LE COMPLOT DE TSETINIE
et allait dénoncer à la préfecture de police un complot ourdi à Belgrade. Dans le procès qui suivit celte révélation fantasque, un aventurier de bas étage, ?sastitch, qui se donnait pour journaliste et que Ton rencontrait souvent chez le chef de section de l'Intérieur à Sarajevo, raconta que les conjurés s'étaient proposé de faire sauter le palais du prince Nicolas; la conspiration avait été préparée avec la complicité du roi Pierre, gendre de Nicolas. Attention délicate, le prince Georges, le fds du roi, avait choisi pour la date de l'explosion, le moment où sa sœur, Hélène, la seule fille de Pierre, se trouvait au palais, près de sa grand'mère, la princesse Miléna, qu'elle était venue soigner.
L'accusation était absurde et le but en était trop évident. Les relations de Nicolas et de Pierre étaient assez mauvaises; il s'agissait de les aigrir encore, de manière à rendre toute réconciliation impossible entre les deux princes serbes indépendants. Nicolas I" est un souverain remarquable à plus d'un point de vue, et son peuple lui doit une incontestable reconnaissance; soldat intrépide, administrateur attentif et habile, son patriotisme slave est ardent et il l'a traduit avec une poétique chaleur dans son Impératrice des Balkans qui est une des œuvres les plus connues de la littérature serbe contemporaine. Très fier, — et même un peu vain, — des services qu'il avait rendus à la cause serbe, il eût trouvé équitable d'en être récompensé par la réunion sur sa tète des couronnes de Tsétinié et de Belgrade. Il avait soixante-six ans et, si sa vigueur physique demeurait intacte, il subissait les atteintes de l'âge qui, comme toujours, se marquaient par l'accentuation de ses défauts. Ses ambitions étaient plus opiniâtres que mesurées et il n'était pas toujours maître de ses passions.
Après avoir jugé nécessaire à ses projets de donner une constitution à son pays, il s'étonnait que les députés se prissent au sérieux, et il s'irritait que la nouvelle diète se permît de juger le souverain qui l'avait créée. Il avait civilisé son peuple, sans cesser lui-même d'être un Tchernagorien de vieille roche, emporté, violent comme ses ancêtres, fort indifférent aux procédés et aux habitudes de la justice européenne. L'événement a prouvé depuis que ses rancunes particulières s'effaçaient quand l'intérêt commun de la race était en jeu : pour le moment du moins, grâce à Nastitch et à la police de Sarajevo, la rupture était complète entre les deux États voisins, et une vague suspicion pesait sur les Karageorgévitch. Quelques publicistes sérieux dénonçaient bien et flétrissaient la manœuvre du cabinet autrichien. Mais combien de gens lisent les articles de critique documentée! La foule se contente d'une vague appréciation : — Il n'y a pas de fumée sans feu ! — Le meurtre d Alexandre et de Draga en 1903; maintenant, le gendre qui veut tuer son beau-père, le frère qui essaye de faire sauter le palais où réside sa sœur! Corruption et barbarie 1
Au mois de janvier 1908, c'est-à-dire au moment même où la Chancellerie austro-hongroise dévoile ses projets orientaux, les journaux officieux de Budapest, de Vienne, et de Zagreb commencent à dénoncer les manœuvres de la Serbie qui, d'accord avec l'opposition croate, mine l'existence de l'Autriche. Les députés, ainsi accusés de haute trahison, protestent et somment leur dénonciateur, le baron Ranch, de prouver ses accusations. Le Ban répond qu'il maintient ses affirmations « et qu'il se refuse à toute autre polémique avec ses adversaires « (avril 1908). Le Pester Lloyd lance une série d'articles où il invite le gouvernement à « briser enfin le filet que la propa-
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gande yougo-slave cherche à étendre sur toute l'Autriche du sud et du sud-est et à écraser la tête de l'hydre panserbe ». Il publie « le Programme du couronnement », que M. Pachitch a soumis au loi Pierre en 1904 et qui, affîrme-t-il, sert depuis lors de guide à la politique du cabinet : l'article dernier vise l'intronisation de Pierre Karageorgévitch comme « roi de toute la Serbie ».
Comme les détails sont nécessaires pour donner une apparence de probabilité à ces inventions bizarres, on entasse les faits précis : M. Spalaïkovitch, directeur au ministère des Affaires étrangères, préside un comité de propagande qui machine l'insurrection de la Bosnie et de la Croatie; le gouvernement de Belgrade a acheté des journaux croates, français, russes et anglais, etc.... Bien entendu, toutes ces prétendues révélations ne reposent absolument sur rien. Que les radicaux serbes suivissent avec attention les événements de Zagreb et de Sarajevo, c'est certain, et il n'est pas douteux que quelques enthousiastes caressaientaveccomplaisancedesrôvesmagnifiques. Ils ne trouvaient aucun encouragement dans les ministres qui connaissaient les forces du Royaume et qui n'avaient pas d'illusions sur les véritables intentions de la coalition croato-serbe. Le mouvement panserbe était infiniment moins réel et moins dangereux que l'agitation pangermaniste à laquelle les ministres de Vienne assistaient avec une souriante indifférence.
On n'en arrête pas moins, au mois de juillet 1908, quelques ouvriers et une vieille femme, coupables, disait-on, d'avoir ourdi une insurrection. Il se trouvait que les Serbes, par une maladresse singulière, avaient choisi pour leur propagande les points où dominaient les catholiques les plus intransigeants et où par conséquent leur succès était absolument
invraisemblable! En réalité, il s'agissait de préparer l'opinion à des mesures extrêmes. Le baron d'Aehrenthal et ses complices se ménageaient un prétexte, d'une part, pour attaquer la Serbie et, de l'autre, pour proclamer l'état de siège en Croatie. Ils auraient ainsi le moyen de décimer les Slaves delà monarchie et d'étouiîer dans les supplices l'opposition qu'ils redoutaient à l'intérieur.
A la fin du mois de juillet, l'espion Georges Nastitch, dont l'Autriche avait déjà utilisé les services à Tsétinié, publie son célèbre pamphlet : Finale. Il y dénonçait la propagande terroriste et révolutionnaire qui était dirigée par une société de Belgrade, le Slovenski Youg (le Sud Slave), que protégeaient le roi et son fils, et dont il citait les statuts. Nastitch, de l'aveu de ceux qui se servirent des pseudo-documents qu'il apportait pour couvrir leurs ignobles intrigues, était un homme qu'on ne pouvait toucher qu'avec des gants, ou mieux avec des pincettes. Son rôle comme agent provocateur était notoire; il avait volé des lorgnelfes au théâtre de Vienne. Les pièces qu'il produisait fourmillaient d'invraisemblances grossières et de contradiction évidentes. On se demande ainsi par quelle absurdité le roi Pierre protégeait une société qui, d'après les statuts communiqués par Nastitch, poursuivait l'établissement d'une république yougo-slave!
Il est impossible d'admettre qu'à Vienne ou à Zagreb quelqu'un ait pris un seul instant au sérieux ces dénonciations saugrenues, et nous savons d'ailleurs que Nastitch était en relations étroites avec l'étatmajor autrichien et la police bosniaque, de sorte que d'Aehrenthal connaissait à fond le personnage. Un seul point nous étonne, c'est l'extraordinaire incurie de la police et de la Chancellerie autrichienne qui auraient facilement pu essayer au moins de donner
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à leurs accusations une apparence de vraisemblance. Elles spéculaient évidemment sur l'ignorance et la paresse des journalistes occidentaux qui ne lisent guère les documents serbes ou magyars, et elles comptaient sur une prompte rupture avec la Serbie qui leur permettrait de terminer rapidement TaiTaire, avant qu'il fût possible de l'examiner. Gomme le remarque M. Steed, si la Serbie n'eût pas brusquement cédé au mois de mars 1909, l'Autriche aurait envahi le royaume; on aurait exécuté en vertu de la loi martiale, les pauvres diables que les faux accusaient de trahison, et il n'y aurait plus eu la moindre chance de percer à jour les procédés du Chancelier. « Il diavolo fa le pentole, ajoute M. Steed, ma non i coperli; le diable fait les casseroles, il oublie d'y adapter les couvercles. » D'Aehrenthal d'ailleurs, avait un mépris de grand seigneur pour la morale courante et il répétait volontiers « que les faits accomplis sont les preuves les plus concluantes ».
Sou système fut déjoué par la courageuse pénétration d'un professeur de Prague, M. Masaryk, qui, à la difterence de ses collègues d'Allemagne, croyait encore que la morale est une des branches de la philosophie et qui n'admettait pas que Ton fît litière des plus nobles et des plus précieuses garanties que l'humanité a lentement conquises dans sa lutte contre la barbarie. Il fut secondé dans son œuvre par deux grands journalistes anglais, M. Steed, le correspondant du Times à Vienne, et M. Seton- Watson, qui s'était donné pour tâche de dénoncer à l'Europe les crimes magyars et dont les livres, admirables de précision et de méthode, ont ébranlé l'empire austro-hongrois. Us furent soutenus en France par le Journal des Débals, où Gaulis leur prêta l'appui de son talent et de son autorité. Grâce à eux, l'opinion publique, d'abord indifférente,
s'éveilla, et la Chancellerie viennoise, en présence du scandale universel, commença à pressentir l'imprudence qu'elle avait commise. Comme il arrive toujours en pareil cas, elle essaya de sauver la face, s'entêta dans son erreur et se compromit toujours davantage.
Le procès de Zagreb a eu pour les relations entre FAutriche et le Royaume voisin une importance analogue à celle des événements de Saverne pour les relations entre la France et l'Allemagne. Il a exaspéré les plus pacifiques des Serbes, convaincu les plus conciliants qu'ils n'avaient à attendre de Vienne ni justice, ni merci, et réveillé des haines irréconciliables. D'un ennemi qui ne reculait pas devant de semblables pratiques, il fallait s'attendre à tout, et, quelque méritée que fût l'humiliation que lui avait value la découverte de ses fourberies, il était humain qu'il cherchât à s'en venger.
Sans autre indice que le pamphlet de Naslitch, on avait commencé les arrestations en Croatie et, en janvier 1909, 53 personnes étaient en prison. Pendant de longues semaines, des mois entiers, ils furent soumis aux traitements les plus rigoureux, confondus pêle-mêle avec les prisonniers de droit commun, complètement séparés de leurs familles; il fallut qu'ils menaçassent de se laisser mourir de faim pour obtenir la faveur d'être interrogés.
En dehors des pièces fournies par Nastitch, qui demeura le principal témoin, M. Accurti, le procureur général, s'était contenté de copier mot à mot un rapport qui lui avait été fourni par un des adversaires politiques des prévenus. Il avait établi tout son plan sur une sorte de jeu de mots, en affectant de donner un sens politique au mot « serbe », dont se servaient les accusés dans un sens ethnique. Supposez un Suisse de Berne et de Zurich jeté en