CHAPITRE Vfl
LES TROIS PARABOLES DE LA BREBIS ÉGARÉE, DE LA DRACHME PERDUE ET DE l'enfant PRODIGUE.
Luc. XV, 1-32.
Afin que personne n'osât scandaliser et mépriser les plus petits, comme aussi pour montrer combien ils sont grands aux yeux du Père céleste, Notre-Seigneur exposa successivement trois paraboles. Deux faits y donnèrent occasion, d'après le récit de saint Luc : le concours des publicains et des pécheurs, ijuis le murmure des Scribes et des Pharisiens qui en étaient témoins. En effet les puhlicains et les pécheurs, qui sentaient le besoin du salut, s'approchaient de Jrsiis, comme de leur Sauveur, jiour l'entendre, parce quil leur reprochait convenablement leurs fautes, non point avec dureté mais avec bonté, en leur promettant le pardon (Luc. XV, 1). Tous doivent ainsi aller volontiers au Christ, parce qu'ils trouveront en lui les remèdes à leurs différents maux, corporels ou spirituels. « Que tout Chrétien approche de Jésus avec confiance, car il est tout pour nous, dit saint AmbroisG (de Virgin, lib 3, : Si vous êtes blessé, il est le véritable médecin ; êtes-vous tourmenté d'une fièvre Ijiùlante, il est la source j-afraîchissante ; êtes-vous injustement maltraité, il est la justice même ; demandez-vous du secours, il est la force toute-puissante ; craignez-vous la mort, il est la vie éternelle ; dtsirez-voiis le ciel, il en est la voie assurée ; si vous fuyez les ténèbi-es, il est la vraie lumière; si vous cherchez la nourriture solide, il est le pain vivant, » — Cependant les Pharisiens qui prétendaient se T. IT 21.
distinguer des autres par une apiDarence de sainteté, et les Scribes, qui pour leur connaissance de la Loi se croyaient Ijs docteurs du peuple, murmuraient : Voyez, disaient-Us^ comme celui-ci accueille les gens de mauvaise vie et mange à la môme table qu'eux (Ibid. 2). On peut traduire ainsi leur pensée : Il est réputé vertueux et saint ; néanmoins il admet des méchants à sa conversation et en sa compagnie, bien plus il prend son repas avec eux comme avec des amis. Les Scribes et les Pharisiens n'auraientpas ainsi blâmé le Christ, s'ils avaient cru qu'il était venu en ce inonde pour sauver les pécheurs (I Tim. 1,15) ; car s'il les recevait et les traitait favorablement, c'était pour les retirer de leurs vices, pour les instruire et les sauver.
Voulant donc prouver que l'on ne doit point repousser les pécheurs repentants, le Sauveur répondit par trois paraboles. Il y a trois choses, en eiîet, qui inclinent naturellement les hommes à compatir à leurs semblables : la simplicité, la parenté et la nécessité ; or, ce sont trois choses analogues qui portent Dieu à exercer envers nous sa miséricorde. !<> Notre simplicité ou Ignorance est représentée dans la parabole de la brebis égarée ; car l'homme est facilement trompé par le démon, cet ennemi rusé de notre salut. Yoi là pourquoi le Prophète royal disait au Seigneur : J'ai erré comme une brebis perdue ; ramenez votre serviteur, parce que je n'ai pas oublié vos commandements (Psal. cxviii, 176). 2° La parenté ou l'alliance que le Seigneur a contractée avec nous est figurée dans la parabole ie la drachme perdue : car, de même qu'on voit sur cette pièce de monnaie l'image et le nom du prince ; ainsi l'on trouve dans l'homme l'image de Dieu selon laquelle il a été créé, puis le nom du Christ à cause duquel il est appelé Chrétien. A ce titre, le Seigneur doit avoir compassion dé nous, paice que personne ne hait
LA BREBIS ÉGARÉE, LA DRACHME PERDUE, l'ENFANT PRODIGUE 371
sa propre chair, d'après la parole de l'Apôtre (Ephes. v, 29). 3° Notre nécessité ou pauvreté est signifiée dans la parabole de l'enfant prodigue qui, rentrant en lui-même, s'écrie : Combien de mercenaires dans la maison de mon père ont du pain en abondance, tandis que moi je meurs ici de faim (Luc. xv, 17) ! Quand l'homme connaît ainsi son indigence et sa misère, Dieu, touché de pitié, vient à son aide, comme le père de famille à la vue de son fils qui revenait à lui fut ému de compassion.
Aux murmures des Scribes et des Pharisiens, Jésus opposa d'abord la parabole de la brebis qui s'était séparée des quatre-viagt-dix-neuf autres. Après l'avoir cherchée longtemps avec peine, le bon pasteur la retrouve enfin avec joie ; mais, parce qu'étant épuisée de fatigue elle ne peut marcher, il la rapporte sur ses épaules jusqu'à la bergerie ; et, de retour à sa maison, il invite ses amis et ses voisins à se réjouir avec lui de ce qu'il a retrouvé sa brebis qui était perdue (Luc. xv, 3-7; Matth.xviii, 11-14). Le Seigneur voulait tirer de là cette conclusion morale : si le pasteur qui a perdu une brebis la reçoit avec bonheur quand il la retrouve, on ne doit pas s'étonner ou s'indigner de ce que je reçois à la pénitence les pécheurs qui reviennent de leurs égarements. ' Cette même parabole peut aussi s'appliquer aux petits et aux faibles dont nous avons parlé ; car ils sont également les créatures et les enfants de Dieu qui ne désire pas leur perte, mais, qui veut leur salut, et par conséquent nous ne devons ni les mépriser ni les scandaliser. Dans le sens mystique, cette première parabole rappelle sept choses : 1° la création des Auges et des hommes (quis ex vobis homo qui habet centum oves) ; 2° la prévarication d'Adam (el si perdiderit unam ex illis) ; 3° l'Incarnation du Fils de Dieu, venant chercher sur la terre la biebis égarée (nonne dimittit no-
naginta novem in deserto) ; 4° la rédemption de l'humanité délivrée par les travaux et les souffrances de Jésus- Chi-ist, bon Pasteur (et cum invenerit eam, imponit inhumeros suos gaudens) ; 5' l'Ascension glorieuse du Sauveur au ciel (et veniensdomumj; ()° la joie commune des Anges associés à leur divin Chef (convocat amicos dicenseis: Gongratulamini niihi) ; 7" enfin l'explication mystique de la parabole ellemême (dico vobis quod ita gaudium erit in cœlo).
D'après saint Grégoire (Hom. 14 in Evang.), comme le nombre cent est un nombre parfait, il est dit ici que Dieu possédait cent brebis, après avoir créé les Anges et les hommes ; mais une de ces brebis s'égara et se perdit, iorsqu'Adam, par son péché, abandonna les pâturages de la vie. Par cette brebis il faut entendre le premier 4omme avec tous ses descendants qu'il entraîna dans sa chute, et par conséquent le genre humain tout entier. Les quatre-vingtdix-neuf autres brebis siguifient les neuf chœurs angéliques que le Verbe, en s'unissant à notre nature tombée, laissa pour ainsi dire sur les montagnes ou dans le désert du ciel. Le ciel est appelé désert ou lieu abandonné, parce qu'il fut délaissé par le démon qui y avait été créé et par l'homme qui devait y régner éternellement. De même que dans le déseçt ou la solitude retentissent les chants harmonieux des oisetiux et s'épanouissent les fleurs les plus odorantes, de même aussi dans Je ciel on entend les concerts ineffables des esprits bienheureux et on admire les roses des Martyrs, les violettes des Confesseurs avec les lis des Vierges. Afin de rétablir le nombre parfait de son troupeau réuni dans le ciel, le Fils de Dieu vint chercher l'homme égaré sur la terre. Ayant trouvé cette brebis errante, il ne la frappa point de sa houlette et ne la ramena point par force au bercail ; mais il la chargea sur ses épaules avec douceur,
lorsque, prenant la nature humaine, il étendit les mains sur l'arbre de la croix, afin de porter la peine de nos iniquités. « Les épaules du Sauveur, dit saint Ambroise (in cap. xv Luc), ce sont les bras de la croix; c'est là que j'ai déposé le fardeau de mes péchés et que j'ai trouvé la paix de l'âme. » Remarquons que, conformément à la parabole, notre Rédempteur mit avec bonheur sur ses divines épaules la brebis égarée (gaudens) ; car, bien que les douleurs de sa Passion et de sa mort fussent inénarrables, il les endura néanmoins de bon cœur, sachant que par leur moyen il recouvrerait ce qui était perdu. Après avoir trouvé sa brebis, le pasteur revint à sa maison ; ainsi., après avoir sauvé l'homme, Jésus- Christ retourna par son Ascension triomphante dans son royaume céleste où il menait à sa suite les âmes qu'il avait affranchies de leur captivité (Ephes. iv, 8). Aussitôt il convoqua ses amis et ses voisins, savoir les chœurs angéliques appelés ses amis, parce qu'ils font toujours sa volonté, et aussi ses voisins, parce qu'ils n'abandonnent jamais sa présence. Uêjouissez-vous avec moi, leur dit-il (Luc. xv, 6) ; car j'ai retrouvé ma brebis qui était jjerdue. Comme le fait observer saint Grégoire (Hom. 34 in Evang.), Jésus-Christ ne dit pas : Congratulez ma brebis, mais congratulez- moi {congratula mini mihi)^ voulant indiquer par là que notre salut fait son bonheur, et que lorsque nous retournons au ciel nous mettons le comble à son allégresse. Ou bien encore . Il faut féliciter le Sauveur de ce qu'il n'a pas travaillé et souffert inutilement , puisqu'il a retrouvé sa brebis ; mais il ne faut pas féliciter la brebis elle-même, parce qu'elle a été retrouvée sans aucun mérite de sa part.
Notre-Seigneur conclut de la sorte celte [iremière parabole (Luc. XV, 7) : Je vous dis qu'il y aura pareillement plus de joie dans le ciel pour im seul pécheur qui fait pénitence,
que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence. Il ne dit pas qu'on célébrera une semblable fête dans le ciel pour un pécheur qui songe à faire pénitence, comme ces retardataires qui diffèrent de jour en jour leur conversion ; ni pour un pécheur qui exhorte à faire pénitence, tel que ces prédicateurs qui ne pratiquent point ce qu'ils enseignent ; ni pour un pécheur qui se vante de faire pénitence, ainsi que les hypocrites qui feignent de mener une vie meilleure ; mais pour un pécheur qui fait pénitence sincèrement à l'exemple des vrais dévots. Ainsi, les Anges de Dieu se réjouissent non-seulement de la rédemption du genre humain, mais encore de la conversion de chaque pécheur qui doit compléter leur nombre. Celui qui maintenant efface ses péchés par les larmes de la contrition, dit saint Augustin (de Mirabil. Script. Sac), sera plus tard associé au bonheur des Anges qui s'applaudissent de trouver ici-bas un futur compagnon de leur éternelle félicité. Nous excitons l'allégresse des esprits bienheureux, dit également Origène (in Luc), lorsque, voyageurs sur cette terre d'exil, nous dirigeons tous nos désirs vers la patrie d'en haut. En leur qualité de créatures raisonnables, ajoute saint Ambroise (in cap. V Luc), les Anges sont justement satisfaits de voir les hommes rachetés ; efforçons-nous donc, tous tant que nous sommes, de leur être agréables par notre ferveur ou notre conversion ; tâchions de mériter leur protection et craignons d'encourir leur disgrâce. « Le recouvrement de la brebis perdue cause plus de contentement au ciel que la conservation des quatre-vingt-dix-neuf restées fidèles, parce que, comme l'explique le Vénérable Bède, la réhabilitation des hommea donne davantage sujet de louer Dieu que la création des Anges ; car s'il a créé ceux-ci d'une manière admirable, il a rétabli ceux-là d'une façon plus merveilleuse encore. »
Sans doute que le bon pasteur aime mieux les quatre-vingtdix-neuf brebis fidèles que la seule brebis fugitive ; néanmoins il semble oublier les premières, afin de témoigner le bonheur qu'il ressent d'avoir retrouvé la dernière. Dé même, le divin Rédempteur manifeste un plus grand plaisir pour la réparation des simples mortels que pour la persévérance des purs esprits. C'est également ce qui arrive parmi nous ; quoique nous n'éprouvions pas plus d'affection pour une personne que pour d'autres, nous faisons cependant éclater plus de joie à -la vue de celle qui a échappé à un grand péril qu'à la vue des autres qui n'ont couru aucun danger. Ainsi donc, en ramenant la brebis égarée, le pasteur montre une vive allégresse, parce qu'elle lui en fournit une raison spéciale, bien qu'il ne l'aime pas pJus que les autres ; pareillement, la conversion d'un pécheur présente à Dieu un motif particulier de réjouissance qu'il ne trouve pas dans la constance de quatre-vingt-dix-neuf justes , quoique , toutes choses égales d'ailleurs, ces derniers lui soient plus chers.
Cet homme qui possède cent brebis représente tout supérieur, tout chef de communauté ou d'église, qui réunit sous sa juridiction un nombre quelconque de brebis. S'il vient à perdre quelqu'une de ses ouailles par l'apostasie ou par toute autre faute grave, ne laisse-t-il pas les autres dans l'obeervance de la discipline, comme dans un désert, où l'on mène une vie austère et retirée, et d'où beaucoup se retirent et s'éloiglient ? Ne court-il pas après la brebis égarée, ne la chorche-t-il pas avec une ardeur infatigable jusqu'à Ce (ju'il l'ait atteinte et ramenée au bercail ou à l'obéissance? Alors il se. félicite du retour de celle-ci plus que de la fidélité des autres, non ^las qu'il l'afîectionne davantage, mais pai'ce que, à cause de son repentii", elle lui donne l'occasion de se réjouir extraordinairemcnt ; on ne
peut en conclure toutefois qu'il faille toujours aimer plus particulièrement les pécheurs convertis.
Sain^; Denis, dans son Traité de la Hiérarchie ecclésiastique, fait observer que le Seigneur a divisé le nombre des élus en dix ordres difTérents : ainsi, à cause de la trinité des personnes divines, il a distribué les Anges en neuf ordres, parce que ce nombre neuf est formé par la triple reproduction du nombre trois ; puis à cauee de l'unité de la nature divine, il a établi un seul ordre d'hommes ; de manière que son unité dans la trinité fût représentée, bénie et louée éternellement par les Anges et les hommes, et qu'il fût ainsi adoré conjointement par toutes les espèces de créatures intelligentes, par les purs esprits et par les âmes unies aux corps.
Le Sauveur propose ensuite la parabole d'une drachme perdue sur dix. La femme qui la possédait allume sa lampe, bouleverse toute sa maison et la cherche avec le plus grand soin jusqu'à ce qu'elle l'ait retrouvée; elle invite alors ses amies et ses voisines à partager le plaisir qu'elle ressent (Luc. xv, 8-10). La drachme est une pièce de monnaie valant dix deniers ordinaires et portant l'effigie du souverain avec sa suscription ; elle est l'emblème de l'homme en qui est gravée la ressemblance du Roi des rois. « L'homme est un microcosme ou un petit monde, dit saint Denis : il tient en effet de la terre par son corps, de l'eau par son sang, de l'air par son souffle, du feu par sa chaleur ; mais surtout il reproduit l'image et la ressemblance du Créateur par la forme et la qualité de sa substance spirituelle. Ainsi, les trois personnes de la Divinité trouvent leur image dans les trois facultés de l'âme qui sont la mémoire, l'intellect et la volonté ; les perfections infinies de Dieu trouvent aussi leur ressemblance, quoiqu 'à un degré
très-inférieur, dans les différentes vertus de l'âme. » Mais la créature raisonnable, cette drachme mystique frappée à l'effigie du Monarque suprême, s'était perdue par ses péchés; alors la divine Sagesse, de concert avec notre mère la sainte Église, s'empresse de la chercher, et toute la cour céleste se réjouit quand elle est retrouvée. Ainsi, quelque petit qu'il soit, l'homme ne doit pas être méprisé ; car le Père céleste ne veut pas qu'une seule de ses plus petites créatures périsse. De cette seconde parabole on doit tirer la conclusion suivante : si une femme cherche avec tant de diligence la drachme qu'elle a perdue, et si, après l'avoir retrouvée, elle s'en réjouit avec ses amies et ses voisines ; à plus forte raison Dieu doit chercher avec empressement l'homme qui s'est perdu. Et comme personne n'a le droit de murmurer contre la sollicitude de cette femme, nul également ne doit murmurer contre le zèle du Seigneur pour ramener les pécheurs, en conversant ou mangeant avec eux.
Au point de vue mystique, cette deuxième parabole rappelle à peu près les mêmes choses que nous avons signalées dans la première. Sans les répéter, ajoutons qu*^, suivant saint Grégoire (Hom. ^4 in Evang.) : Celui qui était représenté là par le pasteur l'est ici par la femme, et c'est Dieu lui-même ou la Sagesse éternelle; il est désigné par la femme, parce qu'il nous enfante à la vie de la grâce avec douleur. Dès l'origine du monde, il créa les Anges et les hommes à sa ressemblance pour qu'ils pussent jouir de sa connaissance; il avait donc dix drachmes, puisqu'il existe neuf ordres d'Anges et que les hommes formaient le dixième pour compléter le nombre d^s élus. Mais cette dernière drachme se perdit, lorsque par son péché Adam effaça l'empreinte de la Divinité dans son Ame. Hélas! chaque jour encore, par la faute de ses descendants, cette précieuse
drachme de l'humanité se perd, ou dans la poussière des richesses, ou dans la fange des passions, ou bien dans le labyrinthe des erreurs. La femme qui allume sa lampe pour rechercher avec empressement sa drachme perdue, c'est la Sagesse éternelle qui, en s'incarnant, a fait briller la lumière de sa divinité sur le vase de notre mortalité, afin de retirer le genre humain de l'égarement et de le conduire aubonheur. Pour les malheureuses créatures qui étaient plongées dans les ténèbres de l'ignorance et assises à l'ombre de la mort, Jésus-Christ fut un flambeau salutaire qui les éclaira par ses paroles, les enflamma par ses exemples et les consola par ses miracles. Il balaya et bouleversa la maison, c'est-à-dire il purifia et réforma la conscience de l'homme, en le délivrant des vices qui eiï'açaienten lui l'image du Créateur. Il chercha cette drachme avec ardeur, parce qu'il l'aimait avec passion et il ne se donna point de repos qu'il ne l'eût retrouvée. Le Sauveur, eu effet, pour la réparation de l'humanité n'épargna ni peines, ni fatigues ; il brava les tourments et les humiliations, souffrit une cruelle flagellation et une mort ignominieuse, et descendit même jusque dans les enfers. Lorsqu'enfin la drachme est retrouvée, et que la ressemblance de la Divinité est rétablie en nous, il convoque ses amies et ses voisines, c'est-à-dire les Vertus célestes, fidèles exécutrices de ses volontés et contemplatrices assidues de ses perfections infinies ; il les invite à se réjouir avec lui de la conversion des pécheurs.
Bien que Dieu se réjouisse uniquement à cause de luimême et les Anges à cause de Dieu, ceux-ci se réjouissent cependant avec lui do la conversion des pécheurs. Elle ne cause pas une allégresse nouvelle et temporelle à Dieu qui l'a prévue éternellement, mais aux Anges qui y découvrent présentement l'effet de la prédesthiation. Jésus-Christ s'ap-
plaudit d'une pénitence sincère pour deux raisons : parce qu'elle arrête le bras de sa colère et qu'elle utilise le prix de son sang. Elle lui inspire une joie si grande que si sa Passion et sa mort ne suffisaient pas pour sauver un pécheur, il serait disposé cà souffrir et à mourir de nouveau pour lui. Saint Denis a fait ressortir cette pensée par le trait suivant qu'il rapporte dans la lettre écrite au moine Démophile : « Un infidèle avait fait apostasier un Chrétien ; un très-saint personnage nommé Carpus en fut si indigné qu'il pria Dieu de foudroyer ces deux impies. Vers le milieu de la nuit, il aperçut dans les hauteurs du firmament Jésus-Christ environné d'Anges innombrables ; puis abaissant ses regards, il vit dans les abîmes de la terre une fournaise ardente, entourée d'affreux serpents, vers laquelle les deux coupables étaient entraînés. Carpus, ne pouvant souffrir que leur supplice fût différé, désirait et demandait avec instances qu'ils fussent aussitôt jjrécipitésdans les flammes. Mais soudain, Jésus ému de compassion descend de son trône sur la terre, étend les bras pour sauver les infortunés et dit à Carpus: Frappe-moi encore de la lance dont j'ai été percé sur la croix ; car je suis prêt à souffrir et à mourir de nouveau pour le salut des hommes, cela me serait doux si l'on pouvait me crucifier sans crime. »
Le Sauveur conclut la deuxième parabole d'une manière analogue à la première en disant (Luc. xv, 10) : De même, je vous rassure, les Anges de Dieu tressailleront d' allégresse en voyant un pécheur faire pénitence; car c'est un bonheur pour les citoyens du ciel, comme pour les justes de la terre, de voir une âme qui était tombée et retenue dans les liens des vices sortir du péché et revenir à la vertu. « Les esprits bienheureux, dit saint Bernard (Serm. 30 in Cantic), applaudissent à la conversion des pécheurs, parce qu'ils
éprouvent une soif ardente pour le salut des hommes ; car les larmes des pénitents sont comme une liqueur qu'ils boivent avec plaisir, de même que le vin délecte le cœur de l'homme. » Si les Anges sont transportés d'une telle joie pour un pécheur qui pleure ses propres fautes, combien ne le sont-ils pas davantage pour un juste qui pleure les fautes d'autrui? Afin de procurer aux Anges cette douce satisfaction qu'ils attendent de votre conversion sincère, considérez qn^ la pénitence doit Hre assez vive pour rallumer dans votre esprit le flambeau de la foi et dans votre cœur le feu do l'amour divin ; alors nettoyez et remuez toute la maison, c'est-à-dire purifiez et scrutez votre conscience ; ne vous lassez point de faire les plus minutieuses perquisitions, jusqu'à ce que vous ayez enfin recouvré la drachme inestimable de la grâce sanctifiante.
Dans un sens moral, cette femme est la figure de tout supérieur ecclésiastique qui, dans le travail et la peine, doit donner au Seigneur des enfants spirituels. Les dix drachmes représentent les âmes formées à l'image de Dieu, qui ont été confiées à sa sollicitude. S'il vient à en perdre quelqu'une, il doit la chercher par la ferveur de ses prières et la sainteté de ses œuvres, comme aussi par le zèle de ses exhortations et la terreur de ses menaces, jusqu'à ce qu'il l'ait retrouvée en la ramenant au Seigneur par un véritable repentir.
Le Sauveur explique le même sujet dans une troisième parabole plus significative que les deux premières, celle de l'enfant prodigue qui, après avoir dissipé tout son bien par sa mauvaise conduite, revint à la demeure paternelle oîi il fut accueilli à bras ouverts ; car l'homme n'est pas seulement comme une brebis chère au pasteur du troupeau, une drachme précieuse pour la maîtresse de la maison, il est
réellement un fils aimé avec la plus affectueuse tendresse par le père de famille. Dieu, en effet, comme un bon père, a créé l'homme à son image et à sa ressemblance (Gènes, i), afin que celui-ci, étant après l'Ange son plus fidèle portrait, fut appelé son fils préférablement aux autres créatures. Nous ne devons donc mépriser aucun homme, quelque petit qu'il nous paraisse, puisqu'il est, comme nous, enfant du Roi suprême par la création, et surtout s'il eu est devenu le fils adoptif par le baptême. Lors même qu'après avoir leçu de la libéralité divine les dons surnaturels de la foi et de la grâce, il perdrait celle-ci par le péché et celle-là par l'apostasie, nous ne devrions pas le rejeter absolument comme ne pouvant plus devenir membre de Jésus-Christ et de l'Église ; car, s'il se repent sincèrement et revient humblement. Dieu, dans son infinie miséricorde, est toujours disposé à lui accorder un généreux pardon et à lui donner un tendre baiser. A cette réception tant désirée, toute la cour céleste se réjouit en voyant revivre à la foi et à la grâce celui qui était mort par son infidélité et sa désobéissance ; elle félicite le divin Rédempteur d'avoir retrouvé celui qui s'était perdu volontairement dans les sentiers de l'erreur et du vice. Ainsi, cette parabole touchante a pour but de faire ressortir l'extrême bonté avec laquelle le Seigneur reçoit le pécheur pénitent.
Cette même parabole, qui met en contraste la conduite des deux frères, peut s'appliquer à deux espèces de peuples, les Juifs et les Gentils ; ou à deux sortes de Chrétiens, les justes tièdes et les pécheurs convertis. L'homme qui a deux fils représente Jésus- Christ père de deux peuples, des Juifs et des Gentils, qui sont enfants de Dieu comme étant créés à sa ressemblance ; ou bien père de tous les Chrétiens, les uns justes, les autres pécheurs, qui ont été régénérés par le
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baptême. Le plus jeune, qui figure les Gentils ou les pécheurs, demande à son père la part d'héritage qui lui revient, afin de s'affranchir de la loi divine et de se conduire selon sa propre volonté. Le père qui partage ses biens à ses fils, c'est Dieu même qui ne refuse ses dons à personne et les distribue à tous, quoique de différentes manières, en laissant agir chacun d'après son libre arbitre. Maître de son bien, le jeune insensé s'en alla dans une contrée lointaine ; ainsi le pécheur se sépare de son Père céleste, non en changeant de lieu, puisque Dieu est partout, mais en changeant de conduite lorsqu'il abandonne la vertu pour se plonger dans le vice ; et il s'éloigne en même temps de la patrie céleste, c3iT le salut est loin des 2Jéchews (Ps. cxvni, 155]. Alors il se livre soit à la luxure intérieure de l'idolâtrie ou de l'infidélité, soit à la luxure extérieure de l'intempérance ou de l'impureté, et il ne tarde pas à dissiper tout son avoir, toute sa substance ; car, par la multitude et la gravité toujours croissantes de ses péchés, il perd les dons de la grâce et prostitue ceux de la nature dont il avait été comblé. Lorsque le prodigue eut dépensé toutes ses facultés, consumé toutes ses ressources, une violente famine survint en cette région mauvaise où il demeurait ; ainsi, dans l'état habituel du péché mortel, une désolante stérilité de bonnes œuvres amène une grande disette de nourriture spirituelle. Il fut aussitôt réduit à une extrême indigence ; car pourrait-il ne pas être privé des biens spirituels et dépourvu des vertus solides, .le coupable éloigné de Dieu qui en est la source ? Pressé par la détresse, il s'en alla, c'est à-dire suivant le progrès de l'erreur, il tomba de mal en pis, et s'attacha à un habitant du pays qui l'envoya dans son propre domaine, afin d'y garder les pourceaux. De même, l'homme dégradé par le vice se met au service du démon qui habite la région
LA BIŒBIS ÉGA.HÉE, LA DRACHME PERDUE, L'ENFANT PRODIGUE 'ài>6
ténébreuse de la mort ; ce nouveau maître le pousse vers les cupidités mondaines, l'entraîne en des sociétés perverses où lui-même domine en souverain, et l'occupe à faire paître le vil troupeau des passions immondes. L'infortuné dissipateur en vint à un tel excès d'abjection, qu'il aurait volontiers apaisé sa faim avec les fèves que mangeaient les pourceaux; mais personne ne lui en donnait. Le malheureux esclave de Satan voudrait bien, lui aussi, rassasier son cœur des voluptés charnelles ; mais il ne trouve personne qui les satisfasse ; car les désirs des méchants sont insatiables, et les démons s'appliquent à ne jamais les assouvir pleinement, de peur que le dégoût causé par la satiété ne porte leurs victimes à retourner au Seigneur véritable.
Enfin, le prodigue, écoutant la voix de la raison, fut ramené à sa propre conscience d'où il s'était éloigné pour suivre le caprice delà sensualité; car, par le péché, l'homme, franchissant les justes bornes de la droite raison, sort de lui-même ; mais il y rentre par le repentir. Pour que ce retour s'elffectue convenablement, selon saint Grégoire (Hom. 34 in Evang.), il faut que le coupable reconnaisse et considère la faute mortelle qu'il a commise, afin de la déplorer ; le jugement terrible où il sera condamné, afin de le craindre ; l'affreuse misère où il est réduit, afin d'en gémir ; la gloire céleste dont il est indigne, afin de la désirer plus ardemment. Rentré en lui-même par un profond regret de son funeste égarement, le jeune homme converti se dit en soupirant (Luc. xv, 17) : Combien cVouvriers dans la maison de mon père ont du pain en abondance, tandis qu'ici je meurs de faim ! c'est-à-dire dans l'Église ou l'assemblée des justes, une quantité d'hommes qui servent Dieu pour obtenir la récompense éternelle, trouvent en abondance les aliments spirituels de la saine docti-ine et de
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l'adorable Eucharistie avec différentes sortes de grâces, et de vertus ; et moi je succombe ici dans la pénurie de tout bien dont je sens la cruelle jjrivation. Je me lèverai^ continue le prodigue (Luc. xv, 18), je sortirai de la boue du vice où je me suis plongé ; cfj'/rai, en menant une meilleure conduite, trouver mon père que j'ai malheureusement abandonné. Reconnaissant ma faute et implorant sa miséricorde, je lui dirai : Mon père, vous à qui je dois la vie, j'ai péché, en vivant mal, contre le ciel et contre vous; contre le ciel que j'ai négligé de rechercher et que j'ai mérité de perdre, contre ses glorieux habitants, les saints Anges que j'ai centristes et surtout contre mon Ange gardien dont j'ai méprisé les salutaires inspirations ; contre vous et devant vous qui voyez et qui jugerez mes actions et mes pensées les plus cachées, car vos yeux pénètrent jusque dans le secret de ma conscience. Que de motifs n'ai-je donc pas de rougir et de craindre, de pleurer et de gémir ? Apprenons par cet exemple la vraie manière de faire une humble et sincère confession ; en donnant à Dieu le titre de Père, reconnaissons-le comme le principe de tout le bien que nous avons, et en disant : J'ai péché, reconnaissons-nous comme les auteurs de tout le mal que nous faisons.
Je ne suis plus digne d'être appelé votre fils, ajouta le prodigue, parce que j'ai brisé votre cœur par mon éloignement, j'ai méprisé votre bonté par mon ingratitude et déshonoré votre image par ma conduite; j'ai dissipé follement l'héritage acquis par votre travail, j'ai vendu ma liberté à votre ennemi en me faisant l'esclave de Satan, et je me suis avili jusqu'à garder les pourceaux. Traitez-moi, par un juste retour, comme un de vos mercenaires, de ceux qui travaillent non pas pour un salaire temporel, mais pour la rétribution éternelle. En d'autres termes, je suis tout prêt à
satisfaire à votre justice, et à m'at tacher à votre service par l"6spoir de la récompense céleste. C'est ainsi qu'à la contrition et à la confession doit se joindre le propos de la satisfaction, qui est nécessaire pour obtenir la pleine justification du pécheur. Toutefois, le prodigue ne faisait que commencer , sa pénitence; quoiqu'il y fût bien disposé, il n'avait pas encore confessé les fautes dont il avait cependant regret, car la nécessité, à laquelle la faim l'avait réduit, l'avait déjà forcé à rentrer en lui-môme par le repentir. Remarquons ici combien le Seigneur miséricordieux désire ardemment sauver les xjécheurs, puisqu'il emploie toutes sortes de moyens différents pour les convertir -, il les attire soit par des prédications extérieures ou des inspirations salutaires, soit en les comblant de bienfaits ou les frappant de quelque châtiment. « Ainsi ramené par la misère qui l'accable, dit le Vénérable Bède (in cap. xv Luc), le prodigue ne se considère plus comme un fils, mais comme un serviteur ; il n'ose plus prétendre au droit d'un enfant ni réclamer l'héritage de famille, il s'estimerait trop heureux d'être admis dans la maison paternelle en qualité de simple mercenaire moyennant quelque récompense. » Il existe une différence notable entre l'esclave, le mercenaire et le fils. L'esclave s'abstient du mal parla crainte de subir quelque peine présente ou future ; le mercenaire obéit en vue de la rémunération pour obtenir quelque avantage; le lils auquel appartient l'héritage ne se conduit point par le désir ou l'espoir de la rétribution, mais bien plutôt pai- l'estime et l'affection qu'il porte à son père, et il déteste du fond de son cœur tout ce qui pourrait déplaire à cet objet de sa tendresse.
£ù se levant aussitôt, le prodigue se met en mesure d'exécuter ses bonnes résolutions; il vient, en faisant de bonnes œuvres, trouver son père pour en recevoir son pardon T. IV 22
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(Luc. XV, 20). // élait encore loin ; car quoi'|u'il fût poussé par l'attritioii, il n'était pas arrivé jusqu'à la contrition parfaite, lorsque son père l'aperçut. Celui-ci regarda son fils d'un œil de clémence, dès qu'il vit son retour et son repentir, avant même qu'il eût reçu son aveu ou entendu sa supplique, comme le remarque saint Ghrysostôme (Hom. de pâtre et duobus ûliis). Il sentit ses entrailles émues de compassion, courut à sa rencontre, se jeta à son cou et le baisa. Ainsi lorsque le pécheur fait les premières démarches d'une conversion sincère, Dieu le sollicite, le détermine, l'assiste par les effets progressifs de sa miséricordieuse bonté; il le prévient par son inspiration, l'aide par sa grâce, le reçoit avec indulgence, et le rétablit en faveur, lui pardonnant tous les crimes dont il s'était rendu coupable. Retenus par les lourdes chaînes de nos iniquités, dit saiat Ghrysostôme (loc. cit.), nous ne pouvons avec nos seules forces remonter vers l'Auteur de toute justice; que fait-il alors? lui, qui est tout-puissant, veut bien descendre jusqu'à nous pauvres infirmes que nous sommes. Préparé par les généreuses avances de son père, le prodigue, ainsi qu'il l'avait déjà résolu, lui fait l'humble déclaration de ses désordres, en disant (Luc. xv, 21) : Mon père, j'ai péché contre le ciel et co)dre vous, je ne suis jAus digne d'ôlre appelé voire fils. Ici, suivant l'observation du Vénérable Bède (in cap. xv Luc), il ne demande plus comme précédemment à être compté parmi les mercenaires ; car depuis l'heureux moment oii il a senti le doux baiser paternel, il ne saurait se contenter d'une position inférieure et il désire d'être réintégré dans son état primitif.
Alors le père, qui est Dieu même, s' adressant à ses serviteurs, les Apôtres et les ministres de l'Église auxquels Jésus-Christ a recommandé de traiter les pénitents avec
bienveillance, leur dit : Apportez prcmpU ment sa première robe et Vcn revêtez; mettez-lui Vanneau au doigt et des ehaussures aux pieds (ILid. 22). Amenez le veau gras et le tuez; faisons un festin joyeux et copieux (Ibid. 23). Celte première robe est celle de l'innocence, de la grâce, de la charité que les Chrétiens reçoivent par le baptême et perdent par le péché, mais que les prêtres promettent par la préflication et rendent par l'abEolution aux vrais pénitents. -^ L'anneau qui, à cause de sa forme ronde, n'a ni commencement ni fin, signifie la foi en l'étemelle Trinité, par laquelle l'âme fidèle devient l'éxjouse de Dieu : c'est cet anneau que les ministres du sanctuaire doivent mettre au doigt de tout pécheur converti, en lui apprenant à manifester sa foi par les œuvres et à confirmer ses œuvres par la foi ; car la foi sans (es œuvres est morte (Jac. n, 20), comme aussi les œuvres sans la foi sont insuffisantes. — Les chaussures mises aux pieds ce sont les exemples des Saints proposés à notre imitation, afin que, comme le dit saint Chrysostôme, nous marchions d'un pas sûr et ferme à travers les sentiers glissants et périlleux de ce monde, et que nous courrions dans les voies de la justice sans nous arrêter aux choses de la terre. — Le veau gras représente Jésus-Christ, victime excellente qui renferme une plénitude surabondante de grâces spirituelles pour le salut de tout le genre humain, ainsi que l'explique saint Chrysostôme (loc. cit.) ; cette divine hostie, autrefois immolée d'une manière sanglante sur le Calvaire, est encore sacrifiée d'une manière mystique sur tous les autels du monde chrétien. Amener et tuer le veau gras, suiviînt saint Augustin (Quœst. Evang. lib. 2, cap. xxxni), c'est rappeler par la prédication et reconnaître par la foi, ou bien plutôt c'est renouveler et reproduire par l'Eucharistie l'oblation et la Passion du Sauveur. — Au re-
tour de l'enfant prodigue, le Père satisfait invite toute la famille à se régaler et à se réjouir avec lui; car selon la pensée de saint Ambroise (in cap. xv Luc), la conversion ou le salut des pécheurs fait la joie, la réfection de Dieu et de ses Saints; ainsi Jésus-Christ admet à sa table le vrai pénitent avec les autres Chrétiens qui prennent part à son bonheur.
Mais pourquoi cette allégresse commune? Cest, déclare le Seigneur comme un bon Père, que mon fils était mort spirituellement par son infidélité ou son péché, en se séparant de moi, et maintenant il est ressuscité par sa foi et sa pénitence, en se réunissant à moi. D'après saint Augustin, en effet (Serm. 72 ad fratres in eremo) , l'union des dmes avec Dieu étant la vraie vie, leur séparation d'avec lui-même est la véritable mort que les hommes devraient craindre par dessus tout et qu'ils craignent cependant moins que tout le reste. Cet enfant s'était fer du ou éloigné de ses frères les Saints, et le voilà retrouvé, c'est-à-dire revenu vers sa mère l'Église (Luc. XV, 24). — Admirons l'immense charité que le Père céleste fait éclater dans la conversion du pécheur, son enfant prodigue : avec quel empressement il l'accueille, puisqu'il court à sa rencontre du plus loin qu'il l'aperçoit ; car, d'après le livre des Proverbes (xxii, 9), Dieu est prompt à pardonner et lent à }Oi<mV, parce. que la miséricorde ou la clémence est le propre attribut de sa nature, cui proprium est misereri semper etparcere (Missal. Rom.). Avec quelle douceur il le reçoit ; il le presse sur son cœur, l'embrasse avec effusion en signe de paix et d'amour. Avec quel honneur il le traite ; il lui rend la robe précieuse de l'innocence primitive, lui met au doigt l'anneau d'or, symbole de l'étroite alliance que l'âme contracte avec le Seigneur, comme aussi ligure des grâces actuelles qu'il lui accorde
pour l'accomplissement des bonnes œuvres ; il lui fait donner une riche chaussure, emblème de la force surnaturelle qu'il lui communique pour franchir de nombreux obstacles dans le chemin de la vertu. Enfin, avec quelle allégresse il l'admet au banquet splendide où il convie toute sa maison ; car Dieu comble de caresses et de consolations le pécheur converti, dans la compagnie des Anges et des Saints qui s'associent aux épanchements de sa joie.
Cependant le fils aîné qui était à la campagne revint (Luc. XV, 25); il figure soit le peuple juif attaché au culte d'un seul Dieu par l'observation de la loi mosaïque, soit le Chrétien persétérant dans la justice mais agissant avec tiédeur. Quand il approchait de la maison ou autrement de l'Église, il entendit le son des instruments rt le bruit des danseurs, c'est-à-dire les chants de louange et les transports de jubilation que les pénitents faisaient éclater à la gloire du Seigneur. Appelant un des serviteurs, il lui demanda ce que cela signifunt ; pourquoi ces fêtes et réjouissances puliliques (Ibid. 26). Celui-ci répondit : Votre frère, le peuple gentil ou le pécheur, est revenu à la foi, à la pénitence; et votre père, Dieu lui-même auteur de tous les êtres créés, a fait tuer le veau gras ou immoler le Christ ;70Mr la réception de ce fils bien portant (Ibid. 27). A celte nouvelle, /'afne saisi d'i^idignation ne voulait pas entrer au logis pour participer au festin (Ibid. 27). Ainsi, certaines personnes imparfaites sont surprises et jalouses des faveurs spéciales accordées à des pécheurs convertis qui ne leur en paraissent pas dignos. ].e père alors étant sorti se mit à inviter ou à raisonner son fils mécontent (Ibid. 28). De môme Dieu qui désire procurer le salut à tous les hommes, comme aussi maintenir l'union entre tous ses enfants, quitte la Synagogue pour rechercher l'Église, ou abandonne la rigueur de
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sa justice pour suivre la voix de sa miséricorde; par ses inspirations et par ses ministres, les A[)ôtres, les prédicateurs et les docteurs, il remontre au juste fid^e que, s'il donne quelquefois des marques particulières d'amour à ceux qu'on croirait être les plus dignes de sa haine, c'est par un excès de bonté de sa part et non point en vertu des dispositions du pénitent ; il nous apprend aussi à adorer en silence ses jugements qui surpassent toute intelligence, et à reconnaître toutes ses œuvres comme infiniment justes, bien qu'elles ne le paraissent pas quelquefois.
L'aîné, exposant la cause de son indignation, repartit à son père (Tbid. 29) : Voilà drjà tant d'années que je vous sers^ en observant votre loi, en supportant le mal et faisant le bien pour vous, sans jamais violer votre commandement d'adorer un seul Dieu et d'observer la justice ; et cependant vous ne m'avez jamais donné un chevreau pour me divertir avec mes amis (Ibid, 29). C'est- à dire : Vous ne m'avez pas encore accordé une telle horreur du péché que je puisse ressentir la ferveur de la dévotion ; ou bien : Vous ne m'avez pas encore octroyé le bienfait du Nouveau-Testament, afin que je m'en réjouisse avec les Prophètes, les Patriarches et les Anges. Mais aussitôt que vous avez vu revenir votre autre fils qui a dévoré son bien, tant spirituel que temporel, avec des personnes corrompues, c'est-àdire en s'abandonnant aux vices de la chair et de l'esprit, vous avez fait tuer pour lui le veau gras ; en d'autres termes, vous l'avez favorisé d'une grande dévotion, et même vous lui avez donné votre Christ immolé (Ibid. 30). — Pour calmer le mécontentement *de l'aîné le Père lui dit : Mon fils, vous êtes toujours avec moi par l'accomplissement de ma volonté, et tout ce que j'ai vous appartient, savoir les biens de la grâce en réalité et les biens de la gloire en es-
pérance. Comme s'il lui disait : Tout vous est dû comme par droit d'héritage et à titre de récompense (Ibid. 31). Mais il fallait bien célébrer un festin et témoigner de la joie ; car votre frère, qui devrait être pour vous un sujet d'allégresse et non d'indignation, était mor/ spirituellement, et maintenant il est ressuscité, après avoir reçu la foi et recouvré la grâce; il était perdu par ses désordres, et le voilà revenu par son amendement à sa mère la sainte Église.
Suivant cette touchante leçon, le Chrétien parfait doit voir avec un véritable plaisir la conversion sincère de son semblable. Rien, dit saint Augustin (in Epis t. ad Galat. vi), rien ne prouve qu'un homme est vraiment animé de l'esprit divin comme son zèle pour le salut des pécheurs ; loin d'insulter à leurs misères et -d'employer à leur égard les reproches amei's ou les dures menaces, il s'efforce au contraire de les ramener à la vertu par tous les moyens de douceur et d'encouragement qui sont en son pouvoir. D'après saint Chrysostôme (Hoin. de pâtre et duobus filiis), cette parabole apprend aux pécheurs à ne pas craindre de retourner vers le Seigneur qui est toujours prêt à les combler d'honneurs, au point môme d'exciter la jalousie de certains justes. • « Que Jésus-Christ est bon, s'écrie saint Denis (Epist. ad Demophilum), qu'il est excellent, puisqu'il se montre si aimable envers ceux qui reviennent de leurs égarements ; il s'avance à leur rencontre, les salue, les embrasse avec toute l'effusion de son amour ; il les charge affectueusement sur ses épaules pour leur épargner les fatigues du chemin ; il ne leur reproche pas leurs fautes passées, et prépare aussitôt en leur honneur une fête de réjouissance h laquelle il convie les Anges eux-mêmes et les Saints. » Dieu reçoit ainsi un fils repentant, chaque fois qu'il accueille un pécheur con-
verti ; et il lui prodigue toutes ces différentes marques de bonté, en lui rendant tous les biens spirituels dont il avait enrichi son âme au Baptême et que celui-ci avait dissipés par son libertinage. — Il suit de là que nous ne devons pas mépriser ou abandonner nos frères les pécheurs, mais les admettre avec douceur, les traiter avec indulgence et affabilité lorsqu'ils veulent sortir de leur misérable état; si nous agissions autrement, nous devrions craindre qu'après être tombés dans le péché, nous ne fussions à notre tour méprisés et abandonnés du divin Sauveur par une juste punition de notre dureté précédente. Considérons aussi quelle est l'efTicacité d'une véritable pénitence et la grandeur de la miséricorde divine à l'égard de ceux qui implorent leur pardon, « Heureuse humilité des vrais pénitents ! s'écrie saint Bernard (de Gradibus humilitatis). Consolant espoir de ceux qui confessent leurs désordres ! vous possédez l'art merveilleux de triompher facilement de Celui qui est invincible, et de changer promptement un juge terrible en un père compatissant. Oh ! qu'elle est immense fet incompréhensible la clémence du Seigneur qui aime le pécheur converti comme le juste resté fidèle ! »
Gomme on le voit, les trois paraboles qui viennent d'être expliquées se terminent par une même conclusion. «Ce n'est pas sans dessein, dit saint Ambroise (in cap. xv Luc), que l'Evangéliste les a rapportées successivement; il voulait nous enseigner par là les trois moyenspropresàguérir lesblessures de notre âme meurtrie par le péché ; car trois cordons rêu- 7ris se rompent difficilement (Eccl. iv, 12). Les trois personnifications ici indiquées sont celles du père, du pasteur et de la femme : le père c'est Dieu lui-même, le pasteur est Jésus-Christ, et la femme c'est l'Églisp. Nous voyons l'effet de la rédemption dans Jésus-Christ qui nous a ramenés sur
LA BREBIS ÉGARÉE, LA DRACHME PERDUE, L'ESTANT l'HODIGUE 3^)3
ses épaules, en expiant nos fautes par son humanité ; la puissance d'intercession dans l'Église qui nous cherche par ses prières, quand nous sommes éloignés de la bonne voie ; la grâce de la réconciliation dans Dieu qui nous reçoit avec bonté, lorsque nous revenons à son service. C'est toujours la même miséricorde qui agit, mais en diversifiant ses opérations selon nos mérites. Nous sommes des brebis égarées ; prions le bon Pasteur de nous conduire à des eaux salutaires et de nous placer en de gras pâturages. Nous sommes la drachme perdue ; faisons tous nos efforts pour recouvrer notre valeur primitive. Nous sommes des enfants prodigues, hâtons-nous de retourner vers notre Père céleste ; ne craignons pas qu'il nous rejette, car Dieu ne veut pas que le pécheur meure, mais qu il vive en se convertissant; lui-même viendra à notre rencontre, et nous pressera sur son cœur, car le Seigneur rétablit ceux qui sont brisés (Ps. cxlv, 8) ; il nous accordera le baiser de paix comme gage de son amour, et nous rendra les ornements de l'âme, la robe d'innocence, l'anneau de la fidélité, la chaussure de la grâce. Au lieu des humiliations, des reproches et des châtiments que vous redoutiez, il vous comblera d'honneurs, de caresses et de réjouissances ; car il est facile de l'apaiser, quand on sait le prier instamment. Apprenons à lui dire avec confiance : Père miséricordieux et comjjatissant, qui ne dédaignez pas de vous entendre appeler de ce doux nom par d'indignes pécheurs, fai péché contre le ciel et contre vous. Telle est la confession que l'on doit faire premièrement à l'auteur de la nature, devant le soleil de la miséricorde, à l'arbitre souverain des offenses ; quoiqu'il sache bien toutes choses il veut néanmoins que nous lui accusions nos torts, car la confession de bouche est nécessaire au salut, comme l'Apôtre l'a déclaré
(Rom. X, 10). Avouons donc nos misères avec humilité, et le Christ qui est notre avocat auprès du Père plaidera notre cause (1 Joan. ii, 1), rÉglise entière joindra ses supplications et le peuple chrétien mêlera ses larmes aux nôtres ; ne doutons point qu'avec ces différents secours nous n'obtenions de la bonté divine une parfaite réconciliation. »
« Par ces paraboles, dit saint Chrysostôme (Hom. de pâtre et duobus filiis), le Seigneur nous exhorte à ne pas mépriser, mais à chérir tous nos frères, même les pins petits et les plus faibles, quelque vils et coupables qu'ils soient d'ailleurs ; il nous enseigne aussi avec quel dévouement nous devons travailler à leur salut. Toute âme, en effet, est si chère à Dieu que, pour la racheter, il n'a pas balancé de sacrifier son propre Fils. En conséquence, ajoute le même Père, chaque matin avant de quitter notre demeure, prenons la généreuse résolution d'assister nos moindres frères dans tous leurs besoins corporels ou spirituels, de les protéger contre tous les dangers qui pourraient les menacer et surtout de les défendre contre les pièges dressés par le cruel ennemi du genre humain. »
Prière.
Seigneur Jésus, venez chercher votre pauvre serviteur; bon Pa"4eur, ramenez et secourez votre brebis errante et épuisée; Sagesse incarnée, recouvrez votre drachme perdue ; Père très-clément, accueillez à bras ouverts un enfant prodigue qui revient à vous. Venez, non point avec la verge du châtiment, mais avec un esprit de mansuétude, le cœur rempli de charité. Vous seul, Seigneur, pouvez rappeler celui qui était égaré, retrouver celui qui avait péri, réconcilier celui qui s'était enfui loin de vous. Venez donc,
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pour que le saluL s accomxjlisse sur la terre et que la joie éclate dans les cieux; convertissez-moi à vous par une sincère pénitence, afin qu'ainsi je devienne une occasion d'allégresse pour les Auges, je vous en supplie, ô Dieu qui êtes l'auteur de mon salut. Ainsi soit-il.