LA TYRANNIE MAGYARE
par l'étalage de leur exclusivisme romain. La jeune génération se séparait d'eux. Beaucoup d'étudiants allaient passer quelques semestres à Prague, y suivaient les cours de JMasaryk dont la doctrine, un peu nuageuse et flottante, largement humaine et libérale, laissait dans leur esprit une impression durable. Ils revenaient à Zagreb avec une haine plus vive de l'oppression, un sentiment plus large de tolérance, la volonté de rompre avec des méthodes surannées et des préjugés misérables. Le peuple se ralliait à eux, à mesure que le despotisme magyar pesait plus lourdement sur ses épaules.
Au point de vue financier, la Nagoda de 1868 n'avait donné aux Croates aucun moyen de défendre leurs intérêts, et les Magyars exploitaient durement le royaume uni. Les impôts grandissaient chaque année, si lourds que souvent les paysans abandonnaient leurs terres; les travaux publics les plus urgents étaient systématiquement refusés; la Drave et la Save, dont le cours n'était pas régularisé, dévastaient leurs rives par des inondations fréquentes, et les dégâts se chiffraient par millions. Le pays était envahi par les Allemands qui, grâce à la protection officielle, délogeaient les indigènes des professions les plus lucratives et s'établissaient en colonies massives dans l'intérieur du pays. Le despotisme étranger atteignait ce degré où il provoque un soulèvement unanime parce qu'il atteint également les sentiments et les intérêts. Les Magyars avaient cependant si solidement établi leur autorité qu'elle n'eût pas été facilement ébranlée si leurs divisions intestines n'avaient encouragé la révolte.
Le parti libéral qui, depuis 1875, détenait le pouvoir à Budapest, était une coterie étroite et avide qui ne cherchait en réalité qu'à exploiter sa dominalion. Contre lui se dressa une compagnie analogue,
qui réclama sa part de profit. François Kossuth, le fils du dictateur, Juslh, Apponyi réunirent leurs rancunes et leurs convoitises et, sous le nom pompeux de Parti de l'Indépendance, ils s'offrirent à l'admiration de l'Europe comme les héritiers des révolutionnaires de 48 : il s'agissait d'affranchir définitivement Budapest de Vienne et, en même temps, de préparer à l'intérieur une œuvre de réforme démocratique. — Personne n'ignorait dans le monde que, depuis 1867, les Magyars gouvernaient l'Autriche, et leurs récriminations sonnaient faux. L'avenir le plus prochain prouva d'ailleurs qu'ils n'attachaient eux-mêmes aucune importance à leur programme et que leurs désirs se bornaient en réalité à mettre la main sur les ministères.
Je doute fort que les Croato-Serbes aient jamais eu la moindre illusion sur la sincérité et la valeur morale du parti de l'indépendance magyare. Dans tous les cas, ils n'avaient aucune raison de garder une fidélité inaltérable aux soi-disant libéraux de Budapest, qui n'avaient jamais cessé de les persécuter et de les dépouiller. Quels que fussent les nouveaux maîtres, ils ne seraient jamais pires que les anciens. Apponyi, Kossuth et leurs amis, qui rencontraient à Vienne une assez vive résistance, avaient de leur côté un avantage évident à chercher des alliés, et il n'était pas impossible, après tout, ne fût-ce que par respect humain et par intérêt bien entendu, qu'ils montrassent quelque disposition à respecter chez autrui les droits qu'ils exigeaient bruyamment pour eux-mêmes. Quelques journalistes et quelques politiques croates songèrent donc à chercher une alliance avec l'opposition de Budapest. Le mouvement partit de Dalmatie.
RESOLUTION DE RIÉKA 161
Le royaume de DalmaLie forme une étroite bande de terre, qui, sur une étendue de près de 400 kilomètres, s'allonge du Quarnero à la frontière monténégrine. Bordée à l'est par des montagnes escarpées et abruptes, elle renferme quelques admirables vallées et quelques riches vignobles ; mais les terres cultivables y sont rares et, comme les communications avec l'intérieur ont été systématiquement négligées par le gouvernement, la population (600 000 habitants) vit de l'Adriatique ou émigré. Les Serbes de Dalmatie sont une splendide race de marins et c'est parmi eux que la monarchie recrute les équipages de sa flotte.
La longue domination vénitienne a laissé sur cette côte des traces nombreuses, et les villes ont conservé une physionomie italienne qui trompe les touristes. Les Italiens n'y forment cependant qu'une imperceptible minorité — (moins de 20 000 sur 600 000 habitants); — en dépit des faveurs persistantes de l'administratiorr, ils ont perdu la majorité dans les municipalités de Doubrovnik, de Chibénik (Sébénico) et de Split (Spalato), le port le plus important de la province, et ils ne se maintiennent péniblement q-ue dans la capitale, Zadar (Zara).
La population, où les traditions slaves ont toujours été très vivantes et où se maintient l'esprit ragusain, avait pris une part très active au mouvement illyrien de Louis Gai, et, bien que rattachée officiellement à la Gisleithanie, elle suivait avec une attention émue les événements de Hongrie. Elle avait trouvé un guide remarquable dans un journaliste à la plume alerte et au cœur intrépide, M. Soupilo, qui avait fondé à Riéka le Nouveau Journal, où il combattait avec une redoutable ténacité la tyrannie magyare. En 1903, pendant les jours noirs où le ban Khuen-Hédervary faisait peser sur la Croatie la plus
lourde oppression, 30 députés croates d'Istrie et de Dalmatie avaient cherché à obtenir une audience de TEmpereur pour implorer sa protection. Ils n'avaient pas réussi à être admis près de lui et le bruit courait que François-Joseph avait parlé de ces « chiffes de Croates ». Que le mot fût authentique ou non, — et il est incontestable que le vieux souverain ne mâchait pas ses termes quand il parlait des députés de l'opposition, — il était trop évident que les antiques illusions que nourrissaient certains catholiques sur la Cour de Vienne, ne reposaient sur rien de sérieux.
Le 2 octobre 1905, 40 députés croates de Croatie, de Dalmatie et d'Istrie, réunis à Riéka, volèrent une proposition du maire de Split, ]\I. Troumbitch, où ils se déclaraient prêts à soutenir le parti de l'Indépendance magyare à condition que celui-ci s'engageât à respecter dans ses termes et dans son esprit l'Entente de 1868 et à favoriser le libre développement de la Croatie, au point de vue politique, moral, intellectuel et économique.
La résolution de Riéka marque une date capitale dans l'histoire de la Croatie.
Une génération nouvelle naissait à la vie politique et annonçait son intention de rompre délinitivemcnt avec les rancunes surannées qui avaient jusqu'alors voilé l'unité fondamentale de la race et qui avaient permis aux Magyars de maintenir leur iiégémonie oppressive. Quelques semaines après, la résolution do Riéka était ratifiée par les députés serbes réunis à Zadar qui déclaraient « que Croates et Serbes ne sont qu'une nation par le sang et par la langue » et s'engageaient à poursuivre une politique commune. Les efforts maladroits du baron Paul Rauch, h; nouveau Ban, qui avait hérité de son père les traditions du plus pur despotisme, mais qui n'avait
RESOLUTION DE RIEKA 163
ni la même adresse, ni le môme doigté, se heurtèrent aux sentiments profonds du peuple, et, aux élections de 1906, la coalition serbo-croate remporta un éclatant triomphe, d'autant plus significatif que la loi électorale était plus étroite et qu'elle favorisait les Magyars de la façon la plus scandaleuse.
Il est important de constater qu'à l'origine la coalition serbo-croate n'avait aucune tendance séparatiste et que MM. Soupilo et Troumbitch étaient des sujets loyaux de François-Joseph. Les citoyens de Genève ou de Lausanne ne cessent pas d'être des Suisses excellents parce qu'ils entendent conserver leur langue et maintenir leurs relations intellectuelles avec la France. Le cabinet de Belgrade, de son côté, n'avait pas la moindre pensée de propagande antiautrichienne, et ses ambitions, s'il en avait, étaient exclusivement dirigées du côté du sud, vers la Vieille Serbie et la Macédoine, où il avait assez à faire à lutter contre les Albanais et les Bulgares.
Un moment effrayé par les paroles tumultueuses et les gestes déclamatoires du parti de l'Indépendance magyare, François-Joseph cependant avait fini par se rendre compte qu'on le désarmerait facilement avec quelques portefeuilles, et, dès qu'ils avaient cru possible de saisir le pouvoir, les intransigeants de Budapest s'étaient hâtés d'ajourner leurs revendications.
Le nouveau ministère hongrois (1906) traînait après lui comme une lourde chaîne ses déclarations radicales et il était en particulier gêné par ses solennelles promesses d'une réforme électorale qui, loyalement essayée, aurait aussitôt accru dans une énorme proportion le nombre des députés non magyars et aurait nécessairement impliqué l'abandon du régime adopté depuis 1867. Pour détourner l'attention, il s'appliqua à exalter les passions chau-
vines et il fît voter une série de lois qui avaient pour objet de rendre plus intense et plus rapide la magyarisation. François Kossuth avait applaudi avec enthousiasme à la résolution de Riéka: «Nous saluons nos frères, Croates et Dalniates, et nous leur rappelons que nous avons toujours partagé avec eux les droits que nous avons conquis pour nous-mêmes.... Nous vous attendons, pleins d'amour et d'espoir. » — Dix-huit mois plus tard il présentait au Parlement de Budapest une loi qui faisait du magyar la langue de l'administration des chemins de fer, ce qui était une violation flagrante du Compromis de 1868. Les Croates stupéfaits protestèrent avec indignation et ils réussirent par leur obstruction à paralyser pendant plusieurs semaines les travaux de la Chambre. François Kossuth, au mépris de tous les usages parlementaires, demanda à la majorité de l'autorisera appliquer par ordonnance le règlement du service des employés de chemins de fer jusqu'au vote delà loi (3 juillet 1907). Les députés de Zagreb quittèrent le Parlement, pour protester contre un vote qui violait à la fois la constitution hongroise et les droits les plus évidents du royaume triunitaire.
Repoussés à Vienne, bafoués à Budapest, les Serbo- Croates étaient placés dans l'alternative de plier humblement l'échiné sous la tyrannie austro-hongroise ou de chercher de nouveaux alliés. La politique du cabinet radical de Belgrade et la fermeté qu'il montrait dans l'affaire du traité de commerce avaient rapidement relevé son prestige et lui avaient rendu les sympathies que lui avait aliénées l'incohérence ou les coups d'état des Obrénovitch. Un rapprochement se serait nécessairement produit entre Zagreb et Belgrade, du moment où, dans les deux pays, la direction était passée aux groupes nationaux. Il fut hâté par les procédés du chancelier d'Aehrenthal, qui exaspéra