d'adapter à la civilisation et aux lumières de l'Europe, si nous voulons prendre peu à peu une place honorable dans ses rangs. » — Je doute que la phrase ait été prononcée par Miloch, au moins sous cette forme, et il me paraît plus vraisemblable qu'elle a été rédigée par quelqu'un de ces lettrés dont il se plaisait à s'entourer, à la fois parce que leurs volontés réfléchies s'accordaient avec ses aspirations obscures et parce que, sans racines dans le pays, ils étaient ses agents les plus dociles et les moins redoutables. Miloch n'était guère l'homme des programmes et il se souciait peu des théories abstraites. Mais il est vrai qu'il avait le sens du gouvernement, un patriotisme d'autant plus sincère qu'il ne séparait pas la cause de la Serbie de sa propre cause, l'intelligence des besoins du temps. Il garda jusqu'à la vieillesse un esprit alerte et curieux des nouveautés, et, quand il revint en Serbie, après un exil de vingt ans (1838), il se remit à l'œuvre avec l'ardeur et la confiance d'un jeune homme. Son labeur fut immense : sa poigne solide rétablit l'ordre dans le pays, réhabitua au travail une population assauvagie par des guerres trop longues, supprima le brigandage; il donna à la Serbie ses premières routes, des écoles, un gymnase, jeta les bases de l'administration politique et religieuse, établit un budget régulier, organisa le système financier, améliora l'hygiène publique par la création de lazarets, prépara la formation d'une armée nationale.
Avec plus ou moins d'intelligence et d'ampleur, les successeurs de Miloch poursuivirent le môme but, s'attachèrent à introduire en Serbie les institutions et les mœurs de l'Occident. Leurs réformes provoquèrent de redoutables résistances. Elles impli-
quaient de lourdes dépenses, et les impôts étaient péniblement supportés chez un peuple qui n'était pas habitué à un labeur opiniâtre et où les ressources liquides étaient rares. Puis, les changements les plus féconds et les plus indispensables froissent les habitudes, menacent les situations acquises, et, comme les résultats heureux n'en apparaissent que lentement, ne provoquent guère que des colères et des désillusions. Les Serbes, pour entrer dans le courant de la civilisation moderne, étaient obligés d'accepter des charges nouvelles, de subir des entraves inaccoutumées, de se plier à des usages inconnus, et les mécontents n'avaient aucune peine à diriger contre les gouvernements la sourde irritation et le malaise mal défini des masses.
Leurs calculs étaient favorisés par l'existence de deux familles rivales, les Karageorgévitch et les Obrénovitch, qui avaient eu dans l'œuvre d'émancipation une action presque égale et qui conservaient des partisans convaincus . Quels que fussent ses talents personnels, Voutchitch ne parvint jamais à conquérir le pouvoir, et les knèzes n'auiaient dans aucun cas ébranlé le trône de Miloch, — parce que la foule, quelles que fussent ses fautes, vénérait toujours en lui le libérateur, — s'ils n'eussent eu à lui opposer le fils de l'héroïque vainqueur de Michar,
Ils étaient d'ailleurs soutenus dans leurs intrigues par les menées de l'Autriche et de la Russie. Le Tsar Nicolas, dont on a exagéré les ambitions concrètes, avait l'humeur despotique, et il ne tolérait pas plus dans les pays soumis à son influence que dans ceux qu'il gouvernait directement les allures de l'indépendance. Moins jaloux de puissance réelle que de suprématie morale, il exigeait une complète apparence de soumission et il voyait une pensée de révolte dans le moindre mouvement. Ses interventions hautaines