CHAPITRE LXXXIII
Joan. viir, ^-ll.
Le lendemain, de grand matin, Jésus revint au Temple, afin de montrer le zèle dont il était animé pour le salut des âmes ; et le peuple^ s' assembla MUtour de lui, afin de témoigner le désir qu'il avait d'entendre la parole de Dieu. Assis au milieu d'eux, le Sauveur les instruisait de sa céleste doctrine (Joan. vin, 2). Jaloux de ses succès, les Scribes qui semblaient plus éclairés et les Pharisiens, qui paraissaient plus religieux que les autres, cherchaient par tous les moyens possibles à le surprendre. Sachant donc qu'il professait la mansuétude et prêchait la miséricorde de manière à s'attirer l'affection et la confiance de la foule, ils lui amenèrent une femme qui, d'après la Loi, devait être lapidée comme surprise en adultère, et ils la placèrent au milieu de l'assemblée, afin que tous la condamnassent à mort (Ibid. 3). Puis, pour tenter Jésus, ils lui demandèrent ce qu'il fallait faire. S'il l'eût condamnée, ils n'auraient pas manqué de le traiter d'homme cruel et impitoyable qui n'observait pas dans la pratique la douceur qu'il recommandait à la multitude. Si, au contraire, il ne l'eût pas condamnée, ils l'auraient accusé de trahir la justice, en violant la Loi qui déclare l'adultère digne de mort. Les insensés I ils supposaient qu'un Dieu pouvait être sans pitié ou sans équité dans ses jugements. Ne se préoccupant ni du droit ni du devoir, ils voulaient, avant tout, surprendre
Jésus dans ses paroles. Mais, par sa prudence, il évita le piège qui lui était tendu, de façon qu'il exerça la miséricorde sans blesser la justice, et qu'il garda la charité sans enfreindre la Loi.
Avant de leur répondre, il se baissa, indiquant par ce mouvement qu'il déclinait humblement la rigueur du droit; et il se mil à éerire avec le doigt sur la poussière, comme pour signifier que les noms des accusateurs méritaient plutôt d'être écrits sur la terre que dans le ciel, selon la remarque de saint Augustin (Tract. 33 in Joan,). D'après Alcuin, la terre sur laquelle l'Homme-Dieu trace des caractères représente le cœur humain qui produit de bonnes ou mauvaises actions, suivant les sentiments bons ou mauvais qui l'animent ; et, par le doigt flexible de sa nature avec lequel Jésus écrit, on peut entendre la vertu de discrétion avec laquelle il faut agir en toutes choses. Par sa conduite en cette circonstance, le divin Maître nous apprend que, quand nous entendons dire du mal de notre prochain, nous ne devons pas le juger avec précipitation et témérité, mais d'abord descendre humblement au fond de notre conscience, pour rechercher, avec le doigt du discernement, si nous sommes exempts nous-mêmes de tout péché. De môme, quand un juge entend des accusateurs, il ne doit pas prononcer aussitôt la sentence, avant'd'avoir examiné la cause ; mais il doit d'abord écrire, en quelque sorte, dans sou esprit et discuter avec maturité tout ce qui est dit pour ou contre l'accusé. — Le Seigneur, écrivant sur la terre, semble dij'c aux Scriljes et aux Pharisiens : Vous alléguez ici l'autorité de la Loi qui est la mienne, car voici le doigt qui l'a tracée sur la pierre autrefois ; mais vous ne comprenez pas cette môme Loi dont vous apportez le témoignage. Elle dit, il est vrai, qu'une femme de celle sorte doit
ctrc lapidée {JoSin. viii, 5) ; mais ellenedoit pas l'être par des gens tels que vous, qui les premiers violez la Loi.
Cependant, comme ils persistaient à l'interroger, Jésus se releva; et pour se délivrer de leur importunité, proféra cette sentence : Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première joim-<? (Ibid. 7). Comme s'il leur disait: Que chacun de vous se traduise au tribunal de sa conscience, et il verra qu'il est lui-même coupable. Gonséquemment, ou laissez aller cette femme sans la punir, ou consentez à subir comme elle et avec elle la peine portée par la Loi. Que la pécheresse soit châtiée, mais non point par des pécheurs; que la Loi soit appliquée, mais non par des prévaricateurs. D'abord soyez justes vous-mêmes, et alors vous serez en droit de condamner la coupable ; car la véritable équité, c'est que le mal soit puni par le juste et non par le coupable. Selon la remarque de saint Augustin (loc. cit.), « le Sauveur ne dit pas que cette femme ne soit point lapidée, de crainte de paraître contredire la Loi ; mais il ne dit pas non plus qu'elle soit lapidée, car il est venu dans le monde pour sauver ceux qui étaient perdus et non pour perdre ceux qu'il voulait sauver. » — Celui qui est gravement coupable ne doit juger personne ; autrement il se condamne lui-même ou montre qu'il est condamnable. Examinons donc notre propre conscience, avant de juger notre prochain; car l'exacte justice exige que quiconque est répréhensible n'accuse et ne reprenne point les autres, surtout s'il est autant ou plus criminel qu'eux-mêmes; mais, hélas! dans la pratique nous oublions trop souvent cette règle. Ecoutez, à ce sujet, la sage maxime de Séncque : « Travaillez d'abord à vous rendre bon, puis cherchez qui vous ressem])le ; si vous trouvez en vous quelque chose à reprendre, commencez par vous corriger, et soyez indulgent pour vos semblables. »
Quant à ce que le Seigneur écrivit sur le sable, l'Évangile ne l'indique point. Néanmoins, saint Augustin (Tract. 33 in Joan.) conjecture que, conformément aux coutumes judiciaires, il commença par écrire la sentence qu'il proclama par cette réponse : Que celui d'entre vous qui est sans pécha lui jette la première pierre. D'après saint Jérôme, le Seigneur traçait ces mots : Terre, terre, engloutis ces hommes pervers ; ou bien d'après saint Am])roise (Epist. 5S) : Terre, tu accuses la terre ! Selon d'autres commentateurs, la iiremière fois que Jésus s'inclina, il écrivit : Terre, terre, terre, à moi seul appartient la justice, c'est à moi déjuger tel ou tel; la seconde fois qu'il se courba, il écrivit : La terre accuse la terre, mais c'est à moi quest réservé le jugement. Ou Lien encore, suivant la Glose, il écrivait les péchés de chacun des accusateurs, pour leur montrer qu'ils étaient indignes d'exécuter eux-mêmes la sentence portée par la Loi ; ce que voyant, ils se retirèrent tout honteux. Or, dans les divers caractères que le Seigneur traçait sur le sable, il y avait une telle vertu, que chacun des adversaires y lisait ses propres péchés, sans pouvoir y discerner ceux des autres. — Jésus, se baissant une seconde fois, écrivit encore sur la terre comme pour conhrmer la sentence précédente, en disant aux accusateurs : Si cette femme est pécheresse, vous êtes également j)écheurs (Joan. vin, 8). Eu même temps, il détournait d'eux son visage, i)Our marquer qu'ils n'étaient [las dignes de le considérer en face; c'était aussi par indulgmic; pour leur laisser la liberté de s'éloigner sans trop do confusion, en paraissant ne pas faire attention à leur désappointement. — A l'égard de nos adversaires saclions imiter cette modération du Sauveur envers ses (Miiiniiiis, i)0in- ne point les exaspérer.
En voyant le divin Maître se baisser et écrire sur la terre,
jusqu'à deux fois, c'est-à-dire avant et après la sentence qu'il porta, apprenons de quelle manière on doit reprendre et corriger le prochain. 1° Il faut souvent descendre en soimême et retracer en son esprit les péchés qu'on a commis, pour s'exciter à une profonde humilité par cette fréquente considération, et se rendre ainsi plus propre à juger les autres en se jugeant soi-même. Mais, demandez-vous, un pécheur peut-il reprendre et corriger les autres ? Oui, s'il a seulement commis des fautes légères et communes. Si, au contraire, il a commis des péchés semblables et même plus considérables, ses péchés sont ou publics, ou occultes : dans la première hypothèse, il ne doit pas faire la correction luimême, à cause du scandale qui résulterait de sa conduite opposée ; dans la seconde supposition, s'il se repent, il peut reprendre le prochain, pourvu qu'il le fasse en toute humilité. Mais s'il ne se repent point, il ne doit pas rex)rendre autrui ; car alors la correction ne procéderait pas d'une véritable charité, ou d'une haine sincère du vice, puisque, comme on doit s'aimer plus que son prochain, on doit d'abord détester en soi-même ce qu'on blâme dans les autres ; d'ailleurs, en ce dernier cas, on ne pourrait juger les autres, sans se condamner soi-même. — 2" De plus, avant de reprendre quelqu'un, il faut examiner avec soin si le coupable est ou n'est pas disposé à profiter des avis et des remontrances ; imis si son acte est certainement mauvais en lui-même ou par les circonstances, il faut le blâmer ; mais s'il n'est pas positivement contraire à la morale, dans ce doute il vaut mieux l'interpréter en bonne qu'en mauvaise part. — 3° Enfin, avant de faire la correction, il faut rechercher quelle intention nous y porte, si c'est la charité ou l'amour-propre, si c'est quelque passion ou un simple soupçon; car il faut bien se garder des juge-
meiHs téméraires, suivant le précepte du Seigneur : Ne jugez point et vous ne serez point jugés (Matth. vii, 1).
Après avoir entendu la sentence de Jésus, les accusateurs, forcés de reconnaître qu'elle était équitable et qu'ils étaient tous pécheurs, se retirèrent les uns après les autres, à commencer par les anciens comme mieux avisés ou plus criminels. Ainsi l'astuce fut déjoué et l'hypocrisie démasquée (Joan. VIII, 9). Alors Jésus se trouva seul, c'est-à-dire fut abandonné par les Scribes et les Pharisiens ; car ses disciples et la foule du peuple demeurèrent avec lui, tandis que la' femme se tenait debout au milieu de l'assemblée. Yoilà donc en présence les deux contraires, la miséricorde et la misère, ou le Sauveur et la pécheresse. Rencontre fort opportune ; car la miséricorde est nécessaire à la misère qui l'appelle à son secours. Aussi, Jésus qui venait d'inspirer la crainte de la justice va maintenant la tempérer par la douceur de la miséricorde ; car, après avoir dissipé tous ses ennemis, il se redressa de nouveau, en disant : Femme, oio sont vos accusateurs? (Ibid. 10.) Gomme s'il disait : Ceux qui semblaient venus à la recherche de la justice ont été mis en fuite par la sentence même de la justice. Celui qui par une seule parole d'équité avait repoussé les adversaires, levant aussitôt sur l'accusée des regards pleins de mansuétude : Est-ce que personne ne vous a condamnée ? demanda-t-il. Personne, Seigneur, lui répondit-elle (Jbid. 11). En effet, ses dénonciateurs avaient disparu, parce que chacun d'eux se sentait rcpréhensiljle. « Le Seigneur, dit saint Augustin (Tract. 23 in Joan.), délivra cette pécheresse, parce qu'il ne se trouva personne qui pût à bon droit lui jeter la première pierre ; car comment oser punir'quclqu'un, lorsqu'on se reconnaît aussi punissaljlo que lui ? »
Comme cette femme toute tremblante pouvait appréhender
qu'il ne la punît lui-même, elle n'osait lui dire : Personne, il est vrai, ne m'a condamnée, mais vous qui êtes sans péché, vous le pouvez si vous le voulez ; car c'est contre vous que je me suis rendue coupable (tibi soli peccavi, Ps. l, 6). Au lieu de subir le châtiment qu'elle redoutait, elle ne tarda pas à obtenir le pardon qu'elle souhaitait. Nous donc qui avons entendu plus haut la parole de la justice, entendons maintenant la parole de la miséricorde. Je ne vous condamnerai pas non plus^ lui dit Jésus, moi qui ne suis pas venu pour perdre, mais pour sauver les pécheurs. Ne craignez donc point, mais rassurez-vous, suivez seulement mes conseils ; car je ne rejette point les pécheurs et je reçois volontiers les pénitents. Comme s'il lui disait : Ils vous ont laissée impunie à cause de leurs péchés, et moi je vous renvoie absoute par un effet de ma miséricorde. Je vous remets la faute que vous avez commise et la peine que vous méritiez : A liez-vous en et désormais ne j^échez plus^ c'est-à-dire n'ayez plus dorénavant la volonté de mal faire ; car c'est la volonté qui rend une personne coupable. Délivrée d'inquiétude pour le passé, tenez- vous sur vos gardes pour l'avenir ; faites ce que j'ordonne et vous trouverez ce que je promets. A,insi, Jésus-Christ a condamné le péché, mais non pas l'homme, et en rétablissant la nature, il a réprouvé la faute ; que ceux donc qui aiment sa mansuétude redoutent aussi sa vérité, car le Seigneur est équitable et bon tout à la fois (Ps. XXIV, 8). En effet, il s'est levé une première fois pour jDorter une sentence de justice contre les accusateurs, et une seconde fois pour prononcer une sentence de miséricorde en faveur de l'accusée ; parce qu'en vertu de sa puissance divine, il sait également observer la miséricorde en pardonnant 'et la justice en punissant. Et comme dans la première sentence il avait gardé la justice sans blesser la miséricorde,
dans la seconde il pratiqua la miséricorde sans violer la justice, lorsque pour le passé il remit le péché et l'interdit pour l'avenir. C'est de la sorte que la miséricorde divine triompha de la misère humaine en cette occasion. Toutes les voies du Seigneur sont conformes à la miséricorde et cl la justice, déclare le Prophète (Ps, xxiv, 10). Mais, quoique ces deux grands attributs soient essentiels à sa nature, le Seigneur incline proprement à la miséricorde plutôt qu'à la justice; car dans l'exercice de la première, il agit d'après sa seule volonté, tandis qu'afin d'exercer la seconde, il agit d'après nos mérites ou démérites personnels.
« Rappelez-vous, dit saint Anselme, ce que Jésus a fait et a dit, lorsqu'on lui demanda son avis relativement à la femme adultère. D'abord il baissa les yeux à terre, pour ne pas causer trop de confusion à l'accusée en la regardant ; puis il écrivit sur le sable pour marquer que les accusateurs étaient des hommes terrestres, indignes du ciel ; c'est pourquoi il leur dit : Que celui d'entre vous qui est sanspéché lui jette la première pierre. 0 ineffable bonté du divin Maître ! Voyez comme il absout miséricordieusement celle qu'il aurait pu justement condamner ! Après que tous les Scribes et les Pharisiens, effrayés par sa parole, furent sortis du temple, il leva un regard de compassion sur cette malheureuse pécheresse, et d'une voix douce prononça la sentence d'absolution. Ne doutez pas qu'il soupirât et qu'il pleurât, en disant : Femme^ personne ne vous a condamnée ; eh bien ! moinon plus, je ne vous condamnerai pas. E.euveuseïemm.e, qui reçoit le pardon de ses fautes passées et l'assurance pour l'avenir ! 0 bon Jésus ! qui pourrait condamner lorsque vous faites grâce ? qui oserait punir quand vous justifiez ? Mais écoutons cette môme voix qui ajouta aussitôt : Aller-,
et ne péchez jamais plus. «Ainsi s'exprime saint Anselme.
De ce que Jésus-Clirist accorda une entière rémission à cette femme, sans lui imposer aucune satisfaction pour son crime, il ne faut pas conclure que les prêtres puissent absoudre les pécheurs sans entendre leur confession, et sans leur enjoindre une pénitence proportionnée à leur condition et à leurs fautes. Car en vertu de son pouvoir suprême, le Sauveur pouvait, sans condition d'aucun sacrement, en con- .férer les effets ; ce que ne peuvent ses ministres. Lui, qui est le Maître des cœurs, pouvait inspirer à cette femme une contrition parfaite qu'il connût être sufTisante pour effacer tout à la fois la coulpe et la peine ; mais le confesseur ne peut découvrir avec une entière certitude ni changer tout à coup les dispositions intérieures du pénitent.
Cette femme surprise en adultère est la figure de l'cime qui, après avoir été unie par la grâce sanctifiante à Jésus- Christ, son divin Époux, le trahit et l'abandonne par le péché mortel pour le livrer à Satan et vivre sous sa puissance. Les Scribes ou écrivains et les Pharisiens dont le nom signifie divisés, représentent les démons qui retiennent nos péchés comme inscrits dans leur mémoire afin de nous les rappeler au dernier jour, et qui sont séparés éternellement du Sauveur et de l'assemblée des Saints. Or, de même que les Scribes et les Pharisiens amenèrent la femme adultère devant Jésus-Christ pour la faire condamner, ainsi les démons cherchent avec ardeur à faire condamner les hommes parle souverain Juge. Et parce que le Seigneur ne veut pas la mort du pécheur^ mais plutôt qu'il se convertisse et qu'il vive, en disant : Allez et 7ie péchez plus, il nous exhorte à une sincère pénitence pour expier nos fautes passées et à une continuelle vigilance pour éviter des chutes nouvelles.
Prière.
0 Jésus, Sauveur très-clément, qui avez délivré de ses accusateurs la femme surprise en adultère, et qui l'avez renvoyée miséricordieusement sans la condamner vous-même, mon âme est aussi devant vous comme coupable d'adultère; car combien de fois n'a-t-elle pas été infidèle, en s'éloignant de vous, son véritable Époux, et en consentant aux suggestions perfides du corrupteur infernal. Cette âme criminelle est accusée par sa conscience, par sa conduite et ses œuvres dépravées. Seigneur, mon Dieu, n'entrez pas en discussion avec elle, ne vous souvenez point de ses iniquités anciennes; mais délivrez aussi cette misérable pécheresse de ses accusateurs qui la chargent et l'accablent ; renvoyez-la en paix absoute de votre condamnation redoutable, parce que votre propre inchnation est toujours portée à compatir et à pardonner, et que votre miséricorde infinie est sans mesure et sans bornes. Ainsi soit-il.