CHAPITRE XVIII
Joan. xi, 47-56.
Aussitôt que la nouvelle de la résurrection de Lazare se fut répandue, les Pontifes et bs Pharisiens sentirent croître leur haine et leur jalousie contre Jésus, dont ils voyaient grandir la réputation et la gloire. Inspirés par de tels sentiments, leurs actes extérieurs eurent des conséquences d'autant plus graves que les premiers étaient des personnages plus puissants et plus instruits, et que les seconds paraissaient des hommes plus pieux, plus religieux que les autres Juifs. Jusque-là ils avaient cherché secrètement l'occasion de le faire périr, mais dès lors levant le masque ils formèrent ouvertement le projet de le faire condamner. Dans ce but, ils rassemblèrent le conseil dès le lendemain, jour du Sabbat. Que faisons-nous, dirent-ils? Cet Iiomme opère beaucoup de miracles (Joan. xi, 47). Si 7ious le laissons continuer, tous finiront par croire en lui; et alors les Romains viendront détruire notre pays et notre notion
(Ibid. 48). Voyant le peuple honorer le Christ comme roi, iis craignaient que, si tous les Juifs le reconnaissaient en cette qualité, les Romains ne les traitassent comme des reballes qui violaient la défense de proclamer aucun roi sans leur autorisation. Ou bien, ils appréhendaient que si la doctrine du Christ venait à prévaloir, leur temple et leur religion ne fussent méprisés et abandonnés de leurs concitoyens, qu'eux-mêmes alors ne fussent dispersés et asservis par les étrangers. Ou bien encore, persuadés que les enseignements évangéliques étaient contraires à leurs lois traditionnelles, ils craignaient que, si tous y ajoutaient foi, il ne restât personne pour défendre leur temple et leur ville contre les invasions des ennemis.
Ainsi, les Pontifes et les Pharisiens prétendaient veiller à leur salut, et ils ne voulaient pas croire à leur Sauveur : aveuglés et pervers qu'ils étaient ! ils songeaient à perdre le Christ plutôt qu'à ne point se perdre eux-mêmes. La peur leur faisait prendre conseil : mais ils {remblaient d'effroi là où il n'y a pas sujet de frayeur (Ps. xni, 5). En effet, si, au lieu de mettre le Christ à mort, ils avaient voulu croire en lui, ils auraient conservé leur ville et leur nation; mais ils ont perdu les deux à la fois, parce qu'ils n'ont pas craint de le mettre à mort ; car après la Passion et l'Ascension du Seigneur, les Romains assiégèrent et incendièrent Jérusalem dont tous les habitants furent massacrés ou emmenés captifs. C'est ainsi que pour avoir préféré les biens du temps à ceux de l'éternité, ils se virent privés des uns et des autres ; et ce qu'ils auraient dû fuir est précisément ce qu'ils ne pensèrent point à éviter. 0 Juifs insensés ! à quoi vous a servi le crime épouvantable que vous avez commis ? En refusant de reconnaître le Christ pour votre Seigneur, êtes-vous donc parvenus à vous affranchir
de tout maître ? Bien au contraire, forcément assujettis aux rois qui lui sont volontairement soumis, vous êtes devenus les méchants esclaves de ses bons serviteurs. C'est par leur ministère qu'il foule aux pieds votre rébellion, qu'il réduit à néant vos projets et qu'il fait retomber sur vos têtes criminelles vos propres forfaits. Ce même Seigneur, sur lequel vous avez osé porter une main déicide, vous offrait la vraie liberté des enfants de Dieu, quand il disait : Si le Fils vous délivre, vous serez véritablement affranchis (Joau vin, 36) ; mais vous avez repoussé et renié ce Roi des rois, à son glorieux service vous avez préféré une honteuse servitude en disant à haute voix : Nous n'avons point d'autre roi que César (Joan. xix, 15). —Combien de Chrétiens aujourd'hui, même sous l'habit religieux, ressemblent à ces Juifs aveuglés ! par attachement et par amour des biens temporels, ils négligent et abandonnent les biens éternels ; c'est pourquoi ils sont justement frustrés des uns et des autres ; et parce que, comme les Juifs ils se jettent dans les ténèbres intérieures du péché, ils seront avec eux précipités dans les ténèbres extérieures de l'enfer. Dès ici-bas rien de plus misérable qu'un religieux cupide ou vaniteux ; car il est en même temps maudit de Dieu et exécré du monde.
Alors Caïphe. qui comme grand prêtre en cette année présidait le conseil, décida ce qu'il y avait à faire ; prenant la parole à raison de l'autorité dont il était revêtu, il dit (Joan. xi, 50): llestde votre intérêt qu'un seul homme meure pour la nation, afin qu'elle ne périsse pas tout entière ; et le bien commun doit l'emporter sur le bien particulier. On voit ici combien la passion de l'envie contre Jésus et la crainte de la ruine de leur nation avaient troublé l'esprit des Juifs, puisque dans aucun cas il n'est permis de sacrifier un innocent et un juste ; car par ce moyen, au lieu de pro-
curer le bien commun, on contribuerait à le compromet! re davantage. Aussi, par un juste jugement de Dieu, ils ne tardèrent pas à subir comme châtiments les maux qu'ils croyaient éviter en faisant mourir le Christ ; en effet, quarante-deux ans après qu'ils l'eurent attaché à la croix, ils virent détruire leur natiou et leur temple par les Romains que commandaient Titus et Vespasien. En conseillant ainsi la mort du Christ, Caïphe pensait simplement qu'elle serait utile pour le salut temporel des Juifs menacés des Romains; mais parles termes généraux qu'il employa pour exprimer son sentiment, il prophétisa sans y penser que cette mort serait utile pour le salut spirituel non-seulement du peuple Juif, mais encore du genre humain, c'est-à-dire de tous ceux qui devaient être réunis dans la même foi au divin Rédempteur (Joan. xi, 52). « Si l'on considère seulement ce qu'il avait dans le cœur, dit saint Théophile, le grand prêtre ne parlait que d'après une mauvaise intention ; mais néanmoins le Saint-Esprit lui mit à la bouche des paroles mystérieuses qui annonçaient la rédemption universelle. » N'allons pas croire cependant que quiconque prophétise soit pour cela véritablement prophète ; car on peut produire accidentellement un acte qui convient à une condition où l'on n'est pas établi ; de même, ajoute Origène (in Joan.), que nous ne devons pas regarder comme juste ou vertueux celui qui poursuit un droit ou accomplit une bonne action par vaine gloire.
Conformément à la prédiction de Caïphe, il était expédient que le Christ mourût, et cela pour trois raisons : d'abord pour manifester la grandeur de la bonté divine, puis pour payer le prix de notre rédemption qui n'a été rien moins que;le sang immaculé de l'Homme-Dieu, et ensuite pour donner l'exemple de la vie parfaite que nous devons t. v 2
suivre afin d'arriver à îa céleste patrie. A ces raisons on peut en ajouter trois autres. En premier lieu, l'homme était sujet à la mort de quatre manières différentes : par sa nature, son péché, sa condamnation à l'enfer et sa privation du ciel. Il fallait que le Christ comme Rédempteur lui rendît les droits à la vie, sous le premier rapport, en se ressuscitant lui-môme ; sous le second rapport, en versant son sang infiniment précieux ; sous le troisième, en dépouillant l'enfer de ses victimes ; sous le quatrième, en ouvrant le ciel aux élus. Deuxièmement, l'homme était perdu dans les sentiers de l'erreur du vice et de la douleur ; il fallait que le Christ comme Sauveur vînt le chercher en ce monde pour le ramener par ses enseignements, ses travaux et ses souffrances dans les voies de la vérité, de la justice et de la félicité. Troisièmement, les hommes désunis entre eux étaient en même temps séparés de Dieu ; il fallait que le Christ comme Médiateur les réconciliât avec Dieu par sa mort, pour rassembler en une même société les enfants adoptifs du Père céleste.
Caïphe donc par ses paroles prophétisa toutes ces merveilles, sans pourtant être prophète, parce que, comme Balaam autrefois, il n'en avait reçu ni la vocation ni la qualité. Par là, dit saint Augustin (Tract. 49 in Joan), nous voyons que des hommes méchants peuvent prédire des choses futures par un esprit prophétique. L'Evangéliste attribue ici cet effet extraordinaire à un sacrement divin, à la vertu spéciale du suprême sacerdoce (Joan. xi, 51). Caïphe, dit il, ne parlait point ainsi de lui-même, car il ne comprenait point, il ignorait la haute portée et la signification profonde de ce qu'il disait et annonçait; mais, comme il était Pontife de celte année, il prophétisa, il parla par l'Esprit de Dieu non pointu raison de son propre mérite mais en vertu de
sou office supérieur; et l'onction pontificale dont il avait été honoré avait pu même lui conférer un certain sens prophétique. « Voyez, dit saint Chrysostôme, combien grande est la vertu du Saint-Esprit qui peut mettre des paroles prophétiques dans une bouche impie. Voyez aussi combien grande est la vertu de la dignité pontificale, qui malgré l'indignité d'un sujet lui fit publier, sans qu'il le sût, des événements mystérieux ; à cet effet la grâce céleste employa la langue d'un homme dont elle n'atteignait pas le cœur corrompu. » C'est aussi, croyons-nous, à cause de son autorité spirituelle seulement qu'un mauvais prélat ou un ministre vicieux peut être exaucé dans ses prières publiques, ou bien parce qu'il parle au nom de l'Eglise comme son organe officiel en disant : Prions, mes frères (Oremus). — L'Evangéliste fait remarquer en outre que Caïphe était Pontife de cette année. D'après l'institution divine, il ne devait y avoir qu'un seul grand prêtre qui conservait cette charge pendant toute sa vie ; mais dans la suite des temps, l'ambition en avait introduit plusieurs qui tour à tour remplissaient leurs fonctions pour une année seulement.
Depuis ce jour-là ils ne songèrent donc plus qu'à faire mourir le Christ (Joan. xi, 53). Auparavant déjà ils en avaient conçu la pensée et cherché l'occasion ; mais alors réunis ensemble ils formèrent la résolution et prirent le moyen d'exécuter le plus tôt possible le conseil que le grand prêtre leur avait proposé comme très-expédient. 0 détestable assemblée, composée de chefs criminels et de conseillers iniques ! Que faites-vous, Juifs misérables et insensés ? Quel est votre aveuglement et votre fureur ? Pourquoi adoptez-vous une décision et préparez-vous une accusation contre Notre-Seigneur Jésus-Christ ? N'est-il pas lui-
même au milieu de vous, sans que vous le sachiez ? ue connaît-il pas vos délibérations et même ne découvre-t il pas vos intentions, lui qui scrute les cœurs et les consciences ? Vos infâmes projets seront cependant accomplis, car Dieu son Père l'a livré entre vos mains. Parce qu'en ce sabbat, où les Juifs tinrent leur conseil, ils décrétèrent la mort du Sauveur, chaque année à partir de ce jour l'Église en rappelle la mémoire dans les offices du dimanche et de la semaine qu'on appelle tfe la Passion. Elle commence dès lors un deuil public pour compatir aux souffrances de son céleste Époux, et en signe de tristesse elle supprime le Gloria Patri à l'introït de la messe et à la fin de chaque répons ; puis elle fait chanter des hymnes où elle célèbre le mystère de la croix.
Le dessein homicide que les Pontifes et les Pharisiens avaient arrêté dans leur conseil contre le Christ fut bientôt divulgué. Le Seigneur voulut donner à leur fureur le temps de se calmer ; et parce que son heure n'était pas encore venue de s'abandonner entre leurs mains, il cessa de se montrer en public parmi les Juifs; il se retira donc dans une contrée voisine du désert, à une ville nommée Ephrem et il y demeura avec ses disciples jusqu'aux approches de sa Passion qui n'était éloignée que de quelques jours (Joan. xi, 54). Ainsi, dit saint Chrysostôme (Hum. 40 in Joan.), tandis que tous les autres se préparaient avec allégresse à la -solennité pascale, les disciples se cachaient comme des hommes menacés d'un grave danger ; et néanmoins ils persévéraient dans la compagnie de leur divin Maître , comme lui-même l'attesta en disant : Vous êtes restés avec moi dans les tentations qui m'ont assailli (Luc. xxn, 28). Si le Seigneur fuit devant ses plus iniques serviteurs, ce n'est point assurément par défaut de puissance, mais afin de nous
donner une leçon de prudence. En effet, selon saint Augustin (Tract. 49 in Joan.), il aurait pu, s'il avait voulu, paraître ouvertement au milieu des Juifs sans courir aucun danger de leur part ; mais par son exemple, il préféra montrer ci tous les Chrétiens qu'il est permis de se soustraire aux recherches de ses persécuteurs, si par sa présence on risquait d'enflammer leur colère et de les rendre plus acharnés. D'après Origène (Tract. 31 in Joan.1, on ne doit jamais renier Jésus au péril même de sa vie, et on doit subir la mort plutôt que de trahir la vérité ; mais aussi personne ne doit donner volontairement occasion à une si forte épreuve ou tentation, et cela pour deux raisons : premièrement, parce que ce serait une grave présomption de s'exposer à un danger où l'on pourrait succomber, faute de connaître sa propre faiblesse; secondement, parce qu'en se livant soi-même à ses persécuteurs on leur fournirait l'occasion de devenir plus impies et plus coupables, en sorte qu'on se rendrait responsable des crimes qu'ils commettraient et passibles des châtiments qu'ils encourraient. Or la Pâque des Juifs était proche (Joan. xi, 55); l'Évangéliste ajoute cette circonstance, pour marquer que Jésus séjourna peu de temps à Ephrem, puisqu'avant cette fête il vint pour la dernière fois à Jérusalem. De ce pays où il était, beaucoup allèrent à Jérusalem avant la Pâque, pour se purifier et se disposer par des prières et des sacrifices à manger convenablement l'agneau pascal, suivant les prescriptions mosaïques. Car les Juifs qui avaient contracté quelques souillures légales, dit saint Théophile, ne célébraient point la Pâque, sans s'y être préparés par des jeûnes, des purifications corporelles, des offrandes déterminées et parla rasure de la tête. D'après cet exemple, que
les Chrétiens ne s'approchent Loint de la Table sainte avant t. v ?.
de s'y être préparés par des jeûnes et de bonnes œuvres, spécialement par la prière et la confession. En effet, si tant de dispositions extérieures étaient requises pour manger l'agneau figuratif, quelles dispositions intérieures ne sont point nécessaires pour recevoir dignement le véritable Agneau de Dieu, le corps immaculé du Christ ?
Cependant les Juifs oublieux de leur propre sanctification tramaient la perte du Sauveur, et dans le lieu même destiné à la prière ils cherchaient à verser le sang innocent de ce divin Agneau. Ils venaient pour se purifier extérieurement, dit saint Chrysostôme (Hom. 64 in Joan.), et ils voulaient se souiller intérieurement par l'homicide et la cruauté ; car ils dressaient des embûches qui devaient convertir un temps de fête en des jours de meurtre et de malheur. Inquiets de ne pas voir Celui qui était l'objet de leurs perquisitions sataniques, ils se demandaient les uns aux autres réunis dans le temple : Que pensez-vous de ce qu'il n'est point venu à la fête ? car ils étaient étonnés qu'à l'occasion d'un si grand concours il ne se fût pas présenté pour prêcher sa doctrine ; ils parlaient de la sorte, non point par le désir de lui rendre hommage, mais par la crainte de voir échouer leur infernal complot (Joan. xi, 56). Comme pour répondre à leur question l'Évangéliste ajoute : Les Pontifes et les Pharisiens avaient donné ordre que, si quelqu'un savait où était Jésus, il le découvrît afin qu'ils le fissent prendre. ,\ 'oilà précisément la raison pour laquelle il s'était dérobé aux regards de ses ennemis ingrats et obstinés, en attendant l'époque déterminée pour sa Passion. Quant à nous, dit saint Augustin, sachant que le Christ est assis à la droite de Dieu son Tère, ne craignons pas de le manifester aux malheureux Juifs, afin qu'ils puissent ainsi le saisir parla foi. — Remarquons ici que quand des Chrétiens célèbrent
saintement une fête religieuse, Notre-Seigneur ne manque jamais d'y prendre part, selon qu'il l'a déclaré en disant : Lorsque deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux (Matth. xvm, 20). C'est pourquoi, quand- nous nous trouvons assemblés dans la maison de Dieu, cherchons Jésus en nous consolant mutuellement, en le priant d'assister à notre fête et de nous sanctifier par sa divine présence. Si au contraire nous ne passons pas, comme il convient, les jours consacrés par la religion, le Seigneur se tiendra éloigné de nous, comme il s'éloignait autrefois des Juifs en disant par la bouche d'Isaïe (I, 13) : Vos solennités me sont insupportables.
Considérez donc ces misérables conspirateurs qui se concertent publiquement pour satisfaire leur haine et leur envie contre le Christ, tandis qu'il se retire secrètement avec ses disciples comme le feraient des hommes sans ressource et sans force. Que pensez- vous que Madeleine ait dit de cette fuite ? Mais aussi quelles étaient les cruelles inquiétudes de la Mère de Jésus, en voyant s'éloigner d'elle ce cher Fils que les Juifs, disait-on, avaient résolu de mettre à mort? Représentez-vous Notre-Dame restant avec ses sœurs dans la compagnie de Madeleine, après que Notre-Seigneur les eut consolées par la promesse de son prompt retour. Considérez également la douceur et la bonté du divin Maître qui, pouvant par un seul acte de sa volonté exterminer ses adversaires, se soustrait à leurs poursuites, sans proférer une seule parole pour se défendre et se justifier. A son exemple apprenez à chasser de votre cœur tout sentiment de colère ou d'aigreur, pour y substituer la mansuétude et l'humilité; c'est par ce moyen que vous acquerrez la véritable paix de l'âme et du corps.
Prière.
Seigneur Jésus, Ange du grand conseil, vous qui avez laissé les méchants tenir eux-mêmes conseil contre vous, et qui, au lieu de résister par votre toute puissance,avez préféré céder avec patience, ne m'abandonnez pas à quelque jugement erroné ou à quelque funeste résolution de la part, soit de mon libre arbitre, soit d'une volonté étrangère ; ne m'abandonnez pas non plus aux vexations ou aux tentations des démons. Mais au contraire disposez de moi avec clémence tant extérieurement qu'intérieurement pour diriger mes pas dans la voie du salut éternel. Bon Maître, réduisez à néant toutes les attaques que me livrent le diable et le monde ; faites qu'échappé sain et sauf à tout péril, je vous rende tout joyeux d'humbles actions de grâces. Ainsi soit-il.