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LE PRINCIPE DES NATIONALITÉS

la morale des peuples n'est pas différente de la morale privée, de celle que prêchent Molière et les auteurs comiques qui favorisent l'amour des jeunes gens, en dépit des barbons, et la douleur d'Arnolphe ne nous touche guère, parce qu'il y a des chances sérieuses pour qu'Agnès soit plus heureuse avec Horace et que ses enfants soient plus nombreux et plus beaux.

Nulle part, le culte du principe des nationalités n est plus universel et plus loyal qu'en France, parce que nulle part la conception naturelle de la vie n'est plus répandue et plus intime. D'une façon générale, et en dépit des manifestations bruyantes qui ne trompent que les observateurs superficiels, le patriotisme est beaucoup plus intense chez les Latins que chez les races germaniques, où les tendances mystiques sont plus développées. Nous en avons la preuve à la fois dans la lenteur avec laquelle l'idée de patrie s'est formulée en Allemagne, clans le fait que l'unité y a été imposée par une force extérieure, et plus encore peut-être dans l'intolérance avec laquelle on y traite les nationalités étrangères. Les brutalités impies auxquelles ont été soumis les Alsaciens, les Danois ou les Slaves de l'Empire auraient été intolérables aux Allemands eux-mêmes s'ils avaient eu un sens patriotique véritablement affiné et sincère. Ils ont pu souffrir dans leur vanité du rôle diminué auquel les avaient longtemps condamnés leurs divisions; ils ont ressenti l'orgueil d'éclatantes revanches; ils n'ont pas véritablement connu la nostalgie de la patrie et on ne trouve rien dans leur littérature qui ressemble même de loin à la Satire Ménippée, à Manzoni ou à Silvio Pellico.

Chez les Slaves du sud, où, malgré les apparences, les préoccupations religieuses sont faibles, et qui, comme tous leurs congénères, ont une passion

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exaltée pour la langue des aïeux, le sentiment du morcellement devait peu à peu devenir insupportable, parce qu'ils se rendaient compte que leur dispersion entravait leurs forces productives et, à la longue, entraînerait leur décadence et leur disparition. S'ils demeuraient isolés dans leurs compartiments respectifs, ils finiraient par être lentement absorbés par les Allemands.

Au début du xx* siècle, les observateurs les plus attentifs et les plus bienveillants étaient convaincus que leur union s'accomplirait par l'Autriche et sous sa direction. M. Seton-Watson, un des hommes qui ont le mieux étudié ces questions et dont les sympathies pour les Yougo-Slaves sont incontestables, écrivait encore en 1911 que l'idéal panserbe était irréalisable et qu'il serait funeste au développement delà civilisation dans les Balkans; « l'union croatoserbe doit se faire et elle se fera »; écrivait-il, mais il ajoutait qu'elle ne pouvait se faire que par l'Autriche. M. Charles Loiseau, dont les remarquables travaux n'ont pas eu malheureusement en France le retentissement qu'ils méritent, était beaucoup plus sceptique sur ce point, parce qu'il avait vu plus clairement que l'Autriche en réalité n'existait plus et qu'elle était devenue l'humble servante de l'Allemagne; il déplorait pourtant les défaillances de notre diplomatie plutôt qu'il n'espérait l'arracher à son inditTérence, et ses livres se terminaient sur un regret plus que sur un espoir : si la Fi'ance savait, si la Russie voulait, quelle partie on aurait à jouer là-bas! Il désirait la ruine de l'Autriche, il ne la prévoyait pas.

Pour rendre à la Serbie les chances que ses meilleurs amis n'entrevoyaient plus pour elle, il n'a pas fallu moins que l'extraordinaire impéritie des souverains viennois.

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