‹ La grande vie de Jésus-Christ (volume 3)Chapitre 25 sur 68 · CHAPITRE XCÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCÏ

Matth. XV, 29-39. — Marc, viii, 1-9,

Jésus ensuite se transporta sur une montag^ie, dans un lieu désert où «/ 5'amf pour se reposer (Matth, xv, 29). Une grande multitude alors s'approcha de lui, ayant avec elle

des muets, des boiteux, des aveugles, des infirmes, et beaucoup d'autres dont l'Évangile n'indique point la maladie. Ils les m,irent à ses pieds, en témoignant ainsi par le

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fait môme leur foi et leur dévotion. Hem'eux pieds de Jésus, où les péchés sontpardomiés, où les malades sont rétablis, où l'on écoute de saintes paroles, où l'on ressent de nouvelles joies ! Celui qui d'un seul mot avait tiré du néant l'univers entier guérit par sa seule parole tous ceux qu'on lui présenta (Ibid. 30). Et le peuple saisi d'admiration glorifiait le Dieu d'Israël (Ibid. 31). Ce qui provoquait le plus vif étonnement, c'était devoir l'extrêmefacilité avec laquelle la santé était rendue sur-le-champ à une si grande quantité de personnes, atteintes de maladies très-différentes. Ne pouvant raconter avec leurs circonstances particulières chacun des nombreux miracles qui furent alors opérés, l'Évangéliste se borne à les indiquer d'une manière générale. Parmi les divers malades qui furent guéris, il en marque spécialement de quatre espèces qui ont leurs significations mystiques. — Spirituellement, il y a des muets par défaut de bonnes paroles j des boiteux par défaut de bonnes œuvres, des aveugles par défaut de connaissances vraies, et des infirmes par défaut de volonté généreuse. Selon la Glose, le céleste Médecin délie la langue de ces muets, lorsqu'il leur apprend à louer le Créateur ; il éclaire les yeux de ces aveugles, lorsqu'il leur fait connaître le salut ; il redresse ces boiteux, quand il dirige leur intention dans la voie de la justice ; il ranime ces infirmes, quand il afTermit leur résolution dans la pratique de la vertu. D'après l'explication de Raliaii- Maur (in hune locum) , le Sauveur alla sur une montagne, afin d'élever ses auditeurs à la méditation des choses divines ; il s'assit sur cette hauteur, pour montrer qu'il faut chercher son repos uniquement au ciel. Maintenant qu'il est parvenu à cet heureux tenue, les troupes des fidèles s'approchent de lui avec une pieuse confiance, et- remettent à sa puissance miséricordieuse les pécheurs qui confessent

leurs maladies spirituelles. 11 les guérit en effet de telle sorte que les témoins, ravis de leurs merveilleux progrès, rendent . gloire à Dieu de ces changements opérés par la droite du Très-Haut.

Comme il y avait là une foule considérable de gens qui n'avaient rien à manger, Jésus appela ses disciples, pour concerter avec eux ce qu'il fallait faire (Marc, viii, t). Selon la remarque de la Glose, le Sauveur qui avait d'abord rendu la santé aux malades leur fournit ensuite la nourriture, parce qu'après avoir été délivrée de ses péchés, l'âme a besoin d'être restaurée de la parole divine. Le Seigneur convoqua préalablement ses disciples pour plusieurs raisons qu'expose saint Jérôme (in cap. xv Matth.) : il voulait apprendre aux supérieurs à ne pas dédaigner de prendre quelque fois l'avis de leurs subordonnés, pour savoir quelle mesure serait plus opportune dans telle ou telle circonstance ; il voulait en outre faire comprendre à ses disciples la magnificence du miracle qu'il allait opérer, comme aussi leur faire voir la grandeur de sa miséricorde qui ne pouvait rester plus longtemps cachée. J'ai pitié de ce peuple, dit-il (Marc. VIII, 2) ; parole d'une douceur et d'un amour admirables qui provient du sentiment le plus intime de son cœur, et qui devrait pénétrer jusqu'au fond de nos entrailles ; car qui pourrait compatir et subvenir à nos misères comme Celui qui nous a pétris et façonnés de ses propres mains, e^ dont les actes miséricordieux surpassent toutes ses autres œuvres (Ps. cxliv, 9). Le Sauveur prononça cette parole devant ses Apôtres, afin de les porter cà la commisération par son exemple ; car, selon la Glose, il commença par compatir en tant qu'homme à ceux qu'il allait sustenter comme Dieu. Lui-même déclara que le double motif de sa pitié, r'était la longanimité et la nécessité de ce pauvre

peuple : Voilà déjà trois jours qu'ils m' attendent dans l'espoir d'obtenir la guérison de ceux qu'ils ont amenés ; ci ils continuent de rester avec moi, suivant mes pas, écoutant mes discours et considérant mes miracles (Matth. xv, 32). Néanmoins ils n'ont rien à manger ; mais puisqu'ils ne s'inquiètent pas de leur disette, il convient de pourvoir à leur subsistance.

On peut juger par là de la ferveur des individus qui composaient cette foule : ils s'attachaient à la parole adorable du divin Maître avec une telle affection, ils écoutaient sa suave doctrine, contemplaient son gracieux visage, observaient ses œuvres merveilleuses avec une telle satisfaction, qu'ils étaient en quelque sorte ravis hors d'eux-mêmes ; car pour conserver la présence inestimable de Jésus, ils oubliaient les plus impérieux besoins du corps, et ne pensaient pas qu'ils se trouvaient depuis trois jours, loin de leurs demeures, dans un désert aride où ils étaient exposés à toutes les intempéries et dénués de toutes ressources. Mais pouvaient-ils périr d'inanition, tandis qu'ils étaient avec le Sauveur du monde ? Toutefois, le premier et le second jour de leur arrivée il ne fit pas de miracle pour les restaurer, soit parce qu'ils n'avaient point encore consommé leurs provisions, soit pour rendre plus éclatant celui de la multiplication des pains quand leurs vivres seraient complètement épuisés. Alors Jésus dit (Marc, viii, 3) : Si je les congédie sans qu'ils aient mangé, ils succomberont en chemin, accablés de lassitude et de faim; car plusieurs sont venus de loin, en sorte qu'il leur faut beaucoup de temps pour retourner en leurs maisons ; aussi je ne veux pas les renvoyer à jeun (Matth. xv, 32).

Les disciples lui répliquèrent : Dans une telle solitude comment trouver assez de pain pour rassasier tant de

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monde ? (Marc, viii, 4.) Gomme s'ils disaient : Nous ne pouvons par aucun moyen naturel leur fournir toutes les choses qui leur sont nécessaires dans ce lieu inculte, séparé de toute habitation. Mais ils parlaient ainsi suivant le faible conseil de l'esprit humain ; car, bieii qu'ils eussent été témoins des miracles i3récédents, ils ne pensaient plus, ou ils ne croyaient pas encore à la souveraine puissance de leur divin Maître. Il leur demanda néanmoins : Combien de pains avez-vous (Matth. xv, 34) ? Il n'ignorait pas combien ils en avaient réellement ; mais il leur posa cette question pour rendre le prochain miracle plus évident par la réponse qu'ils lui firent en disant : Nous en avons sept et quelques petits poissons. C'était comme rien relativement à la multitude considérable des personnes présentes. Reconnaissons d'aj^rès cela même la tempérance et la sobriété des disciples qui ne faisaient pas usage de viandes, mais seulement de poissons, se contentant même de quelques-uns des plus petits.

Jésus ensuite ordonna à la foule de s'asseoir sur la terre (Marc, vin. G). Dans une circonstance analogue, il avait fait reposer la multitude sur l'herbe, parce que c'était vers le temps de la Pâque ; mais dans l'occasion présente, l'herbe manquait, parce que, d'après plusieurs interprètes, entre autres Origènc, on était en hiver, et au jour même de l'Epiphanie où plusieurs autres merveilles furent également accomplies. Puis il pn'it les sept pains et les petits poissons, afin de les multiplier par le contact de ses mains sacrées ; il rendit grâces alors, pour montrer, par son exemple, que nous devons nous élever au-clessus des brutes, en reconnaissant et remerciant le Père éternel comme l'auteur de tout don et de toute grâce ; // bénit aussitôt les aliments auxquels il communiqua un pindiuicux acci-oisso-

ment par sa parole bienfaisante ; les rompit en un grand nombre de parties ; les donna à ses disciples pour qu'ils les distribuassent à la foule, comme étant ses ministres (Ibid. 7). Ceux qui mangèrent étaient au nombre de quatre mille, sans compter les femmes et les enfants (Mattli. xv, 38). Tous furent rassasiés, ce qui n'est pas étonnant, si l'on considère qu'ils avaient avec eux un bon et puissant pourvoyeur (Marc. VIII, 8). Ils furent restaurés si abondamment que, des morceaux restés^ les disciples remportèrent sept pleines corbeilles^ pour les donner aux pauvres ; ce qui prouve que le superflu des 'riches appartient aux pauvres^ et doit leur être réservé. Enfin le Seigneur les congédia (Ibid. 9) ; car ils étaient tellement captivés par la douceur de ses paroles et l'admiration de ses bienfaits, qu'ils ne se seraient pas retirés sans un ordre exprès de sa part.

Au point de vue mystique, ce prodige marque que nous ne XDOuvons traverser sains et saufs l'exil de la vie présente, si la grâce du Rédempteur ne vient nous fortifier par son aliment céleste. La foule qui attend trois jours le Seigneur figure l'humanité qui reçut la foi chrétienne à la troisième époque seulement; car la loi de grâce ne lui a été donnée qu'après celle de nature et celle de Moïse. Et comme il reste une quatrième époque où nous devons parvenir à la Jérusalem supérieure, Jésus dit qu'il veut conforter ses auditeurs de crainte qu'ils ne défaillent en chemin ; car la vie présente est comme la voie par laquelle nous marchons vers la patrie. Or, pour que les fidèles ne succombent pas sur la route qui conduit du temps à l'éternité, il faut que les pasteurs et docteurs ecclésiastiques les sustentent avec le pain de la divine Eucharistie et de la doctrine évangélique. Selon la Glose, la foule qui attend le Seigneur pendant trois jours dans le désert représente cette multitude des fidèles qui,

fuyant le péché par la pénitence^ dirigent vers le bien leurs pensées, leurs paroles et leurs actions. Les uns viennent de près, comme ceux qui ont conservé l'innocence baptismale; les autres viennent de loin, tels sont ceux qui ont erré dans les sentiers de l'iniquité.

Selon le sens moral, le pain de l'âme consiste dans la connaissance du vrai et dans l'amour du bien ; mais ce pain ne se trouve point réellement dans la solitude de ce monde, de telle sorte qu'il puisse nourrir et rassasier ici-bas l'âme affamée. En effet le pain de la connaissance qu'offre la science mondaine est mélangé de nombreuses erreurs, parce que les vérités ont été altérées par les enfants des hommes (Ps. xi, 2) ; et le pain de l'amour que présente la créature est détrempé de mille amertumes, car, comme le dit saint Augustin (in Psal. xxvi) : Toute âme attachée aux choses périssables est malheureuse pendant qu'elle croit en jouir et déchirée cruellement lorsqu'elle vient à les perdre. Ce n'est donc pas ce pain de connaissance et d'amour qui peut satisfaire l'homme. — Après avoir partagé les pains et les poissons, le Sauveur les remit à ses Apôtres pour qu'ils les distribuassent à la foule. Il a voulu montrer par là qu'après avoir publié ses enseignements et institué ses sacrements, il confiait aux Apôtres la dispensation de ceux-ci et la prédication de ceux-là ; les Apôtres en effet avec leurs successeurs sont les ministres ordinaires dont Dieu se sert afin de procurer aux autres hommes la nourriture spirituelle qui leur est nécessaire pour le salut éternel. — Avec le pain qui est le principal soutien de la vie corporelle, le Seigneur fit donner au peuple des poissons ; il signifiait ainsi qu'à l'aliment essentiel de la parole divine il faut ajouter l'assaisonnement du ])on exemple, car les œuvres rendent les discours plus éloquents et plus persuasifs.

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Ministres du Seigneur, appliquez-vous à servir aux autres par la prédication le pain de la science divine que vous avez reçu, de peur que, par votre négligence, ils ne défaillent en chemin et ne périssent de faim. Les pécheurs convertis succombent d'inanition, lorsqu'on les abandonne à leur propre conscience sans les fortifier par une solide instruction. Il n'est pas inutile de mettre ici en parallèle les circonstances de la présente multiplication avec celles de la précédente, afin de remarquer par quoi elles se distinguent et se ressemblent. Dans la première, les cinq pains désignent les cinq livres de Moïse qui contiennent la doctrine do l'Ancien Testament. Dans la seconde, les sept pains marquent les sept dons du Saint-Esprit que révèle et que procure plus parfaitement la doctrine du Nouveau Testament ; ils rappellent encore les sept béatitudes évangéliques, les sept nouveaux sacrements et les sept vertus principales, savoir les trois théologales et les quatre cardinales. Les cinq pains étaient d'orge, tandis que les sept pains étaient de pur froment; ce qui signifie que la doctrine de la nouvelle loi surpasse celle de l'ancienne, comme étant plus excellente et plus suave. Avec les cinq pains il y avait deux poissons, emblème des deux personnes consacrées pour paître le peuple juif, savoir le roi et le grand prêtre. Avec les sept pains il y avait quelques petits poissons, images des Saints qui servent comme de condiment à la doctrine substantielle du Nouveau Testament ; car, après avoir été battus par les flots des tentations, lorsqu'ils sont arrachés à la mer de ce monde, ils nous donnent une réfection spirituelle, utile et agréable, par l'exemijle de leur vertueuse vie, de leur patience admirable cirde leur mort bienheureuse. Ils sont comme de petits poissons, à cause de leur humilité ; et peu nombreux à cause de leur perfection, car les insensés

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sont innombrables (Ecoles, i, [h). Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus (Matth. xx, 16).

La première fois, la foule se reposait sur l'herbe et la seconde fois elle s'assit sur la terre nue ; ce qui montre que les biens inférieurs promis dans l'ancienne loi sont méprisés dans la loi nouvelle ; car les Chrétiens qui prennent part au banquet du Nouveau Testament doivent fouler aux pieds comme de l'herbe la chair avec ses richesses et ses délices ; en rejetant toute vaine convoitise, ils ne doivent s'appuyer que sur l'espérance ferme des biens éternels ' comme sur une terre dépouillée de verdure passagère. — Dans le miracle des cinq pains, les cinq mille hommes qui furent nourris figuraient, à cause du nombre cinq, les Chrétiens imparfaits attachés encore à leurs sens extérieurs. Dans le miracle des sept pains, les quatre mille hommes qui furent rassasiés signifiaient, à cause du nombre quatre, les Chrétiens spirituels formés par la perfection des quatre Evangiles ou par l'exercice des quatre vertus cardinales. Cette dernière foule qui suivait Jésus-Christ représentait en outre la multitude des fidèles qui, pour croire en lui, devait venir des quatre coins du monde. Avec ces quatre mille hommes il y avait des femmes et des enfants qui, d'après l'usage de la Loi, ne sont point comptés ; le Sauveur néanmoins leur accorde à tous la nourriture, parce qu'il ne refuse sa grâce à personne.

Là, les disciples avaient remporté douze corbeilles, autant qu'il y avait d'Apôtres ; ici, ils remplirent sept paniers, autant qu'il y avait de pains. Les fragments qui étaient restés furent soigneusement recueillis pour plusieurs raisons. 1" C'était d'abord pour fignifior qu'il y a des préceptes et des conseils sul)limes de perfection cpic les hommes ordinaires ne comprennent et n'observent point, mais que les

hommes spirituels goûtent et accomplissent fidèlement. C'est pourquoi les Apôtres remportent sept corbeilles pleines, symboles des Chrétiens parfaits comblés des sept dons de l'Esprit-Saint. La foule néanmoins est rassasiée ; car bien que la plupart ne renoncent pas à leurs possessions temporelles, ils marchent pourtant vers la vie éternelle, en suivant les commandements divins. 2'» La seconde raison de ramasser les morceaux, c'était pour nous donner l'exemple de distribuer aux pauvres notre superflu, ou ce dont nous nous privons par le jeûne. 3° Enfin, c'était pour montrer qu'en exerçant la miséricorde, on reçoit plus qu'on ne donne ; car les pauvres par leurs bénédictions obtiennent pour leurs bienfaiteurs de nouveaux biens spirituels ou des biens temporels plus abondants.

Quoique les deux multiplications miraculeuses diffèrent en plusieurs points, elles s'accordent néanmoins en ce que l'une et l'autre ont été opérées sur une montagne. Ainsi, malgré leurs différences nombreuses, les Ecritures bien comprises des deux Testaments concourent à montrer la sublimité des préceptes divins et des récompenses célestes, comme aussi à proclamer la prééminence de Jésus-Christ, qui est comme une montagne supérieure à toutes les autres.

Considérez quels sont ceux que le Seigneur daigne nourrir surnaturellement de sa grâce divine. Ce sont ceux qui le cherchent au désert et qui restent en sa compagnie pendant trois jours, comme le font les fidèles qui croient au mystère de la sainte Trinité, lorsque, après s'être purifiés de tout péché par la contrition, la confession et la satisfaction, ils tournent vers Dieu leurs pensées, paroles et actions, et attendent l'effet de sa bonté sans se laisser abattre par le péril imminent de la tentation. Aussi, le Seigneur, touché de compas-

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sioii, les réconforte x^ar les sept dons du Saint-JÇsjjiit comme par sept pains spirituels, afin qu'ils ne défaillent pas dans le pèlerinage de ce monde ; puis, pour les récompenser dans l'autre vie, il leur réserve les sept glorieuses prérogatives, figurées par les sept pleines corbeilles qui restaient, savoir pour l'âme : la vision intuitive, la jouissance béatifique et l'amour unitif de Dieu ; pour le corps : l'impassibilité, l'agilité, la subtilité et la clarté. « Remarquez quels sont ceux auxquels l'aliment de la grâce céleste est accordé, dit saint Ambroise (in cap. ix Luc). Ce n'est pas à ceux qui goûtent le repos dans les villes ou dans les dignités mondaines, mais à ceux qui cherchent le Christ dans le désert ou la retraite. Tous ceux qui ne le dédaignent point, il les accueille avec bonté et il pourvoit à leur subsistance ; car il ne fait point acception de personnes dans la distribution de la nourriture. Mais, lorsqu'il rompt les pains en les remettant à ses disciples, si vous ne tendez pas les mains pour recevoir quelques morceaux, vous périrez en route et ce sera par votre faute ; car il dispose les parts pour tous ceux qui s'attachent h lui dans le désert, sans le quitter ni le premier, ni le second, ni le troisième jour ; il ne veut pas les renvoyer à jeun, de crainte qu'ils ne succombent en chemin. Prenez donc garde de succomber dans le service de Dieu ; s'il vous châtie, ne vous rebutez point en cette vie et vous ne serez jamais rebuté en l'autre. »

Considérez aussi la frugalité de cette table où le Sauveur n'offre que le simple nécessaire h la foule affamée ; il nous apprend ainsi à fuir la volupté, parce qu'elle est l'ennemie de l'âme et du corps. Ce qui fait dire h saint Chrysostôme (Serm. contra luxum et crapulam) : « Rien n'est funeste et mortel au corps humain comme la volupté ; rien ne le défait, ne l'use et ne le con-ompt comme elle. Pour le punir,

elle retient d'abord par la douleur les pieds qui ont couru à des banquets pernicieux ; puis elle lie par la souffrance les mains qui ont servi d'instruments aux nombreux appétits du ventre. Plusieurs même en s'adonnant aux délices de la chair y ont perdu la voix, la vue, et se sont abruti l'esprit, » Quoique païen, Horace avait parlé comme saint Chrysostôme, en écrivant à un ami : Méprise la volupté, parce qu'elle coûte plus de peine qu'elle ne procure de plaisir.

Sperne voluptates, nocet empta dolore voliiptas.

Ici les sept pains du désert figurent les sept parties de la pénitence : le premier marque l'amendement sérieux de la vie mauvaise ; le second, l'humble accusation de tous les péchés ; le troisième, la détestation continuelle des fautes commises ; le quatrième, l'appréhension de retomber dans le mal ; le cinquième, la résolution de progresser dans le bien ; le sixième, l'imitation des saints personnages ; le septième, la punition de ses iniquités personnelles et de celles des autres. Ce sont là comme les sept épis sortis d'une même tige , les sept degrés de l'échelle mystérieuse par laquelle on monte au ciel, on eJQace la coulpe des sept vices capitaux, on obtient la grâce des sept dons du Saint-Esprit, et on acquiert l'habitude des sept vertus principales. Mais avec les sept pains il y avait comme assaisonnement quelques petits poissons, deux au moins qui représentent la crainte et l'amour, accompagnement nécessaire de la pénitence. Le premier de ces deux poissons mystiques que l'on retire de l'abîme de l'enfer est la crainte des peines éternelles ; le second que l'on trouve dans le fleuve du paradis est le désir des biens éternels. Ces poissons sont justement appelés petits ; car la crainte rend l'homme humble et l'amour est faible ici-bas en comparaison de ce qu'il sera un jour.

Pour chaque état de la vie spirituelle il y a sept pains mystiques dont le Seigneur nourrit difïéremment les âmes, selon qu'elles débutent dans la vertu, qu'elles progressent dans le bien, ou qu'elles arrivent à la perfection. A ceux qui sont novices en religion ou récemment convertis du monde, saint Bernard présente les sept pains des commençants (I Serm. de septem pànibus). Le premier, c'est la parole de Dieu qui soutient la vie de l'homme, ainsi que Jésus-Christ l'a déclaré (Matth. iv, 4). Dieu a fait entendre sa voix extraordinairement à plusieurs personnages, comme Abraham et Moïse, avec lesquels il a conversé, soit par luimême, soit par ses Anges, ou de quelque autre façon merveilleuse. Mais il nous fait connaître ordinairement sa pensée ou sa volonté de diverses manières ; car il nous parle, tantôt par l'inspiration immédiate de sa grâce intérieure, tantôt par le ministère extérieur de quelque homme, d'un supérieur, d'un prédicateur , d'un docteur ou d'un ami ; tantôt par la lecture attentive de l'Écriture sainte qui a été composée pour notre instruction sous la dictée de l'Esprit divin. — Le second pain, selon le même saint Bernard, c'est l'obéissance ; car que servirait d'écouter la parole sacrée, si l'on ne voulait pas y conformer sa conduite, en la prenant pour règle de vie ? — Le troisième pain, c'est la méditation qui nous apprend la manière de disposer toutes nos pensées, paroles et actions, suivant le bon plaisir du Seigneur. — Le quatrième pain consiste dans les larmes qui accompagnent l'oraison ; lorsqu'en effet l'homme considère le lourd fardeau de ses nombreuses iniquités , les misères continuelles de son exil prolongé, la gloire immense de la vie éternelle, son extrême fragilité et l'mfinie bonté de Dieu à son égard, il sent par cette méditation le feu de la dévotion s'allumer en lui ; son cœur se fond pour ainsi dire

en larmes d'une salutaire componction, et il s'empresse de lecourir à la puissante vertu de la prière fervente. — Le cinquième pain est le travail de la pénitence; car, comme saint Augustin le fait remarquer, il ne suffit pas de s'amender , d'abandonner ses mauvaises mœurs , et même d'en quitter de bonnes pour en prendre de meilleures, si d'ailleurs on ne satisfait pas au Seigneur par des œuvres laborieuses pour les fautes qu'on a commises auparavant. — Le sixième pain est une union cordiale avec tous ses frères en la foi et surtout en la religion ; car cet heureux concert entretient et fortifie la vie spirituelle parmi les membres d'une communauté et même de l'Église, surtout parmi les débutants. — Le septième pain est celui de l'Eucharistie, suffisamment recommandé en divers endroits de cet ouvrage.

Après avoir pris les sept pains des commençants, l'âme fidèle doit ensuite goûter les sept autres des justes qui sont plus avancés. Mais il faut savoir que, d'après la maxime de l'Apôtre, cela ne dépend ni de noire volonté^ ni de notre travail, mais de la libéralité divine (Rom. ix, 16) ; car celui qui vgwt courir avec succès dans la carrière de la vertu doit s'appuyer entièrement sur la grâce d'en haut, et se rappeler continuellement, pour l'en remercier, les bienfaits qu'il a reçus du Seigneur; par ce moyen, il pourra toujours progresser dans le bien. C'est pourquoi, songeant aux insignes faveurs que la bonté suprême lui avait prodiguées, saint Bernard les réduit aux sept pains dont il avait été généreusement restauré depuis sa profession rehgieuse. Si nous désirons également avancer dans la vie spirituelle, manissons-nous de semblables pains, en répétant avec le Psalmiste : Seigneur, faites-moi ressentir vos miséricordes, afin que je vive (Ps. cxvin, 77). — Selon le même illustre Docteur (Serm. 2 de septem panibus), le premier de ces

pains ou la première de ces miséricordes, c'est la préservation de nombreuses fautes dans lesquelles il serait tombé, si Dieu ne l'en avait garanti. Ce pain se composait pour lui de trois fragments. « Je me souviens en effet, dit-il, avoir été affranchi de nouveaux péchés de trois manières : par l'éloignement de toute occasion dangereuse, par la grâce d'une résistance surnaturelle et par la droiture d'intention ou pureté d'affection. » — Le second pain est la clémence paternelle de Dieu qui retarde le châtiment et prépare le pardon pour son serviteur qui l'offense. Les trois fragments qui composent ce pain sont : la longanimité que le Seigneur ne cesse de montrer, la prédestination qu'il veut réaliser, et l'amour excessif qu'il daigne concevoir à notre égard. — Le troisième pain qui comprend aussi trois fi-agments, c'est la compassion avec laquelle Dieu amène l'homme à la pénitence : à cet effet, il touche d'abord notre cœur, en lui faisant éprouver une vive douleur des péchés par la considération des maux qui en sont la suite ; puis il effraie notre esprit, en le transportant sur les bords de l'abîme infernal, pour lui montrer les supplices préparés aux impies ; ensuite il fait briller à nos yeux l'espérance du pardon. — Le quatrième pain, également divisé en trois fragments, c'est la rémission des péchés par laquelle Dieu reroit le pénitent entre les bras de sa miséricorde ; il lui pardonne si libéralement toutes ses injures qu'il n'en tire point de vengeance, qu'il n'en fait point de reproche, et qu'il ne les impute même pas au pécheur repentant. — Le cinquième pain avec ses trois fragments consiste dans l'abstention du péché, ou dans la force de résister efficacement aux trois adversaires qui nous sollicitent au mal, savoir : la chair, le monde et le démon. Cette force qui nous fait éviter toute rechute, nous ne la possédons point par notre propre vertu,

mais par la miséricorde divine. — Le sixième pain, c'est la grâce d'acquérir des mérites en nous appliquant à mener une bonne vie ; cette grâce comprend comme trois parties qui sont : la détestation des fautes passées, le mépris des biens j)résents et le désir des biens éternels. — Le septième pain, qui est formé de trois parties comme les autres, c'est l'espérance d'obtenir le ciel, à laquelle Dieu daigne élever l'homme pécheur qui a si souvent expérimenté sa bonté ; cette confiance repose sur trois raisons, savoir : la charité avec laquelle le Seigneur nous a adoptés, la vérité de ses promesses et la puissance qu'il a de les accomplir.

Après nous être nourris des sept pains que saint Bernard présente aux commençants, puis des sept qu'il offre à de plus avancés, empressons-nous de savourer les sept pains, c'està-dire les sept dons que l'Esprit-Saint réserve aux parfaits ; car heureuse l'âme qui mérite de les recevoir! Ces dons précieux sont justement appelés des pains, parce qu'ils fortifient agréablement en cette vie et rassasient pleinement en l'autre. — Le premier de ces pains excellents, c'est la crainte du Seigneur, non pas cette crainte servile qui est le pain des commençants, mais cette crainte filiale par laquelle on appréhende de perdre l'amitié divine, et on fuit le mal pour ne pas offenser la Majesté suprême. — Mais comme il faut en outre faire le bien, le second pain est le don de piété par lequel l'Esprit-Saint nous avertit de produire de bonnes œuvres qui contribuent à la louange de Dieu et à l'édification du prochain . C'est là cette piété utile à tous qui nous fait chercher Dieu seul avec un cœur dévoué ; sans elle l'exercice corporel est peu profitable (I Tim. iv, 8). — Le troisième pain est le don de science qui accompagne nécessairement les deux précédents ; car, ainsi que le dit saint Chrysostôme, personne ne peut se g-arder d'un mal qu'il ne

connaît pas, ni accomplir le bien qu'il ignore ; or le don de science nous apprend à juger sainement des choses d'ici-bas pour discerner ce qui peut être nuisible ou expédient à notre salut. — Le quatrième pain est le don de force qui suit naturellement celui de science ; car, connaissant ce que nous devons éviter et pratiquer, nous avons besoin de force pour résister aux attraits qui nous portent au mal et pour triompher des obstacles qui nous détournent du bien. Tls furent remplis de ce don les Martyrs qui purent surmonter les tourments. — Le cinquième pain est le don de conseil qui dirige l'homme d'après la lumière divine dans les choses où la raison humaine est insuffisante. Ce don vient heureusement après celui de force; car suivant saint Grégoire (Moral, lib. VI, cap. 9), la force se brise quand elle ne s'appuie pas sur le conseil. Plus, en effet, la puissance paraît avoir d'étendue, plus elle court à sa ruine, si elle n'est retenue par la modération, et l'âme qui ne possède pas elle-même le don de conseil se répand au dehors en mille désirs insensés. — Le sixième pain est le don d'inteUigence qui est la suite du précédent ; il produit deux bons effets en l'âme : d'abord il éclaire l'esprit pour lui faire saisir spéculativement le conseil du Saint-Esprit, puis il purifie le cœur pour lui faire suivre pratiquement la direction d'en haut. — Le septième pain est le don de sagesse qui est la consommation de tous les autres, parce que sans lui ils ne serviraient de rien. 11 aide l'homme non-seulement à connaître, mais encore à aimer les choses divines ; il lui fait trouver doux et suave ce qu'il sait être vrai et bon. Aussi, d'après son étymologie latine, sapida scientia, la sagesse est comme une science savoureuse qui nous fait goûter par expérience les choses divines.

Prière.

Seigneur Jésus, ayez pitié des âmes pieuses qui vous cherchent en ce monde de trois manières progressives, comme les foules affamées qui vous suivirent dans le désert pendant trois jours consécutifs. Accordez aux pénitents ou pécheurs nouvellement convertis le pardon qu'ils espèrent par les actes propitiatoires de la contrition, de la confession et de la satisfaction ; aux justes plus avancés la grâce qu'ils méritent par les victoires remportées sur le monde, la chair et le démon ; aux parfaits ou contemplatifs la gloire à laquelle ils préludent par le bon usage des yeux du corps, de l'imagination et de l'intelligence. Munissez les premiers de sept dispositions excellentes, savoir : d'une sollicitude discrète, d'une sage prévoyance, d'une sainte indignation, d'une frayeur salutaire, d'un hpn zèle, d'une louable émulation, et d'une juste vengeance contre eux-mêmes ; pourvoyez les seconds des sept dons de crainte, de piété, de science, de force, de conseil, d'intelligence et de sagesse. Accordez un jour aux troisièmes les trois prérogatives de l'âme bienheureuse avec les quatre autres du corps glorieux ressuscité ; que dès ici-bas ils en conçoivent la ferme espérance, afin d'en obtenir au ciel une éternelle augmentation. Ainsi soit-il.

LEVAIN DONt IL PA.UT SE GARDER, ETC. 263

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