‹ La grande vie de Jésus-Christ (volume 3)Chapitre 34 sur 68 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Matth. xviii, 6^1. — Marc, ix, 41-47. — Luc. xvii, 1-2.

■Pour éloigner de ses disciples tout sentiment d'ambition et tout sujet d'altercation, le Seigneur vient de montrer l'honneur réservé à ceux qui s'humiUent eux-mêmes ; il va maintenant indiquer le châtiment destiné à ceux qui, par esprit de rivalité, engagent des disputes et causent des scandales. Selon saint Ghrysostôme (Hom. 59 in Matth.), de même que quiconque honore les petits et les faibles, pour l'amour de Dieu, recevra de lui une magTiifique récompense ;

de même aussi celui qui les scandalise doit s'attendre à une vengeance rigoureuse. Or, on est pour les autres une occasion de chute et comme une pierre d'achoppement, lorsqu'on les porte au péché par des actions ou des paroles opposées à la droite raison. Le Sauveur avertit ses disciples d'abord d'éviter le scandale actif ou étranger, et ensuite le scandale passif ou propre^ c'est-à-dire de ne pas scandaliser le prochain et aussi de ne pas se scandaliser soi-même. Voici le sens de son discours : Vous qui êtes mes Apôtres ne disputez point entre vous sur la primauté d'honneur ; car par là vous scandaliseriez et vous perdriez ceux qui sont encore faibles dans la foi ou nouvellement convertis à ma doctrine. Les Chrétiens de cette sorte sont justement appelés petits {pusilli)^ parce qu'ils se laissent entraîner promptement au mal; ceux au contraire qui sont plus avancés dans la vertu et mieux affermis dans la charité, quelque chose qu'ils voient, qu'ils entendent ou qu'ils souffrent, n'abandonnent pas facilement le chemin de la perfection et de la vérité, selon qu'il est écrit dans le livre des Proverbes (xii, 21) : Quoiqu'il arrive au juste, il n'en sera point ébranlé,

Jésus-Christ dit donc (Matth. xviii, 6) : Si quelqu'un scandalise un de ces petits {pusillis) qui aiment en moi, il aurait mieux valu pour lui qu'on lui eût attaché au cou une meule d'âne et qu'on l'eût précipité dans le fond de la mer. Pour désigner une masse quelconque, Notre-Seigneur dit une meule d'âne [mola asinaria), parce qu'on employait cet animal à tourner la pierre pour moudre le grain. En d'autres termes : Il est plus avantageux à l'homme innocent et même au pécheur repentant de finir cette vie temporelle par le plus horrible supplice, que d'encourir la mort éternelle par le scandale ou la ruine spirituelle du prochain; il est préférable de subir en ce monde des châtiments passagers que T. IV. 20.

de souffrir en l'autre des tourments éternels. « Le Sauveur, comme le remarque saint Jérôme (in cap. xvniMatth.), parle ici d'après une coutume du pays où il se trouvait : car les anciens Juifs punissaient les auteurs des plus grands crimes en leur attachant au cou une grosse pierre, avec laquelle ils les jetaient dans l'abîme des eaax. Ce serait donc un moindre mal pour le scandaleux d'endurer une peine semblable d'un moment que de s'exposer à des tortures sans fin ; car Dieu ne punit pas deux fois la même faute. » — Dans un sens figuré, la meule de moulin désigne le poids de la pénitence, et la mer signifie l'amertume de la contrition : ainsi, mieux vaudrait pour le coupable être condamné à la plus grave peine et plongé dans la plus profonde douleur que d'être réservé pour la damnation éternelle. Oh ! si nous réfléchissions attentivement à cette maxime, qu'elles nous sembleraient douces et légères, quelque grandes et difficiles qu'elles puissent être, les œuvres de pénitence qu'on nous impose pour les péchés que nous avons eu le malheur de commettre !

Malheur au monde à cause des scandales dont il est la source! s'écrie Jésus-Christ (Matth. xvm, 7). Si c'est un si grand mal de scandaliser un seul des moindres croyants, n'est-ce pas un mal plus grand encore sans comparaison d'occasionner la ruine spirituelle non-seulement des petits et des faibles, mais encore des plus avancés et des plus affermis, comme le font à chaque instant par leurs discours et leurs actes ces hommes corrompus et pécheurs dont le siècle est rempli ? Le scandale le plus grave et le plus pernicieux est celui qui vient des ecclésiastiques et des religieux, parce que leurs exemples influent davantage sur les peuples. Mais comme on aurait pu objecter à Jésus-Christ : Si le scandale est quelque chose de si terrible, pourquoi

permettez-vous qu'il arrive ? il ajoute : Néanmoins il est nécessaire, c'est-à-dire utile et avantageux quil y ait des scandales, afin d'éprouver et de perfectionner les bons, en leur fournissant l'occasion de lutter contre le mal et de combattre pour le Seigneur. Saint Paul a dit dans un sens analogue (I Corin. xi, 19) : // faut qu'il s'élève des hérésies, pour que les vrais fidèles soient connus parmi vous. Selon la remarque de saint Jérôme, « de même qu'il est naturellement nécessaire que le soleil communique la chaleur et que la neige produise le froid, ainsi il est nécessaire que la malice d'un monde plein d'erreurs enfante une multitude de scandales, tandis que la charité des bons éclate par des cemTes de piété. » Comme on le voit, cette nécessité du scandale n'est pas absolue, mais relative ; elle n'existe que supposé l'état actuel de la société, corrompue par une suite inévitable du péché originel. Aucune force extérieure ne sollicite irrésistiblement au mal les cœurs humains, mais, dès lors qu'ils sont viciés, les scandales ne peuvent manquer d'apparaître. En annonçant qu'ils doivent avoir lieu, comme l'explique saint Chrysostôme (Hom. 60 in Matth.), le Seigneur ne détruit pas notre libre arbitre et ne nous impose aucune contrainte ; car ils arrivent, non parce qu'il les a prédits, mais il les a prédits parce qu'ils arriveront certainement.

On aurait pu répliquer : S'il est nécessaire que les scandales se produisent, ceux qui les produisent ne doivent pas être punis ; mais Jésus prévient cette difTiculté, en disant : Malheur cependant à ceux qui donnent le scandale ! comme s'il eût dit : La damnation éternelle est réservée pour quiconque porte ses frères au mal, en faisant une chose qu'il pourrait éviter sans péché ; car, par sa propre malice, il est cause volontaire dos funestes effets dont l'existence est nécessaire dans le monde. « S'il était question d'une né-

cessité absolue, ajoute saint Chrysostôme (loc, cit.), le Seigneur n'eût pas menacé de la damnation éternelle les auteurs du scandale ; il les maudit parce qu'ils sont dan-

- gereux par leur faute. » « La nécessité dont il s'agit ici est hypothétique, comme saint Théophile l'explique, parce qu'elle provient du libre arbitre ; car Dieu, voyant le genre humain se précipiter vers le vice et s'éloigner de la vertu, déclare que les scandales doivent arriver nécessairement en conséquence de telles dispositions communes; c'est ainsi qu'un médecin voyant quelque homme se livrer à l'intempérance et à la débauche ajQirme qu'il sera nécessairement malade tôt ou tard. » « Quoique les scandales doivent arriver nécessairement dans le monde, affirme aussi saint Jérôme (in cap. xviii Matth.), chacun peut les causer volontairement par sa faute ; et la sentence générale, portée contre ceux qui en sont les auteurs, atteint d'une manière spéciale Judas qui avait déjà préparé son âme à consommer la plus infâme trahison. »

Si quelquefois le scandale tourne à l'avantage de quelqu'un, Dieu n'en juge point cependant d'après l'utilité des résultats, mais d'après l'intention de l'auteur: ainsi, la Passion du Sauveur opéra la rédemption de l'humanité, et pourtant ceux qui le crucifièrent n'en furent pas moins coupables en cela même. « Par la rigueur de la peine infligée aux personnes scandaleuses, dit saint Chrysostôme (Hom. 60 in

" Matth.), nous pouvons concevoir la grandeur de la récompense destinée aux personnes édifiantes, et, si Dieu ne veillait pas avec un soin extrême à sauver les âmes, il ne menacerait pas d'un châtiment awssi terrible ceux qui contribuent à les perdre. » Il mérite justement la damnation éternelle, celui qui, par le scandale, en prépare aux autres la voie fatale. Comme celui qui empoisonnerait l'eau d'une

source serait responsable de la mort qu'elle causerait à toutes les personnes qui en boiraient, de même aussi on doit imputer au scandaleux la mort spirituelle de toutes les personnes qu'il entraîne au mal par ses pernicieux exemples. Suivant saint Grégoire (Moral. 22), quiconque, par sa mauvaise conduite, fournit aux autres l'occasion de pécher, en rendra compte lors même que l'effet ne s'en suivrait pas. Ainsi, selon saint Cbrysostôme (Hom. 8 in I Tim.), l'homme ou la femme qui se pareraient de manière à provoquer des regards ou des désirs criminels, quand même nul ne se laisserait prendre au piège, n'en seraient pas moins rigoureusement jugés ; car ils ont présenté le venin, quoique personne n'en ait subi l'influence. Le scandale est donc un mal immense qu'on doit éviter avec le plus grand soin. D'après saint Augustin, ceux qui précipitent les âmes dans l'enfer en les détournant de Dieu sont plus criminels que les Juifs qui ont crucifié le Sauveur. Saint Isidore ajoute : Celui qui, par ses discours ou ses exemples pervers, corrompt les mœurs des autres est plus coupable que s'il ravissait leurs biens et leur fortune.

Après avoii" défendu de scandaliser le prochain, Jésus- Christ recommande de ne pas se scandaliser soi-même ; il exhorte non-seulement à ne pas donner ou produire le scandale, mais encore à ne pas le prendre ou recevoir ; car ces deux sortes de scandales, l'un actif et l'autre passif, se suivent presque toujours et de très-près. Veillons donc à ne pas être une occasion de chute pour les autres ou pour nousmêmes; ce qui peut arriver de diverses façons, dont la première est représentée par la main, la seconde par le pied et la troisième par l'œil, dont parle le Seigneur. Ainsi, on peut fournir matière de scandale à quelqu'un, en lui prêtant secours, en lui rendant service, ou en lui donnant conseil ;

on peut être aussi une cause de scandale à soi-même, par l'action que l'on exerce, par l'effet que l'on produit ou par la connaissance que l'on acquiert. Afin que nous comprenions mieux la nécessité de fuir le scandale, le Seigneur se sert d'une comparaison tirée du corps humain. De même que, pour sauver la vie naturelle du corps, il faut sacrifier un membre, quelque nécessaire qu'il soit, comme une main, un pied, un œil ; de même aussi, pour conserver la vie spirituelle de l'âme, il faut absolument se séparer des personnes qui nous sont les plus chères, si leur société est dangereuse relativement au salut éternel.

Jésus-Christ dit donc (Matth. xviii, 8) : Sti votre main ou voire pied vous sont un sujet de scandale, coupez-les et jetez-les loin de vous ; car il vaut mieux pour vous parvenir à la vie éternelle étant manchot ou boiteux, que d'être précipité dans le feu éternel avec vos deux mains et vos deux pieds. En d'autres termes : Si cet auxiliaire, ce compagnon dévoué qui vous assiste et vous défend comme votre propre main, si ce protecteur puissant ou cet ami fidèle qui vous soutient et vous supporte comme votre pied lui-même, deviennent pour vous une occasion de péché, vous devez, quoiqu'il vous en coûte, les retrancher de votre affection et les éloigner de votre société, si toutefois vous ne pouvez les corriger et les réformer ; car, malgré les douleurs d'une telle séparation, malgré les déchirements d'une semblable rupture, il vous est plus avantageux d'entrer au ciel sans eux que d'être jeté avec eux dans l'enfer. Pareillement, si votre œil vous scandalise^ arrachez-le et jetez-le loin de vous ; car mieux vaut pour vous entrer dans la vie avec un seul œil que d'être avec vos deux yeux précipité dans la fournaise (Ibid, 9). C'est-à-dire: Si cet habile conseiller, ce conducteur prévoyant qui vous éclaire et vous guide comme l'œil de

votre âme, essaie de vous induire en une erreur pernicieuse, rompez tout commerce avec lui ; car il vous est jjIus avantageux d'être admis au ciel avec la simple vérité sans lui que d'être condamné avec lui à l'enfer. D'après saint Augustin (de Serm. Dom. in monte lib. I, cap. 24), cet intime qui vous montre la voie à suivre est justement représenté par l'œil droit ou l'œil gauche, selon qu'il nous dirige dans les choses divines ou humaines. Or, quel que soit l'objet de notre estime et de notre tendresse, qnandmôme il nous serait jjIus précieux et plus utile que notre œil droit, dès qu'il nous empêche d'arriver à la vraie béatitude, nous devons, sans balancer, renoncer à sa compagnie ; car il faut à tout prix fuir tout ce qui peut nous porter au mal.

En parlant de l'enfer réservé aux scandaleux, le Seigneur ajoute (Marcix, 43) : Là leur ver ne meurt pas, c'est-à-dire: Le remords de leur conscience n'est jamais apaisé, il pique et déchire continuellement leur âme qui se reproche de n'avoir pas opéré le bien dans le temps ; car chacun sera son propre accusateur en se rappelant tout ce qu'il aura fait sur la terre. « Quelle peine plus insupportable que cette blessure perpétuelle d'une conscience bourrelée et pénétrée par l'aiguillon du remords? s'écrie saint Ambroise (lib. 1, Offic. cap. 4) ; c'est un malheur plus redoutable que la perte de sa fortune, l'exil et la mort même. » Là aussi, continue le Seigneur, le feu ne s' éteint point, il ne cesse de brûler les corps sans les consumer, parce qu'il est destiné à les tourmenter éternellement; et comme il y trouvera toujours son aliment, il ne ralentira jamais son ardeur. Ainsi, comme l'explique le Vénérable Bède (in cap. ix Marci), le supplice extérieur du feu affligera le corps, tandis que le ver intérieur du remords rongera l'âme.

En conséquence, il n'est rien ici-bas que nous devions

aimer au détriment de notre salât éternel. Ce qui fait dire à Gassiodore : La véritable justice ne connaît ni père, ni mère, et, sans faire acception de personne, ne considère et ne recherche que Dieu seul. Brisez donc toute afTection trop charnelle; séparez de vous son objet, si vous êtes plus fort et plus puissant ; si au contraire vous êtes inférieur et plus faible, séparez-vous en vous-même, et, autant qu'il dépend de vous, fuyez la société de celui que vous ne pouvez reprendre et ramener au bien ; car rien n'est plus dangereux au salut qu'une mauvaise compagnie. Quelque chère que vous soit une personne, il faut l'éviter s'il n'y a pas espoir d'amendement, de crainte que, voulant vivre avec elle en ce monde, nous ne périssions aussi avec elle dans l'autre. Saint Jérôme dit également (in cap. xvin Matth.) : « Il vaut mieux abandonner ceux qui vous sont unis par quelques liens que de vous damner avec eux, lorsque vous ne pouvez les gagner à Dieu. Si donc vous voulez ne pas être exclu du royaume céleste, votre amour pour Dieu doit l'emporter sur celui que vous pouvez avoir pour vos parents ou vos enfants, pour vos frères ou vos sœurs, en un mot pour tous vos proches et vos amis. Que chaque Chrétien examine ce qui est pour lui une occasion jjlus ordinaire de tentation et de chute, et qu'il n'oublie pas cette maxime : Mieux vaut se sauver tout seul que de se perdre avec plusieurs ; mieux vaut par conséquent mener la vie solitaire que de compromettre sa vie éternelle en voulant conserver des avantages temporels, »

Mais direz-vous peut-être : Quelles actions faut-il éviter pour ne pas scandaliser le prochain ? A cette question voici la réponse : Les actions mauvaises en elles-mêmes qui constituent un péché mortel, ou même simplement véniel, doivent être omises sans aucun doute. Il faut s'abstenir aussi de celles qui seraient purement indiii'érentes. Quant aux

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actions qui sont bonnes eu elles-mêmes, il faut distinguer si elles sont de précepte ou seulement de surérogation. Celles qui sont de précepte ne doivent pas être omises; car on ne doit pas violer un commandement pour épargner un scandale à un autre. Celles qui sont de surérogation peuvent être omises entièrement, si l'on veut, ou bien elles doivent être différées pour un temps plus ou moins long; mais on n'est pas obligé d'y renoncer absolument, parce qu'elles appartiennent sinon à l'essence, du moins à la perfection de la vie chrétienne ; ainsi on ne peut pas être forcé de renoncer à un bien pour empêcher quelqu'autra de consentir à un mal. Dans le chapitre précédent nous avons exposé déjà plusieurs considérations relatives à ce même sujet.

Jésus-Chiist, qui recommande d'abord de ne pas scandaliser le prochain, recommande ensuite de ne pas le mépriser ; car le mépris qu'on a pour les autres est la racine maudite d'où naît ordinairement le scandale qu'on leur donne. Le Seigneur prescrit de fouler aux pieds toutes les affections charnelles qui seraient une occasion de péché, mais il ne permet pas de dédaigner ou d'abandonner les personnes dont le salut peut nous inspirer quelque espérance et doit exciter notre sollicitude. Voilà pourquoi il dit (Matth. xviii, 10) : Gardez- vous de mépriser aucun de ces petits qui croient en moi. Comme s'il disait, selon saint Jérôme (in cap. xviii Matth.) : Témoignez-leur de l'estime, et travaillez à leur salut, après avoir assuré le vôtre ; si toutefois vous les voyez s'endurcir dans le mal, cherchez à vous sauver sans eux plutôt que de périr avec eux. Le motif spécial pour lequel nous devons ne pas mépriser les petits, c'est qu'ils sont très-chers à Dieu, comme Jésus-Christ le prouve par les deux raisons qu'il allègi^e, et d'abord parce qu'ils ont été remis aux soins des Anges. Je vous déclare en effet, dit il,

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que dans le ciel leurs Anges, ou les esprits bienheureux qui leur sont députés, contemplent toujouis la face de mon Père céleste • car ils jouissent sans cesse de la vue intuitive de Dieu, comme l'explique saint Augustin (de Civit. Dei lib. 22, cap. ult.) , de sorte qu'ils peuvent à chaque instant lui dénoncer les injures faites à leurs humbles protégés. Si donc ces derniers sont tant honorés du Roi des rois et des princes de sa cour, combien plus doivent-ils l'être de la part de simples mortels et de misérables créatures ? Personne ne peut mépriser impunément ceux que le Très^Haut traite avec tant d'égards ; autrement leurs zélés protecteurs s'en plaindraient à lui et il en tirerait vengeance. « Grande est la dignité des âmes humaines, s'écrie saint Jérôme (in cap. xviri Matth.), puisque, aussitôt après la naissance, chacune d'elles est confiée à la garde d'un esprit céleste I » Ainsi nos Anges gardiens nous assistent toujours et nous accompagnent partout, puisqu'ils se trouvent réellement là où ils opèrent ; mais en même temps ils voient Dieu face à face sans aucune interruption, parce qu'ils lui sont unis d'une manière inséparable par l'intuition béatiflque, et comme il est présent en tous lieux, ils le contemplent sur la terre de même que dans le ciel. Lors donc qu'ils sont envoyés devant lui, ils le trouvent quelque part qu'ils 'aillent ; et lorsqu'ils viennent vers nous, ils remplissent avec zèle leur ministère extérieur de charité, sans abandonner un seul instant leur état intérieur de contemplation ; car, tandis qu'ils veillent au salut des hommes, ils ne perdent jamais la vue du Père qui fait continuellement leur bonheur. — Jésus-Christ dit justement que son Père est aux deux; car, bien qu'il soit en tous lieux par sa présence substantielle, son essence infinie et sa puissance souveraine, il est spécialement aux cieux où il manifeste sa gloire éternelle aux bienheureux élus par la

vision intuitive. — D'après la déclaration précédente du Sauveur, apprenons à respecter les petits et les simples ; notre mépris à leur égard rejaillirait sur Dieu même dont ils sont les images et les représentants, comme aussi sur les saints Anges qui sont devenus leurs tuteurs et leurs gardiens.

La seconde raison que Jésus-Christ signale pour montrer que les petits et les simples sont très-chers à Dieu, c'est qu'ils ont été rachetés par son propre sang. De là cette remarque de saint Chrysostôme (Hom. 60 in Matth.) : « Ne dites pas celui-ci n'est qu'un artisan, celui-là un bûcheron, cet autre un agriculteur; ils sont néanmoins dignes de vénération à cause de leurs célestes gardiens, et surtout en considération de leur divin Rédempteur. » Dieu lui-même, en effet, les a tellement aimés, que pour les délivrer de la damnation commune à tous les malheureux enfants d'Adam, il a envoyé son propre Fils, revêtu d'une chair semblable à celle des pécheurs mortels (Rom. viii, 3). Aussi Jésus- Christ dit-il : Le Fils de Dieu qui s'est fait Fils deVhomme par l'Incarnation est venu, est descendu du ciel sur la terre, pour sauver ce qui avait péri, savoir le genre humain tout entier, les petits ainsi que les grands. Comme s'il disait en d'autres termes : Vous ne devez point dédaigner ni scandaliser ceux que je suis venu sauver à si grands frais ; c'est pour tous également que j'ai daigné m« faire homme. Gardez vous bien, ajoute saint Paul (Rom. xiv, 15), de con- (rister et de perdre votre frère pour lequel le Christ a donné sa vie. Loin de mépriser celui que le Maître a tant aimé, le serviteur doit employer toute sa sollicitude pour lui procurer le salut. Ce second motif est plus puissant que le premier, d'après saint Chrysostôme (loc. cit.) ; si c'est un grand crime de mépriser celui que Dieu honore au point de le confier à la garde d'un prince de la cour céleste, l'outrage est bien plus

grave si on le considère comme fait à un être pour le salut duquel le Fils même de Dieu s'est incarné.

Voici comment saint Bernard décrit le ministère de l'Ange gardien (Serm. 31 in Gant.) :« Ce fidèle paranymphe ne porte point envie à l'amour mutuel dont il est témoin, car il cherche uniquement la gloire du Seigneur sans songer à la sienne propre. Établi médiateur entre les deux époux, il \ a sans cesse de l'un à l'autre, portant les vœux de l'âme choisie et lui rapportant les dons de son divin Bien-Aimé ; il apaise Celui-ci et excite celle-là. Quelquefois aussi, quoique rarement, il les présente l'un à l'autre en personne, soit qu'il fasse monter l'épouse, soit qu'il fasse descendre l'Époux ; car il est un serviteur bien connu dans le palais, de façon qu'il ne craint pas de subir quelque rebut, et qu'il ne cesse de contempler la majesté souveraine du Père céleste. » — « Semblables à ces abeilles diligentes qui volent sans cesse de la ruche aux fleurs et des fleurs à la ruche, dit saint Anselme (in Epist. ad Hebr.), des millions d'Anges vont continuellement du ciel en terre et de la terre au ciel pour accomplir les diverses fonctions que leur confie la volonté divine ; et en disposant toutes choses avec suavité, ils sont toujours prêts à exécuter ponctuellement et sans retard les ordres du Très-Haut.» Écoutons saint Bernard commentant ce texte du Psaume (xc, 1 1) : // a commandé à ses Anges de vous garder dans toutes leurs voies. « Que ces paroles doivent vous inspirer de respect, de reconnaissance, de confiance envers vos célestes gardiens ! Ayez un profond respect pour leur présence, une sincère reconnaissance pour leur bienveillance, une confiance sans bornes pour leur sollicitude. Marchez désormais avec assurance, puisque vous avez toujours en votre compagnie un pur esprit chargé de vous protéger partout. En quelque lieu que vous vous trouviez,

soit en public, soit en particulier, souvenez-vous qu'il ne VOUS perd jamais de vue, et ne faites pas sous ses yeux ce dont vous rougiriez devant un simple mortel. Que rendrezvous au Seigneur pour tous les bienfaits dont vous a comblé sa munificence ? A lui seul honneur et gloire (I Tim. i, 17). Pourquoi à lui seul? parce que de lui vient tout don parfait, toute grâce excellente (Jac. i, 17). C'est lui qui a commandé à ses Anges de veiller sur nous ; et, dociles à son ordre suprême, ils nous assistent avec un affectueux empressement dans tous nos besoins ; aussi ne soyons pas ingrats mais dévoués envers ces illustres et charitables gardiens ; dans nos peines et nos embarras, invoquons-les, implorons leur secours, autant que nous le pouvons et que nous le devons.» Ainsi s'exprime saint Bernard (Serm. 12 in Psal. Qui habitat).

En conséquence, acquittez-vous de Toffice divin avec toute l'attention et la ferveur dont vous êtes capable, en le récitant avec exactitude et avec joie ; dans tous les actes intérieurs et extérieurs qui doivent accompagner ce saint exercice, quelque chose que vous pensiez et quelque parole que vous prononciez, soit que vous regardiez ou que vous écoutiez, lorsque vous êtes debout ou assis, incliné ou à genoux, ainsi que dans toutes les cérémonies de cette fonction sacrée, tenez- vous respectueusement et humblement, comme si vous voyiez devant vous de vos yeux corporels l'infinie majesté du Tout-Puissant et la bienheureuse Vierge Marie avec tous les Anges et les Saints^. Vous ne sauriez douter, en effet, que les esprits bienheureux ne prennent part comme assistants au culte que vous rendez au Seigneur, pour vous aidera célébrer ses louanges en leur compagnie. Saint Basile enseigne le moyen d'être recueillis dans l'oraison, lorsqu'il dit (iu Regul. breviar.) : « Comment un homme ne réussirait-

il pas à repousser les distractions dans la prière, s'il était vivement persuadé qu'il se trouve sous les yeux mômes de Dieu ? Pour empêcher les divagations de votre esprit, pensez que vous êtes en présence du Seigneur, qu'il est là devant vous afin d'écouter vos demandes et de.vous communiquer ses grâces. »

Pour être associés dans le ciel aux esprits bienheureux, tous les hommes doivent, comme chrétiens et surtout comme religieux^ servir le Seigneur avec une constante fidélité et une humble dévotion. Ceux qui, pour l'amour de Dieu, secourent les infirmes, les étrangers, les pauvres et tous leurs semblables avec une charité fraternelle, seront égalés aux saints Anges qui forment le premier degré de la céleste hiérarchie. Ceux qui s'unissent plus intimement à Dieu par l'oraison et la piété, en même temps qu'ils aident le prochain de leurs conseils et de leurs ressources, seront admisparmi les Archanges qui composent le second degré. Ceux qui s'exercent généreusement à la pratique de toutes les vertus, sm'tout de la patience et de la pauvreté, de l'obéissance et de l'humilité, monteront au troisième degré qu'occupent les Vertus. Ceux qui, luttant avec courage contre les vices et les concupiscences, repoussent les suggestions perfides du malin Esprit, tiiompheront avec les Puissances qui constituent le quatrième degré. Ceux qui, dans l'Église, remplissent dignement les devoirs de leurs charges, en ne cessant de veiller au salut des âmes qui leur sont confiées, et eu s'efforçant de multiplier les talents qui leur on té té distribués, posséderont pour récompense de leur travaille royaume de la gloire avec les Principautés placées au cinquième degi-é. Ceux qui s'abaissent, avec une parfaite soumission, devant la Majesté divine; qui pour son honneur aiment et respectent tous les hommes ainsi qu'eux-mêmes, comme étant créés à l'image

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de Dieu ; qui de plus se conforment de tout leur pouvoir à la volonté suprême, en assujettissant leur chair à l'esprit, mortifiant leurs sens et leurs passions ; ceux qui se rendent ainsi maîtres de leurs âmes, en portant toutes leurs pensées vers les biens célestes, tressailleront d'allégresse avec le chœur des Dominations établies au sixième rang. Ceux qui se livrent assidûment à la méditation et à la contemplation des saintes vérités, qui conservent avec soin la pureté du cœur et le calme de l'esprit, et qui offrent ainsi à Dieu une demeure très-agréable au dedans d'eux-mêmes, sont justement appelés le paradis du Seigneur sur la terre, selon ce qu'il a déclaré lui-même par ces paroles (Prov. viii, 31) : Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes ; aussi seront-ils élevés au septième rang parmi les Trônes. Ceux qui surpassent les autres par leur science et leur connaissance des choses célestes, qui voient Dieu comme face à face par la jouissance privilégiée de lumières surnaturelles, et qui, en instruisant leurs frères, font remonter vers la source suprême de toute sagesse les biens spirituels dont ils sont favorisés abondamment, ceux-là brilleront avec les Chérubins au huitième rang.

Enfin, il est des hommes qui, tout embrasés par le feu de la charité, aiment Dieu de toutleur esprit et de tout leur cœur, et qui, devenus très-semblables à leur Bien-Aimé, aiment pour lui seul et non point pour eux-mêmes toutes les créatures, tant leurs ennemis que leurs amis, sans que rien ni que personne puisse éteindre ou refroidir leur charité ; car^ plus ils sont vivement persécutés, plus ils s'attachent fortement au centre commun de tous les êtres. Renonçant à toute consolation humaine et à tout avantage temporel, ils ne cherchent que la gloire et la louange de Dieu, et pour arriver jusqu'à lui, ils ne craindraient pas de passer par mille morls,

à l'exemple des Apôtres et des Martyrs. Aussi, méprisant toutes les peines et toutes les tribulations, par la ferveur de la dileclion, ils supportent avec joie toutes les misères de la vie présente ; ils brûlent d'un tel zèle qu'ils souhaiteraient communiquer à tous les mortels les ardeurs dont ils sont consumés, afin de les unir parfaitement avec eux-mêmes dans l'amour divin ; ils pleurent les péchés des autres comme si c'étaient les leurs propres, et oubliant leurs intérêts personnels, ils désirent uniquement, avec des soupirs continuels, voir la face du Père céleste qu'ils chérissent pardessus tout. De pareils hommes mériteront d'être élevés au rang le plus sublime dans le ciel, et jusqu'au neuvième degré avec les Séraphins qui occupent le sommet de la hiérarchie céleste; après eux, il n'y a point d'autres esprits bienheureux plus voisins du Très-Haut, parce qu'ils contemplent de la manière la plus immédiate.

Prière.

Seigneur Jésus, excellent Maître et Roi débonnaire, veuillez gouverner et régler miséricordieusement tout mon être, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, afin que jamais je ne scandalise le prochain ni que le prochain ne me scandalise ; mais que votre grâce retranche et éloigne de moi tout ce qui pourrait être une occasion de chute ou de péché. Faites que je n'aie la xjrésomption de mépriser aucun homme, même des plus petits et des plus faibles ; mais, au contraire, que je m'applique à traiter avec respect tous ceux que vous avez daigné combler d'honneur, en députant vos saints Anges pour leur service et leur garde, et surtout en descendant vous-même du ciel et mourant sur la croix pour leur salut et leur rédemption. Ainsi soit il.

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