‹ La grande vie de Jésus-Christ (volume 3)Chapitre 9 sur 68 · CHAPITRE LXXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXII

JÉSUS DIFFÈRE d'aLLER A JÉRUSALEM POUR LA FÊTE DES TABERNACLES.

Joan. vu, 1-14, — 30-53.

Jésus, instruisant le peuple dans les synagogues, continuait à parcourir la Galilée^ et ne voulait point passer en

Jîidéc, parce que les Juifs cherchaient à le faire mourir (Joan. vu, 1). Assurément, il aurait pu se montrer parmi eux, sans avoir rien à craindre de leur part; mais, en attendant Theure de sa Passion, il préféra se soustraire à leurs regards, et cela pour plusieurs motifs : d'abord pour lui-même, parce que le moment qu'il avait fixé pour sa mort n'était pas encore venu ; ensuite pour nous-mêmes, afin de consoler notre faiblesse, en montrant par son exemple que nous pouvons quelquefois fuir devant la persécution ; enfin à cause des Juifs, de peur qu'en se produisant à leurs yeux il n'excitât davantage leur haine contre

lui.

La fête appelée par les Juifs Scénopégie ou fête des Tabernacles était proche (Ibid. 2). Cette solennité durait sept jours consécutifs, pendant lesquels les enfants d'Israël habitaient sous des tentes faites avec des branches d'arbres, en mémoire des quarante ans que leurs pères avaient passés sous les tentes du désert, après leur sortie d'Egypte ; ils semblaient ainsi rappeler les bienfaits du Seigneur à leur égard, eux qui allaient bientôt le mettre à mort. Or, d'après son étymologie grecque, le mot Scénopégie est formé de (iyj.'j. ou (7/.ÉV0Ç qui signifie ombre et de yaystv qui veut dire manger^ parce que, durant cette fête, les Hébreux prenaient leurs repas sous des toits ombragés de feuillage. On célébrait la solennité des Tabernacles, après avoir recueilli les fruits de la terre, au mois de septembre, parce que, à cette époque où la vendange allait commencer, les anciens Israélites avaient quitté les tentes du désert pour entrer dans la Terre promise.

Comme cette fête approchait donc, les frères, c'est-à-dire les parents du Sauveur, non pas ses Apôtres, mais ses proches du côté maternel qui le traitaient de frère, selon la

120 LA GRANDE VIE DE JÉSUS-GHrilST

coutume reçue chez les Juifs, lui dirent (I]3id. 3) : Passezen Judée ^ c'est-à-dire montez à Jérusalem, capitale du royaume, afin que vos disciples, soit ceux qui vous suivent en foule, soit ceux qui s'y rendent de toutes parts, imissent être témoins de vos œuvres merveilleuses. Selon le Vénérable Bède (in cap. vu Joan.), c'est comme s'ils disaient : Vous faites des miracles, mais peu de personnes en sont témoins ; allez plutôt à la cité royale où résident les princes et les grands, afin que, voyant tous vos prodiges, ils vous honorent comme vous le méritez. Ces amis tout charnels cherchaient la gloire du Sauveur, non pas pour lui seul, mais aiissi pour eux-mêmes, afin de participer à la gloire qu'il pourrait s'attirer ; car c'est le propre des hommes vains de faire ressortir tout ce qui peut contribuer à leur exaltation. C'est pourquoi ils ajoutaient (Ibid. 4) : Personne n'agit en secret lorsqu'il veut être connu dans le public ; puisque vous faites de telles choses, montrez-vous au monde. En entendant parler ainsi les frères du Seigneur, on voit bien que, comme l'Évangéliste le fait remarquer (Ibid. 5), ils ne croyaient point en lui, au moins d'une manière parfaite puisqu'ils ne le supposaient pas insensible à la gloire mondaine. Ils pensaient même que la louange et la faveur des hommes devaient être la récompense de ses vertus et le fruit de ses miracles.

Mais Jésus, voulant nous enseigner par son exemple à fuir la gloire mondaine, rejeta leur mauvais conseil en disant (Ibid. 6) : Mon temps ou le moment de manifester ma gloire n'est pas encore arrivé ; elle ne doit éclater qu'après ma résurrection. Pour vous qui ne cessez de courir après les vanités du siècle, et de soupirer après les honneurs, les richesses et les délices du monde, le temps est toujours favorable, et vous-mêmes êtes toujours disposés à les rece-

voir. le monde, que vous aimez, ne saurait vous haïr, parce que vous lui ressemblez j)ar les sentiments, les alTections et les actes. Il me déteste tout au contraire, moi avec les miens, parce que nous lui sommes opposés par l'esprit, la volonté et la conduite ; car, loin d'approuver ses œuvres, nous les ])lâmons comme mauvaises (IMd. 7). — De môme qu'il y a deux sortes de gloire, l'une spirituelle pour les Saints, et l'autre temporelle pour les mondains, il y a pareillement deux sortes de fêtes pour les uns et pour les autres. Les fêtes temporelles des mondains consistent en repas, divertissements et autres plaisirs extérieurs ou sensibles ; les fêtes spirituelles des Saints consistent en pures et suaves délectations de l'esprit et du cœur. Aussi le Seigneur ajoute (Ibid, 8) : Pour vous qui soupirez après les louanges humaines et les voluptés charnelles allez à cette fcle, où vous désirez voir et être vus afin de satisfaire votre vanité et votre concupiscence ; quant à moi, dont les goûts sont tout différents, je n irai point à cette fête avec vous, ni comme vous le souhaiteriez, pour y chercher la gloire ; car mon temps, c'est-à-dire le moment de XDrocurer la gloire à mon humanité, n'est pas encore accompli; avant d'arriver aux honneurs de l'immortalité, il me faut passer par les ignominies de la croix. — Ou bien encore, le Sauveur a voulu dire : Allez vous autres à ce jour de fête, au commencement de la solennité, parce qu'alors ijlus qu'à la fin les Juifs s'y livraient aux amusements et aux festins ; mais moi je n'irai point à ce jour de fêle parce que mon tèii^vs n'est pas encore arrivé. Ce n'était pas en effet au commencement, mais plutôt à la fin de la solennité, le moment favorable pour la doctrine de vérité que le Seigneur devait annoncer ; car, en ces derniers jours, les esprits plus calmes étaient mieux disposés à recevoir d'utiles instructions.

128 LA GRANDE VIE Uiû JÉSUS-CHRIST

En disant à ses frères : Allez vous autres à cette fête, Jésus ne leur donne ni un conseil ni un ordre ; il constate et déclare seulement les dispositions actuelles qui les portaient à rechercher les satisfactions mondaines. Car ils voulaient jouir des agréments de la fête sans supporter les fatigues de la vigile qui devaient y préparer, parce qu'ils désiraient posséder les joies et les honneurs de ce monde sans en souffrir Içs peines et les chagrins. De nos jours, hélas ! combien de Chrétiens qui leur ressemblent î Ils voudraient célébrer comme une fêta continuelle en cette vie, mais en l'autre ils seront réduits à faire une vigile ou pénitence perpétuelle ; ils désireraient s'abandonner maintenant aux festins, aux délices, aux ris et aux fiivolités ; mais ils seront condamnés éternellement à la faim, à la soif, aux tribulations et aux larmes. — Trois puissants motifs doivent nous déterminer à fuir le prétendu bonheur ou la félicité diabolique du siècle : 1° parce que cette vie doit être la ^préparation et comme la vigile de la grande solennité que nous sommes appelés à célébrer dans le royaume de Dieu ; pour y parvenir sûrement, nous devons présentement jeûner et pleurer nos péchés. C'est pourquoi Jésus-Christ a dit : Heureux ceux quipleurent en cette vie, car ils seront consolés en l'autre (Matth. v, 5), Malheur à vous qui êtes rassasiés en ce monde, car vous serez tourmentés par la faim en l'auire (Luc. vi, 25). 2° La vie sur la terre est un exil pour l'homme ; sa véritable patrie est le royaume céleste qui lui es*. réservé. Or, un malheureux proscrit, s'il comprend sa véritable position, ne doit pas se réjouir tant qu'il est condamné au bannissement, et avant qu'il soit rentré au foyer paternel. Ils sont donc bien insensés les pécheurs qui, pour quelques trompeuses satisfactions dans leur court pèlerinage, se privent des douceurs ineffables de l'éternelle

patrie. 3» Enfin la vie présente est le temps destiné au travail et aux épreuves ; les serviteurs de Dieu s'y soumettent et les subissent afin de jouir ensuite du repos et de la béatitude ; mais ceux qui veulent ici-bas s'abandonner à la joie et à l'oisiveté doivent s'attendre aux peines et aux douleurs dans l'autre vie.

D'après cet exposé, nous voyons la différence qui existe entre l'état des bons et des méchants : pour les méchants le temps de la gloire est la vie présenie, dont les jours sont mauvais ; mais pour les bons c'est la vie future, où ils régneront avec Jésus-Christ, après avoir souffert comme lui sur la terre. Que les âmes pieuses disent donc aux mondains qui les invitent à partagei leurs joies folâtres : Allez vous autres à la fête présente^ mais nous qui n'avons pas les mêmes goûts, nous n irons pas à cette fête temporelle. Personne ne peut en môme temps se réjouir avec le siècle et régner avec le Christ ; car il est écrit : Malheur à ceux qui coulent leurs jours dans la prospcrilc, parce qu'en un moment ils descendront dans ics abhnes de f enfer, après avoir reçu leur récompense en cette vie (Job. xxi, 13). « Jésus-Christ est notre maître et notre chef, dit saint Augustin (Tract. 28 in Joan.), nous sommes ses membres et nous formons son corps mystique; or, c'est pour nous instruire qu'il répondait à ses frères : Votre temps est toujours 'prêt, mais le mien n'est pas encore venu. Marchons sur ses traces, et à son exemple ne craignons pas de répéter aux mondains qui nous méprisent et nous insultent : Votre temps est toujours prrt, mais le nôtre n'est pas encore venu. » Pour les riches en effet le temps est toujours prêt, parce (ju'il est dans leur bourse; car avec les ressources variées de l'or et de l'argent ils peuvent à leur gré se garantir du froid et de la chaleur, pourvoir à toutes les nécessités, remédier à de nombreusçs

incommodités et se procurer les aises et les jouissances corporelles. Il n'en est pas ainsi des pauvres qui mancpaent do tout ; mais un jour viendra où ils seront éternellement dédommagés de tout ce qu'ils auront souffert ici-bas.

Jésus resta donc en Galilée (Joan, vir, 9). Mais deuxjoiu's après le départ de ses frères, il alla lui-même à la fête secrètement (Ibid. 10). Il ne voulut point s'y rendre avec eux dès le commencement, afin de ne point paraître agréer les avis de ceux qui l'engageaient à se produire devant les hommes pour gagner leur faveur, comme aussi afin de ne point donner aux Juifs l'occasion d'accroître leur jalousie haineuse, s'ils l'avaient vu accompagné d'une foule nombreuse. Néanmoins il ne jugea pas à propos de s'abstenir complètement de ce voyage ; car il voulait profiter de la circonstance pour annoncer la doctrine salutaire qu'il était venu apporter sur la terre, pour instruire et corriger les hommes, leur parler de la fête éternelle, et les détacher de lavie présente. /^ n'cï^to donc point publiquement^ mais comme en cachette^ à cette fête. Par une telle conduite, il condescendait à la faiblesse des Chrétiens qui plus tard devaient se cacher pour se soustraire au danger. De plus , il montrait que, si nous voulons qu'il vienne prendre part à nos fêtes et les honorer de sa présence, nous devons les faire consister, non point en des manifestations extérieures qui soient remarquées des hommes, mais en des dispositions intérieures qui soient agréables à Dieu, selon cette parole du Prophète : L'esprit de Vhoinme vous louera, Seigneur, et par le sentiment de sa reconnaissance il célébrera une fête en voire honneur (Ps. lxxv, 11).

Expli(j[uant ce fait de l'Évangile dans un sens mystique, le Vénérable Bède a dit (in cap. vu Joan.) : « Tandis que les âmes charnelles recherchent la gloire humaine, notre

divin Maître demeure en Galilée qui signifie passage ou transmigration, c'est à-dire il habite dans les âmes qui, passant du vice à la vertu, s'efforcent de progresser dans la pratique du bien. Il monte ensuite à la fête, parce que dans la personne des fidèles qui sont ses membres, il cherche sa gloire non point ici-bas, mais en haut ; et il y monte secrètement, parce que la véritable gloire vient de Vintérieur (Ps. xLiv, 14), et consiste dans la pui été du cœur, dans la droiture de la conscience, dans la sincérité de la foi. » Remarquons en outre que, quand Jésus-Christ veut opérer quelque grand miracle, loin de chercher à faire briller sa gloire et sa puissance, il éloigne plutôt ceux qui en auraient été les témoins et les hérauts, comme on le voit ici et dans plusieurs autres circonstances; il veut nous faire comprendre par là cette importante maxime : Plus vous êtes grand, plus voies devez vous humilier en toutes choses (Eccli. m, 20). Quand, au contraire, il s'agit de subir des humiliations, il s'entoure de la multitude. Ainsi , lorsqu'il marche vers le théâtre de sa Passion, il envoie devant lui ses disciples chercher l'ânesse et l'ânon pour faire son entrée publique à Jérusalem. Au moment où il se dispose à manger l'agneau pascal, il charge deux de ses Apôtres de préparer la salle du festin ; et par là il nous révèle la grandeur du sacrement de l'Eucharistie, dont on ne doit approcher qu'après s'y être disposé par la pratique des vertus et dés bonnes œuvres.

Cependant les Juifs, ne voyant pas Jésus parmi ses frères, le cherchaient à li fcte de toutes parts (Joan,, vu, 11) : Oà est-il donc, disaient-ils, ce fameux prédicateur, ce puissant thaumaturge? Il est à remarquer que personne d'entre eux ne le désignait par son propre nom. Parmi ceux qui s'informaient de lui, les uns le cherchaient avec dévotion, avec le

désir de s'instruire et d'écouter sa doctrine ; les autres par haine, dans le dessein de lui nuire et de tramer sa mort ; d'autres, enfin, par pure curiosité et simplement pour le voir. Les premiers n'osaient pas le nommer, ou ils supposaient sa réputation assez établie pour qu'il ne fût pas nécessaire de le désigner nominativement ; les seconds ne le nommaient pas, parce que son nom leur était odieux ; les troisièmes, qui étaient indifférents, se souciaient peu de son nom. Néanmoins, 0)1 parlait beaucoup do lui dans la foule, et les opinions étaient divergentes à son sujet (Ibid. 12). (?»c/çuc6-îm5 approuvant sa doctrine et ses mirsLcles disaient : C'est un homme de bien. D'autres blâmant ses paroles et ses œuvres criaient : Non, mais il séduit le peuple. D'après saint Ghrysostôme (Hom. 48 in Joan.), le premier sentiment était celui de la multitude ; le second, celui des prêtres et des grands. Aucu7i cependant de ceux qui lui étaient favorables n'osait parler ouvertement de lui, de crainte d'être chassé de la synagogue par les principaux Juifs (Ibid., 13). ■Ce qui prouve que les grands et les prêtres le regardaient comme un imposteur, tandis que la multitude le vénérait comme un sage. Ceux-ci le louaient à voix basse, mais ceuxlà le condamnaient à grands cris : c'est ainsi qu'on étouffe la vérité tandis qu'on publie l'erreur. Mais ces hommes faibles et timides qui croyaient en Jésus-Christ péchaient contre la vérité en craignant de la déclarer.

En effet, selon saint Chrysostôme , « on peut pécher contre la vérité de trois manières différentes : ou en la dissimulant par respect humain, ou en la violant par un mensonge, ou en ne la défendant pas ». Les premiers sont désignés par ces mots de notre Évangile : Les uns disaient que c'était un homme juste, mais personne ne s'expliquait ouvertement à son endroit, dans Vapprchcnsion des Juifs.

a Ceux qui taisent ainsi la vérité, dit saint Augustin (Tract. 27 in Joan.), se rendent coupables envers Dieu, comme ceux qui profèrent le mensonge ; ceux-ci parce qu'ils veulent tromper, et ceux-là parce qu'ils ne veulent pas éclairer leur prochain. Les seconds sont indiqués par ces expressions du texte : D'autres criaient : Non, mais il séduit le peuple. L'Apôtre a dit de ceux qui leur ressemblent : Ils ont remplacé la vérité de Dieu par le mensonge (Rom. i, 25). Enfin les troisièmes sont caractérisés par ces termes du récit évangélique : Un grand murmure circulait dans la foule cv son sujet. Car le peuple se plaignait de ce que les Pharisiens persécutaient le Christ ; mais nul n'osait leur résister en face, et prendre énergiquement sa défense, selon cet avis du Sage : Combattez jusqu'à la mort pour la justice [EcoXi. IV, 33).

Les vrais Chrétiens éprouvent un sort semblable à celui de Jésus-Christ ; mais est-il surprenant que les méchants calomnient les fidèles serviteurs comme ils ont osé calomnier le divin Maître ? Aussi, d'après saint Augustin, nous devons être consolés, en voyant tenir à notre égard le même langage que les Juifs tenaient à l'égard du Sauveur luimême. Ainsi, quelqu'un d'entre nous paraît-il favorisé de quelque grâce extraordinaire, les uns disent: C'est un saint ; d'autres disent : Non, c'est un orgueilleux qui veut en imposer au peuple. » Mais, à l'exemple du Seigneur, supportons avec patience la dé traction de la part des méchants, parce ■ qu'elle est une recommandation en faveur des justes. — a Nous serions bien insensés, dit saint Grégoire (Epist. 45), si nous cherchions à capter les suffrages de ceux que nous savons être les ennemis de Dieu. La critique des impies fait notre gloire ; car si nous déplaisons à ceux qui déplaisent à Dieu, c'est que nous commençons à montrer en nous quel-

que vertu. Toutes les fois qu'on parle de nous, descendons en nous-mêmes pour y chercher tranquillement un témoin et un juge ; car que nous serviraient les éloges de tous les hommes, si notre conscience nous accusait? Mais si elle nous excuse, que peuvent contre nous les discours de tous les méchants ? » « Ne soyez pas étonnés, dit Boëce, si, sur la mer de ce monde, vous êtes assaillis par les tempêtes ; il est inévitable que les bons soient toujours en butte aux sarcasmes des méchants. » Suivant Sénèque, « il est aussi honteux pour l'homme d'être loué par ceux qui font mal que de faire mal soi-même. A mon avis, ajoute-t-il, le plus vertueux est celui qui préfère perdre sa réputation d'homme probe, que le témoignage d'une bonne conscience. C'est un honneur véritable de subir quelque humiliation pour une bonne cause. »

Vers le milieu de la fête, au quatrième jour de la semaine qui est celui où, dès le commencement, le Créateur fit briller au firmament les corps lumineux, le Sauveur monta au temple ostensiblement; et dans ce lieu propre aux instructions publiques, il enseigna le peuple qui était alors plus disposé à l'écouter qu'il ne l'aurait été pendant les premiers jours de réjouissances. Les Évangélistes^ suivant dans leur récit l'usage des Juifs, désignent par le mot fête les sept jours consacrés à une solennité. Quoique le huitième jour ne fît pas x^artie intégrante de la Scénopégie, il était néanmoins religieusement célébré, parce qu'on y faisait la collecte pour les besoins des pauvres et pour l'entretien du temple. Or, parmi la foule, les uns regardaient Jésus comme un prophète véritable, ou comme le Messie lui-même ; d'autres le traitaient de démoniaque ; ce qui était manifestement faux, puisqu'il chassait les démons des possédés. Le Sauveur ne se troublait point; toujours calme et tranquille,

il ne cherchait nullement à rendre injure pour injure, mais il répondait à tous avec une égale bonté. Selon le Vénérable Bède (in cap. vu Joan.), il voulait par là nous donner l'exemiile de la patience et de la résignation, afin que nous supportions la calomnie avec douceur et que nous rendions le bien pour le mal.

On cherchait cependant à le saisir pour le mettre à mort, mais une force divine réprima toute -tentative, et personne ne mit la main sur lui, parce que son heure n'était pas encore venue ; car ses ennemis ne pouvaient lui faire aucun mal avant le moment qu'il avait déterminé pour se livrer entre leurs mains (Joan. vu, 30). De même, en effet, qu'il voulut naître au temps convenable, après avoir fait annoncer son avènement par une longue suite de Prophètes ; de même aussi il ne consentit à mourir qu'au temps opportun, après avoir lui-même prêché son Évangile. Touchés de ses instructions et de ses miracles, plusieurs parmi le peuple croyaient en lui, louant ses paroles ^t ses œuvres (Ibid. 31}. C'étaient des personnes humbles et pauvres ; quant aux autres, plus ils étaient grands et riches, plus ils semblaient aveuglés et pervertis par l'orgueil et l'envie. Témoins des bruits différents qui circulaient dans la foule, dont les uns glorifiaient et les autres blasphémaient le Sauveur, les Pharisiens ^mquiai^ et jaloux, mvoi/èrm^ des archers, c'està-dire les gardes du prétoire qu'ils avaient soldés exprès pour l'arrêter (Ibid., 32). Ils n'osent pas accomplir par euxmêmes cet acte sacrilège de peur d'occasionner quelques soulèvements populaires ; mais ils confient ce soin à des satellites, hommes qui, largement soudoyés, ne redoutent aucun danger ; quant à eux, ils demeurent tranquillement

à l'abri de la tempête, tandis qu'ils ne craignent pas d'exposer les autres à sa violence. Les insensés ! ils s'afQigeaient

et s'indignaient d'entendre les éloges que l'on décernait à Jésus, et de voir les honneurs qu'on lui rendait ; c'est pourquoi ils complotaient sa ruine.

Voulant triompher de leur malice et procurer leur salut, Jésus leur dit (Ibid. 33) : Je ne suis plus avec vous que pour 23611/ de temps; pourquoi donc avez-vous hâte de me faire mourir ? Attendez seulement quelques jours : dans sept mois vous pourrez accomplir ce que vous désirez ; jusque-là vos efforts sont inutiles. C'est comme s'il leur disait : Vous ne pouvez pas réaliser maintenant le projet que vous avez formé, parce que je veux rester quelque temps encore parmi le peuple afin de l'instruire et d'opérer des miracles en sa faveur. C'est en vain que vous vous agitez pour me perdre ; .car vous n'avez aucun pouvoir sur ma personne. Attendez que le moment soit venu, je vous laisserai faire alors ; et, après avoir consommé l'œuvre de la Rédemption pour laquelle je suis venu au milieu de vous, je retournerai spontanément, par ma Passion et ma mort, vers Celui qui m'a envoyé, c'est-à-dire à mon Père qui est dans les cieux. Vous me chercherez alors et vous ne me trouverez pas (Ibid. 34). C'est là, selon saint Augustin (Tract. 31 in Joan.), ce qui arriva après l'Ascension de Jésus-Christ, quand plusieurs Juifs, convertis par la prédication des Apôtres, crurent en lui. C'est aussi ce qui arrive journellement ; car beaucoup cherchent le Christ et ne le trouvent pas, parce qu'ils le cherchent, non point où il est, mais où il n'est pas. Or, Jésus-Christ ne se trouve ni dans les délices, ni dans les honneurs, ni dans les richesses de ce monde. En effet, où est la Sagesse ? demande Job (xxviii, 12-14). Elle nese trouve point dans la terre de ceux qui vivent délicatement, parmi les voluptueux. L abîme a dit : Elle n'est, point en moi, c'est-à-dire parmi les avares dont la cupidité se

dilate comme un gouffre sans fond. La mer a dit aussi : Elle n'est point en moi, parmi les orgueilleux dont le cœur s'enfle et se gonfle comme l'océan. On la découvre dans l'humilité, l'indigence et la mortification ; car ce sont là les trois livrées sous lesquelles la Sagesse incarnée a voulu se montrer en ce monde. Aussi, quand Jésus-Christ naquit, un Ange le fit connaître aux bergers en ces termes : Vous trouverez rEnfant, dont la petitesse marque l'état d'abaissement, enveloppé de langes, signes de pauvreté, et couché dans une crècJie, indice d'austérité (Luc. ii, 12).

Le dernier jour de la Scénopégie, c'est-à-dire le septième, était aussi solennel que le premier, à cause du grand concours de peuple ; mais le dernier jour de cette fête que mentionne l'Évangéliste (Joan. vu, 37) pourrait bien être aussi le huitième que la Loi appelait jour très-saint, parce que les Israélites assemblés alors pour la collecte figuraient les Saints réunis dans la félicité céleste. Ce jour-là donc, soit le septième, soit le huitième, Jésus se tenait au milieu de la foule à laquelle il annonçait la parole de vie. L'Évangéliste ne se contente pas de dire qu'il parlait, mais il fait remarquer qu'i^ criait pour être mieux entendu de tous ; cette expression énergique cïamabat montre le zèle ardent dont il était animé pour l'instruction et le salut des hommes. Selon saint Chrysostôme (Hom. 50 in Joan,), « le premier jour de la fête était consacré à chanter les louanges du Seigneur et à offrir des sacrifices en son honneur ; les jours suivants étaient employés aux festins et aux réjouissances publiques ; mais quand arrivait le dernier jour, le peuple redoublait de ferveur pour écouter la parole sainte, parce que chacun voulait remporter chez soi quelque pensée salutaire. Aussi le divin Maître profitait de ce jour pour évangéliser le peuple ; car il voulait lui procurer par ce moyen une nourriture spi-

rituelle qui pût lui servir d'aliment jusqu'à la fête suivante. » Ces sept jours sont l'image des sept fêtes de l'âme chrétienne : le premier jour elle offre à Dieu le sacrifice de ses louanges, et dans les suivants le Seigneur la comble de ses dons par le pain de la componction, la réintégration dans la vertu, le calme de la conscience, l'accomplissement des désirs, les consolations du Saint-Esprit, la réception de l'Eucharistie ; enfin le Sauveur se lève au dernier jour pour rassasier l'âme par le pain de la parole.

Mais qu'enseignait Jésus au peuple ? Si quelqu'un a soif (siquis sitit), s'il désire vivement l'eau de la sagesse, la doctrine du salut et la grâce du Saint-Esprit, je l'appelle ; car je ne rejette personne, quels que soient son état et sa condition. Si quelqu'un est altéré, dis-je, qu'il vienne à moi comme à la source de vie [veniat ad me), non avec les pieds du corps, mais avec les sentiments du cœur ; conduit par la foi et attiré par l'amour, qu'il vienne sans changer de lieu, mais d'affection en renonçant au monde. Et qu'il boive (bibat), qu'il reçoive abondamment et surabondamment l'eau de la sagesse, la doctrine du salut, la grâce du Saint-Esprit. Alors, de son sein couleront des fleuves d'eau vive [flumina de ventre ejusfluent aquœ vivse[iodin. vii,38j ; c'est-à-dire les lumières, les grâces, les vertus dont son cœur serarempli, rejailliront sur les autres afin de les éclairer, de les ranimer et de les purifier ; car la foi et la bonté d'un Chrétien fidèle ne doivent pas profiter à lui seulement, mais encore au prochain. C'est pourquoi saint Pierre a fait cette recommandation : Que chacun communique à son frère les dons qu'il a reçus du ciel (I Ep. iv, 10). Les hommes altérés que le Seigneur appelle à l'amour de Dieu, comme à la source de vie, sont ceux qui sont vides de l'amour du monde, u Si l'amour du monde habite en vous, l'amour do Dieu n'y

peut entrer, dit saint Augustin (Tract. 32 in Joan.) ; lorsqu'un vase est plein, il n'y a plus de place pour autre chose; rejetez donc ce que vous avez pour recevoir ce que vous n'avez pas ; chassez de votre cœur l'amour du monde pour qu'il se remplisse de l'amour de Dieu. » Selon saint Chrysostôme (Hom. 50 in Joan.), « -le Saint-Esprit est appelé fleuve, parce que, comme un fleuve ne remonte point vers sa source et ne demeure jamais en repos, mais coule toujours, de même ceux qui sont remplis des grâces de l'Esprit sanctificateur ne retournent point au péché, ne s'arrêtent pas en chemin, mais s'avancent continuellement de vertu en vertu. Il est également appelé eau vive, parce que ceux qui sont animés par sa grâce doivent persévérer jusqu'à la fin ; car sans cette persévérance, toutes leurs bonnes actions précédentes seraient inutiles. » Saint Bernard dit aussi (Epist. 129) : « Cessez de faire le bien, et tous vos services, vos bienfaits et vos travaux passés perdent leur mérite, leur valeur et leur récompense. »

Lorsque les satellites des Scribes et des Pharisiens eurent entendu le Sauveur, ils furent tellement émerveillés de sa doctrhie et captivés par sa parole, qu'ils n'osèrent s'emparer de lui ; et retournant vers ceux qui les avaient envoyés, ils leur dirent pour s'excuser : Jamais homme n'a parlé comme cc/iu'-/à(Joan. vu, 46). En d'autres termes : Cet homme parle avec tant d'éloquence, qu'il semble au-dessus de la nature humaine ; ce serait conséquemment une imprudence de mettre la main sur sa personne ; si vous l'entendiez vous-mêmes, vous cesseriez bientôt de vouloir agir contre lui. Poussés par la haine et l'envie, les Pharisiens s'imaginèrent que les archers s'étaient laissé séduire par des discours spécieux, comme la populace ignoranle, et qu'ils méritaient l'anathèmc exprimé par cette sentence du

Deutéronome (xxvii, 26) : Maudit celui qui ne demeure pas fidèlement attaché à la Loi. Que cette malédiction tombe sur moi, dit saint Augustin. Un fait semblable se reproduit encore dans l'Eglise, où les simples et les ignorants sont plus dévots que les savants et les maîtres du monde. C'est ce que le Seigneur lui-même a signifié, en disant par la bouche d'Isaïe (i, 3) : Le bœuf commît son possesseur et Vâne sait discerner rétable de son maître ; mais Israël ne me connaît pas.

Cependant, comme ni la doctrine du Sauveur, ni la foi du peuple, ni les rapports de leurs envoyés n'avaient pu convaincre les Pharisiens et les détourner de leur projet criminel, alors au milieu de leur assemblée s'éleva Nicodème qui était venu secrètement trouver Jésus pendant la nuit. D'après notre Loi, dit-il (Joan. vu, 51), personne ne peut être jugé et condamné sans avoir été entendu^ et avant que son crime soit prouvé^ ou par son propre laveu, ou par la déposition des témoins, et cela, en sa jjrésence ; car, lorsqu'il est question de condamner un homme, il ne faut pas procéder à la légère. Aussi les tribunaux civils eux-mêmes exigent qu'une enquête exacte précède la sentence judiciaire. Mais les Pharisiens, contrairement à toute justice môme naturelle, voulaient condamner l'accusé, sans informer la cause. Dans la bonté de son cœur, Nicodème croyait que s'ils consentaient patiemment à entendre Jésus-Christ, sa parole serait assez puissante pour les ramener à de meilleurs sentiments, comme les archers avaient été convertis dernièrement, et comme lui-même l'avait été autrefois ; voilà pourquoi il insistait auprès d'eux. Mais les Pharisiens, aveuglés par leur passion, rejetèrent ses avis , et, persistant dans leur volonté perverse, ils retournèrent dans leurs maisons particulières, honteux et confus de leur défaite, sans avoir

pu réaliser l'infâme dessein que la dissension avait fait échouer (Ibid. 53). Quant à Jésus, touché de compassion pour tant de malice, il se rendit au mont des Oliviers, sur le penchant duquel s'élevait la petite ville de Béthanie avec la maison hospitalière de Marthe (Joan. vni, 1). C'est là qu'il avait coutume de se retirer chaque soir pour prendre quelque repos, toutes les fois que dans les jours de fêtes il était allé au temple de Jérusalem prêcher sa doctrine et opérer ses miracles.

Prière.

Seigneur Jésus, faites-moi monter d'esprit et de cœur au jour festival de la solennité éternelle ; aidez-moi à m'y préparer sans cesse, afin que je mérite d'y parvenir heureusement pour vous contempler face à face, quand arrivera le temps de votre visite. 0 fontaine d'eau vive ! dans l'état d'épuisement où je languis, j'ai soif de votre grâce ; pour la trouver, je viens à vous, je soupire après vous de toute l'ardeur de mes désirs : donnez-moi donc à Loire do cette eau salutaire, et remplissez-en mon âme altérée avec une telle abondance que non-seulement elle sufTise à moi-même, mais encore que, par mon inclination à faire le bien, elle se répande sur mes semblables. Apprenez-moi à me rendre ainsi utile au prochain, afin que me voyant exercer la miséricorde spirituelle, vous soyez excité à m'accorder une grâce encore plus ample. Ainsi soit-il.

Page 1