L'INTENDANT INFIDÈLE MAIS PRUDENT
qui fait servir à son usage les armes du monde, savoir : l'orgueil, l'avarice, l'intempérance et la luxure, paraît avoir le monde pour père. — Quant aux enfants de Dieu, au contraire, une première conjecture pour les discerner se fonde sur ce qu'ils n'admettent rien dans leur cœur qui soit contraireàDieu, et qu'ils reçoivent ses dilïéren tes visites avec un dévouement parfait, soit qu'il les comble de consolations ou qu'il les éprouve par des châtiments. Une seconde conjecture vient de ce que les petits des oiseaux mangent volontiers les aliments dont usent ordinairement leurs pères, et de ce qu'ils préfèrent cette pâture à toute autre ; de même aussi les enfants de Dieu goûtent volontiers et savourent avec délices les choses célestes qui ont été la nourriture de Jésus- Christ, et à son imitation, ils s'appliquent constamment à accomjjlir la volonté divine.
D'après l'exemple proposé dans la parabole de l'intendant prudent, Notre-Seigneur conclut comme à plus forte raison [Luc. xyi, ^): Et moi je vous dis : Dans votre plus grand intérêt spirituel, faites-vous des amis avec les richesses d'iniquité qui sont les biens temporels; afin que, quand vous manquerez de mérites propres au sortir de la vie présente, ils vous reçoivent dans les demeures cttrnelles, en obtenant de Dieu par leurs mérites abondants et leurs puissants suffrages que vous soyez admis à la vie bienheureuse. Le Prophète royal soupirait après ces demeures célestes quand il s'écriait dans l'extase de l'admiration : Que vos tabernacles sont aimables^ ô Seigneur des armées ! [Psal. Lxxxni, 1). Jésus-Christ semble donc dire : Si, malgré son infidélité et sa fraude, l'intendant est loué d'avoir songé à l'avenir, coinbieu plus no mériterez-vous pas d'être loués si vous pourvoyez à votre salut par des moyens justes et légitimes? Par conséquent, ajoute saint Grégoire (Moral, lib. 21, c. 14),
puisque nous pouvons obtenir l'entrée du ciel en nous conciliant l'amitié des pauvres, nous devons penser que leur faire l'aumône, c'est plutôt offrir des présents à des protecteurs que concéder des secours à des indigents.
Les richesses sont ici désignées dans l'Évangile par le mot syriaque mammona qui signifie argent ; et comme Satan les emploie à séduire les hommes, lui-même est nommé quelquefois 3!ammo72. Or quel est cet argent d'ini' quité dont parle le Seigneur? Ce ne sont pas les biens acquis injustement; car le Seigneur n'a pas commandé d'en faire l'aumône, puisqu'on ne peut jamais en user légitimement pour de bonnes œuvres même , et que l'on doit non pas les distribuer aux pauvres, mais les restituer à leurs maîtres. On pourrait cependant faire l'aumône des biens illicitement acquis, c'est-à-dire obtenus par quelque motif ou par quelque acte mauvais, comme serait le travail du dimanche, s'ils avaient été librement donnés par leurs possesseurs légitimes. Quoique soi-même on ne les aitpas mari acquises, les richesses sont cependant appelées argent d'Iniquité ])out plusieurs raisons. En effet, 1° elles sont fausses, parce qu'elles trompent; elles ne sont point véritables, car elles ne pro(*urent point ce qu'elles promettent : ainsi, elles promettent la sécurité, le contentement et la stabilité pour ceux qui les possèdent, tandis qu'elles les rendent au contraire plus inquiets, plus insatiables, et plus inconstants. 2° Elles sont surtout désirées et recherchées parles méchants qui mettent en elles leur espoir et leur confiance. 3° Le démon se sert des richesses pour tenter les hommes par la cupidité, afin de les porter à l'avarice qui est une sorte d'idolâtrie, comme saint Paul le déclare (Ephes. v, 5). 4° Elles sont la cause etl'instrumeut de mille iniquités, parce qu'elles font commettre de nombreuses injustices, et qu'on les fait
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servir à braucoup d'usages illicites et superflus. 5" Souvent elles ont été mal acquises par les devanciers, sans même qu'on le sache ; car, parmi la foule de ceux auxquels on succède, il n'est guère possible qu'au moins quelqu'un d'entre eux n'ait usurpé quelque bien d'autrui ; de là ce dicton populaire cité par saint Jérôme : Tout riche est possesseur injuste ou héritier d'une personne injuste. 6° Les richesses sont réparties avec beaucoup d'inégalité : ceux-ci nagent dans l'opulence, tandis que ceux-là croupissent dans l'indigence; les uns jouissent d'une aisance honnête, pendant que les autres ont à peine le strict nécessaire. 1" Les richesses enfin sont injustement gardées, lorsqu 'après avoir fjourvu à nos propres besoins, nous ne pourvoyons pas à ceux du prochain que nous devons cependant aimer comme nous-mêmes. Recevons les pauvres dans nos demeures sur la terre, et ils nous recevront dans les leurs au ciel. Saint Augustin dit à ce propos (Lib. 50, Hom. 14) : « Dieu a distribué ses différents biens à deux espèces d'hommes ; aux riches il a donné ceux de la terre et aux pauvres ceux du ciel. Mais, comme il veut sauver tous les hommes, il a réglé que les riches admettraient les pauvres dans leur héritage, et qu'en retour ces derniers introduiraient les premiers dans leur royaume, de façon que les uns et les autres se procureraient mutuellement des places. Si tous les pauvres ne peuvent pas eux-mêmes nous recevoir au ciel en vertu de nos largesses, les Anges et les Saints ne manqueront de nous recevoir en considération des indigents ; car l'aumône que nous faisons à ces derniers nous obtient la faveur de toutes les célestes hiérarchies. Quoiqu'il soit bon d'assister de préférence les pauvres vertueux, celui qui néanmoins secourt un pécheur, en considérant l'homme et non point le coupable, sera récompensé comme s'il secourait un
juste, parce que la charité aiaie le pauvre, non point à cause de sa faute mais à cause de sa nature. Toutefois, que personne ne demande et ne reçoive l'aumône sans examiner s'il en a vraiment besoin; car autrement, s'il l'acceptait, il commettrait un vol. Appliquons-nous de plus en plus aux œuvres de miséricorde qui nous procurent de si grands biens pour cette vie et pour l'autre. »« Je ne me souviens pas, dit saint Jérôme (ad Nepotian.), qu'un homme soit mort misérablement après avoir pris plaisir à exercer la miséricorde envers les malheureux ; car, comme il a de nombreux intercesseurs, il est impossible que tant de prières ne soient pas exaucées. » Saint Léon ajoute (Serm. de Eleemosyna) : « Tout ce que nous dépensons, pour nourrir les indigents, soulager les malades, délivrer les captifs, et accomplir d'autres bonnes œuvres, loin de diminuer notre avoir, ne sert qu'à l'augmenter. Dieu ne laisse jamais perdre ce que la générosité chrétienne consçnt à sacrifier pour assister le prochain ; car ce que nous donnons à nos semblables nous profite à nous-mêmes, et l'aumône nous mérite une récompense, selon cette promesse du Sauveur : Bienheureux ceux qui exercent la miséricorde envers les autres^ 'parce qu'ils l'obtiendront pour eux-mêmes (Matth. v, 7). Les bonnes œuvres qu'on aura accomplies feront oublier les péchés qu'on avait commis. » Mais le religieux, comme aussi quiconque n'a pas le moyen de faire matériellement l'aumône, peut en faire spirituellement une très-agréable au Seigneur, s'il en forme le désir dans son cœur, ou s'il pardonne au prochain les injures qu'il a essuyées de sa part, ou encore s'il compatit sincèrement au malheur d'autrui. Ainsi, qui que vous soyez, religieux, clerc ou laïque, de votre vivant pensez à la manière dont vous devez agir, afin .que vous puissiez répondre convenablement au souverain
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Seigneur, lorsqu'au jour du jugement il vous adressera cette dernière sommation : Rendez compte de votre administration. Nous sommes, en effet, les administrateurs et non les maîtres des biens temporels et spirituels qui nous ont été confiés afin de pourvoir aux nécessités du prochain -, et par conséquent, si nous ne subvenons pas à ses besoins, nous sommes détenteurs de ses biens. « Il est une fausse opinion communément répandue qui accroît le nombre des crimes en diminuant celui des bonnes actions, dit saint Chrysostôme : c'est de nous regarder comme les propriétaires de toutes les choses que nous possédons pour notre usage en cette vie; aussi, nous prétendons en disposer librement comme si elles nous appartenaient exclusivement. Mais le contraire est la vérité : nous ne sommes pas établis dans la vie présente comme des maîtres dans leur propre demeure, mais plutôt comme des hôtes et des voyageurs ; car nous sommes conduits où nous ne voulons pas, et où nous ne pensons pas ; et tel est riche maintenant qui bientôt sera pauvre. Donc, qui que vous soyez, sachez que vous n'êtes que le dispensateur de biens étrangers et que vous n'avez que le droit d'usage passager. Bannissez donc de votre cœur le faste et l'orgueil d'un maître, pour prendre les sentiments plus humbles et les habitudes plus modestes d'un simple administrateur. »
Faites aussi attention à cette seconde parole qui vous sera adressée : Désormais vous ne pourrez plus administrer ou agir. Chaque jour, dit encore saint Chrysostôme, le Seigneur nous fait entendre une pareille sentence par les morts subites dont il nous rend témoins; car il nous montre des hommes bien portants à midi qui avant le soir même ont déjà succombé, d'autres qui expirent pendant leur repas ; tous sont ainsi diversement déchargés de leur administra-
tion. L'administrateur fidèle qui s'est efforcé de bien remplir sa charge désire, comme saint Paul, être dégagé pour demeurer avec Jésus-Christ (Philip. J, 23); mais celui dont les affections sont terrestres redoute extrêmement ce suprême rappel. » — Pensez aussi qu'alors vous ne pourrez bêcher la terre et que vous n'oserez demander Vaumône. « Quand toute administration nous aura été enlevée, dit le Vénérable Bèàe (in cap. xvi Luc), nous ne pourrons exercer aucune culture; car c'est seulement sur cette terre qu'il nous est donné de travailler, et après la mort il ne nous est plus permis de chercher les fruits des bonnes œuvres àvec^ la bêche d'une pieuse componction. En outre, il est vraiment honteux de mendier, comme les vierges folles, de cette façon méprisable dont parle Salomon en disant (Prov. xx, 4) : Le paresseux n'a pas voulu travailler en hiver à cause du froid ; il lui faudra donc mendier en été, au temps de la moisson ; mais il lu- lui sera rien donné, parce qu'on n'en aura point pitié. » — Le Vénérable Bède dit encore : « Si ceux qui font l'aumône avec les richesses d'iniquité se procurent au ciel des amis qui les recevront dans les demeures éternelles, avec quelle ferme assurance ne doivent pas espérer les récompenses suprêmes, à plus forte raison, ceux qui dispensent les richesses du salut, et qui fournissent les aliments nécessaires aux âmes de leurs semblables ? »
Pour montrer qu'il existe un rapport de conformité entre la manière d'administrer les biens terhporels et les biens spirituels, le Seigneur ajouta (Luc. xvi, 10) : Qui est fidèle dans les moindres choses, V est aussi daris les principales ; et qui est injuste dans les petites, l'est aussi dans les grandes. Par les petites ou moindres choses on entend les biens temporels, et par les grandes ou principales les biens spirituels. C'est donc comme si le Sauvijur disait : Celui qui a sage
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ment employé les biens temporels à de pieux et charitables usages mérite qu'on lui confie les biens spirituels ; car la fidélité éprouvée dans la première administration est une garantie pour la seconde plus considérable. Celui, au contraire, qui a mal à propos dépensé ou retenu les biens temporels ne mérite pas qu'on lui confie les biens spirituels; car l'injustice commise dans une première administration doit inspirer de la crainte pour une seconde plus importante. Ainsi un avare devient un mauvais prédicateur et un mauvais pasteur, — Si donc^ conclut Jésus-Christ (Ibid. 11), vous n'avez pas été fidèles par rapport à V argent d'iniquité, c'est-à-dire par rapport aux richesses fausses, trompeuses et caduques de la terre, qui vous confiera les richesses véritables, permanentes et précieuses de la grâce ? Aucun ne l'oserait sagement, semble-t-il dire. Voulant faire l'application de cette règle de prudence, un évêque, pour éprouver son neveu, lui donna quatre fromages à garder. Quelque temps après, le neveu n'ayant pu les représenter, l'évêque lui refusa le soin des âmes. — Et si vous n'avez pas été fidèles dans un bien temporel qui vous est étranger, ajouta le Sauveur (Ibid. 12), vous donner a-t-on un bien spirituel qui vous soit proprel D'après l'explication de saint Ambroise (in cap. xvi Luc.) et de saint Augustin, les biens temporels sont étrangers à nous-mêmes, parce qu'ils sont extrinsèques à notre nature ; nous ne les apportons point en naissant, et nous ne les emportons point en mourant, comme le fait remarquer saint Paul (I Tim. vi, 7); ils nous sont simplement prêtés quelque temps, afin que nous les distribuions aux indigents, et pendant notre vie même ils peuvent nous être enlevés malgré nous. Les biens spirituels au contraire sont propres à nous-mêmes et comme inhérents à notre personne ; nous sommes nés pour les
posséder toujours, et nous ne pouvons les perdre que volontairement.
Suivant le Vénérable Bède (in cap. xvi Luc), il est fidèle dans les moindres choses, celui qui montre des sentiments de charité et accomplit des œuvres de miséricorde, en donnant l'aumône et assistant le prochain ; il est fidèle dans les choses principales, celui qui s'attache tout entier à Dieu, et qui désire être un seul esprit avec lui. Mais celui qui n'a point pitié des malheureux, celui qui n'aime pas un frère qu'il voit, comment pourra-t-il aimer Dieu qu'il ne voit pas (I Joan. iv, 20) ? Comment pourra-t-il être dévoué à son Créateur ? Dans l'élection des supérieurs et dans le choix des fonctionnaires, il faut par conséquent examiner ceux qui ont été fidèles dans les petites choses, en faisant preuve de miséricorde et de charité ; car ceux qui ne sont pas fidèles dans les petites choses ne le seront pas non plus dans les grandes. Aussi, saint Paul recommande à ses disciples Timothée (I, m) et Tite (I) de rechercher si les sujets qui doivent être promus à l'épiscopat ont été fidèles et non point avares dans la gestion de leurs affaires domestiques ; car celui qui est avare dans une administration temporelle l'est souvent aussi dans une administration spirituelle, en sorte qu'il agit habituellement par des motifs de cupidité ou d'ambition, pour gagner de l'argent et de la faveur ; l'amour et le désir des richesses et des honneurs l'accompagnent jusque dans l'exercice des fonctions sacrées. Si de pareils sujets sont ordonnés et préposés dans l'Église, ce n'est point par ordre de Dieu, mais simplement par sa permission.
En conséquence, donnons des richesses qui nous sont étrangères, et nous en recevrons d'autres qui nous seront propres ; sacrifions de petites choses, et nous en obtiendrons de grandes; semons beaucoup, et nous moissonnerons abon-
damment ; mais celui qui sème peu, récoltera peu (II Cor. IX, 6). Si nous dispensons convenablement les moindres biens, tels que ceux de la nature et de la fortune, nous en mériterons de plus considérables, savoir ceux de la grâce et de la gloire.
Prière.
Seigneur Jésus, rendez mon âme comme un domaine fertile en toutes sortes de vertus excellentes ; et puisque vous avez choisi ma raison pour votre intendante, ne permettez pas qu'elle dissipe vos biens confiés à mes soins ; car j'ignore quels mérites je pourrais acquérir après ma mort. Maître plein d'indulgence, faites-moi grâce des cent barils d'huile que je dois vous payer par les actes fervents de la contemplation, comme aussi des cent mesures de froment que je dois vous rapporter par les œuvres salutaires de la miséricorde. Que vos amis, les pauvres qui vous aiment et qui vous ressemblent, deviennent mes intercesseurs, mes avocats et mes protecteurs auprès de vous-même ; afin que, quand je viendrai à manquer de mérites personnels au sortir de cette vie, je sois admis par leurs mérites et par leurs suffrages dans les demeures éternelles, dans vos tabernacles tant désirés. Ainsi soit-il.