MONSEIGNEUR STROSSMAYER
nous permet d'entrevoir la pénétration de son esprit, la chaleur de son cœur, ce qu'il y avait à la fois en kii de courage et de douceur, d'enthousiasme et de finesse.
A un idéalisme fervent, il unissait un sens pratique très avisé et il poursuivait avec une persévérante et minutieuse méthode les plans qu'il concevait dans une aorte d'inspiration prophétique.
Né en 1815, en plein romantisme, il avait profondément subi l'empreinte de Kollar, le poète de la renaissance tchèque, et il avait, comme lui, une invincible foi dans l'avenir des peuples slaves, à condition qu'ils oubliassent leurs préjugés et leurs haines; il espérait les réconcilier aux pieds de la papauté. Au Concile du Vatican, — où l'éclat et la pureté de son éloquence avaient forcé l'admiration même de ses adversaires, — il avait combattu avec un courage presque héroïque le dogme de l'Infaillibilité pontificale; mais, fds docile de Rome, il s'était soumis pieusement au vote de la majorité. Sa défaite ne l'avait ni découragé, ni aigri, et il attendait l'heure où la Curie, échappée à Fétroitesse intolérante des Jésuites, accorderait aux Orthodoxes les concessions nécessaires pour qu'ils acceptassent 'sa direction. Le souvenir des grands apôtres slaves hantait sa pensée et il citait volontiers le proverbe serbe : Tu es mon frère, quel que soit le rite de la foi.
Il avait aperçu des premiers les dangers de l'impérialisme magyar et il avait obstinément combattu l'accord de 1868, dont il avait signalé las lacunes et dénoncé les pièges. Isolé dans une majorité servile, il s'était mis aussitôt à organiser la défense. Comme l'Église elle-même que ne déconcerte aucune défaite parce qu'elle est sûre de l'éternité, il croyait à la victoire définitive du droit, et il eût volontiers
repris la parole célèbre de Palatsky : Les Serbes existaient avant le royaume de Hongrie; ils existeront après elle. Il consacrait ses revenus, qui étaient considérables, à favoriser et à soutenir les œuvres nationales, donnait des bourses à des étudiants et à des artistes, encourageait les sociétés d'instruciion populaire, fournissait les premiers fonds de rUniversité et fondait l'Académie des Sciences et des Arts. Bien que la défiance magyare l'éloignât de Tarchevèché de Zagreb, il n'en demeura pas moins jusqu'à sa mort (1905) le directeur moral de la Croatie, dont son esprit animait les poètes et les savants : Bogisitch, qui avait donné son code à la Tclierna Gora, le célèbre historien du droit coutumier slave; Yagitch, un des plus doctes représentants de l'école philologique slave; Danitchitch, l'auteur d'un remarquable dictionnaire de la langue serbe; Ivan Rlajouranitch enfin, le brillant épigone des Bagusains.
« Je crois, écrivait Danitchich, — et c'est une conviction qui s'impose, — que les Serbes et les Croates ne sont qu'un seul peuple; seulement ils ont deux noms différents.... Sans doute, il peut paraître désagréable de s'entendre appeler d'un nom qui n'est pas celui que l'on se donne soi-même... mais il ne sera pas bien difficile de triompher de cet inconvénient. Nous nous en alTranchirons, non par de sottes querelles mais par de graves actions, et comme par une nouvelle histoire. Notre tâche à nous est de rendre le peuple capable des destinées qui l'attendent. )'
Évidemment les fanatiques étaient encore nombreux qui, comme Startchévitch, s'obstinaient dans une intransigeance hargneuse et faisaient le jeu des Magyars par l'entêtement de leurs inintelligents préjugés, ou les aigrefins qui, comme Frank et le parti du droit, essayaient de capter les faveurs de Vienne