CHAPITRE LXXXV
Joan. IX.
Au sortir du temple, Jésus aperçut un aveugle de naissance, qui, assis le long du chemin, demandait l'aumône aux passants (Joan. ix, 1). Arrivé près de lui, le Sauveur s'arrêta pour le considérer, comme s'il eût voulu, dit saint Chrysostôme (Ilom. 55 in Joan.), opérer quelque œuvre de miséricorde en faveur de ce malheureux, et aussi pour attirer l'attention de ses disciples. Ceux-ci, en effet, cherchant la cause de la cécité de cet homme, demandèrent à Jésus : Maître, pourquoi cet homme est-il né aveugle? Est-ce en punition de ses propres péchés ou de ceux de ses parents
(Il)id. 2)? Car ils regardaient son infirmité comme une peine qui supposait une faute préalable.
Sans nier précisément que Taveugle ou que ses parents eussent péché, le Seigneur répondit : La cécité de ce malheureux n'est r effet ni de ses foutes personnelles ni de celles des auteurs de ses jours (Ibid. 3). Elle ne pouvait être un châtiment pour ses propres péchés, puisqu'il n'avait pu se rendre coupable avant de naître. Selon ce sens de la réponse, la première partie de la question paraît bien simple et puérile ; mais on ne doit pas être étonné de voir que les Apôtres fussent ignorants et grossiers avant d'avoir reçu le Saint-Esprit. Néanmoins, on peut entendre d'une autre manière la question qu'ils avaient posée, comme s'ils avaient dit : L'aveuglement de cet infortuné provient-il du péché originel dans lequel il a été conçu, ou des péchés actuels que son père et sa mère ont commis ? Nous naissons tous, en effet, enfants de colère, selon la parole de saint Paul (Eph. 11,3), et par conséquent dignes de punition. Si quelqu'un objectait qu'alors tous devraient être châtiés comme souillés de la même tache, on pourrait lui répondre que les nombreuses exceptions à cette loi de justice sont 'un pur effet de la miséricorde divine qui épargne les uns en frappant les autres. C'est pourquoi le Prophète des Lamentations s'est écrié : Si nous ne sommes] ^oas entièrement 'perdus, nous le devons à la grande miséricorde du Seigneur en qui nous avons trouvé un fonds de bonté inépuisable (Jerem. m, 22). Aussi, d'après le témoignage de l'Apôtre : Tous ont 'péché et par conséquent ont besoin de la grâce de Dieu (Rom. III, 23). En ce dernier sens, l'interrogation était sérieuse quant à la première partie.
Quoique ses proches fussent pécheurs, ce n'est pas cependant à raison de leurs péchés que ce pauvre était privé de la
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vue depuis sa naissance. Remarquons ici que les hommes sont frappés de deux sortes de peines : les unes spirituelles atteignent l'âme ; sous ce rapport, l'enfant ne porte point l'iniquité du père, parce qu'il tient l'âme, non point de son père selon la chair, mais de Dieu son Créateur, Les peines physiques afQigent le corps ; ainsi, un fils peut être puni temporellement pour son père dont il tient la vie charnelle, et de cette façon le père même est tourmenté en voyant les supplices infligés à son enfant. Néanmoins, cet homme n'était point né aveugle en punition de quelque péché, mais afin quen lui éclatassent les œuvres de Dieu^ déclare le Sauveur, c'est-à-dire afin que par sa guérison merveilleuse le Fils du Très-Haut fut manifesté au monde, et que les hommes fussent attirés à la foi. Ce qui fait dire à saint Chrysostôme (Hom. 55 in Joan.) : « En sortant du temple pour se soustraire à la fureur de ses ennemis, le Seigneur guérit un aveugle, pour dissiper l'aveuglement de leurs esprits et amollir la dureté de leurs cœurs par l'éclat et la vertu de ce miracle. » Il faut observer en effet que, dans cette circonstance, Jésus-Christ chercha lui-même l'occasion de manifester sa puissance divine ; car il jeta les yeux sur ce pauvre afîligé qui ne venait point à lui.
Puis il cracha à terre (Joan. ix, 6), pour montrer que, comme la salive découle de la tête, la vertu curative qu'il allait exercer par ce moyen appartenait de quelque manière à son humanité, en tant qu'organe ou instrument de sa divinité. Avec sa salive il détrempa la terre dont il fit de la houe, montrant par laque lui-même avait formé le premier homme du limon. De cette boue il frotta les yeux de l'aveugle; c'est ainsi que l'homme aveuglé par la délectation du péché doit y remédier en considérant la laideur môme du péché. // lui dit ensuite : Allez vous laver dans la pis-
cine de Siloc (Ibid. 7) ; c'était afin que l'aveugie, traversant la ville les yeux couverts de boue, fut aperçu d'un plus grand nombre, pour que le miracle fut mieux constaté, et que la guérison devint plus éclatante. L'Évangéliste, ajoutant que Siloé signifie envoyé, donne l'interprétation de ce nom hébreu pour désigner par là le mystère du Christ, envoyé pour le salut du monde. L'aveugle partit aussitôt, se lava, et revint ayant recouvré la vue, non par l'effet de la iDOue elle-même ou de l'eau de la piscine, mais par la vertu divine qui lui avait ouvert les yeux. — La fontaine de Siloé est située au pied du mont Sion, en descendant du côté de la vallée de Josaphat. Cette source ne coule pas continuellement; mais, h des intervalles qui ne sont pas fixes, elle jaillit avec grand bruit des cavités souterraines ; et trois ou quatre fois par semaine elle répand des eaux douces qui, en se réunissant, forment un étang voisin que l'Ecriture nomme tantôt bain, et tantôt piscine. Près de là se trouve la fontaine de la Vierge Marie, où la Mère du Sauveur venait puiser de l'eau pour son divin Fils et pour elle-même, et allait laver ses linges et ses vêtements.
Comme le miracle précédent s'était accompli un jour de sabbat, les Pharisiens qui en furent instruits blâmèrent la conduite de Jésus (Ibid. 16) ; mais en cela ils se trompaient grossièrement, car les œuvres qui contribuent à la gloire de Dieu sont licites en tout temps. Selon l'explication de saint Augustin (Tract. 44 in Joan.), «Jésus-Christ, qui était sans péché, observait le sabbat plus strictement que ses accusateurs; car observer spirituellement le sabbat, c'est ne point commottre de péché. Tel est le sens principal de cette loi divine : Vous ne ferez en ce jour aucune œuvre servile (Lev. xxin, 7). Voulez-vous savoir ce que c'est qu'une œuvre servile, apprenez-le du Seigneur lui-même
qui a dit : Quiconque commet le péché est esclave du péché (Joan. VIII, 34). Mais les Pharisiens gardaient matériellement le sabbat, tandis qu'ils se souciaient peu d'en violer resjprit. » Ils étaient tellement attachés à leurs, traditions particulières, qu'ils ne permettaient de les enfreindre d'aucune manière, néanmoins ils négligeaient de remplir les préceptes divins bien autrement nécessaires ; de sorte que, selon le langage de Jésus-Christ, ils craignaient d'avaler un moucheron et ils avalaient un chameau (Matth. xxiii, 24). Hélas! combien de Chrétiens, aujourd'hui, qui suivent scrupuleusement les usages du monde et transgressent les lois de l'Église, ou qui se contentent de pratiquer les cérémonies extérieures de la religion et osent enfreindre les plus graves commandements de Dieu ! Après avoir imité les Pharisiens qu'ils appréhendent de partager leur condamnation !
Cependant le miracle qui venait de s'opérer avait excité la dissension parmi le peuple, mais l'aveugle guéri prit avec force et courage la défense de Jésus contre les chefs mêmes des Juifs. Apprenons par son généreux exemple à prouver constamment notre vive reconnaissance pour les grâces que nous avons reçues de Dieu. Confesseur intrépide de la vérité, il proclama hautement le bienfait, pour ne pas se rendre coupable d'ingratitude, et publia de tous côtés le miracle de sa guérison, à la gloire du Seigneur, en disant que Jésus ne pourrait faire de tels prodiges, s'il ne venait lui-même de Dieu. « Voyez, dit saint Chrysostôme (Hom. 56 in Joan.), voyez ce nouvel athlète et prédicateur de la vérité ; il lui rend témoignage par ses paroles et ses œuvres, sans redouter ni les sarcasmes ni les mauvais traitements de la foule ; il ne rougit pas d'avouer la cécité dont il était précédemment affligé, et ne craint ^as de se montrer à ses ennemis
furieux, pourvu qu'il manifeste la puissance de son bienfaiteur. Ceci est écrit dans l'Évangile pour nous servir d'exemple. Telle est, ajoute le même saint Docteur, telle est la nature de la vérité que son empire et son éclat augmentent au milieu des embûches et des nuages dont on croit l'environner. Le mensonge, au contraire, se nuit à luimême, et les moyens par lesquels il semble blesser la vérité ne servent qu'à la confirmer, comme on le voit par le trait ici rapporté. »
Après de longs débats, les Juifs irrités maudirent l'aveugle-né en lui disant (Joan. ix, 28) : Sois son disciple, si tu veux. Ces paroles qu'ils regardaient comme des malédictions étaient réellement des bénédictions. Aussi qu'elles retombent sur nous et sur nos enfants, dit saint Augustin (Tract. 44, in Joan.). Powr «ow^, ajoutèrent-ils, nous sommes disciples de Mo'ise. Ce législateur promettait l'abondance des biens temporels aux observateurs de la Loi ; aussi avait-il plus de partisans que Jésus-Christ, qui prêchait le renoncement à ces biens et la mortification des sens. Puis ils le chassèrent comme un membre indigne de la synagogue ou de leur société ; ce qui était chez eux le comble de l'opprobre, de même que parmi nous l'excommunication est le plus redoutable châtiment que l'Église puisse inlligcr à ses enfants rebelles. Pour avoir confessé hautement la vérité, et s'être attaché fidèlement au Sauveur, cet aveugle fut rejeté et méprisé de ses compatriotes; mais que lui importait lo blâme des hommes, puisqu'il possédait l'apijrobation do Dieu '/Combien do Chrétiens, au contraire, s'inquiètent pou du jugement de Dieu, pourvu qu'ils jouissent de l'estime du inonde ! Indignement repoussé par les Juifs, il revint vers Jésus qui, après l'avoir instruit de sa doctrine, l'éclaira des lumières de la foi. Alors ce qu'il adnuîtlait de ccpur, il le
confessa de bouche, en s'écriant (Joan. ix, 38) : Je crois, Seigneur^ et il le témoigna de fait, lorsque se prosternan^ aux pieds du Sauveur, il V adora comme Fils de Dieu. Il rendit ainsi un véritable culte de latrie à Celui en qui il reconnaissait la divinité unie à l'humanité. Jésus accueillit donc avec bienveillance ce mendiant que les Juifs repoussaient avec dédain ; car plus quelqu'un est méprisé de l'homme à cause de Dieu, plus il est chéri du Seigneur. « Les Juifs l'avaient expulsé du temple, dit saint Ghrysostôme (Hom. 38 in Joan.) ; mais le Maître du temjjle le reçut au nombre de ses disciples, et récompensa les efforts de ce vaillant athlète. »
Voulant louer cet homme de sa foi et de son dévouement, Jésus dit ensuite : Par mon Incarnation, je suis venu en ce monde, séjour commun des bons et des méchants, 2^011^ exercer un jugement, non de damnation, mais de discernement, de sorte que ceux qui sont aveugles voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles (Ibid. 39). En d'autres termes : Je suis venu, afin que les petits et les humbles qui avouent avec simplicité leur ignorance, et cherchent un remède à leurs ténèbres, soient éclairés par les lumières de la foi et de la vérité ; et aussi de façon que les savants et les sages qui tirent ^ anité de leurs connaissances et ne cherchent point de remèdes à leurs maux, soient aveuglés de plus en plus et endurcis davantage dans leur incrédulité. C'est ce que nous voyons par l'exemple de cet infirme et des Apôtres qui, à cause de leur humilité, méritèrent d'être illuminés par la grâce de Jésus-Christ, tandis que les princes des prêtres et les docteurs de la Loi furent aveuglés en punition de leur orgueil. Les paroles précédentes peuvent également s'entendre des Gentils qui passaient pour trèsignorants et des Juifs qui se regardaient comme très-éclairés
avant la venue du Messie; mais, depuis que ce divin Soleil de justice a paru, les premiers ont été illuminés de ses rayons en recevant la foi ; les seconds, au contraire, en la rejetant, ont été offusqués de ses splendeurs. — Une s'agit donc point ici d'un jugement manifeste de punition et de récompense, tel qu'il se fera au second avènement de Jésus- Christ ; mais en ce premier avènement, il s'agit d'un jugement secret de discernement entre ceux qui ont cru et ceux qui n'ont pas cru à la mission du Sauveur. C'est comme si le Seigneur disait à l'aveugle : De ce que je vous ai rendu la vue préférablement à d'autres, comprenez que je suis venu séparer les humbles des orgueilleux, en éclairant les premiers et en laissant les seconds dans l'aveuglement. — Il faut remarquer qu'ici, comme dans beaucoup d'autres passages des Livres saints , la particule conjonctive Ut , n'indique pas précisément la cause ou la fin, mais la suite ou l'occasion d'un fait. Ainsi, il est évident que l'aveuglement de certains hommes n'a pas été une fin, mais simplement une suite de l'Incarnation, comme aussi l'Incarnation a été plutôt l'occasion que la cause proprement dite de cet aveuglement.
Les Pharisiens, entendant ce que Jésus-Christ disait à l'aveugle guéri, lui répliquèrent : Sommes-nous donc aussi aveugles, nous qui sommes adonnés à la pratique de la religion et versés dans la connaissance de la Loi ; nous qui avons l'intelligence des choses spirituelles? (Joan. ix, 40). Mais il les confondit par leurs propres paroles : Si vous étiez aveugles, vous ne seriez pas coupables ; mais vous l'êtes^ parce que vous dites : Nous voyons. En d'autres termes : si vous ignoriez les Écritures et les prophéties qui concernent mon avènement, vous ne pocheriez pas autant que vous le faites, mais parce que vous prétendez les connaître, vous
18U LA GRANDE VIE DE JÉSUS-GHllIST
j-écliez davantage et vous serez punis plus sévèrement. Par conséquent, celui qui connaît, mais n'observe pas la parole divine des Livres saints, commet une faute plus grande et encourt une peine plus grave que celui qui l'ignore. Aussi Jésus-Christ a dit ailleurs : Le serviteur qui, sacliant la volonté de son maître, ne l'accomplit pas, sera durement châtié (Luc. XII, 47). La précédente déclaration du Sauveur peut s'appliquer spécialement à la vision corporelle de ses œuvres merveilleuses ; car si les Juifs n'eussent pas été témoins oculaires de ses miracles, ils seraient moins répréhensibles de n'avoir pas cru en lui ; mais ils sont inexcusables, parce que ses prodiges se sont opérés sous leurs yeux. — On peut encore donner cette explication : Si vous étiez aveugles dans votre estime, c'est-à-dire si, remarquant ou supposant que vous êtes aveugles, vous reconnaissiez votre faute et votre infirmité, imploriez le pardon et réclamiez le médecin, vous n'auriez plus de péché ; car je suis venu le détruire par la grâce conférée seulement aux âmes humbles qui ne présument point d'elles-mêmes ; mais parce que vous dites : Nous sommes clairvoyants, parce que prétendant être sa "es et prudents, vous ne demandez ni pardon, ni médecin, votrepéché demeure, il ne sera point remis, et vous resterez dans l'aveuglement de votre infidélité.
Dans un sens mystique, cet aveugle de naissance représente le genre humain qui tient sa cécité d'Adam dont nous sommes tous nés aveugles quant à l'âme. Le péché de désobéissance a produit cet aveuglement spirituel dans le premier homme, qui nous a transmis comme héritage la mort avec la faute dont elle est la conséquence. Ainsi, quiconque naît avec cette tache originelle est aveugle, parce que cette souillure entraîne avec elle la privation de la vue de Dieu. Ce grand aveugle de naissance qui s'appelle le genre hu-
GUÉRISON DE l'AVÉUGLE-NÉ 181
mam, le Sauveui" l'a illuminé en venant dans le monde ; pour cela, il a répandu sa salive sur la terre {spuit in terram), en associant sa divinité à l'humanité ; de cette salive détrempée avec la terre, il a fait du limon {lutuni fecÂt)^ c'est-à-dire lui qui était Dieu s'est fait homme. La salive, en effet, qui découle de la tête, signifie le Verhe qui procède du Père éternel, premier principe de toutes choses ; elle figure aussi la Sagesse qui sort de la bouche du Très-Haut ; la terre marque la chair ou la nature humaine que s'est unie la seconde personne divine. De ce limon Jésus a enduit les yeux de l'aveugle^ c'est-à-dire il a déposé la foi au mystère de l'Incarnation dans l'esprit du genre humain, lorsque par sa prédication il l'a rendu catéchumène, en l'initiant à sa doctrine ; après avoir ainsi disposé le pécheur, il l'a envoyé à la piscine pour y être lavé et éclairé, en d'autres termes, pour y être baptisé et recevoir dans le baptême une pleine illumination. De là le nom d'illumination que saint Denis (Lib. de eccles. hierar.) donne à ce premier sacrement. Il est figuré par la piscine de biloé ou de l'envoyé, parce que tous doivent être baptisés dans le Christ, envoyé du Père céleste afin de nous purifier des souillures et nous délivrer des ténèbres du péché. Celui-là donc qui, au commencement, avait formé l'homme du limon, l'a réformé au moyen de la même matière ; et c'est ce qu'il a signifié, lorsque, mêlant de la terre avec sa salive, il en a oint les yeux de l'aveugle, comme pour dire : C'est moi qui, prenant un peu de poussière, ai façonné le premier homme.
Dans la guéridon de l'aveugle, on trouve encore une image de la conversion du pécheur qui est lui-même aveugle spirituellement ; car le péché voile et oljscurcit les yeux de l'àmc. Cette cécité spirituelle peut être produite par trois causes diiféi-entes : par la poussière de la cupidité terrestre,
OU parle feu de la concupiscence cliarnelle, ou bien par l'enflure de l'orgueil. Souvent aussi il arrive que le péclieur, soit par habitude du vice, soit par endurcissement de cœur, soit enfin par illusion du démon, ne voit pas son péché parce qu'il ne veut pas y réfléchir, ou ne regarde point comme péché ce qui l'est véritablement. Saint Grégoire dit à ce propos : « Quand l'homme a eu le malheur de tomber dans une faute grave, le démon lui suggère de ne point faire pénitence, de ne point confesser son crime; il lui dit intérieurement qu'il s'agit d'une chose légère et insignifiante ; il lui représente la miséricorde infinie de Dieu, et lui promet une longue carrière, afin de le faire persévérer dans le mal ; il le porte ainsi à mépriser le Seigneur et à désespérer de luimême afin de l'entraîner à sa perte éternelle. »
Pour guérir le pécheur de son aveuglement spirituel le concours de trois choses est indispensable; il faut l'impulsion de la grâce prévenante, la componction du cœur repentant, et la confession sincère des jpéchés. Telles sont les trois conditions que Jésus-Christ a représentées par ordre dans la guérison de l'aveugle-né. Il a signifié la première condition, lorsqu'il vint vers ce pauvre infirme et le regarda avec une tendre compassion ; image de la grâce prévenante qui est avant tout nécessaire pour déterminer la conversion du pécheur. Par lui-même, l'homme peut tomber dans le péché, mais il ne saurait se relever par ses seules forces et sans un secours surnaturel ; et si Dieu ne le regarde en pitié, il y demeurera éteruellement.
La seconde condition nécessaire pour convertir le pécheur a été figurée par le Sauveur, lorsque, crachant parterre, il fit avec sa salive un peu de boue dont il enduisit les yeux de l'aveugle. Ainsi que nous l'avons dit, la salive est un ^mbolo de la Sagesse ou du Verbe divin, comme la
terre est celai de la cliair ou de l'être humain. Or ces deux choses sont réunies dans la personne de Jésus-Christ. Cet Homme-Dieu est le remède infaillible de notre aveuglement spirituel, si nous savons l'appliquer sur les yeux de notre cœur, en reconnaissant le souverain bien que nous avons oiTensô et l'état déplorable où nous sommes réduits par le péché. Ainsi, le limon béni du Christ est appliqué sur le vil limon du pécheur, de manière à produire en nous la véritable componction et par suite l'illumination parfaite. On peut obtenir cet heureux résultat, avec le secours de la grâce, par les sept considérations suivantes : 1° Il faut examiner les péchés dont on est coupable, pour concevoir combien ils sont nombreux, énormes et honteux. On découvre leur multitude en recherchant le bien qu'on a omis et le mal qu'on a fait par pensée, par parole et par l'action des cinq sens, contre les dix commandements, les sept sacrements et les lois de l'Église, enfin dans les œuvres de miséricorde. A cette vue, que le coupable s'écrie : Mes 2')èchés, Seigneur, se sont multipliés au delà des grains de sable qui sont sur le bord de la mer (Orat. Manas.). Puis, en voyant la malice et la grièveté de ses innombrables fautes qui ont outragé la suprême Majesté, qu'il répète avec l'enfant prodigue : Mon Père, fai 'péché contre le ciel et contre vous, je ne suis plus digne d'être appelé votre enfant (Luc. xv). 2° 11 faut compter le temps qu'on a perdu, calculer les jours, les mois, les années qu'on a vainement employés à toute autre chose qu'à la gloire de son Créateur ; car, comme le dit saint Bernard, tout le temps qui n'est pas consacré au service de Dieu est perdu. 3° Le pécheur doit considérer l'excellence et la beauté de son âme, cette créature si noble formée à l'image et à la ressemblance de Dieu, et qu'il a souillée, traînée dans la fange du vice. 4^ Il doit méditer sur l'im-
mensité des grâces et des biens qu'il a perdus par sa faute et par sa négligence ; car le Seigneur est toujours disposé à répandre ses faveurs et ses bienfaits sur ceux qui s'en rendent dignes ; mais, hélas ! combien peu travaillent à les mériter. 5" Il doit se représenter la colère redoutable du Tout-Puissant qu'il a provoquée par son indifférence et son ingratitude. S" Il doit réfléchir aux peines qu'il a encourues par ses iniquités, peines multiples, affreuses et éternelles. 7» Enfin il doit penser à la gloire céleste qu'il a perdue, gloire inappréciable et infniie, pour la jouissance de laquelle, au témoignage de saint Augustin, il faudrait mépriser et fouler aux pieds tous les biens et tous les plaisirs du monde, dût-on ne la posséder qu'une heure. Après avoir fait ces diverses considérations, celui qui ne se sentirait pas pénétré d'une amère contrition aurait un cœur plus dur que la pierre.
La troisième condition nécessaire pour guérir l'aveuglement spirituel est l'aveu sincère des fautes commises, et Jésus l'a signifiée lorsqu'il envoya l'aveugle-né se laver dans la piscine de Siloé. Dieu, il est vrai, remet le péché, aussitôt que le coupable en conçoit du repentir ; il l'oblige néanmoins d'en faire l'accusation au prêtre, son ministre et son représentant ; et l'absolution que ce dernier confère au pécheur rétablit en lui la pureté baptismale, comme le déclare saint Augustin. Lorsque les trois conditions précédentes ont été remplies, le pécheur est entièrement gnéri de sa cécité spirituelle, et il doit alors en toute humilité adorer Dieu et lui rendre grâces de tous les bienfaits qu'il en a reçus. Le signe certain qu'il a recouvré la lumière intérieure et surnaturelle, c'est s'il a ufle connaissance claire et distincte de Dieu et de lui-même. Nous connaissons Dieu ici-bas, quand nous voyons sa puissance et sa bonté inli-
nies. La vue de sa puissance souveraine produit en nous un sentiment de crainte profonde qui nous éloigne du mal, et la vue de son immense bonté excite en nous un sentimen t de vive affection qui nous porte au bien. D'un autre côté, quand nous nous connaissons bien nous-mêmes, nous apercevons nos innombrables défauts, et cette considération fait naître en nous l'humilité qui est la mère de toutes les autres vertus. Il est évident, d'après cela, que la double connaissance de Dieu et de nous-mêmes constitue la véritable base de notre salut et de notre perfection.
Profitons du temps précieux qui nous est accordé en ce monde pour travailler à notre conversion ; ne l'employons pas à la vanité, de peur qu'à l'exemple des Juifs obstinés, nous ne demeurions dans cet aveuglement funeste qui nous conduirait à notre perte éternelle. Saint Ghrysostôme dit à ce propos (Hom. 57 in Joan.) : « Le Seigneur vous a donné la vie présente pour que vous le serviez, et vous la dissipez en futilités. Lorsque vous dépensez un peu d'argent vous en êtes affligé, mais vous restez insensible lorsque vous sacrifiez des jours entiers aux œuvres de Satan. Tous vos instants devraient être consacrés à des exercices religieux et à de bonnes actions, tandis que vous les occupez par de vaines conversations, par des contestations frivoles ou des plaisirs sans fruit. Sachez-le bien ! si vous perdez de l'or, vous pouvez le retrouver, mais vous ne pouvez réparer le temps que vous consumez inutilement. Si nous n'usons pas convenablement des courts moments qui nous sont laissés, que ferons-nous après être sortis de ce monde?.,. Ce n'est pas sans un dessein de miséricorde que le Seigneur a circonscrit dans d'étroites limites notre carrière mortelle. Mais, ô folie ! ô aveuglement ! vous vous désolez et vous vous plaignez de cette brièveté comme d'un mal-
heur, tandis que vous devriez y trouver un puissant motif de consolation et de reconnaissance ; car, par ce moyen, la Providence divine allège et diminue nos épreuves et nos travaux, afm de nous accorder plus promptement un repos sans fm et une récompense sans borne. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
Prière.
Seigneur Jésus qui avez éclairé les yeux de l'aveugle-né, je vous prie d'illuminer les yeux de mon cœur, afin que je ne tombe pas dans les ténèbres du péché et que je ne m'endorme jamais dans les ombres de la mort. Jusqu'à présent, ô Dieu, maître de ma vie, qu'ils se sont écoulés vides et infructueux les divers moments que vous m'aviez octroyés pour accomplir votre sainte volonté ! J'ai néglige d'en i^rofiter, hélas ! Combien d'années, de mois, de jours et d'heures ont été perdus pour moi, parce que j'y ai vécu sans mérite devant vous ! Désormais, ô Père infiniment aimable, qu'avec le secours de votre grâce, je fasse saintement valoir le temps précieux que vous daignez me laisser, comme la monnaie propre à acheter la bienheureuse éternité. Ainsi soit-il.