CHAPITRE XC
GUÉRISON d'un sourd MUET POSSÉDÉ DU DÉMON.
Marc. VII, 31-37.
Jésus, quittant le pays de Tyr, alla par Siclon vers la mer de Galilée, en traversant la Décapole (Marc, vu, 31). Celte dernière contrée, comme l'indique son nom grec,
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renfermait dix villes, situées les unes au delà et les autres en deçà du Jourdain . Le lac appelé mer de Galilée touche dans toute sa longueur aux deux parties de cette même province. Dans la ferveur de leur foi, les habitants amenèrent au Sauveur un sourd-muet, dont la guérison exigeait un triple miracle ; car, comme cet homme n'était pas atteint de cette double infirmité depuis sa naissance, et qu'elle n'était pas non plus la suite d'une maladie accidentelle, mnisl'efret d'une possession diabolique, il fallait le délivrer du démon pour lui rendre la parole et l'ouïe. On suppliait donc Jrsus d'imposer sur lui la main (Ibid. 32) ; car cette main toute-puissante pour créer était aussi très-efficace pour sauver. En sa (jualité de Sauveur, Jésus guérit celui qu'il touche, en lui communiquant la santé et la vie, sans aucun moyen étranger, parce qu'il est lui-même le médecin et le remède. Puisque chaque action de notre divin Maître doit servir de règle certaine à notre conduite, imitons l'exemple qu'il nous donne en la présente occasion pour assurer notre guérison. Conduits à sa suite par la crainte et l'auioui-, sortons de Tyr qui signifie angoisse, c'est-àdire renonronsau péché par la contrition ; allons par Sidon qui signifie citasse, c'est-à-dire recourons à la confession en recherchant les circonstances de nos fautes ; venons à la mer de Galilée oude la transmigration, c'est-à-dire déterminons-nous à un changement de vie, en passant des délectations charnelles aux œuvres satisfactoircs, et parcourons les terres de la Décapole, en observant les préceptes du Décalogue.
Jésus, tirant âc la foule et prenant à l'ccart le sourdmv.cl, lui mit ses doigts dans les oreilles et de la salive sur la /rn7^)7e (Ibid. 33). Ensuite, il leva les yeux au ciel, poussa un soupir, et dit: Kphphela, ouvrez-vous (Ibid. 3'i).
Ainsi, xoOLir montrer que, dans l'opération des miracles, son humanité était l'instrument de sa divinité, le Seigneur commença par toucher le démoniaque, puis après avoir prié et gémi comme homme, il parla et commanda comme Dieu. Aussitôt^ les oreilles qui étaient fermées s'ouvrirent, la langue qui était liée se dénoua, et le possédé guéri parlait très-distinctement (Ibid. 35).
Ce sourd-muet est l'image du genre humain qui, depuis sa chute originelle, n'entendait point les enseignements du salut et ne célébrait point les louanges du Seigneur, Les Patriarches et les Prophètes avaient désiré et sollicité l'Incarnation du Verbe qui devait imposer sa main miséricordieuse sur les hommes, atteints de toutes sortes d'infirmités et de maladies par suite de la faute de leur premier père. Celui-ci les avait rendus aveugles en regardant, sourds en écoutant, boiteux en marchant et paralytiques en agissant contrairement à la loi du Créateur ; ils étaient devenus tous courbés en punition de son orgueil, hydropiques par suite de sa concupiscence, couverts de lèpre, parce qu'il s'était dépouillé de la vertu, esclaves du démon, parce qu'il avait ambitionné d'être égal à Dieu, enfin sujets à la mort, parce qu'il avait prétendu jouir de l'immortalité.
Dans la manière dont Jésus-Christ guérit le sourd-muet de l'Évangile remarquons celle dont il guérit le genre humain. 1° Ce dernier infirme a été amené à Dieu par les prières des saints personnages. 2° Dieu l'a pris avec bonté, en s'unissant à notre nature pour opérer notre délivrance. 3° Il l'a séparé de la foule, afin de nous apprendre à fuir la vaine gloire dans nos actes. 4° Quoiqu'il pût le guérir d'une seule parole, il lui mit d'abord ses doigts dans les oreilles, pour marquer que la divinité habite dans ses membres ; car les doigts indiquent les dons de l'Esprit-Saint qui est ap-
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pelé le doigt de Dieu (Exod. viii, 19). Or Dieu nous met ses doigts dans les oreilles, lorsque, par les dons de ce même Esprit -Saint, il nous ouvre Imtelligence pour comprendre ses paroles et nous accorde la grâce pour accomplir ses préceptes. Ô** Le Sauveur toucha la langue de l'infirme avec sa propre salive, afni de montrer par l'effet produit que toutes les parties de son corps sacré ont une vertu divine, même le crachat qui s'en détache comme une sorte de superfluité. La salive qui découle de la tête dans la bouche est le symbole de la Sagesse divine qui, en touchant notre langue, la délie pour lui faire confesser et prêcher la foi évangélique. 6° Avant d'opérer la guérison, Jésus-Christ élève les yeux au ciel pour indiquer qu'il faut chercher làhaut le remède à tout mal, et que nous devons toujours diriger notre intention vers Dieu, en lui remettant le trésor de notre cœur, 7° Il gémit en présence du sourd-muet ; ce n'est pas qu'il eût besoin de iDOusser des cris plaintifs pour obtenir quelque chose de son Père céleste, puisque par luimême il accorde tout à ceux qui le prient; mais il voulait nous porter à gémir à notre tour lorsque nous réclamons de la bonté divine le pardon et l'assistance nécessaires, soit pour nous, soit pour les autres. Il gémit aussi de compassion pour la natm'e humaine dont il s'était fait caution ; car il avait pitié des nombreuses infirmités que le genre humain avait contractées par le péché. 8" Il commanda, en disant : Ephpheta^ expression hébraïque qui se traduit par l'impératif : Ouvrez-vous ; par ce seul mot il révéla sa toute-puissance divine qui guérit instantanément le sourd-muet. En joignant ainsi les paroles aux actes, les préceptes aux exemples, le Verbe incarné a guéri le genre humain de sa surdité et de son mutisme qui l'empêchaient d'écouter et de louer Dieu.
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D"après le Vénérable Bèdc, celai qui n'a point d'oreilles pour entendre, ni de bouche pour publier les divins commandements, est sourd et muet spirituellement ; les autres doivent alors l'amener par leur prédication et le présenter au Seigneur par leur prière, afin qu'il le guérisse. « Quand les oreilles du cœur s'ouvrent à la voix de DieU; dit saint Grégoire (Hom. 10 in Ezech.), les liens de la langue se dénouent en même temps pour apprendre aux autres à faire le bien qu'on tâche de faire soi-même. » Aussi, après avoir raconté la guérison de l'infirme, i'Évangéliste ajoute : Util parlait bien. Or, celui-là parle bien, qui, pour louer le Seigneur et instruire le prochain, accomplit lui-même tout d'abord les préceptes qu'il recommande à ses semblables. Tous les pécheurs, au contraire, sont en même temps sourds et muets vis-à-vis de Dieu : sourds, parce qu'ils ferment l'oreille à sa voix, quand il leur parle soit par la pi-édication, soit par l'Écriture, soit par leur conscience; muets, parce qu'ils ne répondent point par des actions de grâces et des sentiments de reconnaissance à son invitation, quand il les appelle par de nombreux bienfaits. Aussi, le Seigneur se plaint de ce double défaut, lorsqu'il dit des Juifs : J'ai parlé et ils ne m' 07it pas écouté; j'ai appelé et personne ne m'a rép07idu{ls. Lxv, 12). Ainsi l'homme désobéissant et ingrat est comme sourd et muet, parce qu'il n'ouvre point ses oreilles pour écouter Dieu, ni sa bouche pour le bénir ; mais le contact puissant du charitable Rédempteur fait disparaître ce double mal ; car lorsqu'il touche un cœur de sa grâce, il le rend humble et docile, reconnaissant et dévoué. Le pécheur est converti de la sorte quand il est amené à l'accomplissement du Décalogue, de même que l'infirme dont parle l'Évangile fut guéri après avoir été conduit dans la province de la Décapole ; car les dix villes de cette contrée
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figurent par leur nombre les dix commandements de Dieu. Dans les diverses circonstances qui ont accompagné la guérison du sourd-muet, nous trouvons une image sensible de l'ordre admirable que suit la grâce divine dans la conversion du pécheur, lo II faut d'abord l'amener au Sauveur; or il peut y être attiré de différentes manières : soit par la vertu de la prédication, soit par l'atteinte de la maladie, tantôt par un exemple de pénitence, tantôt par la réception d'une aumône et quelquefois parle remords de la conscience. 2" Il faut prier pour le coupable : souvent les Saints obtieiment le salut des autres par leurs suffrages, car Dieu veut qu'on le sollicite d'accorder ce qu'il désire pourtant donner. 3° Le pécheur est séparé de la foule, lorsque Dieu, pour le justifier, l'éloigné des sociétés mauvaises et le retire de ses habitudes vicieuses. Tous ceux qui se rapprochent du Seigneur par la pénitence ne peuvent quitter le monde de corps, mais ils doivent l'abandonner de cœur, et c'est ce qui suffit pour le salut. 4° Le Sauveur met les doigts dans les oreilles du pécheur , quand il lui donne la connaissance de ses péchés, en les lui montrant écrits dans son cœur par le doigt de Dieu. 5° Il touche de sa salive la langue de l'homme, lorsqu'il le dispose à la confession, soit des péchés commis, soit des vérités révélées, soit des louanges divines. 6" Il regarde le ciel pour nous apprendre par là à diriger en haut les yeux de notre came, nos intentions et nos désirs ; car que nous servirait de renoncer aux choses terrestres si nous n'aspirions pas aux biens supérieurs ? 7° Il gémit sur les infirmités des hommes, afin de montrer que nous devons déplorer les misères de notre pèlerinage ici-bas, en répétant avec le Prophète royal : Que je suis malheureux de ce que mon exil est si long ! (Ps. cxix, 5). 8" Après avoir préparé l'àme à recevoir la grâce, le Sauveur la lui communique, en
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disant : Epkplieta. Par uiio somblablc parolu, il conf'ôrc au péclieur une pleine absolution, en lui remettant les péchés qu'il a commis et les clidtiments qu'il a mérités. Aussitôt ses oreilles s'ouvrent pour écouter et sa langue se dénoue pour bénir le Seigneur ; il est ainsi rétabli dans une parfaite santé spirituelle, il ne lui reste plus qu'à s'envoler vers Dieu.
A ceux qui avaient amené le sourd-muet, Jésus commanda de ne parler à personne de cette guérison miraculeuse (Marc, vu, 36). Cet ordre, qui n'était pas absolu, n'impliquait point une obligation rigoureuse, mais renfermait plutôt une instruction salutaire ; car le divin Maître voulait nous apprendre par son exemple à pratiquer l'humilité dans toutes nos œuvres, même les meilleures. Toutefois, comme saint Théophile le remarque, si celui qui fait une bonne œuvre ne doit point chercher les applaudissements, celui qui reçoit quelque bienfait doit louer son bienfaiteur, quoi(fue ce dernier ne le veuille pas ou môme le défende. C'est ce que firent à l'égard du Sauveur les heureux témoins du miracle : plus il leur recommandait de se taire, plus ils le divulguaient ; ils s'empressaient de proclamer sa puissance, d'autant plus qu'il s'efforçait de la cacher. Apprenons par là, dit saint Augustin (in cap, vu Marc), avec quel soin et quelle ardeur nous devons prêcher la gloire de Jésus-Christ, nous qui en avons reçu la charge, puisque nous voyons ceux mêmes à qui le silence avait été prescrit la publier avec tant de zèle et d'enthousiasme. Car, plus il montrait de modestie, plus ils téiti oignaient d'admiration; ils ne se lassaient point de le louer, on répétant : Il a bien fait toutes choses ; et il en a fourni des preuves éclatantes, puisqu^il a fait entendre les sourds et parler les muets (Marc. vii,lj7j. D'après ces derjiières paroles, on peut
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conclure que le Sauveur guérit plusieurs sourds et muets, sans compter beaucoup d'autres infirmes tels que des aveugles et des boiteux, comme nous le verrons dans le chapiti'c suivant. Mais, parmi ces nombreux malades ou affligés, l'Évangile mentionne particulièrement ici le sourdmuet dont la guérison fut plus merveilleuse ; pai'ce que dans le même sujet ou vit éclater à la fois un triple miracle, comme nous l'avons remarqué avec saint Jérôme (in cap. VII Marc).
Ce n'est i^as sans raison que les spectateurs étonnés des œuvres prodigieuses de Jésus-Christ disaient : Il a bien fait ioiUcs choses ; car il ne suffit pas de faire le bien, il faut le bien faire ; pour c^la, il faut implorer le secours divin et fuir la louange humaine. Voulons-nous imiter le Sauveur, évitons toute jacUince et ne cherchons point la faveur populaire. Ainsi, faisons-nous quelque action vertueuse, nous devons ne point la proclamer avec ostentation, mais plutôt la cacher avec humiUté. Ceux qui s'efforcent de cacher leurs bonnes œuvres sont loués plus que ceux qui s'efforcent de les manifester pour s'attirer l'estime publique ; car la gloire du monde est tellement capricieuse qu'elle vous suit, si vous la fuyez, et que, si vous courez après elle, elle s'éloigne de vous. « Mépriser la gloire temporelle, dit saint Augustin (de Civit. lib. v, 19), c'est un grand mérite que Dieu seul sait apprécier. » Or, celui qui se met au-dessus des jugements flatteurs se met également au-dessus des soupçons téméraires et il n'est louché ni des uns, ni des autres. Il n'y a de vertu solide et véritaltle qu'à tendi>3, comme vers sa fin souveraine, vers le bien qui est le phis grand pour l'homme. « Saint Clirysostôme ajoute à ce sujet (Hom. 2 in Joan.) : « La vaine gloire fait tourner la tête i\ ceux qu'elle séduit, l'Ile les éblouit au point de les aveugler A l'égard des choses
même les plus évidentes. Celui qui en est épris est plongé comme dans une ivresse profonde d'où il ne revient que difficilement à la saine raison ; elle détache et détourne l'âme du ciel pour la fixer et coller à la terre, sans lui permettre de regarder la vraie lumière. Cette funeste passion engendre l'avarice, l'envie, la calomnie, la fourberie ; elle arme et irrite ceux qui n'ont reçu aucun mal contre ceux qui n'en ont fait aucun. L'homme atteint de cette maladie ne saurait connaître l'amitié ; il n'est arrêté par personne, il est en guerre avec tout le mondé ; son inconstance lui fait rejeter le bien et l'empêche d'avoir des amis. Tâchons donc, mes chers frères, de produire en nous le sentiment de cette humilité dont le Seigneur lui-même nous a donné le modèle. Dédaignons la gloire passagère du monde ; rien ne rend ridicule et méprisable comme cette folle et vile passion ; autant il est honteux d'en être esclave, autant il est honorable d'en être vainqueur. La véritable gloire du Chrétien consiste à ne rien faire et à ne rien dire que pour plaire à Dieu. Si nous nous contentons d'avoir pour témoin Celuilà seul qui considère tous nos actes, même les plus secrets, nous pourrons en être récompensés. Ainsi placés sous les yeux d'un tel Maître, ne cherchons point à avoir d'autres spectateurs qui, en nous observant, ne pourraient aucunement nous être utiles, mais plutôt nous devenir très-nuisibles et même nous faire perdre tout le fruit de notre travail. Cherchons uniquement à fixer l'attention et à mériter l'éloge de Celui qui doit être notre juge suprême et notre rémunérateur éternel. «Ainsi parle saint Chrysostôme.
Prière.
Seigneur Jésus, qui finissez par abandonner les méchants.
nous VOUS conjurons de no nous abandonner jamais. Mais plutôt, comme vous êtes venu par Sidon, vers la mer de Galilée, jusque dans la province de la Décapole, attirez-nous à votre suite par la voie de la prédication, amenez-nous à une vie de pénitence, et dirigez-nous dans la pratique de la charité ou l'accomplissement des préceptes divins. Retireznous loin de la foule tumultueuse des diverses tentations ; appliquez sur les oreilles de notre intelligence les doigts du discernement, et mettez le goût de la sagesse dans la bouche de notre cœur. Déliez notre langue afin que nous confessions nos péchés et proclamions vos bienfaits ; apprenez-nous à bien parler et à bien agir, de sorte que, pour vous louer, nos discours et nos œuvres soient d'accord avec notre raison et notre volonté. De plus, qu'à votre exemple nous fuyions les applaudissements des hommes ; qu'ainsi les sourds entendent en se convertissant à vous et que les muets parlent en vous bénissant. Ainsi soit-il.