‹ La grande vie de Jésus-Christ (volume 2)Chapitre 7 sur 36 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Luc. xvin, 35-43.

Le Seigneur Jésus approchait de Jéricho, ville située à deux lieues du Jourdain, entre la Galilée d'où il était parti et

Jérusalem, où il se rendait, à sept lieues de là vers l'Orient. Jéricho, cité autrefois iloiissante, est maintenant détruite; dans le voisinage est une fontaine dont les eaux, jadis amères et stériles, devinrent douces et fécondantes à la prière du prophète Elisée; elles prennent leur source au pied de la montagne dite de la Quarantaine, et après avoir parcouru un espace de deux milles, elles viennent arroser Jéricho. C'est donc vers cet endroit que le Sauveur dirigeait ses pas, afin d'y guérir plusieurs infirmes, comme le fait remarquer saint Jérôme. Alors un aveugle était assis près du chemin où il mendiait. Entendant passer la foule du peuple, il demanda ce que cela signifiait, et on lui dit que Jésus de Nazareth arrivait. Aussitôt il se mit à crier plus de cœur que de bouche : Jésus fils de David, ayez pitié de moi (Luc. xvin, 35-38). Par ce cri suppliant il confessait les deux natures réunies en la personne du Christ : d'abord la nature humaine, en disant : Jcsus, fds de David, car c'est de ce saint roi que le Christ descendait selon la chair ; puis la nature divine, enajoutant : Ayez pitié de moi, car c'est le propre de Dieu de compatir aux misères de la créature que luimême a façonnée de ses mains : Ses miséricordes s'étendent sur toutes ses œuvres (Psal. cxliv, 9). Suivant saint Cyrille, cet aveugle élevé dans le judaïsme n'ignorait pas que le Messie devait naître temporeliement de la famille de David ; voilà pourquoi il l'invoque comme Dieu et homme tout ensemble.

La foule avide d'entendre les instructions du Seigneur s'efforçait de faire taire le pauvre aveugle; mais il criait encore plus fort de crainte que sa voix ne fut étouffée par le bruit(Luc. xvin, 39). Touché de compassion pour cet infortuné qui ne pouvait le suivre, Jésus s'arrêta ; et de peur que le peuple ne l'empêchât d'approcher, ilordonna de le lui

amener, aQn d'avoir l'occasion de le guérir. Ainsi la voix de la prière, dit saint Cyrille, a la vertu d'arrêter le Christ, car il regarde avec bonté ceux qui l'implorent avec confiance; aussi il fait venir en sa présence l'infirme dont il veut récompenser la foi. Voilà le bel exemple que devraient imiter tous les grands et les puissants de ce monde ; ils devraient de la sorte attirer et accueillir les indigents et les malheureux, écouter leurs plaintes et exaucer leurs justes réclamalions. — Lorsque l'aveugle fut à sa proximité, Jésus lui demanda ce qu'il désirai! (Luc. xvm, 40). Il ne l'ignorait point sans doute - mais, selon saint Cyrille, il avait dessein de faire connaître à tous les assistants que ce mendiant espérait obtenir de lui non point un secours d'argent mais un effet merveilleux de la puissance divine. De plus, suivant saint Àmbroise (in cap. xvm Luc), le Sauveur, par cette question, voulait approuver publiquement la confession de foi que cet homme venait de faire, afin de nous apprendre que nul ne peut être sauvé sans professer une pareille croyance. Il voulait encore exciter l'aveugleà solliciter plusinstamment la guérison que lui-même était disposé à lui accorder par son infinie miséricorde, moyennant une prière persévérante ; car Dieu n'opère point ordinairement de guérison miraculeuse pour ceux qui n'en ont point un désir ardent. De même, s'il veut bien sauver tous les hommes, c'est à condition qu'ils reviendront à lui, comme le fait remarquer saint Ambroise ; et s'il ne les sauve pas tous, c'est que tous n'y consententpas ; carlesalut ne serait point un bienfait pour celui qui n'en voudrait point. Aussi, d'après la célèbre maxime de saint Augustin (Serm. 15 de Verbis Apost.), Dieu, qui vous a créé sans vous, ne vous justifiera point sans vous, sans votre coopération.

Admirez ici la clémence du Seigneur qui ne dédaigne pas

de suspendre sa marche en faveur d'un pauvre aveugle, de l'appeler auprès de lui pour lui demander avec douceur ce qu'il désire. Seigneur, que je voie, répondit celui-ci, avouant ainsi sa misère dont il sollicitait la délivrance (Luc. xvm, 41). Le céleste Médecin connaissait d'avance son intention, il attendait néanmoins cette déclaration, afin de montrer que, si nous voulons être guéris de nos infirmités spirituelles, nous devons les découvrir avec sincérité. Alors, avec cette parole souveraine qui tira l'univers du néant, Jésus lui dit : Vois. Parole courte mais efficace, car le Seigneur opère suivant la foi de ceux qui l'invoquent ; voilà pourquoi il ajoute aussitôt : Ta foi t'a sauvé (Ibid. 42J. Cette vertu peut en effet procurer le salut ou la santé non-seulement du corps mais aussi de l'âme, soit pour le temps, soit pour l'éternité ; c'est ce que prouva l'événement suivant. Car au même instant que Jésus l'ordonna, l'aveugle vit et il le suivait en publiant les grandeurs de Dieu (Ibid. 43). Non content de pouvoir contempler Celui qui est la lumière du monde, il s'empressait de marcher sur ses traces afin de ne point s'égarer dans les ténèbres ; c'était un signe non équivoque de l'illumination parfaite, produite dans son âme et dans son corps. D'où il suit, selon saint Cyrille, que cet aveugle fut affranchi d'une double cécité extérieure et intérieure ; car s'il n'avait pas été vraiment éclairé sous ces deux rapports, il n'aurait pas glorifié Dieu comme son suprême libérateur. D'après saint Théophile, cet homme, pour témoigner sa reconnaissance à Jésus auquel il devait sa guérison, ne manqua pas de l'accompagner, au lieu de le quitter. Il ne fut pas seul éclairé ; car à son occasion les spectateurs le furent surnaturellement, de manière cà reconnaître une vertu divine dans le Christ. C'est pourquoi l'Evangéliste ajoute : Et ton! le peuple, témoin du prodige, en loua Dieu, le remerciant

du bienfait qu'il venait d'accorder au prochain. Bans toutes ses œuvres, en effet, Dieu se réserve la gloire, comme il l'a déclaré en disant : Je ne céderaipas ma gloire à un autre (]s. xl vin, 1 1) ; mais il laisse à ses créatures tous les avantages qui en résultent. Dans le cas présent quatre motifs devaient porter la foule à louer le Seigneur, comme la Glose le remarque ; l'aveugle avait miraculeusement recouvré l'usage de la vue, et en lui ouvrant les yeux le Sauveur avait manifesté la puissance de sa bonté ; de cette manière la prière du pauvre avait été exaucée, et le mérite de sa foi avait été récompensé. D'après saint Grégoire (Hom. 2 in Evang.), Jésus-Christ opéra ce miracle pour ranimer lafoide ses disciples qui, encore tout charnels, ne comprenaient pas les choses spirituelles. Selon saint Théophile, c'était aussi afin d'utiliser son voyage à travers la Judée ; car il voulait par là nous apprendre que dans toutes nos démarches nous devons nous proposer un but utile et ne rien entreprendre d'inutile.

Suivant saint Grégoire (loc. cit.), cet aveugle que le Sauveur guérit sur la route de Jéricho est l'image du genre humain qui, par le péché d'Adam, était tombé dans les ténèbres de la damnation, en perdant la vue des choses célestes. Or, Jéricho, dont le nom signifie lune, désigne notre mortalité qui, comme l'astre de lanuit, tend toujours au décroissement en passant par diverses phases. De même que l'aveugle ouvrit les yeux à la lumière du jour, lorsque Jésus approcha de Jéricho, ainsi quand Dieu s'est revêtu de notre mortalité, le genre humain ouvrit les yeux à la lumière de l'éternité qu'il avait perdue. Celui qui est privé de cette clarté surnaturelle est spirituellement aveugle ; mais quand il commence par croire au Rédempteur qui a dit : Je suis la voie (Joan. xiv, 6), alors il est assis près du chemin delà

vérité ; et s'il réclame avec foi le secours de la grâce, il ressemble à ce mendiant qui attendait sur la route l'arrivée du Sauveur. Quiconque reconnaît son aveuglement spirituel doit également redire de cœur et de bouche : Jésus, fils de David, prenez pitié de moi. Comme la foule de ceux qui précédaient Jésus s'efforçait d'imposer silence à cet affligé, ainsi la tourbe des désirs charnels et des passions tumultueuses cherche à traverser nos bonnes résolutions et à troubler nos oraisons, de peur que Jésus, entendant notre voix, ne vienne illuminer notre coeur. Mais plus nous rencontrons d'obstacles, plus aussi nous devons redoubler d'instances et persévérer dans la prière, à l'exemple de l'aveugle. Les nombreux passants qui le gourmandent pour le faire taire, d'après saint-Jérôme (in cap. x Marc), figurent les péchés qui, de concert avec les démons, nous tourmentent, pour nous empêcher de confesser notre misère et d'implorer notre délivrance ; plus la guerre devient acharnée, plus aussi nous devons élever nos mains et nos voix suppliantes vers le divin Maître, afin d'obtenir une prompte assistance. Ce fut en vain, dit saint Cyrille, que la multitude essaya de fermer la bouche à cet infortuné; l'opposition qu'on lui faisait, loin de le rebuter, ne servait qu'à augmenter son courage. Ainsi la foi, quand elle est vive, résiste à toutes sortes de personnes et triomphe de toutes espèces de difficultés. Il n'y a point de crainte ni de honte qu'on ne doive fouler aux pieds pour ne point manquer de fidélité à Dieu. Et si pour amasser de l'argent beaucoup ne savent pas rougir, pourquoi ne pas braver tout respect humain quand il s'agit de sauver son âme ?

Lorsque Jésus entendit l'aveugle crier une première fois, il passa outre ; niais lorsqu'il l'entendit crier de nouveau et plus fort, il s'arrêta ; de même, quand nous

commençons à prier au milieu des distractions, nous sentons en quelque sorte Jésus passer outre ; mais si, surmontant toutes les vaines pensées, nous continuons à l'invoquer avec plus d'ardeur, nous remarquons avec joie qu'il vient en notre âme pour lui rendre la lumière. Afin d'exciter l'aveugle à prier davantage, il l'interrogea donc en ces termes : Que désires-tu que je te fasse ? Ainsi, quoique Dieu sache infiniment mieux que nous ce qui nous est utile ou nécessaire, néanmoins il ne nous l'accorde pas ordinairement sans que nous l'ayons désiré et sollicité, souvent même avec des instances reitérées ; car il ne veut pas nous faire du bien contre notre gré ni sans notre consentement ou notre concours ; mais il veut que les dons octroyés par sa miséricorde soient de quelque façon mérités par nos prières ou nos œuvres. Voilà pourquoi if nous invite, nous exhorte, nous oblige même de réclamer son secours en tous nos besoins : Demandez, dit-il, et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, frappez et on vous ouvrira (Matth. vu, 7). Par la demande de cet aveugle uous apprenons quel doit être l'objet principal de toutes nos prières à Dieu : nous ne devons désirer et solliciter ni les richesses matérielles, ni les honneurs fugitifs, ni de longs jours, encore moins la vengeance à l'égard de nos ennemis, en un mot aucune espèce d'avantages temporels, mais uniquement la claire vue de cette ineffable lumière, qui éclaire tout homme venant en ce monde (Joan. i, 9). C'est là ce que nous recommande le divin Maître par ces paroles . Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, tout le reste ensuite vous sera donné comme par surcrcît 'Matth. vi, 33). Le chemin assuré qui conduit à la contemplation de cette divine lumière, c'est la foi ; car cette vertu

sauva l'aveugle qui une fois guéri suivit son Bienfaiteur. t. v 5.

C'est ce que fuit également quiconque, après avoir connu Jésus-Christ, s'efforce de l'imiter ; à son exemple plus il est surnaturellement éclairé, plus il doit progresser dans la pratique assidue des bonnes œuvres, en portant les autres à bénir le Seigneur. Ainsi, après avoir recouvré miraculeusement la vue, notre aveugle, loin de revenir en arrière ou de rester dans l'oisiveté, s'empressa de marcher sur les traces de son céleste Médecin, et communiqua même aux témoins de sa guérison le zèle dont il brûlait pour louer Dieu.

Saint Grégoire conclut en disant (Hom. 2 in Evang.) : « Si donc, mes très-chers frères, nous gémissons de notre aveuglement spirituel pendant notre pèlerinage terrestre, et si nous croyons au mystère consolant d'un Dieu incarné, nous sommes assis sur la voie du salut. De plus si nous supplions cirque jour le divin Rédempteur de nous communiquer sa lumière céleste, il ne manquera pas d'éclairer notre faible intelligence ; nous pourrons alors contempler sa vie dans ce monde et il ne nous restera plus qu'à la reproduire dans notre conduite. A cet effet considérons attentivement toutes ses démarches et suivons constamment ses vestiges sacrés. Quoique maître des cieux et créateur des Anges, il n'a pas craint de se cacher dans le sein d'une Vierge pour se revêtir de notre nature avec ses nombreuses misères. Il aurait pu naître dans une famille opulente, tandis qu'il a voulu recevoir le jour de parents pauvres ; renonçant à tous les avantages mondains, il a embrassé les opprobres et les ignominies ; il a été conspué, souffleté, déchiré par les fouets, couronné d'épines et cloué sur une croix. Ainsi il nous a montré que nous devons passer par les amertumes de la pénitence, si nous désirons parvenir aux jouissances du paradis dont nous nous sommes éloi-

gnés par un attachement désordonné aux choses périssables. Puisqu'un Dieu a tant souffert pour ses indignes créatures, que ne doivent pas endurer les hommes pour eux-mêmes ? Ceux qui veulent jouir des plaisirs et des douceurs ici-bas suivent donc un itinéraire entièrement opposé à celui qu'a parcouru leur divin Chef et leur Modèle. Par conséquent, si nous désirons goûter dans la céleste patrie le bonheur de la récompense, n'abandonnons point ici- bas !e sentier de la pénitence; avançons dans la vertu, de telle sorte que non-seulement nous glorifions Dieu par nos œuvres, mais encore que nous le fassions glorifier par les autres. » Ainsi parle saint Grégoire.

Dans l'aveugle de Jéricho on trouve encore une image de chaque pécheur. En effet, celui qui se rend coupable de quelque faute mortelle est frappé d'aveuglement spirituel. Si, désireux de rentrer dans la voie de la vérité, il commence par penser à la vie éternelle, et revient en gémissant implorer la miséricorde divine, il est alors assis le long du chemin où il demande l'aumône. Les passants qui s'efforcent de lui imposer silence, ce sont les esprits immondes et les habitudes vicieuses qui se liguent ensemble pour l'empêcher de faire pénitence et d'obtenir son pardon. Mais plus il se sent combattu vivement par les démons et les passions, plus il doit redoubler d'ardeur en ses prières et crier vers Dieu par ses désirs ; les désirs, en effet, sont les cris de l'âme ; mais comme Dieu est très-éloigné des pécheurs, il faut que leurs désirs soient très-forts pour être entendus ; voilà pourquoi le salut est loin des pécheurs (Ps. cxviii, 155). Toutefois, ajoute Hugues de Saint- Victor, si Dieu n'exauce pas nos premières prières, ne nous rebutons pas ; les grands dons ne s'obtiennent que par des instances réitérées. La bonté divine ne refuse jamais sa grâce à ceux qui la

8i LA GRANDE VIE DE JÉSUS-CHRIST

réclament avec persévérance. Que nul cependant ne présume de ses propres mérites ; mais qu'il se confie en la miséricorde infinie de Celui dont le Prophète royal a dit : Avec l'aide de Dieu nous accomplirons des actes de vertu, et lui-même anéantira nos adversaires (Ps. lix, 14). L'expérience prouve quel amour de compassion Dieu témoigne aux coupables repentants, et quelle abondance de secours il leur accorde pour les délivrer du péché. Il semble d'abord passer outre, à cause des tentations dont nous sommes assaillis dans la prière ; mais si nous continuons à l'invoquer, il semble s'arrêter pour nous faire approcher de lui ; car il rétablit le calme dans notre âme en lui faisant goûter les douceurs de sa contemplation. Comme dans toutes les demandes que nous adressons au Seigneur nous devons principalement nous proposer la gloire céleste, l'aveugle de notre Évangile sollicite justement le bienfait de la lumière. Pour montrer que le vrai pénitent ne doit jamais désespérer de son pardon, le Sauveur dit à l'infirme qu'il guérit : Ta foi t'a sauvé. Aussi par la bouche d'Ezéchiel (xvm), le Seigneur assure que le pécheur obtiendra son salut à quelque heure qu'il se repente et qu'il se convertisse.

Prière.

Très-doux Jésus, vous ne faites aucune acception de personnes ; mais comme Créateur vous supportez patiemment tous les hommes ; en qualité de Rédempteur et de Sauveur vous avez pitié des uns et des autres, et vous leur pardonnez généreusement. Quel pécheur donc, s'il n'est pas indifférent à son salut éternel, tardera de se convertir à vous qui l'attendez avec clémence, et qui frappez à sa porte, désirant entrer par votre grâce? Gomme je suis un pauvre et misérable

aveugle, faites qu'entendant votre voix je m'empresse d'ouvrir mon cœur pour vous y recevoir vous-même ; qu'éclairé intérieurement de votre divine lumière, je vous suive et je vous imite sur la terre en remplissant mes jours d'œuvres vertueuses, et qu'ainsi je mérite après cette vie de jouir de votre vue dans les cieux. Ainsi soit-il.

Page 1