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CHAPITRE IX

Matth. XVIII, 23-35.

Nul ne devra trouver pénible ou difficile de pardonner à ses ennemis, non-seulernent sept fois, mais soixante-dix fois sept fois, c'est-à-dire toujours, s'il considère que Dieu lui-même, dans son infinie miséricorde, veut bien pardonner les crimes par lesquels on l'outrage, quelque nombreux et énormes qu'ils soient. Nous avons contracté envers sa justice des dettes beaucoup plus considérables qu'envers nos semblables ; car l'homme ne peut jamais ofî'enser son prochain aussi gravement que lui-même offense son Seigneur. En effet, la grandeur de l'offense se mesure sur la dignité de la personne qu'elle attaque ; or Dieu est infini ; l'offense commise envers lui est donc aussi en quelque sorte infinie. Cependant toutes les fois que nous avons l'insigne audace de pécher contre sa majesté suprême, il est disposé à nous faire grâce, pourvu que nous soyons vraiment contrits. Puisque le souverain Maître daigne remettre toutes les fautes de ses misérables créatures , à plus forte raison devons-nous remettre les injures dont nos frères se sont rendus coupables à notre égard. Afin de rendre cette vérité plus sensible, Jésus-Christ propose à ses Apôtres la parabole d'un roi qui fit rendre compte à ses serviteurs ; et pour en montrer l'application présente, il la conclut en disant : C'est ainsi que mon Père céleste agira envers vous (Matth. xviii, 35). Dieu traite, en effet, les hommes d'une manière analogue à la conduite qu'ils tiennent entre eux.

Voici comment cette parabole peut être interprétée conformément au but indiqué. Ce qui arrive dans le royaume des deux est semblable à ce qui arriva, quand un jvi voulut en venir à un règlement de compte avec ses serviteurs (Ibid. 23). L'Église militante du monde actuel est appelée royaume des deux, parce que le ciel est le principe d'où ses lois émanent, et le terme où tendent ses sujets. Cet homme-roi n'est autre que le Christ, vraiment homme comme vraiment Dieu, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, demandant compte de leur conduite respective à tous les hommes qui sont ses serviteurs. L'examen qu'il doit faire de chacun de nous portera sur quatre points : sur les biens qu'il nous a confiés et sur ceux que nous avons négligés ; sur les maux que nous avons commis et sur ceux qu'il nous a pardonnes. Le premier chef d'examen, auquel se rapporte la parabole de l'économe infidèle, doit nous inspirer beaucoup de crainte (Luc. xvi); car nous avons reçu différents biens de grande valeur : ceux de la nature, de la grâce et de la fortune, touchant l'usage desquels nous serons interrogés, et mnlheur à nous si nous ne les avons pas employés convenablement ! Fallût-il seulement répondre du temps qui nous est donné, nous devrions encore craindre beaucoup; car s'il était bien utilisé, chaque moment qui compose notre existence suffirait pour nous obtenir un pardon complet et nous mériter le royaume céleste. Le second article de notre examen, auquel s'applique la parabole des divers talents, n'est pas moins redoutable que le précédent ; car le Seigneur a dit : Rejetez le serviteur inutile dans les ténèbres extérieures (Matth. xxv, 30). Le troisième objet d'examen doit également nous faire trembler Ijar avance, puisque nous serons jugés sur toutes les pensées que nous aurons conçues et sur toutes les paroles même

simplement oiseuses que nous auroas proférées dans le cours de notre vie (Mattli. xii). Enfin, la quatrième matière d'examen, qui est celle de la présente parabole, doit nous effrayer davantage, parce que le vice si détestable de l'ingra- .titude s'y trouve joint nécessairement. Tous ces points composent la substance de notre procès, qui s'instruit dès maintenant et se terminera plus tard par une sentence définitive de Jésus-Christ.

Lorsque ce roi eut commencé de faire rendre compte, c'est-à-dire de scruter les consciences et de calculer les mérités de chacun, on lui présenta quelqu'un qui lui devait dix mille talents (Matth. xviii, 24). Ce nombre déterminé est pris ici dans un sens indéfini, pour signifier la multitude et la gravité des fautes dont le mauvais serviteur était coupable, comme aussi la grandeur ou la durée des peines qu'il avait méritées. Selon la remarque de saint Augustin (Serm. 15 de Verbis Domini) , la loi divine se composant de dix préceptes principaux, l'ensemble de tous les péchés qui la violent forme une dette de dix mille talents. Mais le débiteur n'avait pas de quoi payer, en d'autres termes, il ne pouvait pas par ses propres ressources satisfaire à la justice divine (Ibid. 25); car par lui-même l'homme peut bien tomber, pécher et contracter ainsi une dette, mais il ne peut l'acquitter, se justifier et se relever sans le secours de la grâce. Or, si l'homme ne peut pas même satisfaire à Dieu pour un seul péché, comment le pourrait-il pour un plus grand nombre tel que dix mille ? Le Seigneur ordonna qu'il fût vendu avec sa femme, ses enfants et tout ce qu'il possédait pour se payer lui-même. D'après Rémi d'Auxerre, la vente de ce débiteur insolvable, qui doit être livré avec sa femme et ses enfants, n'est autre chose que la punition du pécheur châtié pour sa concupiscence intérieure et pour ses

mauvaises œuvres extérieures; cardans chaque homme l'esprit est comme le mari, la concupiscence représente la femme, et leurs enfants sont les mauvaises œuvres qui proviennent de leur mutuelle alliance. Enfin, toutes ses possessions seront aliénées ; c'est-à-dire toutes les choses temporelles dont il jouissait, lui seront enlevées pour être transmises à d'autres ; ou même toutes les facultés et les puissances de son âme et de son corps avec les biens extérieurs de sa fortune seront changées pour lui en instrument de supphces, afin qu'il soit puni dans tous les objets dont il a abusé. De cetti; manière il doit acquitter par des châtiments la dette qu'il a contractée par ses péchés.

Dans cette triste situation, le serviteur, entendant l'ordre de son maître, se jeta à ses pieds, le conjura en disant: Ayez patience à mon égard, et je vous rendrai tout (Ibid. 26). Ainsi, le pécheur doit par la contrition s'humilier, se prosterner devant Dieu contre lequel il a osé lever insolemment la tête ; puis, reconnaissant et confessant ses fautes, il doit en demander l'absolution avec le temps et la grâce nécessaires pour les expier ; il doit ensuite promettre satisfaction et réparation par l'amendement de sa vie et l'accomplissement des œuvres méritoires. Le maître alors, louché de compassion, relâcha son serviteur et lui remit sa dette (Ibid. 27). De même aussi, le souverain Seigneur, qui est toujours prêt à pardonner aux vrais pénitents, les délivre de l'esclavage honteux du péché auquel ils étaient assujettis, et les affranchit du supplice éternel de l'enfer auquel ils étaient condamnés; en leur remettant de la sorte tout ce qu'ils lui doivent, il leur accorde beaucoup plus qu'ils ne lui demandent. « Admirons l'immense bonté de notre Dieu, s'écrie saint Chrysostôme (Hom. 62 in Matlh.) ; le pécheur n'avait sollicité (jii'nn délai pour faire pénitence,

et il reçoit la pleine rémission de toutes ses infidélités. » En sortant de là, le serviteur, libéré de sa dette mais sujet à l'iniquité, oublia bientôt les faveurs qu'il avait reçues de son maître, pour penser aux injures qu'il avait ressenties de la part de ses semblables ; l'occasion s'en présenta lorsqu'îV rencontra un de ses compagnons qui lui devait cent deniers (Ibid. 28). Les hommes, qui, sont tous ensemble obligés comme les Anges au service de Dieu, sont aussi plus ou moins débiteurs les uns envers les autres, parce qu'ils s'offensent mutuellement. Mais ce qu'ils se doivent entre eux est peu de chose en comparaison de ce qu'ils, doivent à leur commun Seigneur ; c'est tout au plus comme cent deniers par rapport à dix mille talents. Cependant, lorsque le premier serviteur trouva le second, il le saisit si violemment qu'il le suffoquait. Il prend et tient ainsi son débiteur à la gorge, celui qui garde en son cœur le souvenir de l'offense et conserve le sentiment de la rancune contre son frère ; il l'étouffé et l'étrangle en quelque sorte, lorsqu'il l'empêche de parler, en refusant d'écouter ses excuses. Rends-moi ce que tu me dois, lui criait-il ; c'est-à-dire subis des tourments pour les torts que tu m'as causés, et reçois des coups pour les paroles dont tu m'as blessé. Son compagnon, tombant à ses pieds, le conjurait en disant : Prenez patience envers moi, et je vous rendrai tout (Ibid. 29). Comme s'il disait : Atiendezmoi, parce que je suis disposé à vous satisfaire le plus tôt possible ; ou, comme l'explique I^emi d'Auxerre, je m'amenderai conformément au jugement et aux décisions de l'Eglise. Cet infortuné pour apaiser son créancier employait les mêmes paroles dont celui-ci avait usé pour gagner son maître; mais, dit saint Chrysostôme (loc. cit.), l'ingrat serviteur ne se laissa point attendrir par une prière à

PARADOLE DU ROI QUI FAIT RENDRE GOMl'TE A SES SERVITEURS 415

laquelle il devait son propre salât. Restant inflexible, il refusa d'accorder auci.ni sursis, et ne voulut point déposer sa colère avant d'avoir cruellement exercé sa vengeance (Ibid. 30). Remarquons avec saint Augustin (Serm. 15 de Verbis Dom.) combien différent a été le sort des deux serviteurs : l'un qui avait réclamé un peu de temps avait été complètement libéré par son maître, et l'autre qui sollicitait également quelque délai était presque suffoqué par son compagnon. Celui-ci, toujours inexorable, s'en alla sur les traces de Caïn qui avait abandonné tout sentiment de pitié et de charité ; et il fit jeter en prison son débiteur pour l'y retenir jusqu'à ce que la dette fût pleinement acquittée. Cette prison peut être prise pour l'enfer ; autant qu'il est en notre pouvoir, nous y condamnons notre prochain chaque fois que nous refusons de lui pardonner sa faute.

Les autres serviteurs, ayant vu ce qui était arrivé et avec quelle cruauté l'impitoyable créancier avait traité son pauvre débiteur, en furent extrêmement affligés et en vinrent avertir leur maître (Ibid. 31). Ces serviteurs représentent les saints Anges; car, d'après l'Apocalypse (xxii, 9), les esprits célestes sont nos compagnons parce qu'ils servent le même Seigneur que nous. Bien qu'ils soient invisibles, ils sont cependant les témoins inévitables de nos œuvres et de nos peines ; ils s'attristent de nos fautes et se réjouissent de notre pénitence ; ils représentent à Dieu tout ce que nous faisons et tout ce que nous souffrons, afin de lui exposer leurs plaintes et leurs prières à notre égard. — Les susdits serviteurs peuvent aussi figurer soit les ministres soit les fidèles de l'Église, qui sont vivement contristés en vovant des hommes maltraiter leurs semblables, et surtout des Chrétiens qui, après avoir reçu leur pardon, ne veulent pas avoir pitié de' leurs frères encore

pécheurs. Les vrais justes, en effet, ne doivent pas éprouver moins de douleur pour les maux que de joie pour les avantages de leur prochain. Aussi, daus leurs oraisons, ils s'empressent de représenter au Seigneur tout ce qui se passe ici-bas, soit en lui exprimant leurs regrets et leurs chagrins, soit en le priant de manifester sa justice et sa miséricorde. Ou bien encore, afin de corriger les coupables, ils vont dénoncer les désordres à leur supérieur, au prélat qui tient sur la terre la place de Dieu même ; en cela, ils sont mus par un motif de zèle ou de charité et non point par un sentiment de haine ou de vengeance.

Informé de la conduite criminelle que son indigne serviteur avait tenue, le Seigneur rappela^ par une sentence de mort qui le contraignit de quitter ce monde pour rendre raison de toute sa conduite. Cet appel, comme l'observe Rémi d'Auxerre (in hune locum) , ne se fit plus au tribunal de la conscience, mais au tribunal extérieur du souverain Juge. Serviteur inique^ lui dit-il [serve nequam)^ au lieu de garder l'équité naturelle, tu t'es rendu coupable d'une criante injustice, quand, après avoir obtenu miséricorde pour toi-même, tu n'as montré que cruauté pour ton frère ; car, toute la dette énorme que tu avais contractée envers moi par tant de graves oïïenses^ je te l'avais remise sans exiger aucune satisfaction, et sur la simple demande que tu m'avais faite d'un délai quelconque, je t'avais octroyé une rémission complète (Matth. xviii, 32). Ne fallait-il donc pas aussi que tu eusses pitié de ton compagnon, comme j'avais eu pitié de toi^{lhid.. 33) ? En souvenir du grand bienfait que tu avais reçu de ton maître, ne devaistu pas remettre entièrement à ton frère la petite dette qu'il avait contractée envers toi par quelques légères offenses? Mai s tout au contraire, tu n'as pas voulu lui accorder la

moindre grâce, et tu lui as même refusé le délai qu'il sollicitait instamment. « Voyez combien l'ingratitude est un grand vice, dit saint Chrysostôme (Hom. 62 in Matth.): quand cet homme devait dix mille talents, son maître ne lui adressa point de reproche ; mais lorsque celui-là eut manqué de reconnaissance, celui-ci ne lui témoigna que de l'indignation, en l'appelant avec mépris méchant serviteur [serve nequam) parce qu'il était devenu pire qu'auparavant. » En effet, selon la remarque de saint Grégoire (Moral. VIII, 25), comme les outrages dont ils sont l'objet rendent les bons meilleurs, les bienfaits au contraire ne servent qu'à rendre les méchants plus mauvais. « S'il vous paraît plus difficile de pardonner les injures, ajoute saint Chrysostôme, songez qu'il sera beaucoup plus pénible de souffrir les flammes de l'enfer ; et si ce précepte vous semble dur, considérez combien magnifique sera la récompense attachée à son accomplissement; car quelque grave dommage que l'offense vous ait causé, la rémission que vous en accorderez vous procurera un bénéfice bien supérieur. » — Suivant l'observation de Rémi d'Auxerre (in Matth.), on ne lit nulle part que ce méchant serviteur ait répondu à son maître ; d'oîi l'on doit conclure qu'au jour du jugement, aussitôt après la mort, il n'y aura plus d'excuse à faire valoir pour les péchés,

A lors le maître irrité livra son serviteur aux exécuteurs de la justice, jusqu'à ce que ce dernier eût rendu tout ce qu'il devait (Matth. xviii, 34). A l'égard du pécheur qu'il châtie, Dien montre l'effet extérieur de la colère plutôt (]u'il n'en éijrouve le sentiment intérieur; bien qu'il n'en soit jamais ému, il agit comme un homme transporté par cette passion. Ainsi il abandonne le coupable entre les mains des bourreaux, c'est-à-dire des démons qui sont dans l'enfer les ministres

de ses vengeances ; car l'homme qui a failli en suivant leurs perfides suggestions sera puni en subissant leurs cruelles tortures. Ils le tourmenteront sans relâche jusqu'à ce qu'il ait payé par sa peine toute la dette qu'il a contractée par sa faute ; or, comme il paiera toujours sans qu'il puisse jamais s'acquitter entièrement, il ne cessera de souffrir éternellement. C'est pourquoi il n'y a plus d'espérance ni de rédemption possible en enfer ; ce n'est pas là un séjour de mérite et de satisfaction, mais un lieu de supplice et de damnation sans fin pour des péchés qui ne peuvent plus être remis ni pardonnes.

Faisant l'application de la parabole à ce qu'il avait dit précédemment, le Sauveur conclut par ces paroles : C'est ainsi que mon Père céleste vous traitera, en exigeant de vous toute la dette et en vous condamnant à des tourments éternels, si chacun de vous ne pardonne de bon cœur à son frère (Ibid. 35). Selon la remarque de saint Chrysostôme (Hom. 62 in Matth.), Jésus-Christ ne dit pas ici votre Père mais mon Père ; parce que l'homme assez méchant pour ne point pardonner au prochain, son frère, n'est pas digne d'appeler Dieu du nom de Père. Quelle redoutable sentence ! s'écrie saint Jérôme (in cap. xviii Matth.). Si nous ne consentons pas à remettre de légères injures, Dieu de son côté refusera de remettre les graves offenses que nous avons commises contre sa majesté suprême. Ne nous abusons point à ce sujet, nous contentant de dire de bouche que nous pardonnons à notre frère ; car nous avons pour juge de nos dispositions véritables le Seigneur lui-même, qui réprouve les fausses apparences de paix simulée, en nous prescrivant de pardonner du fond du cœur, c'est-à-dire avec une sincère charité et non simplement du bout des lèvres ; parce que la langue doit être d'accord aA-ec le cœur. Plusieurs

Parabole du roi qui fait rendre compte a ses serviteurs 419 néanmoins refusent absolument de pardonner, en sorte qu'ils conservent du ressentiment et exercent la vengeance, lorsque l'occasion s'en présente, à l'égard de leur ennemi ; d'autres, quoiqu'ils renoncent à tirer vengeance, ne laissent pas de garder rancune des torts qu'on semble leur avoir faits. Mais, si nous désirons que Dieu nous pardonne, il faut que nous pardonnions à notre prochain de deux manières, intérieurement et extérieurement ; sans quoi, assure saint Grégoire (Dialog. lib. IV, cap. vi),le Seigneur nous demindera compte de nouveau des péchés dont nous pensions avoir obtenu la rémission par la pénitence ; car aucune pénitence n'est suffisante, à moins que la charité ne soit persévérante. C'est pourquoi Jésus-Christ, après avoir absous la femme adultère, la congédia en lui disant : Allez et ne péchez plus désormais (Joan, viii, 11). Aussi des lois humaines font rentrer sous le joug de la servitude les affranchis qui se rendent coupables d'ingratitude.

D'après cette dernière parabole où le maître fait payer à son méchant serviteur toute la dette qu'il lui avait remise, il semblerait que le Seigneur fait expier au pécheur récidiviste toutes les fautes qu'il lui avait pardonnées, comme si elles revivaient après la rechute. Néanmoins, selon le sentiment commun, elles ne revivent point en elles-mêmes, quant à la coulpe et la tache, mais seulement dans leurs conséquences, à raison de l'ingratitude postérieure. En effet, celui qui, après avoir obtenu son pardon, retombe dans le mal, commet un pèche plus grave qu'auparavant, parce qu'il manque de reconnaissance pour un si grand bienfait ; c'i'st pourquoi plus les fautes pardonnées étaient considérables, plus les suivantes le sont aussi, bien qu'elles ne le soient pas autant que toutes les précédentes. Or plusieurs théologiens, d'accord avec saint Thomas (III P. q. 88, art. 2 et 3),

enseignent que les péchés remis antérieuremenL renaissent de quelque manière, surtout en quatre cas qui sont plus opposés aux conditions nécessaires pour obtenir la rémission des péchés. Ces cas signalés dans le distique suivant sont : la haine envers un frère, l'apostasie dans la foi, le mépris de la confession et le regret d'avoir fait pénitence.

Frater odit, apostata fit, spernitque fateri, Pœnituisse piget, pristina culpa redit.

Tirant la conclusion pratique de cette parabole, pardonnons à nos frères les injures que nous en avons reçues, comme Dieu nous pardonne les injures incomparablement plus graves qu'il a reçues de nous ; autrement il exigera le paiement intégral de nos dettes. En effet, comme le dit saint Augustin (Serm. 15 de Verbis Dom.), chaque homme est débiteur à l'égard de Dieu et créancier à l'égard de son semblable ; c'est pourquoi le Seigneur de toute justice veut que vous teniez envers votre prochain la règle de conduite qu'il tient envers nous tous. A ce propos écoutons saint Chrysostôme (Hom. 62 in Matth.) : « En pensant aux dix mille talents que vous devez à votre souverain Maître, empressezvous de remettre les cent deniers dont vos frères vous sont redevables ; car si vous êtes sans miséricorde et sans pitié pour les autres, c'est contre vous-même que vous êtes dur et cruel. Lorsque vous rappelez à votre souvenir les torts qu'on vous a faits, vous rappelez par là même à Dieu les offenses que vous lui avez causées ; et quand vous méditez quelque vengeance contre quelqu'un, vous attirez ainsi contre vous-même celle du Seigneur. Dieu demande de nous deux choses : que nous reconnaissions nos fautes personnelles et que nous oubliions celles d'autrui. Or, de ces deux obligations il nous impose la première à cause de la

seconde, pour nous faciliter raccompllssement de celle-ci ; car celui qui se sent coupable est mieux disposé à se montrer indulgent pour le prochain, et à lui pardonner de tout cœur et non simplement de bouche. Ne vous plaignez donc pas en disant qu'un tel vous a calomnié, insulté, qu'il vous a causé des maux innombrables ; plus vous répétez qu'il est votre ennemi, plus vous prouvez qu'il est réellement votre bienfaiteur, puisqu'il vous fournit l'occasion d'expier vos péchés ; et quelque graves qu'ils soient, vous pourrez en mériter la rémission d'autant plus complète qu'il semblera vous avoir causé une plus grande injure. Si nous le voulons, par conséquent, nul ne pourra nous nuire, mais au contraire tout mauvais traitement pourra tourner à notre profit spirituel. Considérez, en effet, que d'avantages précieux vous trouvez à supporter convenablement les injustices commises à votre égard : par ce moyen vous obtenez premièrement et principalement la rémission de vos péchés, vous conservez la jjatience et vous acquerrez la persévérance, vous pratiquez aussi la mansuétude et la charité envers les hommes, vous vous délivrez enfin de la colère et de la tristesse qui en est la compagne inséparable. Avec de telles dispositions, vous vous ferez estimer de vos ennemis euxmêmes, fussent-ils aussi méchants que dus démons ; bien plus, vous finirez par les gagner et vous n'aurez que des amis ; mais surtout, ce qui est bien préférable encore, vous jouirez de la faveur divine, et si vous tombez en quelque péché vous serez promptement rétabli en grâce. »

L'éloquent Docteur ajoute : « Oublions volontiers les offenses que nous avons essuyées ; car elles nous seront beaucoup plus utiles que préjudiciables, si nous n'en tirons pas vengeance. Quelqu'un vous a-t-il causé quelque dommage, louez et glorifiez Dieu qui l'a permis ainsi et qui vous

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accordera un dédommagement éternel. Si vous priez eu outre pour celui qui vous a blessé, vous devenez semblable au Sauveur intercédant pour ceux qui l'avaient crucifié. Tâchez de comprendre que de biens nous pouvons retirer des persécutions. Rien ne réjouit le Seigneur comme de contempler ses fidèles serviteurs qui, au lieu de rendre le mal pour le mal, se vengent de leurs adversaires et de leurs bourreaux, comme il l'a recommandé et pratiqué luimême, par des bienfaits et des prières. Il n'est rien de plus dangereux que le souvenir des injures ; dans cette persuasion humilions-nous et remercions ceux qui nous olTensent, parce qu'ils nous procurent le moyen d'obtenir notre propre justification et de mériter une récompense infinie. De cette manière nous donnons peu et nous recevrons beaucoup. Pourquoi donc réclamer avec violence de la part de votre débiteur ce que, lors même qu'il voudrait vous le donner, vous feriez mieux de lui concéder, afin que le Seigneur vous rende tout avec usure ? Maintenant au contrai^'e, ce que l'on vous doit, vous le revendiquez avec une telle rigueur qu'on ne vous remettra rien de ce que vous devez vous-même. Mais si vous voulez agir sagement, renvoyez quittes tous vos débiteurs, et n'attendez pour rémunérateur que Dieu seul. Faisons donc, mes frères, grâce entière de tout ce qui nous est dû, afin de nous assurer la rétribution tant désirée. En oubliant les maux temporels qu'on nous a faits, regagnons les biens célestes que nons avons négligé de conquérir par d'autres vertus. » A ces exhortations pressantes de saint Ghrysostôme viennent se joindre les maximes suivantes du philosophe Sénèque : a Si vous avez de la générosité, dit-il, vous ne croirez jamais avoir essuyé d'affront; vous direz de votre ennemi : Il ne m'a pas nui réellement, quoiqu'il l'ait voulu peut-être ; et quand vous le verrez réduit à votre disposition,

VOUS regarderez comme une vengeance suffisante d'avoir pu l'exercer à votre guise. Sachez en effet que la plus noble et la plus glorieuse vengeance est de pardonner, et que le remède contre les injures est de les oublier. »

Remarquons ici que, dans sa bonté infinie, Dieu met à notre disposition douze moyens de rémission pour les péchés. Le premier est le baptême, suivant cette déclaration du Sauveur: A 'moins qu'Une renaisse^ l' homme ne peut voir le royaume de Dieu (Joan. m, 3). Le second est la charité, selon cette autre parole de Jésus-Christ : Beaucoup de péchés lui sont remis parce qu'elle a beaucoup aimé (Luc. VII, 47). Le troisième est l'aumône ou les œuvres de bienfaisance, d'après cette maxime du Sage : Ai7isi que l'eau éteint le /Iw, l'aumône efface le péché (Eccli. m, o3}. Le quatrième, ce sont les larmes de la componction, comme on le voit par de nombreux exemples dans l'Ecriture sainte. Le cinquième consiste dans la confession sacramentelle accompagnée des qualités requises. Le sixième, ce sont les afflictions corporelles acceptées avec résignation. Le septième est dans la correction de ses mœurs ou le renoncement à ses vices. Le huitième, c'est l'intercession des justes ou des Saints en notre faveur. Le neuvième consiste dans le mérite de la foi et de la miséricorde, comme Jésus-Christ l'atteste en disant: Bienheureux les miséricordieux parce qu'ils obtiendront eux-mêmes miséricorde (Matth. v, 7). Le dixième, c'est de travailler à la conversion et au salut de son prochain : Celui qui ramènera un pécheur de ses e'r/areme?7f5, dit saint Jacques (v, 20), préservera de la mort son âme propre et couvrira la multitude de ses propres fautes. Le onzième est le support ou l'oubli des injures, conformément à ce précepte du Seigneur : Pardonnez et on vous pardonnera (Luc. vi, 37). Enfin le douzième consiste

à subir le martyre pour la foi de l'Église ; c'est pourquoi le Sauveur mourant dit au larron pénitent qui était crucifié avec lui : Je Cassure qu'aujourd'hui même tu seras avec moi en paradis (Luc. xxiii, 43).

Dans les susdits passages ainsi que dans plusieurs autres de rÉvangile, nous trouvons des remèdes efficaces contre la maladie du désespoir. Que personne, quelle qiie soit sa culpabilité, ne se laisse entraîner en ce sombre abîme du découragement, puisque tant d'heureux ports de salut sont ouverts pour nous. Si la grandeur de vos péchés vous épouvante, rassurez-vous par l'exemple de saint Pierre qui renia sa foi ; quoique ce crime soit énorme, le bon Maître regarda miséricordieusement son disciple infidèle. Est-ce le nombre de vos iniquités qui vous effraie? Considérez Marie-Madeleine, qui était possédée de sept démons, c'est-à-dire dominée par tous les vices, et néanmoins c'est d'elle que le Rédempteur a dit : Beaucoup de fautes lui sont remises (Luc. vu, 47-). Serait-ce la turpitude de vos forfaits qui vous confond ? Rappelez-vous la femme surprise en adultère à laquelle fut adressée cette parole consolante: Ailes, et dorénavant ne péchez plus (Joan. viir, II). Est-ce l'infamie de votre conduite qui vous fait trembler ? Voyez Matthieu le publicain, assis devant tout le monde à son bureau, quand le Seigneur l'appelle à sa suite pour en faire un apôtre. Si c'est la longue durée de vos habitudes mauvaises qui vous consternS; regardez le bon larron sur la croix ; n'avait-il pas lui aussi persévéré dans le crime pendant toute sa vie, lorsque à sa dernière heure il entendit le Sauveur expirant lui promettre l'entrée du paradis pour ce jour môme ? Le souvenir de votre propre cruauté vous glace-t-il de terreur ? Songez que saint Paul, après avoir été persécuteur de l'Eglise, est devenu un vase d'élection. La fréquence de vos chutes

serait-elle la cause de vos alarmes ? Eh bien ! n'avez-vous pas ici le témoignage du Sauveur lui-même qui, en vous commandant de [lardonner à vos frères septante fois sept fois, c'est-à-dire toujours, vous assure qu'il agira de même à votre égard ? — « Seigneur Jésus, s'écrie saint Bernard (Serm. 22 in Cantic), nous courons après vous, attirés parla suave renommée de cette aimable mansuétude avec laquelle vous accueillez et vous traitez les pauvres et les pécheurs. Vous n'avez rejeté ni la confession du -larron, ni les larmes de la pécheresse, ni les prières de la Chananéenne ; vous n'avez repoussé ni la femme surprise en adultère, ni le publicain siégeant à son comptoir, ni l'apôtre renégat, ni le persécuteur acharné de vos premiers disciples, ni môme vos propres bourreaux. Vous n'avez pas montré moins de puissance pour justifier les coupables repentants que de bonté pour leur pardonner. Aussi l'épouse court après vous, et ses jeunes compagnes courent avec elle ; mais celle dont l'amour est plus ardent court plus vite et vous atteint plus tôt. »

A ce propos, ^laissons parler saint Chrysostôme (Hom. 14 ex variis locis in Matth.) : « Dieu nous a créés libres, dit-il, afin que par notre volonté aidée de sa grâce nous puissions faire ce, qui nous plaît. Etes- vous publicain ou pécheur public ? vous pouvez devenir évangéliste ; de blasphémateur vous pouvez être changé en apôtre ; un larron peut devenir l'héritier du royaume céleste, et un mage ou un païen Yndorateur du vrai Dieu. Il n'y a point de malice qui ne puisse êlre détruite par la pénitence. Afin que nul ne désespère jamais de son propre salut, le divin Sauveur a choisi pour amis privilégiés, pendant qu'il vivait sur la terre, ceux qui pour la plupart avaient été de grands coupables. Ne dites donc pas : Je suis perdu pour toujours, parce que j'ai péché trop T. IV 24.

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souvent et trop grièvement. N'avez-vous pas un médecin plus fort et plus puissant que votre mal ? un médecin qui, si vous y consentez, est désireux et capable de guérir, de redresser votre volonté affaiblie et dépravée ? Car Dieu, qui vous a créé lorsque vous n'existiez pas, peut bien assurément vous réformer lorsque vous vous pervertissez. Mais direz-vous peut-être : Comment un pécheur pourra-t-il devenir semblable aux Saints ? Ne cherchez ni le pourquoi ni le comment de cette merveilleuse transformation, croyez seulement à la miséricorde et à la clémence du Très-Haut. Mes crimes sont trop grands, dites-vous encore, pour que j'en obtienne le pardon. Et qui donc est sans péché, vous répondrai-je ? Mais je suis le pire des hommes, ajoutezvous. Pour apaiser Dieu, répliquerai-je, il sufTiL de renoncer au mal et de s'adonner au bien. Afin d'acquérir la justification , confessez d'abord votre iniquité ; reconnaissez que vous avez péché, c'est ainsi que vous commencerez à être converti ; ensuite soupirez, gémissez et xDleurez. La pécheresse publique dont parle l'Évangile (Luc. vu) ne fit pas autre chose, c'est en versant les larmes de la componction qu'elle parvint à la source de la grâce où elle fut entièrement purifiée de ses souillures. »

Ce langage consolant de saint Chrysostôme est conforme à celui de saint Grégoire qui s'exprime de la sorte (Hom. 20 in Evang.) : « Ni la qualité, ni la quantité de nos fautes ne doivent nous enlever l'assurance d'en obtenir la rémission. Le Dieu tout-puissant a permis que ses principaux serviteurs tombassent eu de graves péchés, afin de rendre l'espoir du pardon à ceux qui, croupissant en de pareilles infirmités, recourent a lui de tout leur cœur ; il a montré de cette manière que les sanglots du repentir ouvrent les voies de la sainteté. Ne possédons-nous pas en effet un gage certain de

la miséricorde suprême , lorsque nous voyons tant de pécheurs guéris de leurs maux spirituels ? Dans la personne de ceux qu'il a ramenés ainsi à la vie de la grâce par le remède de la pénitence, le Seigneur nous offre des preuves touchantes de sa bonté qui doivent soutenir notre confiance, et il nous fournit en même temps des exemples remarquables de conversion qui doivent exciter notre émulation. » — « Aucune raison ne saurait forcer le pécheur à demeurer dans l'impénitence, dit saint Augustin (Serm. de pœnit.). Ni la multitude, ni l'énormité de ses crimes, ni la brièveté de sa vie, ni Timminence de sa mort ne peuvent l'exclure du pardon, pourvu que sa volonté changée soit sincèrement résolue à quitter le mal pour embrasser la vertu; car, semblable à une mère pleine de tendresse, la charité divine est toujours disposée à recevoir dans son vaste sein les enfants prodigues qui reviennent de leurs égarements. » Le même illustre Docteur ajoute : « Dieu le Père a donné son Fils unique pour racheter les esclaves du péché, il a envoyé son Saint-Esprit afin de les adopter comme enfants de prédilection, et lui-même se réserve à eux tout entier pour être leur héritage pendant l'éternité. Que personne donc ne se défie de la bonté de notre Dieu, car sa miséricorde est infiniment plus grande que notre misère. Comme il est compatissant, il ne manquera point d'exaucer tout malheureux qui n'hésitera point à l'implorer. Il montre, en effet, plus d'ardeur pour pardonner au pécheur que le pécheur n'en montre pour demander sa grâce ; car il s'empresse d'absoudre le coupable tourmenté par sa propre conscience, comme si luimême était encore plus tourmenté par la compassion envers ce coupable. » — « Croyez-moi, dit encore saint Chrysostôiïie (Hom. 19 in Gènes.), l'amour de Dieu pour l'homme est si grand, qu'il ne méprise jamais un cœur sincèrement

contrit; et lors même que quelqu'un serait arrivé aux dernières limites du mal, s'il veut revenir dans les sentiers de la vertu , ce Père de famille le recevra avec joie, l'embrassera avec tendresse, et fera tout ce qui sera nécessaire pour le rétablir dans son premier état de justice et de bonheur. » Saint Augustin apostrophe en ces termes le meurtrier du juste Abel : « Tu te trompes, Gain, en disant : Mon crime est trop grand pour que feu mérite le pardon (Gen. iv, 13); tu mens, car la commisération divine surpasse toute iniquité possible. On comprend, d'après cela, que Gain outragea plus le Seigneur par son désespoir que par son fratricide, comme aussi Judas contrista moins le Sauveur par son infâme trahison que par son horrible désespoir. » — « G'est une chose étrange et monstrueuse, s'écrie saint Bernard (de Gonvers. Pauli), qu'un pécheur désespère de la miséricorde divine ; car si on les compare à cette miséricorde infinie, tous les péchés qui ont été commis depuis le commencement du monde et qui le seront jusqu'à la fin des siècles ne sont que comme une goutte d'eau par rapport à l'immensité de l'Océan. « — En résumé, disons avec saint Augustin et saint Grégoire, qu'un seul homme eût-il commis les péchés réunis de tous les autres, lors même qu'à l'exemple de Gain et de Judas il eût désespéré d'obtenir son pardon et que Dieu eût juré de ne pas lui faire miséricorde, si ce malheureux, ensuite touché de repentir, implorait humblement sa grâce, le Seigneur, assurément, ne la lui refuserait pas. — Suivant les témoignages de saint Augustin et de saint Jérôme (in cap. vi Marc), les péchés dont nous étions malheureusement coupables cessent de nous nuire aussitôt qu'ils cessent de nous plaire. Pour en obtenir le pardon, nous devons appuyer notre confiance sur les mérites infinis de Jésus-Christ, sans lesquels nul ne

peut être ni justifié, ni sauvé. C'est d'eux en effet que toutes nos bonnes œuvres tirent leur valeur surnaturelle, pour devenir satisfactoires envers la justice divine et même dignes de la vie éternelle ; car c'est en vertu des travaux et des souffrances de l' Homme-Dieu que nous pouvons être délivrés des taches et des peines du péché, comme aussi favorisés des dons de la grâce et des récompenses de la gloire céleste. Les mérites précieux que notre aimable Rédempteur a spécialement acquis par ses douleurs et ses humiliations extrêmes doivent fournir les principaux motifs d'espérance aux pécheurs et de consolation aux afiQ.igés. Votre Passion, ô Seigneur, s'écrie saint Bernard (Serm. 22 inCant.), voilà notre unique remède, notre dernière ressource ; tandis que la sagesse, la justice, la sainteté nous font défaut, tandis que les mérites nous manquent, elle seule supplée à tout et répare tous nos maux.

Si l'on doit se garder de l'affreux désespoir, il faut éviter aussi une téméraire présomption qui est un écueilnon moins dangereux. « C'est par l'uu ou l'autre de ces deux extrêmes opposés que les hommes se damnent, dit saint Augustin (Tract. 33 in Joan.). Que fait alors Dieu pour les précautionnfer contre ce double abîme? Aux présomptueux il donne cet avertissement : Ne tardez pas de vous convertir au Seigneur et ne différez point de jour en jour ; car sa colh'r éclatera soudain et vous brisera au temps de la vengeance (Eccli. V, 8 et 9). A ceux qui pèchent par le contraire, il tient ce langage : Si l'impie fait pénitence, j' oubliera i toutes ses iniquités (Ezech. xviu, 21, 22). Ainsi pour ceux que le désespoir expose au péril de la damnation, il offre la pénitence comme le port assuré du pardon ; pour les autres que la présomption entraîne vers le gouffre de la perdition éternelle, il a rendu incertaine l'heure de la mort. Quand vien-

dra votre dernier jour, vous l'ignorez absolument. Que vous êtes donc ingrat et insensé, ennemi de vous-même, si, pour travailler à votre salut et à votre conversion, vous ne profitez pas du jour présent qui vous est accordé, et si vous comptez sur un lendemain qui peut-être vous sera refusé. Que le juste craigne de succomber à cause de son orgueilleuse présomption, mais que le pécheur ne se laisse point décourager par sa grande malice. Le larron a reconnu son divin Rédempteur sur l'arbre- de la croix et Pierre a renié son bon Maître à la voix d'une servante. L'exemple du premier montre que le pécheur ne doit jamais désespérer ; celui du second prouve que le juste doit toujours se défier de luimême. » — « Mes frères, dit à son tour saint Grégoire, ayons confiance en la bonté de notre Créateur, implorons ' avec larmes la pitié du souverain Juge pendant qu'il nous attend encore. 11 est juste, ne négligeons pas d'expier nos fautes ; il est clément, ne désespérons pas à la vue de nos crimes. Que la pensée de sa miséricorde ranime notre espérance sans nous porter au relâchement, et que le souvenir de nos péchés excite notre crainte sans nous jeter dans le découragement. En joignant ainsi la crainte et l'espérance pour modérer l'une par l'autre, nous ne manquerons pas d'arriver promptement au royaume du ciel. » — « Si nous sommes établis dans la vertu ne nous en glorifions pas, ajoute saint Chrysostôme (ad Theodor. lapsum), mais disons-nous : Que celui qui croit être ferme prenne garde de tomber (I Cor. x, 12). Si nous sommes plongés dans le vice ne nous décourageons point, redisons-nous : Celui qui est tombé ne se relèvera-t-il pas (Jerem. viii, 4) ? Bien des Anges ont été précipités du haut des cieux pourleur superbe; mais aussi beaucoup de pécheurs à cause de leur pénitence ont mérité d'être admis dans la société des esprits bienheu-

reux, et par leurs vertus ils ont dompté les démons et opéré de grands miracles. Les divines Ecritures et les Vies des Pères sont remplies de semblables exemples. Que les justes donc ne s'endorment pas dans une fausse sécurité, de peur qu'ils ne descendent au dernier rang ; mais aussi que les pécheurs ne se défient point de la miséricorde divine ; qu'ils s'arment de courage, puisqu'ils peuvent encore s'élever aux premiers degrés de la sainteté et de la gloire. »

Prière.

Malheur à moi misérable ! car en considérant les péchés que j'ai commis et les supplices que j'ai mérités, je suis tout glacé d'épouvante. Que faire ? M 'abandonnerai -je au désespoir, comme si j 'étais dépourvu de conseil et de secours pour sortir de cet état lamentable ? Ah ! je recours promptement avons, divin Sauveur, source inépuisable de bonté et de miséricorde, où tant d'autres pécheurs insignes que je connais ont été purifiés de leurs souillures. J'implore à leur exemple votre ineffable clémence ; accordez-moi pendant cette vie de régler mes comptes de conscience avec vos ministres, comme aussi de pardonner à mes frères et de satisfaire pour mes péchés, afin qu'au jour suprême où vous viendrez personnellement demander compte à tous vos serviteurs, j'obtienne une pleine rémission des dettes contractées envers votre souveraine justice et à l'égard de mon prochain. Ainsi soit-il.

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