‹ La grande SerbieChapitre 66 sur 119 · LES FAUX DE D'AEHRENTHAL · texte numérisé non relu

LES FAUX DE D'AEHRENTHAL

Le comte Goluchowski. — Le Chancelier d'Aehrenthal. — Le Tsar Nicolas IL — Le complot contre la Serbie : les bombes de Tsétinié. Le mouchard NasLitch. — Le procès de Zagreb; le président TaraLocchia. — Les dénonciations de Monsieur le Professeur Friedjung. — Masaryk contre d'Aehrenthal.

Le comte Goluchowski, qui dirigeait la politique autrichienne depuis 1895, s'il n'était certainement pas un homme de génie, avait du sens et une probité naturelle. Polonais de naissance et sincèrement attaché à sa nationalité, il n'avait pour l'Allemagne qu'un goût modéré et il s'appliquait à maintenir ses ambitions et à contenir ses impatiences. Conservateur d'instinct et de tradition, il savait que la monarchie dualiste est un organisme fragile, et il jugeait imprudent de la pousser à des entreprises qui, de quelque manière qu'elles tournassent, seraient nécessairement funestes à la dynastie, puisqu'en cas de succès elles l'asserviraient plus étroitement aux HohenzoUern.

Sa belle humeur naturelle, sa franchise souriante, ses manières en dehors formaient un contraste frappant avec le mysticisme mégalomane de Berlin. Guillaume Il se débarrassa de lui en lui assénant son télégramme fameux où il le félicitait du rôle de « brillant second » qu'il avait joué à Algésiras.

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Quelques mois après, Goluchowski se retirait et était remplacé par le baron d'Aehrenthal.

Le baron Léopold Léxa d'Aehrenthal était né à Hruba Skala en Bohême en 1836. Ambassadeur à Pétersbourg depuis 1899, il y avait affiché des sympathies russes qui n'avaient trompé que les observateurs superficiels; il avait en réalité adroitement servi les manœuvres germaniques qui avaient conduit Nicolas II à la guerre japonaise. Élève de l'ancien chancelier Kalnoky, il en partageait les tendances cléricales et les préjugés réactionnaires. Son idéal semble avoir été de reprendre la politique de Metternich qui, vers 1820, en exploitant la poltronnerie de Frédéric-Guillaume III en face des menées de quelques étudiants, avait réussi à faire de la Prusse l'instrument passif des prétentions viennoises. Seulement, cette fois, c'était le Tsar qu'il s'agissait d'écarter des mauvaises fréquentations auxquelles il s'était laissé entraîner. D'Aehrenthal détestait la France et méprisait l'Angleterre; il ne croyait pas qu'elles osassent s'opposer sérieusement à ses projets, maintenant que la Russie était pour quelque temps hors de combat. Le moment lui paraissait donc favorable pour adopter une politique plus active et pour prendre un rôle prépondérant dans la Triplice. Infatué de son génie, convaincu que le succès justifie tout, il avait toujours vécu dans un cercle étroit, fermé aux idées modernes, et il faisait fi des forces populaires et des exigences de la conscience contemporaine. Les circonstances le servirent d'abord.

L'archiduc héritier François-Ferdinand, qui exerçait sur les affaires une action toujours plus sensible, était visiblement las de la situation subordonnée et dépendante à laquelle l'Autriche avait été réduite par l'Allemagne, et il comptait sur des succès extérieurs pour renforcer l'autorité de la couronne et faciliter

les remaniements constitutionnels qu'il méditait. Le parti militaire avait besoin d'un prétexte pour obtenir les crédits que lui marchandaient les Chambres et pour mettre fin une fois pour toutes aux tentatives da Parlement hongrois contre l'unité de l'armée. Le ministère magyar désirait une diversion qui lui permît d'enterrer la réforme électorale. Les Allemands de la Cisleithanie, qui ne se maintenaient au pouvoir que par des expédients, savaient que les Tchèques s'opposeraient à une politique anti-slave et qu'ils irriteraient ainsi la cour et se fermeraient pour longtemps le ministère.

Le baron d'Aehrenthal partit en guerre en janvier 1908 et annonça bruyamment aux Délégations son désir d'obtenir de la Turquie la construction d'un chemin de fer qui, par le sandjak de Novi Pazar, rattacherait à Salonique la ligne de Bosnie. Le projet, mal étudié, n'avait pas en lui-même grande portée; il n'en provoqua pas moins un immense tapage diplomatique, parce qu'on y vit, avec raison, l'indication que l'Autriche entendait abandonner la politique d'attente qu'elle avait adoptée depuis vingt ans et dénoncer le contrat d'abstention et de réserve qu'elle avait signé avec la Russie depuis 1897.

Personne ne conteste que le Tsar Nicolas II, que la fatalité a condamné à soutenir deux des guerres les plus terribles qu'ait jamais enregistrées l'histoire, ne soit animé des dispositions les plus sincèrement pacifiques. Comme Edouard VII, dont venaient de le rapprocher des tendances communes et des aspirations analogues (1907), il ne préparait ni ne désirait de nouvelles conquêtes et il pensait que le rôle de la Russie devait se borner à favoriser autour d'elle le développement des peuples que liaient à elle les ^ souvenirs, l'origine et la foi. Il s'était réconcihé avec Ferdinand de Bulgarie et il suivait avec une paisible

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satisfaction le relèvement de la Serbie. Son ambition se bornait à établir dans les Balkans un régime tolérable, de manière à éloigner les causes de conflits. Ce programme, prudent jusqu'à la timidité, que Goluchowski avait loyalement appliqué, d'Aehrenthal le déchirait d'un geste brutal et ouvrait ainsi la porte aux complications qui ont abouti à la catastrophe actuelle. On en eut aussitôt le pressentiment, et il fut bientôt confirmé par l'annexion de la Bosnie à l'Autriche (6 octobre 1908).

Cette annexion n'avait aucun sens en elle-même et elle serait absolument incompréhensible si elle n'avait été déterminée par la pensée de pousser la Serbie à quelque imprudence, qui permettrait à l'Autriche d'envahir son territoire et d'abolir son indépendance. L'état-major avait constaté depuis quelque temps que le Sandjak était une médiocre voie de pénétration vers la mer Egée; resserrée entre la Tcherna Gora et l'Albanie à l'ouest, la Serbie à l'est, aboutissant aux chemins de fer bosniaques, à voie étroite, la ligne dont en janvier 1908 le Chancelier avait sollicité bruyamment la concession serait dangereuse au point de vue militaire, peu fructueuse au point de vue économique. La véritable sortie vers rÉgée et Salonique, passait par Belgrade et Nich. Après quelques hésitations, l'Autriche revenait à son désir fondamental : la Serbie est une gêne intolérable, supprimons-la.

Si domestiquée que fût l'Europe et quelque mépris que d'Aehrenthal affichât pour le droit des gens et les traités, il avait besoin d'un prétexte d'agression. Le plus simple était d'imputer à la Serbie ses propres pensées et de l'accuser de menacer l'intégrité de la monarchie dualiste. En 1830, le prince de Schwarzenberg parlait, dit-on, d'avilir la Prusse pour la démolir ensuite. Le nouveau Chancelier prenait volontiers

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pour modèles les grands réactionnaires du commencement du règne.

Nous ne savons pas bien quel a été le rôle de rAutriche dans la révolution de Belgrade en 1903 et surtout nous ne démêlons pas nettement les mobiles de sa conduite. Il est établi que le Ballplatz connaissait la conjuration, qu'il n'avait en rien essayé de l'arrêter et qu'au lendemain de l'assassinat d'Alexandre, l'organe officiel de la Chancellerie, le Fremdenblatt, parlait du meurtre avec un cynisme tel qu'il provoqua un scandale universel. M. de Kallay, gouverneur de la Bosnie et un des principaux meneurs de la politique orientale à Vienne, exprimait à M. Steed, le correspondant du Times, sa satisfaction de l'avènement du roi Pierre : — il était vieux, cl d'ailleurs les Karageorgévitch n'ont jamais aimé à avoir des difficultés, soit avec l'Autriche, soit avec la Turquie.

Quelle que soit la vérité, au moins fort contestable, de cet axiome historique, l'espoir de l'Autriche avait été cruellement déçu, et, dès qu'elle s'aperçut que le roi Pierre soutiendrait les radicaux dans une politique d'indépendance, une campagne de calomnies s'ouvrit. Dès 1905, le ministère des Affaires étrangères ordonnait au Ban de Croatie de surveiller secrètement un certain nombre de députés et de publicistes qu'il soupçonnait d'être en relations avec un comité bosniaque d'insurrection, dirigé par le professeur Tsvijitch, le géographe bien connu. — Les professeurs sont d'habitude d'assez médiocres conspirateurs; M. Tsvijitch, aimable, ouvert, de sens rassis et d'habitudes méthodiques, était un singulier chef de oandel Mais le Ballplatz se souciait assez peu de ♦'raisemblance.

Au mois d'octobre 1907, un certain Raitsovitch arrivait à Tsétinié, en compagnie de quelques bombes,

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