CHAPITRE XLV
VIGILANCE DU PÈRE DE FAMILLE. — DIFFERENCE ENTRE LE DON fcT LE MAU- VAIS SERVITEUR.
(Matth. xxiv, 4-2-51 ; Luc. xn, 39-45.).
Notre-Seigneur prouve ensuite par une comparaison la nécessité de la vigilance (Matth. xxiv, 42-44). Nous devons en effet apporter plus de soin pour conserver les biens éternels que les biens temporels ; or, afin de sauvegarder ses biens temporels, un père de famille ne manquerait pas "de veiller à l'heure où il soupçonnerait que le voleur doit venir ; donc afin de nous assurer les biens éternels nous devons veiller à toute heure, parce que toute heure est dangereuse, et nous devons être toujours sur nos gardes afin d'être trouvés prêts au moment de la mort. Si un père de famille montre tant de sollicitude pour la défense de sa maison, à combien plus forte raison nous devons être remplis de zèle pour le salut de notre âme, afin de ne pas perdre la vie éternelle, comme il nous arriverait si nous étions trouvés dépourvus de la grâce sanctifiante. Selon saint Chrysostôme (Hom. 78 in Matth.), Notre-Seigneur confond par cet exemple les Chrétiens négligents qui sont moins empressés, moins ardents par rapport à leurs intérêts spirituels que les mondains à l'égard de leurs richesses matérielles ; car ceux-ci mettent tout en œuvre afin de repousser le voleur , tandis que ceux-là ne font rien pour se disposer à paraître devant leur Juge.
MO LA GRANDE VIE DE JÉSUS-GHRlST
Le même saint Docteur expose cette parabole de deux manières. D'après un premier sens, le voleur c'est le démon, et la maison c'est l'âme. Si par la négligence de la raison qui doit garder l'entrée, le démon parvient à pénétrer dans une âme, il en aura bientôt fait disparaître les vêtements de la justice, l'or de la sagesse et l'argent de l'innocence. Celui qui cède aux tentations diaboliques laisse ainsi percer sa maison par l'ennemi infernal qui le dépouille de ses vertus et le blesse dans ses facultés. Or pour que le père de famille puisse se garantir du voleur, trois conditions sont nécessaires : il faut qu'il connaisse le moment où il doit être attaqué, qu'il veille avec soin et qu'il résiste avec courage. De même, le Chrétien doit chercher prudemment à connaître les embûches du tentateur, pour ne pas être trompé tout d'abord par des suggestions mensongères; puis il doit veiller attentivement, pour ne pas être séduit par des délectations perfides ; enfin il doit résister de toutes ses forces, pour refuser un consentement coupable qui le perdrait entièrement. Le démon, en effet, tâche de s'insinuer dans une âme par trois moyens progressifs qui, quand ils réussissent, lui assurent une victoire complète ; d'abord il frappe l'esprit parla suggestion, puis il ébranle la sensibilité par la délectation, enfin il enchaîne la volonté par le consentement qu'il lui arrache.
D'après une seconde explication, le voleur c'est la mort
qui se présente àl'improvisteet qui s'introduit en secret afin
de nous ravir tout ce que nous possédons ; la maison c'est
le corps, la bouche et les oreilles en sont la porte, et les
yeux en sont les fenêtres. Donc si le père de famille savait
à quelle heure doit venir le voleur, il ne manquerait pas de
veiller et ne laisserait pas forcer sa maison ; c'est-à-dire si
le Chrétien connaiseait le moment où la mort doit arriver,
VIGILANCE DU PÈRE DE FAMILLE. ETC. Vil
il se tiendrait sur ses gardes pour ne pas être surpris en état de péché, car la mort des pécheurs est très- funeste (Ps. xxxu, 221; et il ne souffrirait pas que son âme fût arrachée violemment de son corps, mais il la remettrait librement entre les mains de Dieu. « Les âmes pécheresses, dit saint Chrysostôme (loc. cit.), se complaisent à demeurer dans leur corps comme dans leur propre habitation : aussi lorsque l'Ange de la mort vient exécuter la sentence du Seigneur, il doit transpercer le corps pour en retirer l'âme par force. Les âmes justes au contraire regardent leur corps comme leur prison ; aussi quand la sentence est portée, elles le quittent sans contrainte et répondent avec empressement à l'appel de Dieu. » — Saint Grégoire dit à ce sujet (Hom. 11 in Evang.) : « Le voleur pénètre dans la maison à l'insu du père de famille, lorsque, durant le sommeil de l'esprit, la mort fond sur la demeure de chair où elle n'est pas attendue; frappant alors le maître qu'elle trouve endormi, sans lui laisser le temps de la réflexion, elle précipite dans l'abîme de l'enfer l'esprit qui vivait sans prévoir l'imminence du danger. S'il veillait au contraire, il résisterait au voleur ; car pour se précautionner contre l'arrivée du Juge qui traduit inopinément les âmes à son tribunal, il irait à sa rencontre avec repentir, afin de n'être point condamné comme impénitent. » Le même saint Docteur dit encore : « Si Dieu ne veut pas que nous connaissions notre dernière heure, c'est afin que nous en concevions une crainte continuelle, et qu'ainsi ne pouvant la prévoir nous ne cessions de nous y préparer. »
Gomme conclusion pratique de tout ce qui précède, Notre-Seigneur ajoute (Matth. xxiv, 44) : En conséquence
tenez-vous prêts, conservant irréprochables vos pensées, t. v 25.
vos paroles et vos actions, parce que vous ne savez pas l'heure où le Fils de l'hom me viendra vous citer, soit au jugement particulier après la mort de chacun, soit au jugement général à la fin du monde. Puisque nous ignorons le jour et l'heure où le souverain Juge nous appellera subitement à son tribunal, veillons non pas seulement une heure ou un jour, mais tous les jouis et à toute heure, comme s'il devait survenir à chaque instant, de crainte qu'il ne nous surprenne en mauvais état. Heureux mille fois celui qui, prévoyant sa fin dernière, s'abstient du péché, travaille à son salut et se dispose continuellement à la mort ; aussi quand elle se présentera, il la recevra joyeusement, semblable au captif qui, après une longue attente, voit arriver enfin son libérateur ; car il se plaît à répéter avec le grand Apôtre (Philip. I, 23) : Je désire d'être dégagé de mon corps et réuni au Christ.
Notre divin Maître ajoute ensuite d'une manière générale (Marc, xin, 37): Ce que je vous dis, je le dis à tous, qui que vous soyez, grands ou petits, brebis ou pasteurs, présents ou futurs : Veillez, soyez pleins de cette sollicitude prudente que chacun doit exercer à l'égard de soi-même avant tout. Il parle ainsi, afin que les Chrétiens des derniers siècles apprennent par ceux des premiers un précepte qui leur est commun à tous ; et il nous montre qu'il ne s'adresse pas seulement à ses Apôtres, mais aussi à ses disciples de tous les temps. Sans doute, le jugement général ne surprendra pas tous les hommes en cette vie ; néanmoins il les regarde tous, parce que pour tous il sera semblable au jugement particulier; car au moment de la résurrection chacun apparaîtra au nombre des élus ou des réprouvés, selon qu'à l'instant de sa mort il aura été trouvé cligne de récompense ou de châtiment. Ainsi le der-
nier jour du monde nous retrouvera dans le même état de grâce ou de péché où nous aura saisis le dernier jour de notre vie, et nous resterons pendant l'éternité ce que nous étions en quittant cette terre. « Que personne, dit saint Augustin (Kpist. 80), ne cherche à connaître le dernier jour -, mais plutôt appliquons-nous à veiller sur nous-mêmes en réglant nos mœurs, afin que nous ne soyons point pris au dépourvu quand sonnera l'heure de notre trépas ; car le Seigneur à la fin des siècles nous jugera tels qu'il nous aura jugés à la fin de notre pèlerinage, et au lieu même où la mort nous aura frappés. »
C'est pourquoi chacun connaîtra à sa mort le sort qui lui est réservé pour l'éternité ; car tout Chrétien alors verra son Juge suprême qui lui déclarera s'il est lui-même du nombre des élus ou des damnés. A ce sujet, dans un livre intitulé : Des misères de la condition humaine, Lothaire qui devint Pape sous le nom d'Innocent III s'exprime de la sorte. « Tout homme, bon ou mauvais, à l'heure de son trépas verra des yeux de l'âme Jésus crucifié. Les pécheurs le verront pour leur honte et leur confusion, en rougissant et gémissant de ce que, par leur propre faute, ils ont rendu inutile pour leur salut le sang précieux de ce divin Rédempteur. C'est des méchants qu'il est écrit (Zach. xn, 10): Ils jetteront leurs regards sur moi qu'ils ont transperce, paroles prophétiques qui se rapportent à l'avènement de Jésus Christ, soit pour le jugement particulier, soit pour le jugement général. Les bons verront aussi Jésus crucifié, mais avec joie et avec bonheur. C'est ainsi que Notre- Seigneur a dit lui-même de saint Jean l'Évangéliste (Joan xxi, 22)î Je veux qu'il reste de même jusqu'à ce que je vienne le visiter au jour de sa mort. Nous comptons par conséquent quatre sortes d'avènements de Jésus-Christ, deux
visibles et deux invisibles pour les yeux du corps. Les deux avènements visibles sont : le premier, quand il vint dans la faiblesse de la nature humaine prendre noire chair ; le second, quaud il viendra dans l'éclat de la majesté divine juger le monde. Les deux avènements invisibles sont: le premier, lorsqu'il se communique à 1 âme du juste par la grâce ; le second, lorsqu'il se montre à la mort de chaque fidèle pour le j ugement particulier, et c'est pourquoi la mort est appelée obit du mot latin obitus qui signifie rencontre. L'Eglise nous représente et nous rappelle ces quatre avènements du Seigneur dans les quatre dimanches de l'Avent, non- seulement par le nombre des semaines, mais encore par le texte même des divins offices. »Ces utiles explications d'Innocent III nous font sentir le besoin de répéter avec plus de ferveur cette touchante prière de la sainte Liturgie : Vous donc qui êtes notre avocate, daignez tourner vers nous vos yeux compatissants ; et à (a fin de notre exil montrez nous Jésus le fruit béni de vos chastes entrailles, rendez-nous-le propice, à douce Marie, mère pleine de clémence et de tendresse !
Après avoir recommandé à tous les Chrétiens généralement une vigilance infatigable, Notre- Seigneur recommanda spécialement aux pasteurs et aux princes une sollicitude parfaite dans l'attente de son avènement. C'est pourquoi il proposa l'exemple d'un serviteur zélé pour gouverner la maison qui lui a été confiée, non-seulement en la présence mais aussi pendant l'absence de son maître ; car lorsque celui-ci reviendra, il le récompensera dignement, au lieu qu'il le punirait sévèrement s'il le trouvait négligent ou injuste. ^1 votre avis, dit le Sauveur (Matth. xxiv, 45), quel est le serviteur fidèle et prudent que son Maître a établi sur sa famille pour distribuer à chacun
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dans le temps opportun la nourriture convenable? En qualité de serviteur, il doit avoir des sentiments humbles, ne cherchant point sa propre gloire, mais celle de son Maître ; puisqu'il est fidèle, il doit être animé d'intentions droites, servir le Seigneur pour le Seigneur lui-même, et paître les brebis du Christ non par intérêt mais pour l'amour du Christ ; et puisqu'il est prudent, pour bien remplir ses fonctions il doit examiner les dispositions, les besoins et les mœurs de ceux dont il est chargé. Le Seigneur l'a établi sur sa famille, en l'appelant et le choisissant afin de gouverner et entretenir ses enfants et ses domestiques, ses disciples et ses sujets. Selon les ordres qu'il a reçus, ce serviteur doit donner à chacun en son temps la nourriture; il doit la donner, et ccnséquemment ne point la refuser par négligence, par paresse ou par tout autre motif blâmable, ni non plus la vendre par simonie afin d'obtenir en retour des biens terrestres ou des louanges humaines; mais il doit la fournir en son temps, c'est-à-dire avec discrétion et à propos, selon qu'il est utile ou nécessaire d'après les diverses circonstances ; et la nourriture qu'il doit ainsi distribuer est celle tant de l'âme que du corps, à savoir la parole divine, le bon exemple et en général les secours temporels et spirituels adaptés aux besoins et aux dispositions des différentes personnes.
En demandant : Quel est, croyez-vous, ce serviteur fidèle et prudent...? Notre Seigneur ne veut pas marquer qu'il n'en connaît point, ou bien qu'il n'en existe point d'aussi vertueux, d'aussi parfait; il veut montrer seulement combien il est rare et difficile de trouver ces qualités réunies en un seul. « Dans la gestion des richesses temporelles, dit saint Théophile, les biens du maître sont dissipés par un serviteur imprudent quoique fidèle comme par un ser-
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viteur prudent mais infidèle ; il en est de même dans la dispensation des choses divines, la prudence et la fidélité y sont également nécessaires. •» Aussi, d'après saint Chrysostôme (Iiom. 78 in Matth.}, Jésus-Christ exige dans ce serviteur deux qualités principales : la fidélité, afin qu'il ne dépense rien inutilement et ne s'approprie rien furtivement de ce qui appartient à son maître ; ensuite la prudence, afin qu'il dispose de tout comme il est plus avantageux et plus expédient. Le ministre dévoué doit penser moins à luimême qu'à la famille de son maître , pour procurer à tous ceux qui la composent les différentes sortes de nourritures dans le temps et selon la mesure convenables. Ainsi la prédication ne doit pas être trop fréquente, afin de ne pas la rendre vile et méprisable ; ni trop rare, de peur que les sujets ne deviennent ignorants et endurcis. t)e même aussi, le pauvre affamé désire ardemment le morceau de pain que dédaigne l'homme rassasié. Les pasteurs ou supérieurs sont donc obligés de veiller non-seulement sur eux-mêmes, mais encore sur leurs troupeaux en général et même sur chaque fidèle en particulier, autant du moins qu'ils le peuvent. »
Heureux, déclare Jésus-Christ (Matth. xxiv, 46), ce serviteur que le Seigneur à son avènement, quand il viendra au moment de la mort lui demander compte de son administration, trouvera ainsi tout occupé à dispenser avec prudence et fidélité les biens spirituels et corporels; car en veillant sur lui-même et sur ses inférieurs pour exercer la charité, il se rend digne du bonheur éternel. Aussi le Seigneur l'établira sur tousses biens, c'est- à-dire il le fera participer à toutes les joies du royaume céleste, et à la gloire de Dieu même au-dessus de laquelle on ne peut rien imaginer de plus excellent ; car dans l'éternelle béatitude il
sera mis eu possession du bien infini qui renferme tous les biens, et ainsi cette béatitude est un état parfait par la réunion de tous les biens. Il sera établi sur tous les biens, non pas en ce sens qu'il possédera seul les récompenses éternelles, mais parce qu'il en jouira plus abondamment que les autres à double titre, soit pour la pureté de sa vie, soit pour la garde de son troupeau. En effet, d'après saint Chrysostôme, il recevra la couronne pour prix des mérites qu'il a lui-même acquis par sa bonne conduite, et l'auréole pour récompense des soins qu'il a donnés à ses frères afin de leur enseigner la bonne voie. Voilà pourquoi saint Paul écrivait à son disciple (ITim. v, 17) : Ceux qui administrent bien méritent d'être doublement honorés, surtout ceux qui travaillent à la prédication et à renseignement. Aussi, selon saint Augustin (Epist. 66), rien de plus agréable à Dieu que le ministère des évêques, des prêtres et des diacres, s'il est rempli avec tout le soin que réclame notre souverain Roi. Le serviteur, dont Jésus-Christ parle ici, peut représenter tout Chrétien auquel Dieu, comme Père de famille, a confié l'administration de quelque bien. Or selon la nature de ces biens, on distingue trois sortes d'administrations : une première qui appartient exclusivement aux prélats et aux pasteurs de l'Eglise, c'est la dispensation des choses spirituelles; une seconde qui appartient spécialement aux princes séculiers et aux magistrats, c'est le gouvernement des affaires temporelles ; une troisième qui est commune à tous les fidèles, c'est le bon usage des grâces surnaturelles à l'aide desquelles on mène une vie vertueuse, en soumettant ses sens à la raison et la raison à la foi. Ainsi donc, quand Notre-Seigneur demande : Quel est, à votre avis, ce serviteur fidèle et prudent ....? on peut répondre : C'est le bon prélat, le pasteur dévoué, le prince sage, le magistrat équi-
table, et même le fidèle charitable ; car il est écrit (Eccli. xvn, 12) : Dieu a commandé à chacun d'avoir soin de son prochain; et tous sans distinction doivent remplir ce devoir, en fournissant à leurs semblables la nourriture, c'està-dire le secours dont ils peuvent avoir besoin au temps de la nécessité. Saint Chrysostôme dit à ce sujet (Hom. 78 in Matth.) : « L'administration que loue Notre -Seigneur n'est pas seulement celle de l'argent, mais aussi celle de la parole et de l'exemple, des richesses ainsi que de tous les dons confiés à chacun. Et quoique cette parabole convienne très-bien aux princes, elle s'applique pareillement à tous les hommes ; car chacun doit employer tout ce qu'il a reçu, sagesse, puissance, richesses ou talents quelconques, pour l'utilité commune ; et on ne doit pas en abuser pour nuire à ses semblables ou se perdre soi-même. »
D'après le même saint Docteur (loc. cit.), le divin Maître veut instruire ses disciples non-seulement par la promesse des honneurs dont il récompensera les bons, mais encore par la menace des châtiments qu'il infligera aux méchants. Il ajoute donc (Matth. xxiv, 48} : Si le serviteur est, mauvais, il ne se préoccupe nullement de la visite prochaine du souverain Juge ; mais comptant toujours sur une longue vie, il dit en son cœur avec une aveugle présomption : Mon Maître n'est pas près de venir, et moi-même je ne suis pas près de mourir. (N'est-ce pas en effet le langage de ceux qui ne veulent point penser à leur dernière heure et au jugement futur?) Il se met alors à maltraiter les autres serviteurs; ceux qu'il devrait protéger et défendre, il les opprime et les outrage, bien plus il les séduit par ses discours corrompus et les scandalise par ses pernicieux exemples ; tandis qu'il viole ainsi la justice et la charité, il mange et boit avec les libertins s'abandonnant aux vo-
luptés et aux plaisirs de ce monde (Ibid. 49). L'insensé 1 pendant qu'il sera plongé dans le désordre et endormi dans la négligence, son Maître viendra le retirer de cette vie et le traduira devant son tribunal, au jour qu'il ne l'attend pas et à F heure qu'il ne sait pas (Ibid. 50) ; car personne ne connaît ni le jour ni l'heure (Ibid. 36). Jésus-Glirist signale ici les six défauts les plus ordinaires dans les indignes pasteurs, savoir : une présomptueuse confiance, une tyraunique domination, la gourmandise, la luxure, le mépris des jugements divins et l'oubli des devoirs essentiels.
Cependant lorsque le Soigneur surprendra le mauvais serviteur, il le divhera, en séparant son âme de son corps par la mort ; puis au jugement le séparant des élus afin de le réunir aux damnés, il lui donnera pour partage d'être avec les hypocrites, c'est-à dire non-seulement avec les infidèles qui n'eurent pas la foi, mais aussi avec les faux Chrétiens que Jésus-Christ nous a fait voir abandonnés dans le champ, au moulin ou dans le lit (Ibid. 51). Ce mauvais serviteur sera confondu avec les hypocrites, afin qu'il soit puni avec ceux auxquels il a ressemblé : car comme les hypocrites cherchent à paraître tout autres qu'ils ne sont réellement, de même les pasteurs indignes s'efforcent de passer pour bons, mais au jugement on découvrira ce qu'ils sont véritablement ; ainsi ceux qui étaient ensemble dans le champ, au moulin et dans le lit, ne semblaient pas différents les uns des autres, jusqu'au moment où l'on voit les uns choisis et les autres réprouvés de Dieu. — « Le souverain Juge, dit saint Chrysostôme (Hom. 51 Op. imp.), séparera le mauvais serviteur des autres Chrétiens, afin qu'il ne soit point récompensé avec tous les Saints ni puni avec les pécheurs ordinaires : il l'associera aux hypocrites infidèles, afin qu'il partage les tourments de ceux dont il a
imité les mœurs. Comme en effet le prêtre zélé sera plus glorifié dans le ciel que les simples fidèles, parce que nonseulement il a été juste lui-même mais encore qu'il a rendu les autres justes aussi, le prêtre prévaricateur au contraire sera châtié dans l'enfer plus que tous les damnés, parce qu'il n'a pas péché seul et qu'il a fait pécher les autres. » Le Seigneur, parlant de l'abîme éternel où sera précipité le mauvais serviteur, ajoute (Ibid. 51} : C'est là qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents. Ces pleurs seront arrachés par la violence du feu, et ces grincements de dents seront causés par la rigueur d'un froid excessif ; caries réprouvés passeront alternativement de l'un à l'autre, comme Job l'affirme (xxiv, 18 et 19), et c'est ce qui rendra leur châtiment plus terrible. Nous avons traité plus longuement de ces divers supplices dans un des chapitres précédents, à l'occasion de l'homme qui était entré au festin des noces sans être revêtu de la robe nuptiale. Pasteurs des âmes, méditez ces enseignements salutaires du divin Maître ; et si vous avez quelques reproches à vous faire, hâtez-vous de réformer votre conduite défectueuse ; c'est ici-bas le lieu du travail et de la pénitence, plus tard viendra le jour du salaire et de la récompense ou de la vengeance et du châtiment.
Prière.
Seigneur Jésus, accordez-moi de ne perdre jamais le souvenir de mes fins dernières et de votre avènement suprême, de conserver toujours la pensée de la mort et du jugement, afin que, m'abstenanl de tout péché et m'exerçant aux bonnes œuvres, je veille avec soin pour m'assurer les biens spirituels et célestes; et qu'au lieu de m'aban-
donner à la négligence, je ne cesse de m'appliquer au salut de mon âme. 0 divin Maître, faites que, par des efforts constants, je travaille et je parvienne à me corriger et à me perfectionner, de telle sorte qu'après vous avoir servi fidèlement toute ma vie, je mérite d'être heureusement récompensé durant toute l'éternité ; et qu'ainsi préparé à la mort et au jugement, je reçoive votre visite avec joie et je partage votre béatitude sans fin. Ainsi soit-il.