GUÉRISON DE LA. FILLE DE LA CHANÂNÉENNE
supplications, malgré les refus qu'elle essuie ; elle se compare non simplement aux chiens, mais à leurs petits. Je sais bien, semble-t-elle dire, que je ne mérite pas de manger le pain des enfants à la table du père, mais je me contente de ramasser les miettes que l'on donne aux petits chiens ; car en prenant ces restes avec reconnaissance, j'espère obtenir un jour le pain tout entier. » Remarquons qu'elle sollicite trois choses successivement : d'abord d'être délivrée, puis assistée et enfin rassasiée ; elle s'avoue misérable, infirme et mendiante. Tels sont en elîet les divers degrés par où l'on passe ordinairement : on commence à être malheureux en péchant, on devient ensuite incapalDle de sortir par soi-même de ce triste état, et on est enfin réduit à implorer le secours divin si l'on veut se relever, La délivrance, l'assistance et la consolation que cette femme demande au Seigneur correspondent aux trois effets que produit la grâce, savoir la rémission du péché, l'opération du bien et la consommation de la vertu.
La Chananéenne montra une telle prudence, qu'elle mérita d'entendre de la bouche divine cette bienfaisante réponse (Matth. XV, 28): 0 femme! grande est votre foi, comme le prouvent vos paroles et vos démarches ; car vous n'avez point cessé de prier avec ferveur, malgré mon silence, malgré mon refus, et malgré le mépris que j'ai semblé vous témoigner. Vous êtes vraiment une femme fidèle ; votre foi a été si forte qu'elle a triomphé de ma résistance et qu'elle m'a vaincu. Qu'il vous arrive comme vous le désirez. Et sa fille fut guérie à llicure même où le Seigneur prononça ce mot efficace (fiat tihi sicut vis); car pour Dieu dire et faire sont une même chose (Mattli. xv, 28). En effet, lorsque cette femme fut revenue en son logis, elle trouva sa fille couchée sur le lit et délivrée du démon (Marc, vu, 30). Cette histoire remar-
quable nous apprend qu'une prière animée par la foi, accompagnée d'humilité, et soutenue par la persévérance, est pour Dieu une raison d'exaucer supérieure à toutes les raisons qu'il a de refuser. Quand l'oraison réunit ces conditions essentielles, la bonté divine accorde toujours ce qu'on lui demande et souvent même plus qu'on ne lui demande. Ainsi la Chananéenne obtint pour sa fille non-seulement la santé du corps qu'elle avait réclamée, mais encore la paix de l'âme, et de plus pour elle-même une parfaite conversion. — Devant la porte de Sidon qui est à deux lieues de Sarepta, on voyait autrefois une chapelle bâtie dans l'endroit même où le Sauveur parla à la Chananéenne et guérit la fille de cette femme, sur la voie qui conduit à Césarée de Philippe en Tturée.
A ce propos, écoutons l'éloge que saint Chrysostôme met dans la bouche du Sauveur (Hom. 17 ex variis locis in Matth.) : « 0 femme ! votre foi est grande, et cependant vous n'avez pas vu, comme d'autres, la résurrection d'un mort, ni la guérison d'un lépreux ; vous n'avez pas entendu la voix des Prophètes, ni appris la Loi de Dieu ; vous n'avez pas contemplé la mer divisant ses flots et vous n'avez eu le spectacle d'aucun autre prodige semblable. Quoique je vous ai repoussée et humiliée, vous ne vous êtes pas éloignée de ma présence, mais vous avez persévéré dans votre supplication ; assurément, vous avez montré une foi héroïque, aussi je vous accorde une grâce extraordinaire.^^ à l'heure même où le Seigneur parlait, la ftllc était guérie, avant que la mère fut retournée en sa maison. Par cet exemple, ajoute saint Chrysostôme, Dieu a voulu prouver que, sur une instante prière, il peut nous donner les choses auxquelles nous avons le moins de droits, tandis qu'il refuse aux négligents celles qui leur étaient destinées. Ainsi les
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Juifs, à cause de leur indifférence, n'ont point reru les biens qui leur étaient réservés et ils ont même perdu ceux qui leur avaient été octroyés. Une étrangère, au contraire, à force de solliciter, finit jjar obtenir la part des enfants; tant sont puissantes sur le cœur de Dieu une foi vive et une oraison assidue ! »
Comme la foi de la mère ici contribua à la guérison de la fille, de même la foi de l'Église, exprimée par la déclaration des Chrétiens adultes, contribue à la régénération des enfants qui sont baptisés avant d'avoir atteint l'âge de raison. En effet, selon Rémi d'Auxerre (in Matth.}, la Clianauéenne figurait allégoriquement l'Église catholique formée par la réunion des différents peuples. La circonstance qui portait le Sauveur à s'éloigner des Scribes et des Pharisiens pour se rapprocher de Tyr et de Sidon faisait pressentir la réprobation des Juifs et la vocation des Gentils. Comme cette femme qui était sortie de son pays afin d'aller vers le Christ, l'Église s'est retirée de la superstition païenne afin de s'attacher à la religion chrétienne ; elle aussi prie pour sa fille, pour la partie encore infidèle du genre humain, afin de la soustraire aux embûches du démon. Et, si Dieu n'accorde pas le salut des âmes aux premières demandes qu'on lui adresse, il ne faut jjas perdre courage, ni abandonner l'oraison ; il faut au contraire redoubler d'instances et de ferveur auprès de Dieu, en recourant aux suffrages des Saints ; par ce moyen, les supplications devenues plus puissantes ne manqueront pas de produire leur eifet en faveur de qui que ce soit, fût-il regardé comme un animal immonde. Gentil on Chananôen. Grande aussi a été la foi de l'Église que com- Ijosent tontes les nations ; car, bien que celles-ci n'eussent pas reçu les instructions de la Loi, ni entendu les avertissements des Prophètes, elles prêtèrent aussitôt l'oreille du
cœur à la prédication des Apôtres, et méritèrent ainsi d'obtenir la grâce du salut,
La fille de la Chananéenne représente encore 1 ame coupable que l'Église sa mère conjure le Seigneur d'arracher à l'empire du démon. « Si quelqu'un porte une conscience infectée de quelque vice, dit Raban Maur (in cap. XV Matth.), il a sa fille tourmentée par le démon, en sorte qu'il est nécessaire pour lui de recourir aux supplications et aux larmes, d'implorer même l'assistance et l'intercession des Saints. » « Mes frères, dit saint Chrysostôme (Hom . 1 7 , ex variis in Matth. locis) , imitons la Chananéenne ; cette simple femme doit servir de modèle aux hommes euxmêmes. Mais peut-être répliquerez-vous : Je n'ai point de fille possédée par le démon. N'avez-vous pas votre âme remplie d'iniquités ? Dites donc vous aussi : Ayez pitié de moi, Seigneur, mon âme est tyrannisée par le démon ; car le péché mortel est un démon terrible. » Selon saint Théophile, lorsque nous offensons Dieu, notre âme pécheresse, fragile et infirme, est comme la femme chananéenne ; sa fille c'est la mauvaise conduite qui nous rend esclaves de l'esprit malin. Étant souillés et coupables, nous ressemblons à de vils et impurs animaux, en sorte que nous sommes indignes de prendre place à la taille du Seigneur, de manger le pain des enfants et de participer aux saints mystères. Si pourtant nous savons rentrer en nous-mêmes, reconnaître notre triste état et confesser humblement nos fautes, alors notre fille est guérie, parce que notre conduite est amendée.
Dans un autre sens moral, d'après saint Augustin (Serm. 74 de Tempore), la Chananéenne figure notre raison supérieure qui tend à considérer et à suivre les lois éternelles des êtres inteUigents ; le démon représente la sensualité qui a le serpent pour emblème. Quand notre raison in-