U EMPEREUR FRANÇOIS-^JOSEPH
Les Habsbourgs, qui, en leur qualité d'héritiers du Saint-Erapire-Romain, auraient dû être par essence une dynastie cosmopolite, avaient été gâtés par les caresses Trop continues de la fortune : /a, felix Austria, nube. Élevés dans les liens du bigotisme le plus obtus et du conservatisme le plus borné, tout leur génie se haussait à appliquer à des situations nouvelles les règles d'une méthode depuis longtemps discréditée. François-Joseph, chez qui une éducation étroite avait encore desséché une intelligence débile, incapable de toute générosité de cœur, assistait ahuri à l'évolution qui s'accomplissait autour de lui. A aucun souverain mieux qu'à lui ne s'est jamais appliquée la fameuse parole de Napoléon que l'Autriche est toujours en retard d'une année, d'une armée et d'une idée. D'autant plus attaché à son pouvoir qu'il était incapable d'en user, il s'accrochait à ses embryons de pensées avec l'obstination d'un homme qui n'en a pas beaucoup, et qui se sent incapable de les remplacer, s'il venait par malheur à les égarer. Il avait le goût de la parade, le respect de l'étiquette, le culte de l'uniforme, et il aimait les gens qui réussissaient, fût-ce contre lui. Il avait eu quelque sympathie pour Napoléon après Soiférino, et il savait gré à Bismarck de l'avoir battu à Koeniggrœts. Les Habsbourgs se sont de tout temps facilement entendus avec les Viennois, qui ne s'entêtent pas à forcer la victoire et qui se consolent de tout par une valse de Strauss.
Il n'aimait pas les Slaves, parce qu'ils n'étaient pas nés, qu'ils avaient de mauvaises manières, qu'ils ne se confessaient pas aux époques prescrites. Il en avait peur, parce qu'il était incapable de saisir la réalité concrète derrière leurs paroles imagées et qu'il prenait au sérieux les spectres du panslavisme, du panrussisme et du panserbisme, que ses ministres
lui peignaient sur tous les murs. Bismarck n'avait pas eu de peine à Tendoctriner, à lui persuader qu'en s'inféodant à l'Allemagne, il préparait à sa dynastie un avenir triomphant. 11 est probable que, même aujourd'hui, il ne s'est pas aperçu que, depuis 1879, FAutriche a cessé d'exister, qu'elle est moins indépendante que la Bavière ou la Saxe.
Bismarck d'ailleurs lui-même n'avait pas vu la contradiction intime qui rendait son plan singulièrement scabreux. Pour s'avancer vers l'Orient, l'Autriche avait besoin de gagner les sympathies des Slaves, et elle se les aliénait nécessairement du moment qu'elle se mettait à la remorque de Berlin et qu'elle se transformait en agent de germanisation. Les dilïicultés, énormes en elles-mêmes, de cette manœuvre paradoxale, furent encore accrues par la subordination des Allemands de Vienne à l'obligarchie magyare qui régnait à Budapest. Les Magyars sont un peuple violent, sanguin, impétueux, impatient du mors, incapable de modération et de réserve; ils avaient été grisés par le brusque revirement de fortune qui, en 1867, non seulement leur avait rendu leur autonomie complète, mais avait remis entre leurs mains la haute direction de la monarchie; enivrés par l'encens que leur brûlait la presse européenne, qui vantait sans mesure, sinon sans raison, leurs qualités chevaleresques et leurs talents supérieurs d'hommes d'état, ils avaient lancé leurs chevaux bride abattue à travers la puszta à la conquête d'un vaste empire.
Sur leur route, ils se heurtaient à des manants dont l'insolence refusait de s'incliner devant leur superbe. Ils s'en étonnèrent et s'en indignèrent. Dans leur colère des éléments très divers se mélangeaient : avant tout, l'orgueil d'une caste qui croit j'i sa supériorité de droit divin et qui châtie dans toute désobéissance une révolte servile; puis, la vanité stupé-