CHAPITRE LXXXVI
Joan. X, 1-16.
Les Pharisiens et les Juifs, s 'obstinant dans leur aveugle incrédulité, refusaient d'ouvrir les yeux à la lumière du
Christ, qui est la voie, la vérité el la vie (Joan. xiv, 6). Ils ne voulaient pas le suivre comme leur Maître, parce qu'ils se prétendaient assez éclairés pour savoir sans lui ce qu'ils devaient faire, croire, et espérer. Afin de confondre leur présomption, Jésus leur montra, sous la figure d'une bergerie, la nécessité de l'humilité pour entrer par la porte étroite et basse dans le troupeau du Seigneur, soit comme brebis, soit comme pasteur. En vérité^ en vérité, je vous le dis, déclare le Seigneur (Joan. x, 1), quiconque n' entre pas par la porte qui est le Christ, dans le bercail qui est l'Église o"U l'assemblée des fidèles, celui-là est un vdeur et un meurtrier \ car il ne vient furtivement que pour faire du mal, comme les païens et les mauvais Chrétiens. Mais celui qui entre par la porte, c'est-à-dire par la foi en Jésus-Christ et par l'imitation de ses vertus, est le pasteur des brebis auxquelles il veut faire du bien (Ibid. 2). Cependant tous ceux qui entrent par cette même porte ne sont pas pour cela jjasteurs ; car les brebis y entrent pareillement pour être nourries de saintes paroles et de bons exemples dans l'unité de l'Église catholique. Le portier qui est le Saint-Esprit introduit ce pasteur, en éclairant son intelligence des lumières de la vérité, et en dirigeant sa marche dans les sentiers de la justice, afin qu'il puisse paître les ouailles. Aussi elles entendent sa voix, reçoivent sa doctrine. Il les connaît toutes si distinctement qn'il les appelle chacune par leur nom, pour leur ménager par cette condescendance familière un accès plus facile auprès de sa personne. Par ses instructions, il les fait passer de la nuit de l'ignorance au grand jour de là vérité, et de la servitude du péché à l'heureuse liberté de la grâce (Ibid. 3). Lorsqu'illes conduit aXn^i dans les pâturages nécessaires à la vie, il marche devant elles en leur donnant de bous exemples, et les brebis le suivent en imitant ses vertus,
car elles écoutent sa voix qui leur est chère (Ibid. 4). Mais elles ne suivent point l'étranger dont elles repoussent les enseignements et les exemiDles ; car ses enseignements les jetteraient dans l'erreur et ses exemples les entraîneraient au mal ; elles le fuient comme un larron et un ennemi dangereux, parce qu'elles ne connaissent point la voix^ c'est-àdire qu'elles n'approuvent point la doctrine des étrangers capables de les tromper et de les égarer (Ibid. 5).
Le grand bercail commun des brebis véritables ' est l'Église catholique dont Jésus-Christ est l'unique pasteur ; les églises particulières conventuelles ou paroissiales, les communautés ou congrégations religieuses sont des bergeries spéciales dans lesquelles Dieu fait paître et reposer ses ouailles, les fidèles simples et doux, humbles et dociles. Mais il n'entre point par la jjorte dans le bercail de Jésus- Christ, celui qui n'y vient point suivant les principes de la religion chrétienne. Ainsi les hérétiques n'y viennent point suivant la vérité, ni les simoniaques suivant la grâce, ni les intrus selon la liberté, ni les hypocrites selon la simplicité. Tous ceux-ci s'introduisent par des voies détournées ; les uns escaladent le toit, comme font les ambitieux, imitateurs de Lucifer, avec Dathan et Abiron que la terre engloutit tout vivants à cause de leur sacrilège usurpation ; les autres forcent les murailles, ce sont les avares avec Simon le magicien ; il en est qui minent les fondements, tels les hérétiques avec Arius. Or, comme le déclare Jésus-Christ, quiconque n'entre pas par la porte, mais pénètre par ailleurs, est un voleur et un brigand. S'il ravit secrètement ou par ruse les brebis et leurs biens, contre la volonté du Maître, il est un voleur ; et s'il les enlève ouvertement ou par violence, il est un brigand. Aussi il méritera d'entendre un jour ces terribles paroles du souverain Maître (Matth,
XXII, 12) : Mon ami, comment êies-vous entré ici, sans être revêtu de la robe nuptiale ? Alors il sera repoussé du bercail et précipité dans les ténèbres extérieures.
Celui-là, au contraire, est le pasteur des brebis qui entre par la porte, celle de la vérité, de la liberté, de la charité et de la simplicité, en suivant la foi catholique et la vocation divine, sans faire aucune promesse intéressée, ni employer aucun artifice. Or, Jésus-Christ qui est le pasteur suprême des brebis est aussi, sous un autre rapport, la bonne porte du bercail ; car il est par lui-même et jjour les autres le principe de la vérité, de la liberté, de la charité et de la simplicité. — De plus, trois sortes de gardiens ouvrent la bergerie de l'Église au vrai pasteur : Jésus-Christ, par ses exemples, la sainte Écriture par ses enseignements, et l'Esprit divin par ses inspirations. Jésus, en effet, remet les clefs à ce bon pasteur, en lui communiquant le pouvoir de lier et de délier les consciences ; l'Écriture sainte lui donne la science nécessaire afin d'exercer l'autorité avec discrétion ; l'Esprit divin lui confère la dignité et l'aptitude convenables pour en faire un digne et saint usage. Ainsi, cette porte trop basse pour les orgueilleux et trop étroite pour les avares, qui viennent s'y heurter et s'ybriser,s'ouvreaux esprits humbles et aux cœurs désintéressés qui savent s'abaisser en euxmêmes et se détacher des objets extérieurs ; elle admet ceux-ci, tandis qu'elle repousse ceux-là. Remarquons en outre que les ambitieux essaient d'acheter les emplois par trois sortes de présents : ceux du cœur, en accordant leur faveur ou leur amitié ; ceux de la bouche, en flattant les peuples et les grands ; et ceux de la main, en donnant une récompense quelconque. Heureux celui qui n'use point de tels moyens pour acquérir des honneurs ; celui qui les obtient par de semblables procédés est un voleur et un brigand.
Comme les Juifs et les Pharisiens s'obstinaient à ne pas vouloir comprendre le sens de la parabole, Jésus leur dit clairement (Joan. x, 7, 8) : Par mes lei'ons et mes exemjjles je suis la porte de la bergerie. Tous ceux qui sont venus sans moi, sans être appelés ou envoyés par Dieu, ne cher-, chant point la gloire divine, mais la leur propre, w?ii des voleurs qui usurpaient le droit de conduire les brebis, et des brigands qui tâchaient de les perdre et de les tuer par leurs fausses doctrines et leurs funestes exemples ; aussi ils n'ont point été écoutés des fidèles qui sont demeurés dans le bercail et dont il est dit : Le Seigneur connaît les siens (II Tim. II, 19). Jésus prouve ensuite qu'il est vraiment la porte dont la destination est de garantir ce qui est à l'in- ' térieur et de donner passage à ceux qui entrent et à ceux qui sortenî. En effet, c'est par Jésus-Christ que les fidèles sont protégés et délivrés; c'est par lui qu'ils parviennent à la foi et de là passent dans la gloire (Joan. x, 9). Si quelqu'un entre par moi, dit-il, il sera sauvé^ pourvu qu'il persévère ; car, comme l'atteste saint Pierre (Act, iv, 12) : Il n'y a point sous le ciel d'autre nom accordé aux hommes par lequel nous puissions être sauvés. Aussi le Sauveur ajoute : // entrera ici-bas dans l'unité de l'Eglise catholique, puis il sortira de ce monde misérable pour jouir de la vie bienheureuse ; ou bien, il entrera dans les profondeurs de la contemplation, et les secrets de l'oraison, puis il sortira pour exercer les bonnes œuvres et produire des actions édifiantes. Par ce moyen il trouvera dans le repos éternel des pâturages verdoyants^ on il goûtera le miel de la divinité et le lait de l'humanité, c'est-à-dire que les élus seront rassasiés par la vision intérieure de la nature divine et par l'aspect extérieur de la nature humaine de Jésus-Christ leur rédempteur ; ou bien encore, il trouvera les pâturages
de la doctrine et de la grâce dans l'Église militante et ceux de la joie et de la gloire dans l'Église triomphante. Car, ainsi que l'explique saint Augustin (Tract. 45 in Joan.), «- bien que les brebis fidèles ne manquent point de gras pâturages sur cette terre, elles en rencontreront de plus abondants au ciel pour se saturer ijleinement, comme en trouva celui à qui le Sauveur dit sur la croix : Aujourd'hui tu seras avec moi en paradis (Luc. xxiii, 43). »
Le larron ne vient que pour voler, égorger et détruire (Joan. X, 10). En d'autres termes, le mauvais pasteur ne cherche qu'à soustraire les peuples à Jésus-Christ, en leur apprenant non pas à observer les iDréceptes divins, mais à imiter ses propres exemples ; il les corrompt par sa mauvaise conduite, les séduit par sa fausse doctrine, et les précipite ainsi dans la damnation éternelle. Mais moi, envoyé par mon Père pour sauver les hommes, ^e suis venu pour leur communiquer présentement la vie de la grâce, en leur inspirant la foi ; car ici-bas le juste vit de la foi (Habac. ii,4); puis pour leur procurer éternellement la vie plus abondante de la gloire, en réalisant leur espérance ; car la gloire est la consommation de la grâce. « Tous ceux qui suivent Jésus-Christ avec un cœur simple et droit, dit saint Grégoire (Hom. 14 in Evang.), parviendront à ces délicieux pâturages. Embrasons donc nos cœurs du désir des biens célestes; que ni les avantages, ni les adversités du monde présent ne puissent nous en détourner. Ne serait-il pas insensé le voyageur qui, s'arrêlant sur la route à des bagatelles et à de vains plaisirs, perdrait de vue le but où il veut parvenir ? Si nous sommes vraiment les brebis du divin Pasteur, gardons-nous de placer notre félicité dans les satisfactions éphémères de ce pèlerinage, afin d'être mis en possession des joies éternelles de la patrie. »
Le Sauveur démontre ensuite qu'il est vraiment pasteur (Joan. X, 11), car il conduit et nourrit spirituellement comme ses propres brebis les fidèles qu'il repaît de son corps et de son sang dans la divine Eucharistie ; puis, pour se distinguer du mauvais pasteur, il ajoute qu'il est hon, oui bon, non-seulement en lui-même, mais encore dans la charge pastorale dont il remplit les fonctions avec un parfait dévouem.ent. « Jésus-Christ, dit saint Chi-ysostôme (Hom. 58 in Joan.), se nomme lui-même indifféremment la porte ou le pasteur : il est la porte, parce qu'il donne entrée dans le bercail du Père céleste ; il est le pasteur, parce qu'il fournit à ses brebis la nourriture spirituelle. » Faisant le parallèle du bon et du mauvais pasteur, Jésus-Christ ajoute: Le honpasteur donne sa vie pour sesbrebis /c'est-à-dire, ne considérant que la récompense éternelle, il est toujours disposé à mourir, quand il sera nécessaire, pour sauver les fidèles confiés à ses soins. Mais, hélas ! combien peu présentent ce caractère distinctif du bon pasteur ! Qu'un âne tombe dans un précipice, on s'empresse de le relever ; qu'un Chrétien tombe dans le péché, personne, même entre ses amis, ne ■ s'occupe de l'en retirer ; et pourtant chacun doit préférer à son propre corps l'âme de son prochain. Mais comment sacrifierai-je mon corps pour sauver l'âme da prochain, lorsque pour le retirer du péché, je ne veux pas même sacrifier quelque avantage temporel ?
Remarquons ici les diverses circonstances dans lesquelles le bon pasteur peut ou doit s'immoler pour ses brebis. La première, c'est quand il s'agit de les faire passer d'un état bon en lui-même à un autre meilleur ; dans ce cas, le pasteur n'y est point obligé par sa charge, car c'est là une œuvre de surérogation à laquelle personne n'est tenu à moins d'un précepte spécial à cet égard, La seconde circonstance est celle
OÙ les brebis sont exposées à un danger imminent ; le vrai pasteur est alors strictement obligé de se sacrifier pour elles, car il a reçu la garde du troupeau dont le Seigneur lui demandera compte, âme pour âme, sang pour sang. La troisième circonstance, c'est lorsque les brebis sont dans une position tellement critique qu'elles ne peuvent échapper à une damnation certaine, si quelqu'un ne s'expose pas à la mort pour elles ; alors il y a pour le pasteur nécessité de s'immoler, de même que dans une extrême disette on doit vendre ses biens pour secourir les indigents. Ainsi, dans une persécution générale suscitée contre tout le peuple, le pasteur doit s'opposer et risquer sa propre vie pour empêcher la dispersion de son troupeau ; mais si la persécution n'est que personnelle et dirigée contre lui-même, alors il peut fuir, à l'exemple de Jésus-Christ qui, pour se soustraire aux recherches d'Hérode, se retira en Egypte ; c'est ce que fit saint Paul quand il se laissa descendre le long des murs de Damas, afin de se conserver pour les besoins futurs des fidèles: C'est pourquoi le Seigneur dit ailleurs à ses Apôtres : Si l'on vous persécute dans une ville, retirezvous dans une autre (Matth. x, 23). Quelquefois même c'est un devoir pour le pasteur de prendre la fuite et de ne pas mettre ses jours en péril, mais d'attendre avec patience, lorsque l'ennemi n'en veut qu'aux biens temporels et non aux individus.
Le mercenaire au contraire, ainsi appelé parce qu'il agit seulement par l'appât d'une récompense terrestre et non point avec le désir de la gloire céleste, n'est pas pasteur proprement (Joan. x, 12). « Il n'en mérite pas le nom, dit saint Grégoire (Hom. 14 in E van g.) ; car il n'aime pas les brebis, mais seulement les avantages qu'elles lui procurent. ;» Et parce quelles ne lui appartiennent point , il s'en
met peu en peine ; aussi dès qu'il voit venir le loup, c'est-àdire le démon pour les ravir, l'hérétique pour les séduire, le tyran pour les dévaster corporellement, il les abandonne à la discrétion des ennemis, et craignant de compromettre sa personne ou sa fortune, il prend la, fuite, en silence, sans faire de résistance ni prêter du secours. Comme il est un mercenaire tout occupé de ses intérêts temporels, il ne prend pas soin des brebis^ de manière à les garantir des dommages matériels ou spirituels (Joan. x, 13). Il n'éprouve à leur égard que des sentiments de cupidité et non point de charité ; car il les aime non pas pour Jésus-Christ, mais pour le profit qu'il en retire, dit saint Augustin (Tract. 43 in Joan.). Alors le loup les entraîne dans le péril ou dans le mal, et les disperse en les éloignant de l'unité catholique, ou en les affligeant de diverses manières. Le bon pasteur, lui, expose sa propre vie, lorsqu'il voit venir le loup ; il résiste aux tentations du démon par ses réprimandes, aux embûches des hérétiques par ses instructions, aux fureurs des tyrans par ses prières ferventes. C'est ainsi que, par tous les moyens possibles, il défend et protège ses ouailles chéries contre les nombreuses attaques des différents adversaires. Ne cherchant point ses propres intérêts mais seulement ceux de Jésus-Christ, il ne cesse de veiller sur le troupeau qui lui a été confié, en pensant au compte qu'un jour il en devra rendre à Dieu. «Mes frères, disait saint Augustin, vous avez été placés sous notre garde, afin que nous répondions de votre conduite devant le tribunal du souverain Juge (Serm. 45 de Verbis Domini). »
Voulant démontrer la vérité de ce qu'il disait, le Sauveur ajouta (Joan. x, 14) : Je suis le bon pasteur, et je connais mes brebis. Il les connaît en effet non-seulement de vue, comme toutes choses qui sont à découvert devant ses yeux ; mais
encore il les connaît de cœur par l'amour avec lequel il distingue seul les âmes dignes de la vie éternelle ; il les connaît aussi intimement par les traits de sa ressemblance qu'il a gravés en elles, par les ornements des vertus, par les signes des bonnes œuvres, parles enseignements de la saine doctrine, par les sentiments de la charité fraternelle qu'il leur a communiqués. Aussi elles me connaissent, assure-t-il. Les vrais fidèles connaissent spécialement Jésus-Christ par la foi et la dilection qui leur découvrent ses perfections et leur rappellent ses bienfaits. La première marque du bon pasteur est donc cette réciprocité de connaissance qui existe entre lui et ses brebis : elle naît de ce qu'il les visite fréquemment et avec sollicitude ; de ce qu'il étudie leurs besoins particuliers et pourvoit à leur bien-être. De leur côté, les brebis souvent témoins de sa vigilance et de sa tendresse l'apprécient et l'aiment de plus en plus. Tels sont les rapports intimes qui existent entre Jésus-Christ et les véritables Chrétiens ; il est donc le bon Pasteur par excellence.
La seconde marque du bon pasteur est le dévouement qu'il témoigne à l'égard de ses brebis ; or peut-il y en avoir un plus grand que d'exposer sa vie pour elles ? Et c'est pareillement ce qui a lieu entre Jésus-Christ et les vrais Chrétiens ; aussi entendez-le dire : Je donne ma vie pour mes brebis (Joan. X, 15). A ce propos saint Pierre Chrysologue s'écrie transporté d'admiration (Serm. 40) : « De quoi n'est pas capable l'amour généreux ? Il ne trouve rien de dur ni d'amer, rien d'insupportable ni d'impossible ; le fer et la flamme ne sauraient l'arrêter, les blessures etle's tourments ne peuvent l'effrayer ; il brise les plus grands obstacles et brave tous les dangers ; l'amour est une cuirasse impénétrable qui repousse tous les traits ; il se rit même de la mort. » — Icibas l'homme est attaché surtout h trois choses : aux biens
temporels, à sa famille et à lui-même ; or le bon pasteur doit renoncer à lout cela pour ses brebis. Mais hélas ! qu'ils sont loin de renoncer aux biens temporels pour leurs ouailles» les pasteurs qui ne veulent pas même les partager avec elles ? qu'ils sont loin de renoncer à leurs proches ceux qui cherchent à promouvoir aux dignités ecclésiastiques des parents indignes ? "Gomment pourraient-ils s'immoler eux-mêmes ceux qui craignent de résister aux méchants ? Mais Jésus- Christ a tout sacrifié pour ses brebis, comme il le dit par la bouche de son Prophète : fal abandonné ma maison et ma famille^ c'est-k-dive les Anges; f ai délaissé mon héritage qui est le royaume céleste, et j'ai livré ma vie entre les mains de mes ennemis (Jerem. xa, 7).
La troisième marque du bon pasteur est de conduire toutes les brebis au bercail. Aussi, pour montrer qu'il ne devait pas mourir pour les seuls Juifs, le Sauveur ajouta (Joan. X. 16) : En vertu de la prédestination, fai d'autres brebis qui m'appartiendront un jour par la foi ; elles ne sont pas de cette bergerie, c'est-à-dire de la Synagogue, mais de la Gentilité ; il faut [oportet], il est opportun que je les amène, que je les réunisse dans une même Église. Elles entendront ma voix, c'est-à-dire elles recevront ma doctrine; alors il n'y aura plus qu'un seul bercail, l'Église formée des . Juifs et des Gentils, et un sfiul pasteur. Ce souverain pasteur au ciel est Jésus-Christ,\ et sur la terre le Pape, son vicaire.
Les devoirs du bon pasteur se réduisent à trois principaux : 1° comme l'indique Tétymologie de son nom, il doit paître son troupeau ; aussi, lorsqu'après sa Passion Jésus- Christ établit saint Pierre pasteur de son Église, il lui dit : PaiS mes agneaux, pais mes brebis (Joan. xxi, 17). 2° Il doit aimer son troupeau ; c'est pourquoi, quand le même Apôtre
fut sur le point d'être préposé au gouvernement de la société chrétienne, le divin Maître l'interrogea jusqu'à trois fois relativement à la charité : Pierre, m' aimes-tu ? (Joan. xxi, 15, 16, 17). 3° Il doit défendre et garder son troupeau contre le loup infernal ; voilà pourquoi le Sauveur fit à saint Pierre cette recommandation (Luc. xxn, 32) : Lorsque tu seras converti, confirme tes frères, c'est-à-dire affermis-les contre les attaques des ennemis. Telles sont les trois obligations que Jésus-Christ remplit éminemment à notre égard, de manière à mériter par excellence le titre de pasteur ; car il nous paît, nous aime et nous protège. Puisque nous avons le bonheur d'être ses brebis, suivons-le fidèlement, demeurons sous sa houlette, écoutons avec docilité la voix de ses préceptes et de ses conseils, afin que nous méritions d'être introduits par lui dans les excellents pâturages de la grâce et de la gloire.
Quelle ne fut pas, pendant le cours de sa vie mortelle, la sollicitude empressée de ce tendre Pasteur pour les brebis égarées ? de quelle bonté ne les environna-t-il pas ? Il aime à se représenter sous la touchante image d'un berger qui, ayant perdu une de ses cent brebis, court la chercher avec des fatigues extrêmes et qui, l'ayant enfin trouvée, la charge doucement sur ses épaules et la ramène joyeusement à la bergerie. Lui-même n'hésite pas à déclarer ici que le bon 'pasteur donne sa vie pour ses brebis. En lui, s'est jjarfaitement accompli l'oracle du Prophète qui avait dit : Comme un pasteur il fera paître son troupeau ; ^^ar la force de son bras, il rassemblera les agneaux qu'il prendra dans son sein, et il portera les brebis i^leines qui auront peine à marcher (Is. xl, 11). Voilà pourquoi le divin Pasteur a supporté tant de travaux et de peines, la soif et la faim. Tandis que les Pharisiens lui tendaient des pièges et le poursui-
valent de leurs calomnies, il ijarcourait les villes et les campagnes, prêchant partout le royaume de Dieu, et passait de longues nuits en veilles et en prières. Sans craindre les murmures de ces mêmes Pharisiens orgueilleux, il montrait une affahilité particulière à l'égard des Puhlicains, assurant qu'il était venu sur la terre comme un médecin pour guérir les malades ; aussi il témoignait la plus paternelle affection aux pécheurs pénitents, et leur ouvrait largement le sein de sa divine miséricorde. Voilà votre modèle, ô pasteurs des âmes ; afin de marcher sur ses traces, considérez tout ce qu'a fait pour nous le Prince des pasteurs, et, à son exemple, sachez, s'il le faut, vous immoler pour les fidèles confiés à votre sollicitude. Selon Hugues de Saint-Victor, il donne vraiment sa vie pour ses hrehis celui qui, ayant reçu la charge périlleuse du gouvernement, les conserve en paix parmi les dangers du monde ; celui qui, négligeant ses intérêts temporels, ne s'occupe qu'à leur procurer les choses nécessaires ; celui qui, s'élevant au-dessus des flatteries comme des détractions, assiste les malades, entretient les pauvres, console les affligés et réprimande les superbes.
Écrivant à un ahbé pour l'engager à remplir avec zèle les fonctions pastorales, saint Bernard s'exprime en ces termes (Epist. 201) : « Nourrissez vos' brebis par vos saintes paroles, vos exemples édifiants et vos prières ferventes. De ces trois moyens nécessaires, le dernier est le plus excellent ; car si l'exemple donne de la force à la parole, c'est la prière qui donne à l'un et à l'autre la grâce et l'efficacité. Quoi donc ? vous vous plaignez de n'être pas secondé, mais d'être plutôt entravé dans vos efforts par ceux qui vivent avec vous ! Rassurez-vous : plus vous rencontrerez d'obstacles plus vous acquerrez de mérites ; plus au contraire vous trouverez de coopération, plus vous perdrez de récompense. Car
autant on vous prête de secours, autant on vous enlève de profits ; n'est-il pas juste, en eûet, que ceux qui ont partagé la peine partagent aussi la rétribution ? N'oubliez point que vous avez été constitué en dignité, non pas pour être aidé par les autres, mais pour les aider vous-même ; n'êtesvous pas lo représentant et le ministre de Celui qui est venu en ce monde pour servir et non pour être servi ? Heureux si nous persévérons jusqu'à la fin en cherchant non pas notre propre avantage, mais la seule gloire de Jésus-Christ. » — Afin d'en arriver là, il faut avoir un cœur droit et une conscience pure ; aussi le même saint Docteur ajoute : « Dans toutes ses actions et ses paroles, le vrai pasteur doit se proposer non point son intérêt personnel, mais l'honneur de Dieu ou le salut du prochain. Pour y parvenir, il faut se renoncer et s'oublier entièrement. Heureux oubli et renoncement de soi-même qui peut contribuer à l'utilité et au bonheur des autres ! Mais, en se perdant de vue, le pasteur qui veut travailler sans inquiétude pour lui-même à la sanctification du prochain doit posséder une conscience sans reproche ; car que sert à l'imnûie de gagner le monde entier, s'il vient à perdre son âmel (Matth. xvi, 26.) L'ordre de la charité exige en effet que, pour aimer le prochain comme nous-mêmes, nous commencions par nous aimer les pi-emiers. Or, après avoir offensé Dieu, deux choses sont nécessaires pour rendre notre conscience bonne : nous repentir des fautes passées et nous abstenir de fautes nouvelles ; ou, comme parle saint Grégoire, pleurer les maux que nous avons commis, et n'en plus commettre que nous devions xjleurer encore, car l'un ne peut aller sans l'autre. Fort de ces deux dispositions, le bon pasteur s'abandonne et se perd en quelque sorte lui-même, sans crainte, pour gagner les antres à Dieu. » Ainsi s'est exprimé saint Bernard.
Les pasteurs ou les prélats doivent se garder surtout de fournir à leurs ouailles un sujet de scandale ou une occasion de ruine; car le Seigneur a prononcé à ce sujet une sentence de damnation éternelle, en disant : Malheur à lliommepar qui le scandale a?Twe (Matth. xviii, 7). Aussi, d'après saint Grégoire {III part. Pastor. admonit. 5), les supérieurs ecclésiastiques sont coupables d'homicide et dignes de mort, autant de fois qu'ils donnent à leurs sujets des exemples de perdition. Selon saint Augustin, ceux qui entraînent les âmes au péché et les séparent de Dieu sont plus criminels que les bourreaux qui crucifièrent J4sus-Christ. Suivant saint Isidore, celui qui par sa mauvaise conduite corrompt les mœurs des fidèles est plus j)ervers que le voleur qui ravit leurs biens. Ceux qui causent ainsi la perte des autres ne doivent pas compter sur leurs bonnes œuvres pour espérer leur salut. Car, ajoute saint Grégoire, ils ne peuvent alléguer leur propre justice, ceux qui laissent perdre, par leur faute, une âme dont ils sont responsables. Saint Chrysostôme dit également (Hom. 51 Oper. imp.): « Le prêtre qui aura mené une vie irréprochable, mais qui n'aura pas pris un soin suffisant de ses sujets, sera précipité avec les scélérats dans les abîmes éternels. » Saint Grégoire dit encore (Lib. xii, epist. 31) : Dieu se sert maintenant des supérieurs pour réprimer les fautes des inférieurs, mais il se réserve de punir un jour plus rigoureusement par lui-même les désordres des supérieurs.
D'un autre côté, que les fidèles, malheureusement conduits par des pasteurs négligents ou vicieux, ne prennent pas de là prétexte pour abandonner le chemin de la vertu et suivre le sentier du mal ; mais que, les yeux fixés sur Jésus-Christ, leur vrai modèle, ils se soumettent avec résignation au jugement à -^ chefs ici-bas, et dans l'autre
Vie ils ne subiront point le jugement de Dieu qui ne punit pas deux fois la môme faute. S'ils ont des pasteurs faibles et défectueux, qu'ils s'en humilient ; car souvent Dieu permet qu'il en soit ainsi pour punir le peuple qui ne mérite pas d'en avoir de bons. C'est pourquoi saint Grégoire écrivait au clergé de Milan qui lui avait demandé un évêque (Lib. i, epist. 29) : « Comme depuis longtemps j'ai résolu de ne poiut intervenir pour semblables choix, j'adresserai mes prières au ciel en faveur de l'élection que vous allez faire, afin que le Tout-Puissant daigne vous accorder un pasteur qui, par ses instructions et ses vertus, sache vous diriger dans les pâturages du salut. Mais, parce que la divine Providence a coutume d'envoyer des pasteurs, suivant le mérite des populations, recherchez les biens spirituels et éternels, méprisez les choses temporelles et fugitives; et alors soyez assurés que, conformément à vos bonnes dispositions, le Seigneur vous donnera un pasteur de son choix et selon son cœur. ))
Prière.
Seigneur Jésus, vous êtes le bon Pasteur qui a sacrifié sa vie pour racheter ses brebis et qui leur a laissé sa chair en nourriture et son sang pour breuvage ; vous êtes la porte de ri'^ylisc militante et de l'Église triomphante, où le troupeau fidèle est introduit et sauvé par vous seul. Nous vous en supplions, reconnaissez-nous parmi vos brebis, en nous regardant avec miséricorde ; dirigez-nous dans les voies de la justice et de la sainteté, afin que nous vous reconnaissions à notre tour, et que nous marchions à votre suite, en conformant notre conduite à la vôtre. Faites que nous no prêtions point l'oreille à des voix étrangères, à celles du monde.
de la chair et des démons ; mais que nous écoutions uniquement votre voix, en obéissant à vos préceptes et à vos conseils ; qu'ainsi nous obtenions la vie de la grâce sur la terre, et que nous méritions au ciel la vie plus abondante de la gloire, afin de trouver auprès de vous les pâturages délicieux de l'éternelle félicité. Ainsi soit-il.