CHAPITRE LXXXI
PARADOLE DUS PERSONNES INVITÉES A UN GllAND SOUPER. Luc, XIV, lO-'J'i.
Gomme la jjlupart des hommes, captivés par les biens terrestres et fascinés par les plaisirs sensibles, n'ont presque
aucun goût pour le pain de vie qu'ils se contentent de reconnaître par la foi sans travailler à l'obtenir, le Sauveur leur montre par une parabole que cette indiiîérence seule suffît pour les rendre indignes de participer au festin céleste. Cette même parabole fait ressortir tout à la fois l'immense boulé de Dieu et l'ingratitude insurmontable des Juifs qui, préférablement à toutes les autres nations, ont été conviés à l'éternelle béatitude par les Prophètes d'abord, puis par le Christ lui-même, et enfin par ses Apôtres, niais qui, ayant repoussé ces invitations réitérées, ont ainsi abandonné leur j)lace aux Gentils,
Le Sauveur dit donc (Luc. xiv, 16) : Un certain homme fit un grand souper. Cet homme, distinct de tous les autres, c'est Jésus-Christ qui, étant vrai Dieu, a daigné se faire vrai homme, de manière à unir la divinité et l'humanité en une seule et même personne. Le grand souper qu'il a préparé, c'est le bonheur incompréhensible de la gloire céleste que le Seigneur réserve, de toute éternité, pour être, dans son royaume, la réfection permanente des saintes âmes. Cette réfection, qui doit être la dernière, est justement appelée un sowper, parce que, comme le repas du soir est le dernier de la journée, de même aussi la béatitude de la vie immortelle n'est accordée qu'à la fin de la vie présente, après laquelle il n'y a plus rien à espérer. Festin splendide assurément, souper délicieux, puisque son immensité et son excellence surpassent infiniment tout ce que le cœur humain a pu ressentir et peut imaginer. Le Maître invita beaucoup de monde, parce que, comme le dit saint Paul (I Tim. II, 4), il veut sauver tous les hommes, en les rendant bienheureux. En effet, il appelle les uns par le ministère des Anges, des Patriarches et des Prophètes ; les autres par luimême, par ses Apôtres et ses Disciples ; d'autres enfin par
les inspirations de la conscience, par les bienfaits de la prospérité ou les peines de l'adversité.
Quand l'heure du souper fut arrivée, il envoya son serviteur (Luc. XIV, 17). L'heure du souper, c'est le temps de la grâce dans ce dernier âge du monde ; car, bien que dans les âges précédents les hommes fussent invités au festin céleste, aucun néanmoins n'y était introduit, mais tous descendaient dans les limbes ou dans les enfers. Le serviteur envoyé représente tous les prédicateurs évangéliques ; quoiqu'ils soient en grand nombre et différents d'état ou de qualités, ils doivent cependant être unis entre eux par la foi et la charité, de manière à former comme un seul personnage moral. Le Maître envoya donc son serviteur dire aux conviés de venir en se disposant au festin par leurs bonnes œuvres; car tout était prêt pour les recevoir. Avant l'Incarnation du Verbe, le festin du Christ n'était pas encore préparé, de façon que nul ne pouvait être admis à la vie éternelle ; mais lorsque l'Agneau sans tache eut été immolé sur la croix, le ciel fermé jusqu'alors fut enfin ouvert. Comme Dieu le Père avait envoyé son Fils pour y convier les hommes, Celui-ci à son tour députa les Apôtres et délègue encore les prédicateurs, afin de continuer sa mission, parmi tous les peuples et dans tous les siècles, jusqu'à la fin du monde. Le banquet réleste, qui est maintenant tout prêt, consiste en trois choses inséparables, savoir : la vision béatifique des personnes divines principalement, puis la société des Anges et la compagnie des Saints.
Mais tous pareillement comn\encèrent à s'excuser, ou Ijlutôt à s'éloigner du banquet divin par leur mauvaise conduite, en préférant les biens terrestres et matériels aux liiens spirituels et célestes. Us s'excusèrent, sinon en parole, du moins en pensée et par le fait, tous également, c'est-à-
dire la grande majorité; car, selon saint Grégoire, peu seront sauvés relativement à la masse entière du genre humain. Beaucoup en effet sont conviés à ce festin solennel, mais bien peu y sont admis, parce cfue la plupart de ceux qui y sont attirés par la foi véritable s'en rendent indignes par une vie déréglée. Malheur à nous! dit le même saint Docteur (Hom. 36 in Evang.) : car le pauvre ne manque pas d'accourir, lorsqu'un riche l'invite ; et nous nous excusons d'aller, quand Dieu nous convie à sa table ; mais, par ce refus injurieux, nous méritons d'être exclus à jamais du banquet éternel que le Seigneur très-libéral offre de luimême gratuitement à tous les hommes de bonne volonté. L'excuse qu'on allègue pour ne pas venir n'est en réalité qu'une indisposition dont on se rend coupable, en s'abandonnant soit à l'orgueil, soit à l'avarice, soit à la volupté. Les uns sont figurés par celui qui veut voir sa nouvelle maison dé campagne, d'autres par celui qui veut essayer ses paires de bœufs, les troisièmes sont représentés par celui qui vient de contracter mariage.
Ainsi, le premier s'excuse en disant : fai fait Vacquisition d'un domaine, et je dois nécessairement le visiter. VdiV celui-ci on entend les orgueilleux amateurs du monde, qui ambitionnent et recherchent avant tout les honneurs et les dignités que procure la possession d'un domaine. — Le second dit (Luc. xiv, 19) : J'ai acheté cinq paires de bœufs et je vais les éprouver. Dans cet autre, on voit les hommes cupides et avares qui portent toutes leurs pensées et tous leurs désirs sur les richesses et les biens temporels, dont les bœufs destinés à labourer la terre sont l'emblème. — Le troisième dit (Ibid., 20) : Je me suis marié, c'est pourquoi je ne saurais m' absenter. On reconnaît dans ce dernier les hommes voluptueux et sensuels dont l'intelligence, abrutie
par l'amour des plaisirs charnels, est incapable de s'élever à la contemplation des choses divines, comme saint Basile le fait remarquer. Tous ceux-là sont indignes d'assister jamais aux noces de l'Agneau sans tache ; c'est ce qu'exprime le distique suivant :
Villa, boves, ttxor cœnam clausere vocatis; Une maison, des bœufs, une femme ont fermé la salle du festin aux convié? ;
Mundus, cura, caro, cœlum clausere renatis. Le monde, la cupidité, la chair ferment le ciel aux Chrétiens.
Les trois vices qui sont ici mentionnés sont en effet la source de tout ce qui peut exclure de la céleste béatitude ; car, selon la doctrine de l'apôtre saint Jean (I Ep. n, 16) : Tout ce qui est dans le monde est ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeuœ, ou orgueil de la vie. « 0 vous, s'écrie saint Augustin (Serm. 33 de Verbis Dom.), vous qui désirez prendre place à ce festin du Très-Haut, n'aimez ni le monde, ni rien de ce qui est dans le monde, comme le recommande le Disciple bien-aimé (I Ep. ii, 15). L'amour des biens terrestres est comme une glu qui empêche l'âme de prendre son essor vers les biens supérieurs. Ainsi, quand vous dites : J'ai épousé une femme, c'est la concupiscence de la chair qui vous retient : J'ai acheté cinq paires de bœufs, c'est la concupiscence des yeux : J'ai acquis un domaine, c'est l'orgueil ou l'ambition qui vous captive. Fuyons toutes ces vaines et funestes excuses ; accourons au divin banquet où notre âme trouvera une nourriture abondante; que la volupté, la superbe et la cupidité ne nous arrêtent point, mais allons à Dieu sans détour et nous serons pleinement rassasiés des délices spirituelles. » Ainsi s'exprime saint Augustin.
Le serviteur, revenant vers son Ma'Ure, lui rapporta tout ce qui s'était passé (Luc. xiv, 21). Ainsi, les ministres de
l'Evangile, après avoir vaqué aux travaux de la prédication, reviennent au silence de la contemplation, et là, dans leurs entretiens intimes avec Dieu, lui communiquent tout ce qui leur est arrivé. Alors le Père de famille^ Jésus-Christ dont la famille se compose des Anges et des âmes fidèles, fut irrité, non parce qu'il éprouva les mouvements intérieurs de la colère, mais parce qu'il produisit les effets extérieurs de cette passion en punissant les coupables ; car la colère de Dieu consiste dans la vengeance même du péché, dit saint Augustin (in Ps. 8). Irrité donc contre les hommes tièdes et négligents qui dédaignaient son banquet délicieux pour se repaître de vils aliments, il dit à son serviteur, au ministre de l'Évangile : Sortez vite, quittez le calme secret de l'étude et de l'oraison pour l'exercice public du ministère et de la prédication; allez dans les rues et sur les places de la ville. Il désigne par là la vocation des Juifs ; car, de même que les rues et les places d'une cité sont renfermées dans son enceinte, ainsi les Juifs étaient enfermés dans le cercle des observances légales auxquelles ils étaient assujettis. Les uns étaient comme sur des places publiques dans les voies larges et spacieuses de l'abondance et de la prospérité; les autres se trouvaient dans des rues resserrées, c'est-à-dire dans les étreintes de l'adversité et les angoisses de la tribulation. Allez donc et appelez les pauvres qui sont dénués de grâce et de vertu, les infirmes qui sont dépourvus de zèle et d'énergie, les aveugles qui n'ont point la connaissance de la vérité, les boiteux qui n'ont point une rectitude parfaite d'affection et d'intention, en un mot appelez les petits et les humbles qui se croient méprisables, et amenezles, introduisez-les comme ils le désirent ; car ce sont ceuxlà que le Seigneur veut admettre à la pénitence et recevoir à sa table.
Les princes et les docteurs des Juifs furent en effet rejetés à cause de leur orgueil et de leur ingratitude, tandis que les simples et les publicains furent accueillis favorablement, comme on le voit par l'exemple des Apôtres et des disciples mentionnés dans l'Évangile. Selon saint Grégoire (Hom. 36 in Evang.), les pauvres sont élus pour rem-' placer les riches qui refusent de venir ; car Dieu a choisi les faibles suivant le monde pour confondre les forts (I Cor. 1, 27), et il préfère le pécheur qui s'humilie au juste orgueilleux. Le Seigneur prend pour lui ceux que le monde méprise ; car souvent le mépris dont l'homme est l'objet le fait rentrer en lui-même, de façon que moins il trouve de satisfaction parmi les créatures, plus il montre de soumission envers le Créateur. — « Qui sont ceux qui participent au festin du Seigneur, s'écrie saint Augustin (Serm. 33 de Verbis Dom.), sinon les mendiants, les estropiés, les aveugles et les boiteux? Les hommes opulents, bien portants, présomptueux et savants, n'y sont pas introduits ; .car plus ils s'estiment eux-mêmes, plus aussi le Seigneur les dédaigne. Venez donc indigents, c'est vous qu'invite le souverain Maître devenu pauvre lui-même afin de vous enrichir par sa pauvreté volontaire. Venez infirmes, le médecin n'est pas pour celui qui jouit de la santé, mais pour celui qui manque de force. Venez aussi boiteux, en lui disant : Seigneur, affermissez mes pas dans les sentiers de vos commandements (Ps. xvi, 5). Venez enfin aveugles, en répétant (Ps. xii, 4) : Éclairez mes yeux de peur que je ne m'endorme dans la mort éternelle. » Ainsi parle saint
Augustin.
De retour vers son Maître, le serviteur lui dit : J'ai fait, Seigneur, ce que vous m'avez commandé, et comme vous l'avez commandé, montrant ainsi une obéissance parfaite et
dans l'acte et dans le mode d'exécution ; mais, ajouta-t-il, des places vides restent encore (Luc. xiv, 22). Gomme s'il disait : Nous avons introduit beaucoup de Juifs ; toutefois il y a suffisamment de places pour y admettre encore des Gentils, marquant par là que l'Église est toujours prête à recevoir ceux qui veulent entrer en son sein. Le Maître dit alors à son serviteur : Sortez iiromptement à travers les chemins et les buissons et pressez d'entrer ceux que vous rencontrerez (Ibid. 23) , G'est-à~dire : Gourez hors de la Judée vers les païens qui, semblables à des peuples agrestes et sauvages, sont dispersés sur les grands chemins de la prospérité mondaine et parmi les buissons épineux de l'adversité temporelle ; par vos instructions, vos instances et vos importunités contraignez-les d'eiitrer à mon banquet éternel, afin que ma maison., la céleste patrie, soit remplie et que le nombre de mes convives ou de mes prédestinés soit complet. Nous voyons par là que les uns sont appelés, attirés par de ferventes exhortations et que les autres sont contraints et comme forcés par de dures réprimandes. Aussi le Maître suprême recommande d'appeler les Juifs et de contraindre les Gentils, parce qu'une simple invitation n'aurait pas suffi à ces derniers, tandis qu'elle était suffisante pour les premiers instruits par la Loi et les Prophètes.
Par ceux qui sont contraints d'entrer au festin, nous pouvons entendre les hérétiques que l'Église poursuit de ses anathèmes pour les ramener en son sein, ou même tous ceux que Dieu frappe de ses coups afin de les appeler à son amour. Heureuse nécessité qui nous force à mieux vivre ! Il en est beaucoup en effet qui dans l'abondance et la sécurité ne pensent qu'au monde, mais qui reviennent à Dieu dans le malheur et le danger. « Il est plus difîicile, dit saint Chrysoslôme, de triompher des passions lorsqu'on jouit du
repos, que de mépriser les richesses si on est exposé au péril. La crainte d'un mal aide l'âme à surmonter plus aisément l'attrait de la concupiscence. Gomhien qui, dans la paix, n'eussent pas voulu être pauvres, et qui, au temps de la persécution, préfèrent renoncer à leurs biens plutôt que de périr avec eux ? Dieu, qui les connaît, permet souvent qu'ils perdent leurs richesses, aûn que, débarrassés des sollicitudes temporelles, ils retournent et persévèrent plus facilement dans son service. » — « D'après la parabole, dit saint Grégoire (Hom.36 in Evang.),il en est qui résistent à l'appel du Seigneur, ce sont ceux qui, connaissant la vérité, lîë suivent pas sa direction ; d'autres qui répondent à l'invitation du Maître, tels sont ceux qui, ayant reçu le don de l'intelligence, le font valoir par la perfection de leur conduite ; il en est aussi qui sont forcés d'entrer dans la voie de la vérité ou dans la pratique de la vertu, ce sont ceux que l'Église y contraint par des peines spirituelles et même temporelles. » Enfin, Jésus-Christ conclut ainsi sa parabole (Luc. xiv, 24) : Je vous le déclare, aucun de ceux qui ont été invités^ sans vouloir venir, ne goûtera de mon festin^ ni même ne le verra. Les Saints, au contraire, le goûtent et le voient dès la vie présente, selon que le Prophète les y engage par ces suaves paroles : Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux ! Mais, à l'égard des pécheurs dédaigneux, terrible est la sentence du divin Maître, s'écrie saint Grégoire. Que personne donc no s'excuse de se rendre à son invitation, de crainte que, par son refus, il ne se ferme lui-même pour toujours l'entrée du céleste banquet. « Par conséquent, dit saint Chrysostôme (Hom. 5 ad pop. Antioch.), travaillons sans cesse à conserver en nous la dignité de Chrétien que nous avons reçue au commencement ; ne nous lassons point do tendre vers le roya\ime de Dieu, regardant les
choses présentes comme des ombres qui passent et des songes qui s'évanouissent. Si un roi de la terre vous tirait de la misère et vous adoptait tout à coup pour son fils, regretteriez-vous la pauvre cabane d'où il vous aurait retiré ? De même, apprenons à mépriser les biens présents de ce monde, en considérant combien sont supérieurs les biens futurs à la jouissance desquels nous sommes appelés. »
Prière.
Seigneur Jésus, qui, dans le dessein de sauver tous les hommes, avez préparé à tous le festin magnifique de la céleste béatitude, où déjà vous en avez admis un certain nombre de difi'érentes manières, ne privez pas un misérable comme moi de cette grâce générale que vous êtes venu offrir à tous. Donnez-moi la force de fouler aux pieds l'orgueil et l'ambition, l'avarice et la cupidité, la concupiscence et la volupté charnelle, et qu'aucun vice semblable ne m'exclue pour toujours du banquet éternel; mais que votre infinie miséricorde daigne m'y introduire, parce que je suis pauvre en grâce et en vertu, faible dans l'accomplissement du bien, aveugle dans la connaissance de la vérité et boiteux par défaut de rectitude morale. Ainsi soit-il.