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CHAPITRE LVI

JEAN-BAPTISTE DÉPUTE DEUX DE SES DISCIPLES VERS JÉSUS-CHRIST QUI FAIT SON ÉLOGE DEVANT LE PEUPLE.

Malth. xi, 2-15. — Luc. vil, 18-28.

Saint Jean-Baptiste venait d'être arrêté, chargé de chaînes et jeté en prison ; ses disciples, conduits plutôt par l'envie que par la simplicité de cœur, vinrent lui annoncer les œuvres éclatantes qu'opérait Jésus-Christ (Matth. xi, 2). Le saint Précurseur, moins préoccupé du danger de sa vie que du salut de ses disciples, en choisit deux parmi les plus

incrédules pour les envoyer eux-mêmes s'informer de la vérité, afin que, convaincus par leurs propres yeux, ils pussent à leur tour inspirer la croyance aux autres ; car, d'après la Loi, on devait croire ce qui était certifié par deux ou trois témoins (II Cor. xm, 1). Puisque, leur dit-il, vous ne voulez point vous en rapporter aux paroles par lesquelles j'ai rendu un témoignage public à Jésus-Christ, allez vousmêmes le trouver, et vous lui direz (Mattli. xi, 3) : Maître, êtes-vous le Christ qui doit venir, ce Messie qui, d'après la promesse de la Loi, doit sauver Israël (Deuteron. xvm) : ou bien devons-nous en attendre un autre ? Comme Jean signifie grâce, Jean est captif par rapport à nous, lorsque la grâce arrêtée par les liens du monde, de la chair et du péché, ne fait en nous aucun progrès. Hélas ! combien de Chrétiens aujourd'hui chez lesquels la grâce représentée par Jean est ainsi chargée de chaînes! car notre corps est comme une prison qui empêche notre âme de se livrer à la contemplation de la vérité.

Saint Jean ne doutait nullement de la divinité de Jésus- Christ, et s'il envoie ses disciples l'interroger, ce n'est pas certes pour éclaircir ses doutes, lui qui dans le sein de sa mère avait tressailli de joie à la seule présence du Sauveur (Luc. i) ; et qui, en le voyant venir à son baptême, s'était écrié (Matth. ni, 14) : C'est moi qui dois être baptisé par vous et vous venez à moi ! lui qui, après l'avoir baptisé, avait vu le Saint-Esprit en forme de colombe reposer sur sa tête, et avait entendu la voix du Père éternel proclamer sa filiation divine ; lui qui plus tard l'avait montré du doigt comme l'Agneau devant effacer les péchés du monde ; lui enfin qui était alors prisonnier pour sa foi au Messie, pour son zèle de la justice, et qui pour cette cause était prêt à souffrir la mort. Mais, sous prétexte d'un doute, il

adresse ses propres disciples à Jésus-Christ, afin qu'éclairés par ses discours et témoins de ses miracles, ils crussent en ce divin Sauveur et devinssent eux-mêmes ses disciples ; car ils commençaient à être mécontents et scandalisés de voir que l'on préférait Jésus à leur maître.

D'après saint Augustin (in queest. exNovo Test., qusest. 14), en députant ses disciples à Jésus, Jean leur dit : Allez, non pour lui dire que je doute de sa divinité, mais pour entendre de sa bouche la même doctrine que je vous ai enseignée ; jusqu'à présent vous avez reçu les leçons du Précurseur, écoutez désormais les oracles du Maître. D'après saint Hilaire, en envoyant ses disciples vers Jésus, Jean se proposait de dissiper leur ignorance et non pas la sienne propre , afin que, témoins des œuvres merveilleuses opérées par Jésus-Christ, ils reconnussent en lui le Messie annoncé par Jean-Baptiste, et que, après avoir vu les miracles confirmer ses enseignements, ils n'attendissent pas un autre Messie. — Saint Chrysostôme dit à ce sujet (Hom. 17 Oper. imperf.) : « Saint Jean, dans sa prison, prévoyant sa fin prochaine, désirait voir ses disciples embrasser la foi en Jésus-Christ. C'est ainsi qu'un bon père, au lit de la mort, s'empresse de désigner à ses enfants un tuteur fidèle pour veiller à leur conduite et prendre leurs intérêts. Ce bon père meurt plus tranquille, sans craindre pour le sort de ses enfants, quand il les voit marcher dans le chemin de la sagesse et de la vertu. De même, avant de quitter ses disciples, saint Jean désirait les voir fermement attachés au Sauveur; il les lui recommande, non pas seulement comme un père recommande ses enfants à un tuteur, mais comme unmaître qui, s'étant chargé d'instruire des enfants étrangers, les remet àleur famille quand leur éducation est terminée. Saint Jean adresse ses disciples à Jésus-Christ, non pas afin d'obtenir

une réponse pour lui-même; mais afin qu'à la vue d'oeuvres si merveilleuses ils crussent à la mission divine de leur auteur. Jésus faisait de nombreux miracles pour gagn er quelques âmes , parce qu'aux yeux de Dieu un seul juste vaut mieux qu'un monde entier de pécheurs. » Ainsi parle saint Chrysostôme. — Selon saint Grégoire (Hom.6 in Evang.), saint Jean, sur le point de mourir, fait demander par ses disciples à Jésus- Christ : Vous qui êtes venu en ce monde par votre Incarnation, viendrez-vous aussi dans les limbes après votre mort pour délivrer les âmes des justes ? Saint Jean ne doutait pas précisément que le Sauveur dût descendre aux enfers, mais seulement il ne savait pas s'il y descendrait en corps et en âme.

Lorsque Jésus eut entendu les disciples de Jean, pour ne leur laisser aucun doute, il leur prouva d'abord par ses actions, puis par ses paroles, qu'il était vraiment le Christ. De la sorte il montrait aux prédicateurs et aux docteurs qu'ils doivent instruire les peuples, non-seulement par leurs*1 discours, mais encore, par leur conduite, à l'exemple du Sauveur qui commença par agir avant d'enseigner (Act. i 1). Jésus donc, en présence des députés et de nombreux spectateurs, guérit beaucoup de malades, entre autres des aveugles, des sourds, des muets, des boiteux et des lépreux ; il prêcha au peuple l'Évangile que les pauvres reçurent les premiers ; car les pauvres et les petits croient plus facilement que les grands et les riches. Répondant ainsi à la question que les disciples de Jean lui adressaient, il leur prouva, par des miracles supérieurs à toute puissance créée, qu'il était vraiment le Christ ou le Messie promis dans la Loi, et même le Fils de Dieu. Car si avant l'Évangile, quelques rares personnages avaient opéré de semblables miracles, ils n'agissaient point en cela de leur propre autorité comme t. m. 9.

maîtres absolus, mais comme simples ministres de Dieu dont ils invoquaient le nom.

Jésus dit ensuite aux députés de Jean (Matth. xi, A.): Allez rapporter à Jean ce que vous avez entendu dire par les autres, avant votre arrivée, et ce que vous-mêmes avez vu s'effectuer à mon commandement, en votre présence. Ou bien, rapportez-lui ce que vous avez entendu de mes prédications et ce que vous avez vu de mes miracles. Gomme s'il leur eût dit : Vous me voyez, reconnaissez-moi ; vous voyez les œuvres, reconnaissez-en l'auteur. Je rends la vue aux aveugles et la vie aux morts, je convertis les pauvres à la vraie foi, en un mot je fais tout ce que les Prophètes ont prédit que je ferais. Ainsi mes œuvres rendent témoignage de moi (Joan. v, 36.); si donc vous ne croyez pas à mes paroles, au moins croyez à mes œuvres (Joan x, 38.). Comparez ce que vous avez vu en moi avec ce que vous avez lu dans les Prophètes, et vous reconnaîtrez qu'ils parlent de moi. Ainsi, maintenant les aveugles voient (Matth. xi, 5.), et il avait été dit : Alors les yeux des aveugles seront ouverts (Isa. xxxv, 5 ). Les boiteux marchent ,e\, il avait été dit : Alors le boiteux bondira comme le cerf sur les montagnes. Les lépreux sont purifiés, et il avait été dit : Lui-même nous a délivrés de nos maladies et nous a guéris par ses blessures (Is. lui, 4.). Les sourds entendent, et il avait été dit : Les oreilles des sourds seront ouvertes (Is. xxxv, 5.). les morts ressuscitent, et il avait été dit : Les morts revivront et ceux qui ont été tués ressusciteront (Is. xxvi, 19.). Les pauvres sontèvangèlisés, c'est-à-dire instruits par ma doctrine et ramenés à la foi ; car il avait été dit : Le Seigneur m'a envoyé pour enseigner les pauvres (Is. lxi, 1.). Les pauvres sont ici mentionnés plutôt que les riches, parce que les premiers se convertissent plus facilement que les seconds. D'après

saint Jérôme (in cap. 11 Matth.), par les pauvres qui sont évangélisés nous devons entendre soit ceux qui sont détachés des richesses, soit ceux qui en sont dépourvus, parce que la parole de 'Dieu doit être annoncée indistinctement à la noblesse et au peuple, à la misère et à la fortune. Allez donc rapporter à Jean que ce que vous avez lu dans les Prophètes touchant le Messie, vous l'avez vu réalisé en moi. Gomme s'il disait : Celui qui fait des œuvres au-dessus des forces humaines, comme les Prophètes l'ont annoncé du Christ, celui-là est évidemment le Christ lui-même. Or, puisque je fais ces œuvres, je suis donc le Christ promis de Dieu. Ce ne fut pas sans raison que le Seigneur répondit aux envoyés de Jean plutôt par des actions que par de simples paroles; car le témoignage des œuvres est plus fortque le témoignage oral, et les actes parlent plus haut que tous les discours. Il ne voulut pas non plus leur dire ouvertement : C'est moi qui suis le Messie, afin de nous apprendre par son exemple à éviter l'arrogance ; il leur montra néanmoins de la manière la plus évidente qu'il était bien Celui qui avait été annoncé comme le Messie.

Les miracles que notre divin Sauveur opère ici pour délivrer les hommes de six maux corporels, peuvent figurer que chaque jour il délivre les âmes de six maux spirituels. Ainsi, la cécité représente l'ignorance et les égarements de la raison humaine ; la claudication ligure la faiblesse et les irrésolutions de la volonté déterminante ; la lèpre signifie l'impureté et les souillures de la concupiscence charnelle ; la surdité indique la malice et l'endurcissement d'un cœur obstiné ; la mort marque la séparation de l'âme d'avec Dieu par le péché mortel; la pauvreté désigne la privation de la grâce et l'absence des vertus. Ces six espèces de maux qui sont en nous les effets de la faute originelle, la foi en Je-

sus-Christ ou la soumission à la parole divine les fait disparaître en grande partie. En effet, cette foi éclaire notre raison, affermit notre volonté, amortit la concupiscence, attendrit le cœur, dissipe le péché, et attire la grâce en nous. Il y en a qui sont aveugles par ignorance des choses divines; Jésus- Christ les guérit en éclairant leur intelligence par la révélation des vérités éternelles. Il y en a qui sont boiteux par l'inclination de leur volonté dépravée ; ils voient bien ce qu'il faudrait faire pour marcher dans le chemin de la vertu, mais ils ne veulent pas le faire, ou ils veulent suivre tantôt le monde et tantôt Jésus-Christ, ils flottent entre deux partis et clochent de deux côtés ; le Sauveur les guérit en les déterminant à prendre pour unique règle de conduite la volonté de Dieu. Il y en a qui sont lépreux par la corruption de la luxure qui souille le corps et l'âme, ou par la contagion de tout autre vice ; Jésus-Christ les guérit en purifiant leur âme de toute passion coupable. Il y en a qui sont sourds par une dureté de cœur qui les rend insensibles, soit aux exhortations des prédicateurs, soit aux cris des pauvres ; le Seigneur les guérit en leur inspirant de la docilité à la parole de Dieu et de la compassion pour la misère du prochain. Il y en a qui sont morts par le péché mortel qui les tient éloignés de Dieu ; le Sauveur les délivre en leur communiquant un nouvel esprit, et leur rendant la vie intérieure qu'ils avaient perdue. Il y en a qui sont pauvres par le dépouillement des grâces célestes et de toutes les vertus ; le Seigneur les délivre en les comblant de ses dons - précieux et les ornant de qualités surnaturelles. Or ces miracles de l'ordre spirituel sont bien supérieurs à ceux de l'ordre matériel. En effet, dit saint Augustin (Tract. 71 in Joan.), la justification de l'impie est une plus grande merveille que la création de l'univers ; sanctifier une âme qui doit vivre

éternellement est un acte plus excellent que de ressusciter une chair qui doit mourir de nouveau ; et réformer l'image de Dieu dans l'âme est une œuvre plus sublime que de réparer dans le corps la matière de notre limon.

Ensuite Jésus-Christ ajoute (Matth. xi. 6) : Et heureux celui qui ne sera point scandalisé à mon sujet ! c'est-à-dire, heureux celui qui, à cause de ma faiblesse extérieure et de mon humanité, ne doutera pas de ma divinité et de ma puissance souveraine ! Heureux celui qui ne me regardera pas comme un pur homme, parce qu'il me voit dans une chair passible ! Heureux celui qui me verra souffrir sans me renoncer néanmoins ! Heureux celui dont la foi ne sera pas ébranlée par le spectacle de ma Passion, de ma mort et de ma sépulture ! Aussi, le bon larron fut bienheureux, parce qu'il ne fut pas scandalisé de tout cela. Jésus-Christ semble dire ici: Quoique j'opère des miracles comme Dieu, parce que cependant je dois comme homme être crucifié, il est bien à craindre qu'après avoir admiré mes prodiges, les mêmes hommes ne méprisent la mort en moi. Et remarquons qu'il ne dit pas: Heureux celui qui ne sera pas scandalisé par moi, mais en moi; car s'il a pu devenir un prétexte, ou une occasion de scandale, il n'en a jamais été l'auteur ou la cause efficiente. C'est en ce sens qu'il est appelé pierre de scandale (Rom. ix, ,'J3.) ; car il est comme la pierre qui, suivant lu loi de sa nature inoffensive, ne scandalise et ne blesse d'elle-même personne, mais seulement l'aveugle ou l'imprudent qui vient de lui-même se heurter contre elle. Par ses dernières paroles, Jésus-Christ reprenait les députés de Jean qui ne voulaient pas le reconnaître pour le Messie. En loin- reprochant ainsi le scandale de leur incrédulité^ il tâchait d'attirer à lui ces mêmes disciples qui étaient choqués de voir la réputation de l«-ur maître pâlir devanl

celle du Sauveur que les miracles rendaient plus éclatante. Prenez garde, semble-t-il leur dire, de vous scandaliser à mon sujet, en ne m'estimant pas autant que vous devriez le faire.

Comme le saint Précurseur ne désirait rien tant que de délivrer ses disciples de toute incertitude relativement au Messie, Jésus-Christ de son côté cherchait à relever la réputation de saint Jean-Baptiste aux yeux des peuples ; car la foule, ignorant les motifs secrets pour lesquels saint Jean faisait interroger Jésus-Christ, aurait pu suspecter les sentiments qui le portaient à cette démarche et déprécier les témoignages qu'il avait rendus auparavant. Ceux qui entendaient les questions posées par les disciples, auraient pu taxer le maître d'inconstance dans sa foi et de mollesse clans sa conduite ; car, comme s'il eût été accablé par le malheur sous les fers de sa prison, il semblait douter de la mission divine de Jésus-Christ, après avoir semblé l'affirmer, pendant qu'il était libre aux jouis de sa prospérité. L'inconstance suppose hésitation de l'esprit, et la mollesse attachement à la volupté; le Seigneur éloigne de pareils soupçons à l'égard de saint Jean, dans lequel il loue les vertus opposées avec plusieurs autres encore. Cependant il ne voulut le louer qu'après le départ de ses disciples, parce qu'en leur présence semblables éloges eussent paru dictés par la flatterie ou par le désir de la faveur humaine, plutôt que par l'amour de la vérité. 11 nous apprend ainsi à ne pas louer les autres et surtout les grands en face, pour éviter toute apparence d'adulation. « Ce ne fut pas sans raison dit saint Chrysostôme (Hom. 27 Oper. imper.), que iésus ne fit l'éloge de Jean, que quand ses disciples s'en furent allés. 11 voulait par là désapprouver la conduite de ces flatteurs qui prennent plaisir à louer les autres en leur

présence, ou du moins devant des amis ou des serviteurs fidèles qu'ils savent devoir rapporter ce qu'ils auront entendu. L'homme vain est content de s'entendre louer, mais l'homme sage en est contristé au fond du cœur. Deux motifs doivent par conséquent nous empêcher de louer celui qui est présent : car, ou c'est un homme sage qui s'en affligera, et alors pourquoi lui causer de la peine ? ou bien, c'est un homme vain qui s'enorgueillira, et alors pourquoi entretenir sa folie ? » Ainsi parle saint Ghrysostôme.

Jésus-Christ commença l'éloge de Jean-Baptiste par signaler la constance de sa foi et la fermeté de son caractère. Lors donc que les disciples se furent éloignés de lui pour revenir à leur maître, il dit au peuple (Matth. xi, 7.) : Qui êtes-vous donc allés voir dans le désert ? Gomme s'il leur disait : Quel est à votre avis cet homme que vous visitiez souvent dans la solitude, avant qu'il fut renfermé dans une prison? En d'autres termes, selon saint Ghrysostôme, «.'pourquoi abandonniez- vous les villes pour vous réunir dans le désert ? Vous n'y seriez pas accourus avec un tel empressement, si vous n'eussiez pensé y trouver un homme admirable, extraordinaire, plus solide qu'un rocher. » — Qui êtes-vous donc allés voir? Un roseau agité par le vent? Mais non, Jean n'était pas mobile comme un roseau, en sorte que par légèreté d'esprit ou faiblesse de foi, il doutât du Messie véritable, après l'avoir annoncé ; mais il était inébranlable comme une colonne, de façon que ni la crainte ni la faveur ne le détournaient de la vérité ; non, il ne flottait pas à tout vent, lui que la prospérité ne pouvait élever, et que l'adversité ne pouvait abattre, mais qui, toujours là lui-même, savait conserver l'humilité dans les succès et la patience dans les revers ; lui, qui était insensible à l'intimidation comme à la flatterie, aux bonnes grâces

comme à la colère ; lui qui recevait avec la même indifférence, avec la même impassibilité, les louanges et les injures; lui qui aimait avec une égale affection ses amis et ses ennemis ; lui qui reprenait avec la même liberté les grands et les petits, les riches et les pauvres ; lui enfin dont la vertu demeura toujours ferme et constante au milieu de la vicissitude et de l'instabilité des choses humaines.

Le roseau, dit saint Ghrysostôme (loco citatoj, est vide à l'intérieur, de manière qu'il n'a point de force ni de consistance, aussi le moindre souffle l'agite et l'incline en tous sens; de même l'homme charnel et mondain qui n'a pas dans le cœur la moelle de la foi et l'énergie de la vérité, est bientôt renversé quand il est assailli par la tentation. — « Efforçons-nous donc, mes très-chers frères, dit saint Grégoire (Hom. G in Evang.),de ne pas ressembler à ces roseaux ballottés par le vent ; affermissons notre âme exposée aux souffles contraires de nombreuses langues; maintenons notre esprit dans une assiette tranquille; que la détraction ne nous provoque pas à la colère ; que l'espoir des faveurs et des récompenses humaines ne nous entraîne pas à une indulgence coupable envers les pécheurs ; que la prospérité ne nous enorgueillisse point ; que l'adversité ne nous trouble point ; mais restons invariablement attachés à la foi, sans être ébranlés parles révolutions incessantes des choses temporelles. » Telles sont les paroles de saint Grégoire.— Notre divin Maître, en faisant ici l'éloge de saint Jean, a voulu nous- apprendre à marcher sur ses traces. De même donc que ce saint Précurseur a constamment persisté dans le chemin de la vertu sans se laisser intimider par la crainte de la mort, ou entraîner par l'amour de la vie charnelle, nous aussi, à son exemple, nous devons préférer l'utile à l'agréable, les biens célestes et éternels aux biens terrestres

et périssables, la croix du Sauveur au clinquant du monde.

En secondlieu, Jésus-Christ, voulant louer la vie austère et pénitente de saint Jean, ajoute (Matth. xi, 8) : Qui êtes-vous donc ailes voir dans le désert? Un homme vêtu mollement, c'est-à-dire plongé dans toutes les délices de la chair ? Non certainement ; car, comme il a été dit plus haut, saint Jean avait un vêtement fait de peau de chameau; les sauterelles et le miel sauvage formaient toute sa nourriture ; ce genre de vie prouvait le mépris qu'il faisait du monde ainsi que de ses biens et de ses plaisirs. C'est aussi pour cela qu'il restait dans le désert, afin d'ajouter à l'austérité du vêtement et de la nourriture celle de l'habitation et de la solitude. En effet, continue le Sauveur, ceux qui sont vêtus avec luxe et mollesse, ne demeurent pas dans le désert, mais dans les 'palais des rois ; c'est là que l'on vit dans les délices. La plupart des hommes ne se font les flatteurs des riches et des grands qu'afin de partager leurs voluptés et leurs honneurs ; mais ceux qui aiment la vérité dédaignent toutes ces vanités. En voici une preuve que nous rapporte Valère Maxime. Quelqu'un apercevant Diogène occupé à préparer lui-même les légumes grossiers qui devaient servir à son repas, lui dit : Si tu avais voulu être le courtisan du roi Denys, tu ne serais pas réduit à cette vile nourriture. Et toi, répondit Diogène, si tu savais te contenter d'un pareil repas, tu ne serais pas le flatteur d'un tyran. Ce philosophe, ami sincère de la vérité, préférait vivre pauvrement de légumes que d'aduler faussement les grands. Mais, hélas! aujourd'hui combien de geus même religieux agissent d'une manière toute différente ! pour obtenir quelques faveurs, ils ne rougissent pas de flagorner les puissants, ou même de simples particuliers :

Le Sauveur dit exprès que ceux qui sont vêtus avec magnificence habitent les palais des rois et non pas les maisons des pontifes. En effet les pontifes et tous les prélats de l'Église, ainsi que tous ceux qui les entourent, doivent être vêtus avec modestie et simplicité, non avec luxe et mollesse. Aussi nous lisons dans la vie de saint Augustin que ses habits n'étaient ni trop somptueux ni trop grossiers. D'après saint Jérôme (lin. 1 contra Pelag.) nous devons éviter également une trop gran de recherche et une trop grande négligence dans les ha bits; la première dénote la mollesse, la seconde marque de la vaine gloire. Pourquoi donc voyonsnous des ecclésiastiques et des religieux rechercher l'éclat et la délicatesse comme ceux qui habitent les palais des rois ? Qu'ils réfléchissent et qu'ils tremblent ; car ceux qui fuient les mortifications extérieures pour courir après les jouissances de cette vie, ne combattent pas sous la bannière du Roi du ciel, mais sous celle des rois de la terre. S'il n'y avait aucun mérite à porter des habits grossiers, Jésus-Christ n'aurait pas exalté saint Jean à cet égard ; et s'il n'y avait aucune faute à porter des habits précieux, il n'aurait pas blâmé ce riche de l'Évangile parce qu'il était vêtu de pourpre et de lin très-fin (Luc. xvi, 19). Voulez-vous savoir combien il est dangereux de rechercher ainsi la délicatesse dans les habits, écoutez saint Chrysostôme (Hom. 25 in Epist. ad Hebr.) : a La délicatesse dans les habits, dit-il, amollit l'âme la plus ferme et efféminé le corps le plus austère ; or, comme les opérations de l'âme se conforment le plus ordinairement aux dispositions du corps, il s'ensuit naturellement que quand les sens sont affaiblis par la mollesse, le cœur devient aussi plus accessible aux séductions. »

Ces hommes splendidement vêtus nous représentent dans "un setis mystique les courtisans qui sont ici bien signifiés

par les vêtements. En effet, de même qu'un habit s'adapte et s'ajuste au corps de celui qui le porte, ainsi le courtisan se modèle et se règle sur celui qu'il flatte, et, dans l'espérance d'obtenir quelques faveurs ou quelques avantages temporels, il ne craint pas d'applaudir à ses vices, tandis qu'il devrait les censurer. « Ce n'est pas ainsi, selon saint Grégoire (Hom. 6 in Evang.), qu'agissait saint Jean ; lui qui n'était pas vêtu mollement, loin d'entretenir par des ménagements les vices des pécheurs, il savait les reprendre avec force. » « Par là aussi, selon saint Jérôme et Raban- Maur (in cap. xi Matth.), ceux qui sont chargés d'enseigner les vérités du salut doivent apprendre à éviter les palais des grands, où habitent ces flatteurs mollement vêtus, plus disposés à caresser le vice qu'à le corriger dans les coupables. » Remarquons en outre que la modestie des habits ainsi que l'austérité des aliments conviennent aux prédicateurs de l'Evangile. Les prédicateurs du mensonge au contraire qui ne cherchent que leurs intérêts avec des richesses et des délices, sont des adulateurs mollement vêtus qui habitent les palais des rois ; car, selon la remarque de saint Grégoire (Hom. 6 in Evang.), ils abandonnent le Roi du ciel pour servir les démons qui sont les rois des ténèbres. Le désert est aussi l'emblème de l'état religieux ; car, de même que pour passer de l'Egypte à la Terre promise, il fallait traverser un désert, ainsi l'état religieux qui est comme un milieu entre le ciel et le monde, offre la voie la plus directe pour parvenir au salut. Saint Jean vivant dans le désert est tout à la fois l'image et le modèle du vrai religieux, qui ne doit pas être hypocrite et comme un roseau vert au dehors quoique vide au dedans ; mais qui, à une conduite extérieurement régulière, doit joindre une foi vive avec une fervente dévotion : il ne doit pas non plus, comme un ro-

seau flexible, se laisser emporter aux vents des tentations, mais leur résister avec énergie sans être ému des louanges ou des calomnies ; il ne doit pas enfin être comme un courtisan mollement vêtu qui flatte les vices, mais les reprendre avec vigueur dans les autres , sans acception de personnes.

Eh troisième lieu, le Sauveur fait ressortir dans saint Jean l'excellence de la personne et l'éclat de la réputation, parce qu'il fut Prophète et plus que Prophète. Il fut Prophète (Matth. xi, 9), puisque, comme les autres personnages inspirés, il prévit et prédit l'avènement du Messie : aussi, c'est à lui que dès le berceau ces paroles remarquables avaient été adressées (Luc. i, 76) : Et toi, petit enfant, tu seras appelé le Prophète du Très-Haut. Jl fut même plus que Prophète : 1° parce que Dieu lui-même le fit annoncer par un messager céleste ; 2° parce qu'il commença le ministère de prophète dans le sein de sa mère ; 3° parce qu'il fut le fils et aussi la fin des Prophètes -, 4° parce que, par un privilège spécial, lui-même montra du doigt le Messie promis longtemps d'avance par les autres Prophètes ; or, selon saint Grégoire (Hom. 6 in Matth.), la fonction propre des Prophètes ordinaires est non pas d'indiquer les choses présentes, mais de prédire les choses futures ; 5° selon saint Ambroise (in cap. vu Luc.) et saint Augustin (lib. 2, contra litteras Petiliani, xxxvn), il fut plus grand que les autres Prophètes; car ceuxci annoncèrent le Messie futur, sans voir Celui qu'ils désiraient ; mais Jean eut le double avantage de l'annoncer et de le voir. 6° Selon saint Jérôme (in cap. xi Matth.), saint Jean fut plus que Prophète, parce qu'au privilège de proclamer le Messie, il joignit l'honneur de baptiser le Maître de tous les Prophètes, son Seigneur ; 7° parce qu'il fut appelé Ange, sinon par sa nature, du moins par son office,

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comme nous le verrons ; 8° parce qu'il fut le plus rapproché du Messie, en sorte qu'il parut presque en même temps que lui. Selon la remarque de saint Chrysostôme (Hom. 270per. imp.) « tous les autres Prophètes avaient été envoyés de Dieu avant le Messie ; saint Jean fut seul envoyé pour le précéder immédiatement de façon qu'il marchâtpour ainsi dire avec lui ; et de même que par le temps il fut plus rapproché de Jésus-Christ que les autres Prophètes, il s'en rapprocha davantage également par la justice. De nombreuses étoiles apparaissent au ciel avant le jour qu'elles annoncent à la terre, mais parmi elles une seule est appelée Lucifer, parce qu'elle seule paraît avec le jour en le précédant un peu. De même, tous les Prophètes annoncèrent et précédèrent le Messie, mais saint Jean seul mérita le nom de Précurseur, parce que non-seulement il annonça sa venue, mais encore le montra du doigt en disant: Voici l'Agneau de Dieu (Joan. i, 36). » Ainsi parle saint Chrysostôme.

En quatrième lieu, Jésus-Christ exalte saint Jean pour l'autorité de sa doctrine et la dignité de son office, en disant (Matth. xi, 10) : C'est celui dont il est écrit dans le prophète Malachie (m, 1) : Voici que f envoie mon Ange, c'est-à-dire mon messager, Jean-Baptiste qui mène une vie tout angélique sur la terre, devant votre face, c'est-à-dire avant votre présence temporelle, avant la manifestation de votre puissance au monde. Il vous préparera la voie, en prêchant la pénitence, en conférant le baptême, en vous annonçant et vous montrant au peuple, en disposant les cœurs à recevoir votre personne et à écouter votre doctrine. C'est en ces termes que Dieu le Père déclare à son Fils la vertu de son Précurseur. Les prédicateurs ont pareillement la fonction de disposer lus hommes à l'avènement de Jésus-Christ dans les cœurs pendant cette vie, et au jugement de l'autre vie. —

Saint Jean est appelé Ange pour deux raisons, et d'abord à cause de sa dignité de messager de Dieu même. En effet l'office de saint Jean fut de proclamer les mêmes mystères que les Anges furent chargés de révéler. Ainsi, la naissance du Sauveur que l'ange Gabriel avait annoncée seulement à quelques personnes, c'est-à-dire à la sainte Vierge, à saint Joseph, aux bergers et aux Mages, Jean-Baptiste l'annonça publiquement à tout le monde. Selon le Vénérable Bède (in cap. 7, Luc.) : Saint Jean est appelé Ange, non pas à cause de l'excellence de sa nature, mais à cause de la dignité de sa mission. Quel nom plus convenable pouvaiton donner à cet homme envoyé de Dieu pour rendre témoignage à la Lumière, et pour annoncer au monde le Seigneur qui venait prendre chair. Les prêtres sont également appelés Anges ; aussi l'Apôtre saint Paul défend-il aux femmes de prier dans l'Église la tête découverte, par respect pour les Anges de Dieu qui sont les prêtres (I Gorin. xi, 10). Selon saint Grégoire (Hom. 3 in Evang.), chaque fidèle qui retire son frère du péché pour le ramener à la vertu par la considération des peines ou des récompenses éternelles, est certainement un Ange, un messager du Très-Haut. — Saint Jean est encore appelé Ange, à cause de la pureté de la vie angélique qu'il mena au désert, en joignant la virginité à la contemplation des choses célestes. « Que saint Jean fut heureux, s'écrie saint Chrysostôrne, lui qui mérita d'avoir un tel panégyriste ! Écoutez et comprenez la grandeur de saint Jean ; oui, je ne crains pas de le dire, il fut plus glorieux pour lui, n'étant qu'un pur homme, d'avoir mérité par ses vertus d'être appelé un Ange, que de l'avoir été par sa nature. L'Ange en effet, en tant qu'il est ange ne doit sa qualité qu'à sa nature et non pas à ses mérites. Ce qui est admirable dans saint Jean, c'est que, en gardant sa nature

jean-ba*ptiste députe deux de ses disciples, etc. 1G7 humaine il a surpassé la sainteté angélique, et qu'il a obtenu de la grâce divine ce qu'il ne possédait point par sa propre nature. »

Enfin, pour résumer en quelques mots toutes les louanges que saint Jean méritait par ses vertus, le Sauveur ajoute (Matth. xi, 11) : En vérité, je vous le dis ; parmi ceux qui sont nés des femmes, il n'en est point de plus grand que Jean-Baptiste. Remarquons que Jésus-Christ compare saint Jean aux fils des femmes {inter natos) et non point aux filles, dans la crainte de paraître le préférer ou l'égaler pour sa sainteté à la Bienheureuse Vierge Marie qui est supérieure à tous les Saints et n'est inférieure qu'à son divin Fils. De plus Jésus-Christ compare saint Jean aux fils des femmes (inter natos mulierum) et non point au fils de la Vierge, c'est-à-dire à lui-même ; car ici l'expression femme [mulier] ne désigne pas seulement le sexe, mais encore la condition de celles qui deviennent mères par leur commerce avec l'homme ; en ce sens la Bienheureuse Vierge ne fut jamais une femme ; si quelquefois elle est ainsi appelée dans l'Évangile, ce n'est que pour signifier son sexe. Remarquons ensuite que le Sauveur n'élève pas saint Jean au-dessus des Prophètes, des Patriarches et de tous les hommes, mais il l'égale seulement aux plus saints, de sorte qu'il n'est inférieur à aucun ; mais de ce qu'aucun ne lui est supérieur, il ne s'ensuit pas qu'il leur soit supérieur lui-môme. Par conséquent, Jésus-Christ ne nie pas que jusqu'alors il y ait eu des hommes aussi saints que Jean ; il ne décide pas non plus si depuis ce temps il y en a eu d'aussi saints, ou s'il y en aura encore dans la suite.

A ce sujet, écoutons saint Chrysostôme (Ilom. 27 Oper. impur.) : L'Écriture ne dit pas que Jean a été plus grand que les autres Saints, mais que nul n'a été plus grand que

lui ; elle l'égale aux autres, mais ne l'élève pas au-dessus d'eux. Jésus-Christ dit simplement: Nul parmi les enfants des femmes ne fut plus grand que Jean. Contentons-nous de cette déclaration sans aller plus loin. Voulez-vous connaître la sublime perfection à laquelle Jean était parvenu, examinez sa vie et sa conduite en tout. Il vivait sur la terre comme s'il fut descendu des cieux, ne prenant presque aucun soin de son propre corps ; l'esprit toujours élevé vers les biens de l'éternité, il était uni continuellement à Dieu, sans s'occuper des choses de la terre. Supérieur à tous les besoins et à toutes les nécessités de la nature, les regards sans cesse fixés au ciel, il consacrait tous ses instants à prier et à louer le Seigneur ; pour ne converser qu'avec Dieu, il ne s'entretenait point avec les hommes. Il ne faisait usage ni de lait, ni de lit, ni de maison ; il était dépourvu des commodités les plus ordinaires. Sa parole était tout à la fois sévère et douce ; il parlait aux peuples avec force, aux rois avec courage, à ses disciples avec bonté. Il ne faisait rien sans utilité ni à la légère, mais toutes ses actions étaient convenables et sagement mesurées. Aussi a-t-il mérité cet éloge du Sauveur : Parmi les enfants des femmes, aucun ne j ut plus grand que Jean- Baptiste. » Ainsi s'exprime saint Chrysostôme.

Mais, comme on pouvait sous plusieurs rapports comparer Jean- Baptiste avec le Messie, Jésus-Christ, pour ne point laisser aux Juifs l'occasion de préférer le premier au second, distingue l'excellence de l'un et de l'autre, en ajoutant : Mais Celui qui, d'après son âge et d'après l'opinion de plusieurs est inférieur à Jean, dans le royaume des cieux, c'est-à-dire dans l'Église militante, lui est supérieur en dignité et en majesté. Ces paroles doivent s'entendre de Jésus-Christ ; car beaucoup le regardaient alors comme inférieur à Jean dans l'Église militante qui a com-

mencé avec le premier juste pour finir avec le dernier des élus. Cependant, d'après le sentiment de saint Ghrysostôme (Hom. 38 in Matth.), il ne faut pas croire que Jésus-Christ se dise plus grand comparativement à Jean ; car, comme le fait observer saint Àmbroise (in cap. 7 Luc), il n'y a aucun parallèle possible entre une personne divine et une personne humaine, et on ne saurait établir de comparaison entre Dieu et l'homme. Jésus-Christ aurait voulu dire simplement ici : le dernier des Anges qui sert le Seigneur, ou le plus petit des Saints qui règne avec Dieu dans le ciel, est plus grand que saint Jean, relativement à l'état de béatitude ; car tout citoyen de la patrie, quelque petit qu'il soit, est actuellement plus grand et plus heureux que tout habitant de l'exil, bien que % celui-ci puisse devenir plus grand et plus heureux qu'un autre élu déjà glorifié. Ainsi, d'après saint Jérôme (in cap. 1 1 Matth.), il faudrait entendre ces paroles du Sauveur, en ce sens que tout saint qui triomphe maintenant avec Dieu, est plus grand que tout saint qui combat encore sur la terre ; car autre chose est de posséder la couronne de la victoire, autre chose de courir les risques de la bataille ; dans cette comparaison nous ne considérons que la certitude des récompenses et non point la grandeur des mérites.

Jésus-Christ, voulant ensuite montrer que saint Jean était plus que Prophète, fait remarquer l'avantage et l'opportunité du temps où il apparut, temps de grâce et de faveur pour l'humanité tout entière. Depuis le moment, dit-il, (Matth. xi, 12) où Jean commenra à proclamer que le ciel pouvait être acquis par la pénitence, jusqu'à ce jour, jour de salut qui durera jusqu'y la lin du monde ; le royaume des deux souffre violence de la part des pénitents ; et ceux qui lui

font violence, c'est-à-dire ceux qui n'y avaienl aucun droit. t. m. 10

comme les publicains et les pécheurs, le ravissent tandis que les enfants du royaume en sont exclus. C'est ainsi qu'un royaume paraît souffrir violence, lorsqu'il est donné à des étrangers. « Le royaume des deux souffre violence, dit saint Hilaire (Canone xi in Matth.), car la gloire de Dieu qui avait été promise aux ancêtres d'Israël, annoncée par les Prophètes et offerte par le Messie, a été conquise par la foi des Gentils qui, dociles à la voix de Jean, ont mérité par leur pénitence d'arriver à la patrie céleste dont ils semblaient exclus. » « Voyez, dit saint Chrysostôme, combien saint Jean est élevé au-dessus des autres Prophètes qui L'ont précédé; car, dès son apparition, le Seigneur répandit sur la terre plus de grâces qu'il n'avait jamais fait du temps des autres ; et il fut lui-même le ministre de cette grâce divine. »

Ainsi, depuis le moment où saint Jean apparut au monde, le royaume des cieux est ouvert aux pénitents qui peuvent l'enlever pour ainsi dire de force. Le premier, en effet, il prêcha cette pénitence à l'aide de laquelle, en mortifiant nos. passions et en expiant nos fautes, nous pouvons, comme par violence, pénétrer jusqu'à ce royaume. Nous l'avons perdu par le péché, nous pouvons le reconquérir par la pénitence, et ce bien que nous ne pouvions réclamer en justice, nous pouvons le recouvrer par la vertu. N'est-ce pas comme une rapine que d'acquérir le ciel auquel nous n'avons plus aucun droit et d'en partager la possession avec les Anges ? Mais l'homme né sur la terre ne peut ravir le ciel, s'il ne se fait violence à lui-même, en réprimant ses appétits, en domptant ses passions, et soumettant la chair à l'esprit. « Enfants de la terre, s'écrie saint Jérôme (in cap. 1 1 Matth.) , quelle extrême violence nous devons faire pour obtenir une place dans les cieux, pour mériter par notre

travail cet honneur auquel nous ne pouvons prétendre par notre nature ! » « Oui, dit saint Arnbroise (in cap. 7 Luc), faisons violence au ciel ; tout homme qui cherche à faire violence, se précipite avec ardeur et ne languit point dans l'oisiveté ; nous aussi faisons violence à notre nature, afin qu'elle ne se courbe pas vers les biens inférieurs, mais qu'elle s'élève vers les biens supérieurs. » « Lorsque le pécheur revient à la pénitence, dit saint Grégoire (Hom.-6 in Evang.), il s'empare, pour ainsi dire, d'une place étrangère, et prend par violence le royaume des cieux. Mes trèschers frères, ajoute le saint Docteur, rappelons-nous donc les maux que nous avons faits, et ne cessons de nous les reprocher avec de continuels gémissements ; recouvrons ainsi par la pénitence cet héritage des justes que nous avons perdu par le péché. Le Dieu tout-puissant demande de nous une telle violence, afin que nous ravissions par nos larmes ce royaume des cieux qui n'est point dû à nos mérites. »— « Ce n'est assurément pas sans efforts, dit Eusèbe, que l'homme peut changer ses inclinations et ses habitudes, passer de la colère à la patience, de l'orgueil à l'humilité, de l'amour des richesses à l'amour de la pauvreté, de l'intempérance à la sobriété, de la luxure à la chasteté, en un mot, devenir tout à coup un autre homme : voilà pourtant la violence que Dieu exige de nous, et c'est par là seulement que nous conquerrons le ciel. » — Au rapport de Cassien (Collatio xxiv, 26), l'abbé Abraham disait dans une conférence : « Le royaume des cieux n'est pas pour les gens oisifs et mous, ni pour les paresseux ou les biches ; les hommes courageux seuls peuvent le conquérir, en faisant violence, non pas aux autres, mais à eux-mêmes, en se privant des jouissances et des voluptés de ce monde. lis sont dignes de louanges, parce qu'en cela ils font violence à Leur propre

perdition. Car il est écrit que l'homme doit travailler dans la douleur pour son profit, et faire violence à sa perdition ; or, notre perdition consiste dans l'attachement aux plaisirs mondains, dans la. satisfaction de nos désirs corrompus ; celui donc qui s'y soustrait par la mortification des sens fait à sa propre perdition une violence salutaire, parce qu'il lui refuse simplement de coupables jouissances. »

« Plusieurs, dit saint Bernard dans ses Sentences, achètent le royaume des cieux, ce sont ceux qui pratiquent les œuvres de miséricorde comme l'aumône, etc.; d'autres le dérobent, ce sont ceux qui s'imposent de secrètes pénitences ; beaucoup y sont poussés comme par force, ce sont les pauvres par nécessité et non par choix ; quelques-uns le ravissent, ce sont les pauvres d'esprit, c'est-à-dire ceux qui renoncent aux richesses pour embrasser volontairement la pauvreté. » — Si vous doutez encore que vous puissiez arriver au ciel, parce que vous êtes dépourvu de mérites ou privé de secours, écoutez saint Augustin (in Psal. 93): «Vous me demandez, dit-il, par quels moyens on peut parvenir au royaume céleste. Mais ce royaume est à votre disposition, pourvu que vous lui fassiez violence. Pour l'obtenir, ô homme, il ne faut point d'autre prix que toi-même ; il vaut tout ce que tu es ; donne-toi tout entier et tu l'auras infailliblement : pourquoi donc t'occuper du prix ? Jésus-Christ ne s'est-il pas livré lui-même pour t'acquérir comme son royaume et pour établir en ton cœur le règne de Dieu ? Livre-toi ainsi toi-même pour devenir son royaume ; que le péché cesse de régner dans ton corps mortel pour faire place à Jésus-Christ qui te communiquera sa vie éternelle. Le même saint Docteur ajoute plus loin : J'ai quelque chose à vendre, dit Jésus-Christ. — Quoi donc, Seigneur? — Un royaume. — Pour l'acheter que faut-il ? — Sa possession

s'obtient par la pauvreté, sa félicité par la douleur, son repos par le travail, sa gloire par l'ignominie, sa durée éternelle par une sainte mort. » — « Quoi donc, s'écrie saint Chrysostôme, le Fils de Dieu qui s'est donné lui-même aux hommes, pourrait il leur refuser la participation à son royaume? » — Ne vous préoccupez donc pas de savoir ce qu'il coûte, combien il vaut ; quels avantages ou quels biens temporels ils vous faudra sacrifier ; quelles peines ou quels travaux il faudra subir, et quelles privations vous devrez vous imposer, pourvu que vous ravissiez et que vous possédiez ce royaume dont on raconte tant de merveilles (Psal. lxxxvi, 3.) ; cela seul suffit.

Il est dit ensuite (Matth. xi, 13.) : Tous les Prophètes avec la Loi qui annonçaient le Messie à venir, ont duré jusqu'à Jean, c'est-à-dire jusqu'au temps où saint Jean parut avec Jésus-Christ ; car tous deux étaient contemporains puisque le saint Précurseur montra comme présent ce môme Jésus- Christ que les autres avaient prédit comme futur. Mais depuis le temps de saint Jean tout ce qu'il y avait eu de plument légal et prophétique cessa ; ce n'est pas que dès lors la Loi et les jjrophéties fussent anéanties, elles furent au contraire accomplies, et leur imperfection disparut pour faire place à la perfection évangélique qui commença dès lors a être prêchée. Ainsi sainl Jean fut tout àla fois le commencement de l'Évangile et le terme de la Loi et des Prophètes; car la Loi et les prophéties cessèrent à l'instant même où ce qu'elles avaient promis et figuré lut réalisé. Jusqu'à saint .lean, la Loi et les prophéties ne renfermaient eue figures et des | romesses, mais ensuite les effets el les réalités leur succédèrent; car avant Lui la vérité touchanl le Messie n'existai! qu'en symboles et en énigmes, Lui toul au contraire la révéla d'une manière manifeste, en montrant

au peuple le Messie non plus comme à venir, mais comme déjà venu : Voici, dit-il, l'Agneau de Dieu-, voici Celui qui efface les 'péchés du monde (Joan. i, 29.). Il est vrai que quelques Prophètes , comme Agabus et les quatre filles de Philippe, se montrèrent encore après saint Jean, mais ils n'annonçaient point l'Incarnation future du Verbe, comme l'avaient fait les Prophètes précédents desquels seuls il est ici question.

— Ce qui fait dire au Vénérable Bède (in cap. 7 Luc.) : « La Loi et les Prophètes furent en vigueur, jusqu'à la prédication de Jean, mais à dater de cette époque, l'Incarnation du Fils de Dieu ne pouvait plus être prophétisée, puisqu'elle était accomplie, comme saint Jean le démontrait clairement.»

— « Parmi toutes les autorités des divines Ecritures, dit saint Augustin (lib. 1 de Consensu Evangel.), l'Évangile mérite à bon droit la préférence ; car ce que la Loi et les Prophètes prédisaient comme choses futures, l'Évangile le rapporte comme faits accomplis. Nous n'observons plus maintenant ni les cérémonies, ni les prescriptions de la Loi et des Prophètes, parce qu'elles ont été changées en mieux, parce que nous avons l'intelligence des prophéties et que nous voyons la réalisation des promesses. » — « Saint Jean fut donc la fin des temps de la promesse, dit saint Chrysostôme (Hom. 36 in Matth.), il fut donc aussi le commencement des temps de la béatitude ; car ce que Dieu n'avait cessé de promettre au monde jusqu'à l'arrivée de saint Jean, il commença dès lors à l'exécuter. Jusqu'alors le monde n'avait vécu que d'espérance, mais ensuite il put jouir de la réalité.

Écoutons saint Bernard nous tracer en ces termes le panégyrique de saint Jean-Baptiste (Serai, de Nativit. S. Joannis Bap.) : « Jean fut extraordinaire de toutes façons, admirable en toutes choses et grand parmi tous les Saints. Quel homme

fut jamais annoncé d'une manière aussi glorieuse '? Quel autre lisons-nous avoir été spécialement rempli du Saint- Esprit dès le sein de sa mère, où il bondit de joie à la parole de la sainte Vierge ? De quel autre l'Église célèbre-t-elle le jour de la naissance ? Quel autre se retira, dès sa plus tendre enfance, dans la solitude, pour y mener une vie aussi sublime? N'est-ce pas lui qui le premier prêcha la pénitence et montra aux hommes le chemin pour arriver au royaume des cieux ? Quel autre baptisa le Roi de gloire ? A quel autre auparavant la Trinité s 'était-elle révélée aussi ostensiblement? A quel autre Jésus-Christ a-t-il rendu un aussi éclatant témoignage ? A quel autre l'Église a-t-elle décerné d'aussi grands honneurs ? Saint Jean fut Patriarche, et même le chef et la fin des Patriarches, Saint Jean fut Prophète, et même plus que Prophète, car il montra du doigt Celui dont il annonçait la venue. Saint Jean fut un Ange choisi préférablement aux autres Anges, comme Dieu lui-même l'atteste par ces paroles : Voici que j'envoie devant vous mon Ange qui vous préparera la voie (Matth. xi, 10; Malach. ni, 1). Saint Jean fut Apôtre et même le premier et le prince des Apôtres, puisqu'il fut député par Dieu pour rendre témoignage à la lumière (Joan. i, 6). Saint Jean fut Évangéliste, puisqu'il commença le premier à prêcher l'Évangile du royaume céleste. Saint Jean fut Vierge, bien plus, le type de la virginité, puisqu'il a donné à tous l'exemple de la chasteté parfaite et rappelé aux princes la loi de la continence conjugale. Saint Jean fut Martyr et la lumière des Martyrs, car, dans l'intervalle de la naissance à la mort de Jésus-Christ, il leur montra le chemin par sa constance inaltérable dans les épreuves et les souffrances. Il fut la Voix de Celui qui criait dans le désert (Joan. i, 23), le Précurseur du souverain Juge, le héraut du Verbe divin. Il fut le nouvel Élie à l'arrivée

duquel devaient cesser la Loi et les Prophètes (Matth. xi, 13); il fut la lampe ardente et luisante (Joan. v, 35), l'ami de l'Epoux, chargé de disposer 1 Epouse. Mais je ne saurais énumérer ici toutes les grandeurs, toutes les prérogatives de saint Jean, dont j'omets un grand nombre ; car il fut tellementassocié aux Esprits célestes qu'il s'élève même jusqu'au chœur suprême des Séraphins. » Ainsi parle saint Bernard. Enfin Jésus-Christ ajoute (Matth. xr, Î4) : Si vous voulez le reconnaître ou le comprendre, Jean est lui-même Ê lie, non en personne, mais en esprit. Saint Jean fut en effet semblable à Élie sous trois rapports principaux, par l'austérité de la pénitence, par la fermeté du langage et par l'autorité de la doctrine. 1° Par l'austérité de la pénitence : car il est dit d'Élie qu'il était couvert de poils, parce que ses habits étaient rudes et grossiers, et qu'une courroie lui ceignait les reins (IV Reg. i, 8) ; de même saint Jean portait pour vêtement une peau de chameau et pour ceinture une bande de cuir (Matth. ni). 2° par là fermeté du langage .: car, de même qu'Élie ne craignit pas de reprendre hautement la conduite des rois Achab et Ochozias (III Reg. passim) : saint Jean aussi n'hésita pas à blâmer courageusement l'union d'Hérode avec la femme de son frère (Marc. vi). 3° Par l'autorité de la doctrine : comme Élie doit venir à la fin du monde préparer les hommes au second avènement de Jésus-Christ (Matth. xvn), ainsi saint Jean est venu disposer les Juifs au premier avènement du Messie (passim in Evang.). — Ces paroles du Sauveur: Lui-même est Élie (ipse est Elias), selon saint Jérôme, sont mystérieuses , et ont besoin d'explication comme Jésus-Christ lui-même l'indique, quand il ajoute (Matth. xi, 15) : Que celui-là entende, quia des oreilles pour entendre ; c'est-à-dire que celui qui a de l'intelligence pour comprendre, comprenne que saint Jean est véritablement

Élie, non pas en personne, niais en esprit. Ou bien que celui qui a des oreilles pour entendre extérieurement, s'applique à entendre intérieurement aussi ce que je viens de dire. Jésus-Christ se sert quelquefois de cette conclusion, quand il veutnous proposer quelque chose d'important et de difficile à saisir, pour exciter davantage notre esprit à bien comprendre ses paroles, et pour déterminer notre cœur à les recevoir et notre volonté à les mettre en pratique.

Prière.

Seigneur Jésus-Christ, vous êtes Celui qui doit venir et nous n'attendons point d'autre Sauveur que vous. Attacheznous donc par les chaînes de votre amour et de votre crainte, afin que nous nous arrachions à ce monde fangeux, occupe par les roseaux de la vanité, et que nous nous dépouillions des vêtements trop délicats de la volupté, pour nous retirer dans le désert de la pénitence. Faites-nous reconnaître par les effets de votre miséricorde, que vous êtes la Vérité qui éclaire les intelligences aveugles, la Charité qui affermit les affections chancelantes, L'Humilité qui guérit la lèpre de l'orgueil, le Verbe qui rend l'ouïe aux sourds, la Vie qui ressuscite les morts, la Vertu qui évangélise les pauvres ; et qu'ainsi ious se convertissent à vous. Ainsi soit-il.

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