‹ La grande vie de Jésus-Christ (volume 2)Chapitre 6 sur 36 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Matth. xx, 17-28. — Marc, x, 32-45.

Jésus continuant sa route monta vers Jérusalem. Cette ville, par rapport à tout le reste de la Terre promise, est située sur une éminence, de sorte que, de tous côtés pour y arriver, il faut monter plus ou moins. Le Sauveur précédait en chemin ses disciples, afin de montrer, selon la remarque de saint Théophile, qu'il courait au-devant de sa Passion et qu'il ne refusait pas de mourir pour notre salut ; il voulait aussi par là nous apprendre à marcher sur ses traces dans la voie de la pénitence et de la mortification.

Mais les disciples qui le suivaient, tremblaient (Marc, x, 32); parce qu'ils n'étaient pas encore assez aguerris pour affronter les tourments du martyre. D'après le Vénérable Bède (in cap. x Marc), se rappelant tout ce qu'il leur avait annoncé touchant sa fin prochaine, ils craignaient d'être enveloppés dans les mêmes dangers, ou du moins ils redoutaient de voir tomber entre les mains de ses ennemis Celui dont la société faisait tout leur bonheur. Sur la route, le Seigneur prit en particulier, non point des hommes faibles qui auraient pu se scandaliser facilement, mais ses douze Apôtres qui, comme plus parfaits, représentaient tous les prélats ecclésiastiques (Matth. xx, 17) ; et pour la quatrième fois il leur confia les mystères spéciaux de sa Passion et de sa résurrection, qu'il ne voulait pas déclarer à tous indistinctement. Il convenait en effet, dit saint Théophile, qu'il fît cette révélation à ses plus intimes amis. Toute la gloire de Dieu et la rédemption du monde reposent sur la mort du Christ ; voilà pourquoi, ajoute saint Chrysostôme (Hom. 35 Oper. imp.), tandis qu'une foule nombreuse l'accompagne, il tire à l'écart les douze Apôtres seulement pour la leur annoncer exclusivement à tous les autres ; car c'est toujours dans les vases meilleurs qu'on renferme les plus précieux trésors.

Remarquons ici que Jésus-Christ prophétisa plusieurs fois à ses Apôtres sa Passion et sa mort : d'abord, lorsque saiut Pierre l'eut proclamé publiquement comme Fils du Dieu vivant ; puis après sa transfiguration sur le Thabor ; ensuite quand il eut guéri le lunatique ; la quatrième fois dans la circonstance présente ; enfin sur le Mont des Oliviers lorsqu'il dit : Vous savez que dans deux jours se fera la Pâque (Matth. xxvi, 2). Le Sauveur avait plusieurs motifs de réitérer ainsi ces mêmes prédictions à ses Apôtres. 1° Parce

qu'ils étaient ses confidents les plus chers, il tenait à leur communiquer les ['lus secrets sentiments cle son cœur; ce qu'on ne fait ordinairement qu'en faveur des personnes les plus dévouées. 2° Il leur rappelait fréquemment ses souffrances et ses humiliations prochaines, afin qu'ils n'en fussent pas troublés et scandalisés lorsque le moment serait venu ; car une tribulation qu'on a prévue et attendue longtemps semble moins pénible à supporter. 3° C'était aussi afin que, voyant s'accomplir tous les événements de sa Passion, comme il les leur avait annoncés à différentes reprises, ils fussent disposés à croire plus fermement la vérité de sa résurrection prédite dans les mêmes circonstances. 4° Son dessein était encore de les convaincre qu'il avait connu d'avance et accepté de plein gré les tourments et les ignominies qu'il devait subir et qu'il pouvait éviter. 5° Il voulut enfin qu'ils attestassent eux-mêmes en face de toutes les nations qu'il avait souffert et qu'il était mort, comme il l'avait prévu et parce qu'il l'avait voulu spontanément. — Dans le sens mystique ces prédictions répétées signifiaient que Celui qui en était l'auteur et l'objet devait souffrir et mourir bien des fois en ses divers membres. Voilà pourquoi Notre-Seigneur disait à l'ennemi le plus acharné des premiers Chrétiens : Sauf, San!, pourquoi me persécutes-tu ? (Act. ix, 4) ; et à saint Pierre sur le point d'être martyrisé : Je vais à Rome pour cire crucifié de nouveau. Combien de fois et combien cruellement, hélas! Notre-Seigneur souffre encore de nos jours dans ses élus que les méchants affligent et tourmentent de mille manières !

Le Sauveur dit donc secrètement à ses Apôtres comme à ses familiers (Matt h. w. 18): Voici que nous montons à Jérusalem, c'est-à dire vers la cité qui doit être bientôt le

théâtre de ma Passion; car la tribulation approche (Ps. xxi, 12). Il mentionne Jérusalem pour montrer que, conformément aux prophéties, il devait opérer le salut du genre humain au milieu de la terre ; car la Judée ou Palestine, dont cette ville est la capitale, occupe une position centrale sur la surface du globe. A l'orient, elle avoisine l'Arabie, vaste désert aride et inculte, où le Seigneur retint quarante années consécutives les Israélites, pour lesquels il fit pleuvoir chaque jour la manne du ciel et jaillir l'eau du rocher; la mer Morte sépare l'Arabie de la Jndée Celle-ci au midi touche l'Egypte; néanmoins, pour venir d'Egypte en Judée, les enfants d'Israël firent un long circuit, parce que Dieu les fit passer à travers l'Arabie. Du côté de l'occident, la Judée est contigué à la Méditerranée, appelée autrefois la Grande Mer. Au septentrion, elle touche la Syrie et la mer de Chypre. — Par ces paroles : Nous montons à Jérusalem. le Christ exprime sa volonté de souffrir, puisqu'il va de luimême à la mort. D'après saint Chrysostôme (Horn. 35 Oper. imp.), c'est comme s'il disait : « Vous voyez que je marche spontanément vers l'endroit de mon supplice ; car personne ne m'y appelle ou ne m'y invite, nulle ordonnance supérieure ne m'y oblige, nulle nécessité impérieuse ne m'y contraint. Lors donc que vous me verrez cloué sur la croix, ne me regardez pas simplement comme un pur homme ; car s'il est dans la nature de l'homme qu'il puisse mourir, il ne l'est pas qu'il le veuille. » Par son exemple, le Sauveur apprend aux prélats et aux pasteurs de l'Eglise que, si les circonstances l'exigent , ils doivent avoir le courage de subir le martyre pour le salut du troupeau qui leur est confié.

Il ajouta (Luc. xvm, 31) : Et tout ce que les Prophètes ont écrit touchant le Fils de l'homme va s'accomplir. Or ils ont

annoncé ce qu'il devait faire et endurer, comme aussi ce qu'il devait mériter et recevoir en récompense. Parlant de ses souffrances prochaines, lui-même se qualifie justement Fils de l'homme, c'est-à-dire de la Vierge seulement, pour faire entendre qu'il devait les subir en sa nature humaine et non point en sa nature divine. Puis expliquant ce qui devait lui arriver, il expose par ordre les principales circonstances de sa Passion en ces termes (Marc, x, 33) : Le Fils de l'homme sera livré aux princes des prêtres, aux scribes et aux sénateurs qui le condamneront à mort, en le jugeant coupable, d'après de faux témoignages, sans observer les formes les plus ordinaires de la justice. Gomme les Juifs n'avaient plus alors le droit de vie et de mort, parce que les Romains, devenus leurs maîtres, se l'étaient réservé, il ajoute Et ils le livreront, comme accusé de crime, entre les mains des Gentils, c'est-à-dire au gouverneur Ponce-Pilate et à ses soldats pour exécuter par leur ministère ce qu'ils ne peuvent accomplir eux-mêmes. Les Gentils alors le tourneront en dérision, lui cracheront au visage, le frapperont de verges et le feront périr en l'attachant avec des clous sur une croix (Ibid. 34). Voir des calomniateurs enchaîner la Vérité, des insensés se moquer de la Sagesse, des coupables flageller l'innocence, des misérables conspuer la Gloire et des morts tuer la Vie, n'est-ce pas là le renversement,- la violation de tout ordre et de tout droit? « Hélas ! mes très-chers frères, s'écrie saint Bernard à cette occasion (Serm. de Passione),le Libérateur des captifs est traduit luimême comme un esclave, le Miroir sans tache de la lumière éternelle est souillé d'infâmes crachats, le Maître de l'univers est accablé de coups, l'Auteur de la vie est mis à mort ! Que nous reste-t il donc, sinon de le suivre tous et de mourir avec lui ? Plus loin, le même saint Docteur ajoute :

Le Sauveur est arrêté comme un malfaiteur, honni comme un insensé, fustigé comme un homme vil, traîné au supplice comme un prévaricateur de la Loi! » — Spirituellement, le Sauveur est vendu par les simoniaques, raillé par les hypocrites, hattu par les tyrans, outragé par les blasphémateurs et mis à mort par les hérétiques et par les apostats.

De crainte que les Apôtres ne fussent consternés d'apprendre sa mort prochaine et qu'ensuite ils ne fussent découragés lorsqu'ils en seraient témoins, le bon Maître ne manqua pas de leur annoncer aussi sa résurrection prochaine, en disant, pour leur propre consolation, que le troisième jour il sortirait vivant du tombeau. Il liait ensemble ces deux événements si opposés et cependant si rapprochés l'un de l'autre, afin que le triomphe qui de vait être la suite du second, fît évanouir le scandale dont le premier pouvait être l'occasion ; c'était aussi pour montrer dans celui-ci la réalité de sa nature humaine et dans celui-là la vérité de sa nature divine. Par sa Passion, dit saint Augustin (de Civ. Dei, 1. 20, c. 49), le Sauveur nous enseigne ce que nous devons souffrir pour la justice, et par sa résurrection ce que nous devons espérer dans la tribulation. Suivez-le donc maintenant comme ses disciples, associez-vous aux ignominies dont il a été abreuvé, et vous participerez un jour aux joies dont il a été comblé ; car, selon la parole de saint Paul (Rom. vin, 17), si nous souffrons avec lui, nous serons glorifiés avec lui. Ainsi, Jésus- Christ prédit en même temps aux Apôtres les opprobres de sa Passion et les gloires de sa résurrection, afin qu'en le voyant bientôt subir la mort, ils ne doutassent point qu'il ne dût promptement quitter le sépulcre, et qu'ils attendissent avec confiance son retour à la vie. — Quoique ces

prédictions fussent très-claires et très-précises, ils n'y comprenaient rien et c'était pour eux un langage inexplicable, parce qu'ils étaient encore trop charnels et peu intelligents. « Les disciples du Seigneur, dit le Vénérable Bède(in c. xvm Luc), jugeaient sa vie tellement nécessaire, qu'ils ne pouvaient pas croire sa mort prochaine ; d'ailleurs, parce qu'ils le regardaient comme parfaitement innocent et même vraiment Dieu, ils ne pouvaient supposer qu'il pût souffrir et mourir ; enfin, comme il avait l'habitude de leur parler en paraboles, ils pensaient, suivant l'inspiration trop naturelle de leur vive affection, que toutes les prophéties relatives à sa Passion ne devaient point se prendre à la lettre, mais s'entendre d'une manière allégorique. »

En prenant à part ses disciples privilégiés qu'il emmène à Jérusalem pour leur confier ses mystères cachés, Jésus-Christ représente ce qu'il fait spirituellement lorsque, séparant du monde une âme chrétienne, iLla conduit en religion, où l'on mené une vie pacifique, figurée par le nom de Jérusalem qui signifie cité pacifique; c'est alors qu'il daigne souvent communiquer à ses plus chers amis les secrets intimes de son cœur. Aussi les diverses circonstances que le Sauveur prédit relativement à sa Passion et à sa résurrection s'accomplissent d'une façon mystique à l'égard des religieux, dans la personne desquels il continue de souffrir et de triompher. Les religieux, en effet : 1° meurent au monde , lorsqu'ils éteignent complètement en eux l'amour du siècle, en quittant leurs amis et leurs proches, en renonçant aux plaisirs et aux honneurs, en foulant à leurs pieds les biens et les richesses de la terre pour suivre et imiter Jésus-Christ. 2° Ils sont bafoués par les mondains qui les traitent comme des insensés, en sorte qu'ils peuvent dire avec le Psalrniste : Ceux qui me voient

me tournent en ridicule, profèrent des imprécations et branlent la tête (Ps. xxi, 8). 3° Us sont flagellés par les langues des détracteurs ; car les impies et les pécheurs s'accordent h déchirer ceux dont les sentiments et les ac'es condamnent leurs fausses maximes et leurs œuvres coupables. 4° Les religieux se crucifient eux-mêmes, en attachant à la croix leur esprit et leur cœur et en" mortifiant leur corps par les jeûnes, les disciplines et les autres austérités. 5° Ils ressusciteront enfin après trois jours, quand, après avoir terminé leur douloureux pèlerinage, ils proviendront à la bienheureuse patrie. De ces trois jours, le premier est le temps où ils pratiquèrent la foi chrétienne, le second celui où ils professèrent la vie religieuse ; pendant ces deux jours, ils furent réduits à un état de mort, mais au troisième ils seront élevés à un état de gloire par l'affranchissement de toute misère.

Si vous appliquez encore dans un sens moral ce que Jésus-Christ a prédit de sa Passion, vous pouvez lui adresser la prière suivante : Vous qui êtes la souveraine Pureté, pardonnez-moi de vous avoir trahi en recevant d'une manière indigne votre corps sacré lorsque je m'abandonnais à des mouvements voluptueux. Vérité suprême, pardonnezmoi de vous avoir outragé, soit en violant les promesses que je vous avais faites, soit en trompant le prochain par des mensonges. Vous qui êtes la patience inaltérable, pardonnez-moi de vous avoir flagellé chaque fois que je vous ai offensé de nouveau par mes péchés si souvent réitérés. Sagesse infinie, pardonnez-moi d'avoir conspué votre face adorable, en abusant de la connaissance de votre sainte Loi par le dérèglement de ma conduite coupable. 0 Vie véritable, pardonnez-moi de vous avoir mis à mort en moimême chaque fois que, par le péché mortel, je vous ai

chassé de mon âme. Enfla, faites-moi ressusciter le troisième jour, en me faisant sortir du tombeau de mes vices par une vive contrition, une sincère confession et une satisfaction convenable,

Comme le Seigneur avait annoncé qu'il ressusciterait le troisième jour après sa mort, les fils de Zébédée s'imaginèrent qu'il allait rétablir le royaume d'Israël et remonter sur le trône de David; pour gouverner temporellement en paix comme un nouveau Salomon ; ils pensaient ainsi voir dans son premier avènement la réalisation de ce qu'il a promis pour son second. Pleins de cet espoir, ils engagèrent leur mère à demander pour eux des fonctions honorables h la cour de leur Maître, afin qu'il les fît asseoir à ses côtés, l'un à sa droite et l'autre à sa gauche ; car ils prétendaient devenir les premiers après lui dans son futur empire, attendu qu'ils étaient unis à lui par les liens de pro che parenté (Matth. xx, 20). Les idées ambitieuses des deux Apôtres ne doivent pas nous étonner; car ils étaient encore charnels et grossiers, parce qu'ils n'avaient pas reçu les lumières parfaites et les grâces abondantes del'Esprit-Saint. « Pendant le laps de temps qui s'était écoulé depuis la vocation des Apôtres jusqu'alors, dit saint Chrysostôme (Hom. 35 Oper. imp.), Zébédée était mort et Salomé sa femme avec ses deux fils marchait à la suite de Jésus ; quoique d'un sexe faible et d'un âge avancé, elle accompagnait habituellement le Sauveur dans ses courses évangéliques, car la foi ardente ne vieillit jamais et le pieux dévouement ne se lasse point. » Elle demande trois choses que toutes les mères souhaitent pour leurs propres enfants: d'abord le repos, par ces premières paroles : Ordonnez que mes deux fils siègent ; ensuite les honneurs, lorsqu'elle ajoute : Qu'ils siègent l'un à votre droite et l'autre à votre gauche ; puis

les richesses en disant: dans votre royaume (Matth. xx, 21). « Les gens du monde, dit encore saint Chrysostôme, sollicitent pour leurs enfants des grades ou des dignités, ils acquièrent pour eux des biens et des richesses ; mais il n'en est point qui cherchent à leur procurer l'amour de Dieu. Ils achètent à grands frais ce qui doit causer leur damnation, et ils ne s'imposent pas le moindre sacrifice pour assurer leur salut. S'ils les voient comblés d'honneurs, ils s'en réjouissent ; et s'ils les voient réduits à la pauvreté, ils s'en affligent ; mais s'ils les voient commettre le péché, ils n'en ressentent aucune douleur ; ils montrent ainsi qu'ils aiment le corps et non point l'âme de leurs enfants. » — La mère ici mentionnée présentait au Seigneur, pour ses propres enfants, une supplique défectueuse de trois manières. En effet, contrairement à l'ordre naturel, elle demandait la récompense avant le mérite : Ordonnez, disaitelle, qu'ils soient assis, quoiqu'ils n'eussent pas travaillé pour obtenir cette faveur. De plus, elle réclamait avec une intention charnelle ce qu'elle croyait dû selon la loi de la consanguinité; c'est pourquoi elle disait : Ces deux fils qui sont les miens, ou en d'autres termes, qui sont vos cousins germains. En outre, elle sollicitait un vain objet de préséance propre à satisfaire l'ambition mondaine, lorsqu'elle ajoutait : Qu'ils soient assis l'un à votre droite et l'autre à votre gauche, dans votre royaume.

Comme cette femme, dans la simplicité de son cœur, n'avait été que l'interprète de ses enfants, Jésus répondit non point à elle-même directement, mais à ceux dont elle avait exprimé les désirs ; il imputa justement à eux seuls une requête dont ils étaient les instigateurs ; car on est censé faire par soi-même ce qu'on fait par intermédiaire. Montrant donc aux deux Apôtres qu'ils étaient dans l'ert. v 4

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reur, il leur dit (Matth. xx, 22) : Vous ne savez ce que vous demandez ; comme s'il disait : Vous prétendez régner ; mais qu'avez-vous fait pour vous en rendre dignes ? Sachez que ce n'est point par le chemin des honneurs, mais par la voie des tribulations, que l'on parvient au trône que vous ambitionnez. Que ceux donc qui veulent obtenir le royaume des deux et qui néanmoins ne font rien ou presque rien pour le mériter se rappellent cette réponse du Christ à ses principaux disciples et à ses propres cousins. Ces derniers, dit le Vénérable Bède (in cap. x Marc), voulaient régner glorieusement avec le Christ, mais auparavant ils devaient souffrir humblement pour son royaume. « Apprenous par là, comme le fait observer saint Chrysostôme (Hom. 55 Oper. imp.), que nous devons demander à Dieu, non pas ce qui nous paraît bon, mais ce qu'il croira le plus utile de nous accorder; abandonnons-nous à sa providence avec une entière confiance, car il sait mieux que nous ce qui nous convient. De plus, ajoute le même saint Docteur, pensons non-seulement à la gloire que nous devons acquérir, mais encore à la manière dont nous devons éviter le péché ; car dans une guerre, celui qui s'occupe uniquement du butin à prendre sur l'ennemi remporte difficilement la victoire. Demandons par conséquent à Dieu le secours de sa grâce pour surmonter tout danger. »

Ces deux Apôtres qui, comme proches parents du Seigneur, lui demandaient d'être élevés au-dessus des autres disciples, sont l'image de certains ambitieux qui, ayant quelque membre de leur famille investi d'une prélature, s'imaginent que parla même ils ont droit d'être préférés dans la collation des titres ecclésiastiques. A ceux-là convient parfaitement la réponse : Vous ne savez ce que vous convoitez. Les emplois dans l'Église ne doivent point être

conférés à raison de la parenté, mais selon la capacité des personnes, d'après leurs degrés de science et de vertu. Généralement parlant, on peut en dire autant de tous les ambitieux ; car s'ils sont promus à une dignilé qu'ils ont briguée, ils en exerceront les fonctions pour leur propre perte et au détriment de leurs subordonnés. Le Seigneur, voyant donc que les deux disciples espéraient parvenir à la gloire sans la mériter préalablement leur fit aussitôt sentir que leur demande indiscrète venait d'une fausse opinion fondée sur l'ignorance, et il s'empressa de les ramener dans la voie de l'humilité comme à celle qui peut seule conduire au royaume des cieux ; il nous invite tous en même temps et surtout les supérieurs ecclésiastiques, à marcher par ce chemin, sans rechercher ni affectionner les préséances.

Continuant de répondre aux fils de Zébédée, Jésus ajouta: Pouvez-vous boire le calice que je vais boire? en d'autres termes : Afin de parvenir à un règne éternel et non simplement temporel, ainsi que vous le supposez, êtes-vous capables de supporter, pour l'amour de Dieu, la Passion ignominieuse ou la mort cruelle que je suis disposé à subir volontairement, pour vous et pour beaucoup d'autres, comme si elle était pour moi un calice délectable ? Dans l'Ecriture le mot calice est presque toujours employé pour désigner les souffrances de cette vie, surtout les tourments du martyre ; et cela pour plusieurs raisons. En effet : 1° un calice est un vase dont on se sert pour boire avec discrétion; de même Dieu ne nous envoie des peines qu'avec mesure, suivant que nous pouvons les endurer ; car il ne permet jamais que personne soit tenté au-dessus de ses forces, comme saint Paul l'assure (I Cor. x). 2° De plus, comme la boisson contenue dans le calice est promptement absorbée,

ainsi les maux temporels passent vite sans laisser de traces. 3° Enfin, pareil à l'homme altéré qui vide la coupe avec plaisir, le Chrétien généreux reçoit les épreuves avec joie et se glorifie même dans les tribulations. Bien délicat assurément celui qui ne peut pas ou ne veut pas goûter au calice d'amertumes et de douleurs que son divin Maître a daigné épuiser jusqu'à la lie ! — La Passion du Sauveur, indiquée en saint Matthieu par le nom de calice, est désignée de plus par le terme de baptême en saint Marc (x, 38); car ce dernier Évangéliste met dans la bouche de Jésus- Christ ces paroles : Pouvez-vous boire le calice que je bois, ou bien être baptisé pour moi du baptême dont je suis moimême baptisé pour vous? Ce que Jésus-Christ appelle son baptême, c'est l'effusion complète du sang précieux dans lequel il a été plongé pour effacer les péchés du monde. <c Le divin Rédempteur, dit saint Théophile, montre le supplice de la croix comme son calice et son baptême; c'est pour lui un calice, parce qu'il l'accepte ainsi qu'un breuvage exquis; c'est aussi un baptême, parce qu'il en a fait un bain salutaire où il a lavé les souillures de nos âmes. » — Le Sauveur semble donc répondre aux enfants de Zébédée : Vous ne pouvez pas être exaltés avant d'avoir été humiliés; si vous désirez posséder un royaume avec le divin Crucifié, il faut à son exemple porter la croix, soit en souffrant le martyre, soit en exerçant la compassion à l'égard du prochain, soit en mortifiant votre propre chair; car sans l'une ou l'autre de ces conditions, personne ne sera admis à la possession du ciel. « Ils soupiraient après une place d'honneur, dit saint Grégoire (Hom. 27 in Evang.), et la Vérité leur enseigne la voie qu'ils doivent suivre pour y atteindre; c'est comme si elle leur disait : Vous aspirez déjà aux premiers rangs, soumettez- vous d'abord à de pé-

nibles labeurs ; vous n'arriverez point au trône de la gloire sans le calice de l'humiliation. Si donc vous désirez les jouissances, acceptez auparavant les douleurs, car il faut vider la coupe des amertumes de cet exil avant de savourer les douceurs de la patrie. »

A ce sujet écoutons saint Chrysostôme (Hom. 66 in Matth.) : « Le Seigneur commence par interroger ses disciples pour mieux attirer leur attention, et afin d'exciter davantage leur avidité il leur propose de partager son breuvage. Comme s'il leur disait : Vous me parlez d'honneurs et de couronnes quand je vous parle de souffrances et d'opprobres; ce n'est point ici le temps des récompenses, mais des sacrifices, des dangers et des combats. Ignorait-il donc que ceux auxquels il s'adressait pouvaient l'imiter dans sa Passion? Non assurément, mais il s'exprime de la sorte, afin de nous apprendre que nul ne peut régner à ses côtés sans le suivre dans les humiliations ; c'est ce que saint Paul déclare en ces termes (II Tim. ii, 12) : Si nous mourons avec lui, nous vivrons avec lui; et si nous participons à ses peines, nous participerons ensuite à ses triomphes. Un objet de grande valeur ne s'achète pas à vil prix. 11 faut donc que nous supportions de grands travaux, si nous désirons conquérir le royaume céleste. Dans ce but nous devons embrasser la croix du Sauveur, non- seulement en affrontant les persécutions de la part des infidèles, mais encore en surmontant de nombreuses difficultés pour éviter tout péché. Mais, direz-vous peut-être, il n'y a plus de persécutions ; faudra-t-il alors que les fidèles voient leur volonté demeurer stéril et sans fruits, faute de persécuteurs? Non sans doute ; si vous n'avez plus à lutter contre les infidèles, n'avez-vous pas à combattre constamment contre leur prince, le démon, qui ne cesse d'attaquer l'homme ? Si vous réussissez à vaincre t. v 'i

leur chef lorsqu'il vous entraîne au péché, il ne vous sera pas difficile de triompher de ses satellites quand ils tourmenteront votre corps. Commencez par résister à vos désirs déréglés, et vous comprendrez combien sont puissants les esprits mauvais qui les fomentent et vous harcèlent. C'est contre eux que vous devez soutenir une guerre périlleuse, et sur eux aussi que vous devez remporter une glorieuse victoire, si vous pouvez haïr ce que vous aimez et aimer ce que vous haïssez. » Ainsi parle saint Chrysostôme. Saint Jérôme ajoute (in cap. xx Matth.; : Répandre son sang pour Jésus-Christ n'est pas le seul martyre réel, servir Dieu avec un entier dévouement, n'est-ce pas là aussi un martyre quotidien? Pour le premier de ces deux martyres est tressée une couronne de roses et de violettes, et pour le second une couronne de lis.

Présumant trop d'eux-mêmes, les deux Apôtres lui répondirent avec assurance : Nous le pouvons (Marc, x, 39); mais ils ne connaissaient pas leur propre faiblesse que l'événement fit bientôt ressortir; car au moment de la Passion, ils abandonnèrent leur bon Maître par crainte de la mort. Selon la remarque de saint Chrysostôme (Hom. 66 in Matth.), leur réponse fut prompte, parce qu'ils espéraient voir aussitôt leur demande exaucée. Jésus leur répartit : Vous boirez mon calice, il est vrai; et vous recevrez mon baptême; c'est-à-dire vous subirez la mort pour moi, l'un en réalité et l'autre par le désir ou la volonté. Ces deux disciples en effet souffrirent diversement le martyre; saint Jacques eut la tête tranchée et saint Jean fut plongé dans une chaudière remplie d'huile bouillante, puis condamné à un dur exil qui est une espèce de mort civile. — Ainsi le Seigneur leur annonça de grands biens en les rendant dignes du martyre; mais ensuite il ajouta /Matth. xx, 23) : Quant à être assis à

ma droite pour goûter la joie de mon éternité, ou à ma gauche pour jouir du bonheur de mon humanité, sachez que, selon l'ordre de justice d'après lequel la récompense doit être proportionnée au mérite, Une m'appartient point de vous l'accorder à raison de la parenté qui nous unit, parce que vous n'êtes pas encore bien disposés ; car c'est par une orgueilleuse ambition que vous cherchez un règne temporel. Mais il appartient à mon Père céleste d'adjuger ces places honorables à ceux pour lesquels il les a préparées, savoir à ceux qui sont bien disposés surtout par une profonde humilité, comme vous le serez vous-mêmes un jour. De toute éternité en effet, Dieu a réglé que nul ne serait admis dans son royaume céleste, s'il ne s'en était rendu digne; en d'autres termes, il ne décerne pas la gloire éternelle à quelqu'un sans mérites préalables de sa part, parce qu'il ne fait acception de personne; car suivant la pensée de saint Augustin (de Trinit. lib. I cap. 12), l'amour égal qu'il porte à toutes ses créatures raisonnables exclut en lui toute préférence à leur égard. — D'après le Vénérable Bède (in cap. x Marc), c'est comme si le Sauveur disait aux deux Apôtres : Je ne puis vous donner ce que vous me demandez, parce que vous êtes encore orgueilleux ; ces places réservées aux humbles ne vous seront accordées que quand vous aurez changé de sentiments.

Ayant appris tout ce qui s'était passé, les dix autres Apôtres furent indignés contre les deux frères de ce qu'ils s'étaient séparés d'eux pour tirer à part le Seigneur et obtenir la préséance sans mérite; car les uns et les autres n'étaient point encore parfaits (Matth. xx, 24). <■< On voit par là, dit saint Chrysostôme (Hom. 36 Oper. irap.), que tous les douze étaient alors bien charnels, ceux-là en montrant de l'ambition et ceux-ci en manifestant de la jalousie; car

si les premiers avaient eu des désirs plus spirituels, ils n'auraient point prétendu à des rangs supérieurs à tous leurs collègues ; et si ces derniers de leur côté n'avaient point eu des sentiments matériels, ils n'auraient point été contristés des préférences accordées à quelques-uns d'eux. En effet, vouloir être élevé au-dessus de tous, c'est chose fort blâmable ; mais il est très-louable de souffrir quelque autre au-dessus de soi. Saint Chrysostôme ajoute : « Si les dix furent piqués d'apprendre que leurs deux compagnons avaient osé adresser à Jésus une semblable demande par l'entremise de leur propre mère, quel n'aurait pas été leur mécontentement si cette demande eût été favorablement accueillie ? Voilà pourquoi, comme un père plein de tendresse qui n'a rien tant à cœur que d'entretenir l'union parmi ses enfants, le Sauveur ne dit point aux deux frères : Vous ne siégerez point à mes côtés, dans la crainte de les décourager; il ne leur dit point non plus : Vous serez assis avec moi, de peur d'irriter les autres disciples ; mais laissant à tous l'espérance, il se borne à dire : Ce n'est pas à moi, mais à mon Père céleste qu'il appartient de vous octroyer cette faveur. Tous en effet peuvent espérer ce qui n'est promis à personne en particulier. » Ainsi parle saint Chrysostôme. Jusqu'alors, dit saint Théophile, les Apôtres avaient été bien défectueux, mais ensuite ils témoignèrent beaucoup de déférence mutuelle par rapport à la primauté. Néanmoins, au lieu de les imiter dans leur conversion parfaite, un grand nombre de Chrétiens curieux s'indignent et s'attristent, lorsqu'ils voient quelques-uns de leurs semblables promus à des dignités honorifiques ou lucratives. Voyant ses disciples les plus chers divisés entre eux par la demande présomptueuse des uns et par l'indignation jalouse des autres, Jésus, modèle de douceur et d'humilité,

ne leur adressa ni reproches ni réprimandes sévères ; mais dissimulant leurs fautes réciproques avec une miséricordieuse bonté, il les appela à lui comme à leur Médiateur et Maître commun pour les réunir et les instruire, pour les retirer du trouble et de l'erreur, et leur apprendre les règles à suivre dans la pratique de la vertu ainsi que dans l'exercice du commandement (Matth. xx, 25). En conséquence, afin de les guérir de l'orgueil, il commença par les entretenir de l'humilité qui fait mépriser tout honneur terrestre et acquérir la gloire éternelle. Vous savez, dit-il, que les princes des nations les dominent avec empire, cl que leurs souverains les gouvernent avec hauteur ; car ils accablent de charges et d'impôts les peuples dont ils exigent le respect et la soumission par la violence et la force. Comme s'il disait : Parmi les Gentils et les mondains existe un tel esprit de domination qu'ils désirent les prééminences, usurpent les honneurs, et tyrannisent leurs inférieurs au lieu de les régir sagement. Le Seigneur montre ainsi, dit saint Chrysostôme (Rom. 66 in Matth.), que l'amour excessif de la primauté est le caractère propre des Païens, afin de réprimer par là l'ambition naissante des Apôtres.

Comme rien n'est plus capable que l'orgueil de briser les liens de la paix entre les cœurs, le Sauveur exhorta vivement ses disciples à la vertu contraire, sans laquelle on ne peut entrer dans son royaume. Que parmi vous il n'en soit pas ainsi, leur dit-il (Matth. xx, 26), comme parmi les puissances mondaines, où celui-là prime sur les autres qui paraît le plus grand. Or dans mon royaume la supériorité ne s'acquiert pas comme dans un royaume terrestre, par l'ambition et la force, mais par la douceur et l'humilité. Comme s'il leur disait : Semblables aux séculiers, vous désirez et vous demandez d'arriver au repos et à la possession

des dignités par le moyen des préférences; or ce n'est pas en dominant mais en servant les autres que l'on s'élève au sommet des vertus. Par conséquent il n'en doit pas être au milieu de vous ainsi que parmi les hommes du monde; car le royaume auquel vous devez aspirer n'est pas temporel mais spirituel, et les prélats dans l'Église sont euxmêmes ministres ou serviteurs. Parmi vous qui devez être semblables à moi, il n'en sera point de même, parce que, comme l'explique Origène (Tract. 12 in Matth.), des princes spirituels doivent exercer leur autorité non point directement sur les corps mais- sur les cœurs, en inspirant à leurs subordonnés de l'amour plutôt que de la crainte. Aussi Jésus-Christ ajoute : Parmi vous quiconque, soit noble, soit roturier, voudra être le plus grand en sainteté et en mérite, qu'il se fasse voire serviteur, en vous rendant toutes sortes de bons offices avec une modeste simplicité; et quiconque voudra être le premier en honneur et en dignité, qu'il se fasse votre esclave et comme le dernier de tous, non point par nécessité ou pusillanimité, mais par un motif de charité et d'humilité. Ainsi, selon la remarque du Vénérable Bède (in cap. x Marc), le Sauveur enseigne que celui qui s'estime le plus petit devient le plu s grand, et que celui qui se regarde comme inférieur aux autres devient leur supérieur. C'est donc en vain que les deux frères sollicitaient des faveurs extraordinaires, et que les autres Apôtres s'indignaient de ces prétentions ambitieuses; car ce n'est point par le chemin de la puissance mais par le sentier de l'humilité qu'on arrive au comble de la perfection.

.Sur ce passage laissons parler saint Chrysostôme (Hom. 35 Oper. imp.) : « Le Seigneur a voulu que le fruit de l'humilité pratiquée sur la terre fût la primauté dans le ciel, et que la primauté en cette vie ne produisît en l'autre que la

honte ; son but était d'apprendre à tous ses disciples qu'ils doivent fuir la contention par rapport à la prééminence et chercher à paraître inférieurs plutôt que supérieurs aux yeux de leurs frères. Ce n'est point en effet celui qui est le plus honoré ici-bis, qui est le plus juste; mais celui qui aura été le plus juste en ce monde sera le plus honoré en l'autre. On doit donc préférer une vie plus sainte a un rangplus élevé. Désirer la pratique de la vertu est chose bonne, parce qu'elle peut être l'effet de notre volonté et le principe de notre rémunération ; mais convoiter la primauté d'honneur c'est chose vaine, parce qu'il appartient à Dieu seul de juger s'il faut nous l'accorder et que nous ne savons pas si en l'obtenant nous mériterons une récompense de justice ; car Dieu ne louera personne, pas même un Apôtre, à cause précisément de la dignité dont il aura été investi, mais seulement à cause de la fidélité dont il aura fait preuve ; d'ailleurs la primauté sera décernée non point à celui qui la cherche, mais à celui qui la fuit. Voulant donc réprimer l'ambition des deux frères et la jalousie des dix autres disciples, le divin Maître établit un contraste entre les princes séculiers et les supérieurs ecclésiastiques, pour montrer que dans son royaume les premiers rangs ne doivent point être brigués par ceux qui ne les possèdent point ni enviés à ceux qui les occupent. Les princes séculiers s'efforcent de dominer leurs inférieurs, de les asservir, de les dépouiller ; ils vontjusqu'àdévorerla fortune et même jusqu'à sacrifier la vie de leurs sujets pour satisfaire-leurs propres intérêts. Les supérieurs ecclésiastiques au contraire doivent servir leurs subordonnés, leur communiquer les biens spirituels qu'euxmêmes ont reçu de Jésus-Christ ; ils doivent aussi négliger leurs propres avantages pourprocurer ceux de leurs ouailles, et même, si la nécessité l'exige, mourir pour les sauver,

Les choses étant ainsi, concluons que, s'il n'y apas de raison légitime, il peut y avoir quelque motif spécieux pour désirer l'autorité spirituelle; car si ce désir n'est pas conforme à la justice, du moins il peut n'être pas sans quelque profit. Mais il n'y a ni raison ni motif spécieux de convoiter l'autorité spirituelle, car une telle prétention ne peut être ni juste ni profitable. Quel homme sage, en effet, ira de luimême se jeter dans un état de servitude, de fatigue et de douleur et, ce qui est pire, s'exposer au danger de rendre compte au Juge suprême pour toute une Eglise? Nul ne sera assez téméraire pour agir de la sorte, à moins qu'il n'ait aucun sentiment de foi ou de crainte par rapport au jugement de Dieu, en sorte qu'abusant de l'autorité spirituelle il l'exercera comme un prince séculier exercerait l'autorité temporelle. » Ainsi parle saint Chrysostôme.

Comme dans les choses morales les actions ont plus d'influence que les paroles, Jésus a fait cVabord ce qu'il a prêché ensuite (Act. i, 1), et il a démontré préalablement par ses œuvres ce qu'il a recommandé par ses discours. Aussi, pour convaincre plus efficacement ses disciples de ce qu'il venait d'enseigner, il se proposa lui-même comme leur modèle, en disant (Matth. xx, 28) : C'est ainsi que le Fils de r homme n'est pas venu dans le monde pour se faire servir, mais pour servir. En effet, nous ne lisons nulle part qu'il ait exigé de ses disciples quelque assistance ou qu'ils l'aient aidé dans les nécessités corporelles; nous voyons au contraire qu'il a rendu de bons offices à toutes sortes de personnes ; n'a-t-il pas lavé les pieds à ses Apôtres, fourni la nourriture au peuple qui le suivait dans le désert, procuré la santé à de nombreux malades, prêché l'Evangile dans les bourgs et les villes de la Judée qu'il parcourait à pied? Selon la remarque d'Origène (Tract. 12 in Matth.),

« si en certaines occasions Jésus-Christ a été servi par les Anges et par Marthe, il n'était pas néanmoins descendu sur la terre pour être servi mais bien pour servir les autres. Les supérieurs ecclésiastiques doivent donc imiter leur divin Chef qui s'est montré accessible à tout le monde, qui a daigné imposer les mains à de petits enfants, et qui s'est abaissé jusqu'à laver les pieds à de pauvres pêcheurs. Mais loin de traiter tous les hommes comme des frères, nous ne nous montrons pas moins orgueilleux que des princes séculiers; sans tenir compte des leçons et des exemples de Jésus-Christ nous tâchons de paraître terribles comme des rois à la tête de leurs armées, et nous nous laissons difficilement approcher surtout des pauvres et des simples, à l'égard desquels nous sommes sans bienveillance ni affabilité. » ~ Cependant le Fils de l'homme est venu en ce monde non -seulement pour servir, mais encore, comme lui-même le déclare, afin de donner son âme ou sa vie pour la rédemption de beaucoup, c'est-à-dire pour le salut de ceux qui croiront en lui. Sa mort a bien été suffisante pour racheter tous les hommes, mais elle n'a produit son effet que pour un certain nombre, faute des conditions nécessaires dans les autres. Ainsi notre Sauveur ne s'est pas contenté de nous rendre toutes sortes de services, il nous a fait en outre un don infiniment précieux qui prouve son immense amour ; car il s'est livré lui-même comme prix de notre délivrance. Il est bon ministre,, dit saint Bernard (Serm. 54 in Gant.), Celui qui sert sa chair pour nourriture, présente son sang pour -breuvage et offre sa vie pour rançon du genre humain. D'après le Vénérable Bède (in cap. x Marc), en se proposant ici à l'imitation des pasteurs ou ministres de l'Église, le Seigneur a voulu leur apprendre que, s'ils sont vraiment miséricordieux pour t. v î

les brebis confiées à leur sollicitude, ils ne doivent pas seulement les secourir par leurs aumônes, les instruire par leurs discours et les édifier par leurs œuvres, mais que de plus ils doivent être prêts à sacrifier pour elles leur vie même.

Saint Chrysostôme dit à ce propos (Hom. 66 in Matth.) : « Le Roi des cieux a bien voulu se revêtir de nos infirmités et de nos misères, supporter les outrages et les mépris, subir la mort la plus cruelle et la plus ignominieuse pour beaucoup qui étaient ses propres ennemis. Si vous êtes humilié, vous en retirez votre profit ; Jésus, lui, s'est humilié non point pour son avantage personnel mais pour le vôtre. A quelque degré que vous puissiez descendre sous ce rapport, jamais vous ne vous abaisserez aussi profondément que votre souverain Seigneur. » Le même saint Docteur ajoute : « Nous sommes formés à l'image du Christ, afin de lui être semblables dans la volonté et dans la conduite, en sorte que tout ce qui est bien ou mal à ses yeux le soit pareillement aux nôtres. Mais quiconque s'abandonne aux sentiments d'orgueil, et quiconque court après les richesses de ce monde ne peut être semblable au Christ, ce type parfait de l'humilité, ce grand amateur de la pauvreté. Il n'est pas un véritable disciple celui qui n'imite pas son maître, elle n'est pas fidèle l'image qui ne reproduit pas son original. » — Après avoir entendu l'exhortation que vient de vous adresser saint Chrysostôme, efforcez-vous de suivre votre divin Modèle surtout dans la pratique de l'humilité. Puisque le disciple n'est point au-dessus de son Maître ni le serviteur au-dessus de son Seigneur (Matth. x, 24), ce serait un monstrueux désordre que le disciple s'élevât lorsque le Maître s'abaisse, et que le serviteur s'enflât de superbe quand son Seigneur montre tant de condescendance. D'ail-

leurs l'homme ne peut, se relever que par l'humilité de l'abîme où l'orgueil l'a fait tomber.

Prière.

Seigneur Jésus, je vous remercie de ce que, pour opérer notre salut, vous avez bien voulu boire jusqu'à la lie le calice amer de la Passion et être plongé dans un baptême de sang; je vous rends gloire aussi de ce que vous êtes venu en ce monde, non point dominer temporellement mais obéir humblement, non point vous faire servir mais servir les autres, et même donner votre vie pour notre rédemption. Je vous en conjure, accordez-moi de participer, suivant mes faibles moyens, avec patience et joie, à votre calice et à votre baptême de souffrances et de douleurs. 0 vous qui êtes mon Maître et mon Modèle, rendez-moi votre fervent disciple et votre fidèle imitateur surtout en la pratique de l'humilité. Faites que je sois tout appliqué comme vous au service du prochain; que non content d'exercer à son égard les œuvres de miséricorde, je sois disposé à offrir pour lui, s'il le faut, le sacrifice de ma propre vie; et qu'enfin, aidé de voire grâce, j'arrive heureusement au céleste royaume préparé de toute éternité à vos élus. Ainsi soit-il.

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