CHAPITRE LVW
PREMIÈRK MISSION.
Marc, vi, 30-31. — Luc. x, 1-2, 17-22. - Matth. XI, 25-30.
Au retour de leur mission, les Apôtres, se réunissant auprès de Jésus, lui rendirent compte de ce qu'ils avaient fait et enseigné, ou de leurs miracles et de leurs prédications (Marc, vi, 30) ; de la sorte, ils lui montrèrent qu'ils n'avaient pas manqué d'accomplir ses ordres et le remercièrent de ce qu'il avait daigné leur accorder ses faveurs. Les Apôtres reviennent donc vers Jésus comme les ruisseaux à leur source, comme les fleuves retournent au même lieu d'où ils étaient sortis pour couler de nouveau (Eccl. i,7). Après être sortis du repos de la contemplation pour aller au travail de l'action, ils revenaient au repos de la contemplation, comme ces animaux mystérieux dont parle Ezéchiel (i, 14). Touché de leurs fatigues, le bon Maître les conduisit à l'écart dans un lieu désert, afin qu'ils pussent se reposer un peu, loin du tumulte du monde, et se réunir pour la prière, après avoir été dispersés pour la prédication ; car la foule du peuple qui se pressait continuellement autour d'eux ne leur donnait pas seulement le temps de manger (Marc, vi, 31). » Heureux temps, s'écrie le Vénérable Bède (in cap. vi Marc.), où les prédicateurs et les auditeurs rivalisaient de zèle, les uns pour annoncer et les autres pour entendre les paroles de la vie éternelle ! Plût à Dieu qu'il en fut ainsi de nos jours, et que l'empressement des fidèles pour s'instruire fût tel qu'il ne laissât pas même
aux ministres de l'Evangile le temps de pourvoir aux nécessités de leur corps ! car s'ils avaient à peine le loisir de le soigner, ils auraient encore moins d'occasion pour le flatter, et pour satisfaire leurs désirs déréglés ; tout au contraire, plus les peuples seraient assidus et importuns pour réclamer l'instruction et la nourriture de leurs âmes, plus aussi les pasteurs seraient appliqués et attentifs à méditer les vérités célestes et à remplir leurs devoirs religieux, dans la crainte de détruire par leurs mauvais exemples les fruits qu'ils auraient pu produire par leurs salutaires enseignements. »
Saint Jérôme explique dans un sens mystique les mêmes paroles, en disant (in cap. vi Marc): « Jésus-Christ conduisit ses Apôtres à l'écart, de peur que la société des pécheurs ne leur fît contracter la corruption du péché. Il leur permit de se reposer un peu, parce que dans cette vie il y a beaucoup de peine et peu de repos pour les Saints, jusqu'à ce que, quittant cette terre d'exil, ils aillent se reposer de leurs travaux dans la céleste patrie où leurs bonnes œuvres les suivront (Apoc. xiv, 13). » — Selon saint Grégoire (in Pastorali), « les justes dans le ciel se reposeront d'autant plus parfaitement qu'ils se seront moins reposés ici-bas pour l'amour de leur Créateur. » Mais au contraire, écoutez bien ceci, ô paresseux ! plus l'homme aura cherché de repos en ce monde pour l'amour de son corps, moins il goûtera' de repos en l'autre monde. Si donc vous voulez jouir éternellement des douceurs de la paix, ne craignez pas de supporter maintenant les douleurs du travail ; car, selon laremarque de Boëce : « Le miel paraît plus doux à la bouche quand, avant de 1p goûter, on a mangé quelque chose d'amer. »
Jésus-Christ l'ait reposer ses disciples, afin d'apprendre à
tous, et surtout à ceux qui commandent, qu'on mérite de se reposer, après avoir travaillé par ses actions et ses discours à la sanctification du prochain. Il voulut également parla montrer aux prédicateurs qu'ils doivent de temps en temps suspendre le cours de la prédication pour rentrer dans le silence de la contemplation, afin d'y sonder leur conduite passée, en la présence de Dieu, lui rendre grâce des fruits qu'ils ont produits et lui demander pardon des fautes qu'ils ont commises. Apprenons aussi, par cet exemple du Seigneur, à quitter quelquefois le tumulte de l'action pour mieux trouver le recueillement de la contemplation, parce qu'au milieu des occupations extérieures nous manquons de facilité pour vaquer à l'oraison. L'oraison est appelée justement un désert, parce que beaucoup l'abandonnent et que peu la fréquentent ; nous n'y goûtons qu'un court repos, parce que la faiblesse de la nature humaine ne nous permet pas de nous arrêter longtemps à la considération des choses divines, et que les besoins du prochain réclament promptement les secours de notre charité. Cessons quelque temps du moins de travailler extérieurement à la sanctification du prochain, afin d'apprendre, en nous taisant, comment nous pourrons parler à propos pour son avantage ; conjurons alors le Seigneur de nous suppléer lui-même par sa grâce auprès des fidèles, en leur inspirant de salutaires pensées, pendant que nous nous appliquons à dompter notre langue par le silence. D'après saint Grégoire (in Pastor. v), « nul ne doit s'abandonner entièrement aux douceurs de la contemplation, au détriment des besoins du prochain ; mais aussi nul ne doit renoncer à l'exercice de l'oraison, pour travailler uniquement au salut du prochain. Que nous servirait, en effet, de négliger complètement le prochain, pour ne nous occuper que de nous-mcmes ? Mais aussi que nous
servirait de nous négliger absolument nous-mêmes, pour ne nous occuper que du prochain ? »
Ensuite le Sauveur, outre les douze Apôtres qu'il avait déjà nommés, désigna, c'est-à-dire choisit parmi tous les autres, soixante-douze disciples (Luc. x, 1). Les douze Apôtres représentaient les douze tribus d'Israël auxquelles ils avaient d'abord annoncé l'Evangile du salut ; et les soixante-douze disciples marquaient par leur nombre que, après la Résurrection et l'Ascension du Seigneur, la foi chrétienne serait prêchée aux Gentils en soixante-douze langues. La langue hébraïque, qui avait été la première de toutes, s'était par la suite divisée en soi tante-douze idiomes différents. Gomme les Apôtres représentaient les évêques, c'est-à-dire les prêtres supérieurs ou du premier ordre, les disciples représentaient les prêtres inférieurs ou du second ordre, tels que les curés. Néanmoins, dans la primitive Église, les uns et les autres étaient appelés indistinctement prêtres ou évêques (presbyteri, episcopi). Les évêques proprement dits ou pontifes sont donc les successeurs des Apôtres, en sorte qu'ils doivent être les imitateurs de leur zèle, comme ils sont les héritiers de leur dignité. Le nombre soixante-dix, formé par la multiplication de dix par sept, signifie l'accomplissement des dix commandements de Dieu avec le secours des sept dons du Saint- Esprit. Le nombre deux qui est surajouté au précédent, désigne le double amour de Dieu et du prochain qui doit régner dans le cœur de tous les prédicateurs de l'Évangile.
D'après Origène, le Sauveur avait envoyé deux à deux ses douze Apôtres, comme le prouve la liste que saint Matthieu en a dressée. // envoya aussi les soixante -douze disciples deux à deux, et cela pour plusieurs raisons : 1° parce qu'ils devaient travailler à la conversion des deux peuples, Juifs et Gentils ; 2° parce qu'ils vont annoncer le double salut du
corps et de l'âme en l'autre vie ; 3° pour signifier le double précepte delà charité envers Dieu et envers le prochain, dont doit être animé le prédicateur de l'Evangile; 4° pour montrer la double perfection de la science et de la conduite qui est nécessaire au prédicateur; 5° pour leur mutuelle conservation et leur sécurité réciproque, afin que l'un fût pour ainsi dire le gardien de la chasteté et des vertus de l'autre; 6° pour qu'ils pussent se consoler et s'aider dans leurs peines et leurs travaux ; 7° pour la confirmation de la vérité qu'ils allaient annoncer et pour rendre leur témoignage plus digne de foi; car, comme saint Paul le déclare d'après la loi mosaïque (IÏ Gorint. xm, 1): On doit accepter toute déposition faite par deux témoins. — Jésus-CIirist les envoya donc deux à deux devant lui (ante faciem suam), afin qu'ils préparassent les cœurs à le recevoir, et afin que tous pussent connaître son avènement. Il les envoya ainsi en toute ville et en tout lieu, parce que Jésus-Christ et les disciples prêchaient indifféremment dans tous les endroits habités quels qu'ils fussent, petits ou considérables, partout où il devait aller, c'està-dire dans tout le pays de la Judée. Mais, après la Résurrection et l'Ascension de Jésus-Christ, ils se répandirent aussi parmi les nations. Selon la remarque de saint Grégoire (Hom. xvii in Evang.), « la prédication précède le Seigneur qui vient ensuite prendre possession de l'âme ; les exhortations résonnent d'abord aux oreilles, puis la vérité pénètre dans le cœur. » — Jésus disait aux soixante-douze disciples : La moisson est grande, mais les ouvriers sont peu nombreux (Luc x, 2). Ces paroles et les suivantes qui déterminent la manière dont les disciples devaient prêcher et se conduire, ont été précédemment expliquées quand nous avons rapporté la mission des Apôtres; c'est pourquoi il n'est pas nécessaire de répéter ces dernières.
Après avoir accompli la mission que le divin Maître leur avait confiée, les soixante douze disciples revinrent tout joyeux tant du fruit de leurs prédications que de l'opération des miracles (Luc. x, 17). Seigneur, disaient-ils, par la vertu de votre nom, c'est-à-dire par l'invocation du nom de Jésus- Christ, non-seulement les langueurs et les infirmités, nonseulement les pécheurs, mais encore les défiions nous sont assujétis, quoique leur puissance l'emporte sur toute puissance humaine. C'est avec raison, dit le Vénérable Bède (in cap. x Luc), que les disciples rapportent au nom de Jésus la gloire de leurs actions; mais en se réjouissant des merveilles qu'ils avaient opérées, ils montraient combien ils étaient encore faibles dans la foi. Aussi, le Sauveur, qui voyait leur faiblesse et leur imperfection, cherche à réprimer en eux tout sentiment de vaine gloire, en ajoutant (Luc. x, 18) : J'ai vu Satan tomber du haut des deux avec la rapidité de la foudre. Jésus-Christ, en effet, était présent à cette chute, et précipita lui-même dans les abîmes cet Ange orgueilleux. De même que la foudre tombe avec fracas et impétuosité, en répandant la flamme et l'infection ; ainsi les démons, précipités en un instant des hauteurs célestes à la vue des saints Anges, continuent d'exhaler la corruption de leur propre péché, et cherchent à allumer le feu des passions dans le cœur des hommes. La cause de leur perte fut l'orgueil qu'excita en eux le sentiment de leur excellence. C'est pourquoi le Sauveur semble dire à ses disciples : Veillez sur vous-mêmes avec soin et prenez garde que la puissance qui vous a été donnée sur les démons n'enfle votre cœur; car si comme eux vous vous élevez, comme eux aussi vous serez précipités. En mettant sous leurs yeux la chute de Satan, ce bon Maître veut leur inspirer l'humilité avec la défiance d'eux-mêmes ; car si l'orgueil a été puni aussi se-
vèrement dans des esprits célestes, combien ne le sera-t-il pas davantage dans de faibles créatures terrestres ? Après un tel exemple qui ne craindrait pour sa propre chute ? Que celui donc qui croit être ferme, prenne bien garde de ne pas tomber (I Cor. x, 12). Si l'Ange orgueilleux a été banni du ciel, à plus forte raison l'homme superbe n'y pourra jamais monter; parce que, comme l'a dit un ancien, c'est une plus grande humiliation d'être chassé que de n'être pas admis.
Turpius ejicitur, quam non admittitur hospes.
Pour étouffer tout sentiment de vaine gloire dans le cœur de ses disciples, dit saint Grégoire (Lib. 23 Moral., iv.), le Sauveur leur rappelle la ruine du père même de l'orgueil, afin qu'ils apprennent par sa terrible punition à fuir ce vice détestable. Que celui qui a pu passer du vice à la vertu, dit saint Isidore, ne se glorifie pas des faveurs qu'il a reçues de Dieu, parce que la vaine gloire le précipiterait plus bas que le péché ne l'avait fait tomber. Ne mettez donc point votre confiance dans la noblesse de votre nature, ne tirez point vanité de votre sagesse, de votre dignité, de votre état ou de votre pouvoir ; les Anges possédaient tous ces avantages h un plus haut degré que vous, et cependant, à cause de leur orgueil, ils ont été précipités des célestes demeures et abaissés au-dessous des autres créatures raisonnables. Selon saint Augustin (in Psal. xcm), mieux vaut confesser ses fautes que de vanter ses bonnes œuvres et Dieu préfère le coupable qui s'humilie au juste qui s'enorgueillit ; mais s'il aime l'humilité que produit la considération des péchés, il aime mieux encore l'humilité qu'inspire le sentiment de la vertu.
L'homme ne doit pas se glorifier d'avoir reçu des grâces purement gratuites, comme en reçoivent souvent les pécheurs eux-mêmes ; mais il doit seulement se réjouir d'avoir reçu la grâce sanctifiante qui lui mérite d'être inscrit au livre de vie, et remercier Dieu avec humilité de tous les dons qu'il a obtenus de sa bonté. C'est ce que Jésus-Christ va prouver par la suite de son discours : Voilà, dit-il à ses disciples, que je vous ai donné le pouvoir de fouler aux ■pieds les serpents et les scorpions et toute puissance de l'ennemi, c'est-à-dire de triompher de nombreux adversaires spirituels et de tous les esprits immondes, en les chassant même du corps de ceux qui en sont possédés, sans que rien ne puisse vous nuire (Luc. x, 19). Selon le Vénérable Bède (in cap. x, Luc), les serpents blessent avec leurs dents et les scorpions avec leur queue ; les premiers répandent leur venin en mordant et les seconds en piquant. C'est pourquoi les serpents et les scorpions représentent les hommes ou les démons qui nous blessent, soit d'une manière ouverte, soit d'une manière secrète. Ou bien, les serpents figurent ceux qui cherchent à nous séduire dès notre début dans le chemin de la vertu, et les scorpions ceux qui s'efforcent de corrompre à la fin les vertus consommées. D'après saint Théophile, « le? serpents sont l'image de ceux qui nous attaquent ostensiblement par des actes extérieurs, comme le démon de l'homicide ou de la fornication; et les scorpions sont la figure de ceux qui nous attaquent in visiblement par des vices spirituels, comme l'envie et l'orgueil. » — Fouler aux pieds le serpent, c'est soumettre à la raison la sensualité qui est signifiée par le serpent, d'après saint Augustin (in Psal. xli) ; fouler aux pieds le scorpion, c'est imposer silence à la détractation ; fouler aux pieds toute puissance de l'ennemi, c'est repousser toute occasion de péché mortel.
Néanmoins ne vous réjouissez pas, ajoute le Sauveur (Luc. x, 20), si les démons vous sont assujettis, malgré votre faiblesse. Le pouvoir de chasser les esprits malins et de faire des œuvres merveilleuses est quelquefois accordé à des pécheurs, non pas pour autoriser leur conduite, mais pour confirmer la foi chrétienne qu'ils annoncent. Quelquefois ce pouvoir est conféré, non pas en vertu du mérite de ceux qui l'exercent, mais plutôt en vertu du nom de Jésus- Christ qu'ils invoquent, soit pour leur confusion et condamnation, soit pour l'édification et l'avantage de ceux qui en sont les témoins; mais Dieu est toujours glorifié pour les miracles opérés en son nom,, quoique ses ministres soient quelquefois méprisés pour leur indignité.
« Chasser les démons, dit saint Chrysostôme (Hom. 23 in Matth.), est une œuvre commune aux ministres de Dieu et aux ministres du diable ; mais il n'appartient qu'aux Saints véritables de confesser la vérité et d'observer la justice. Celui que vous voyez chasser les démons du corps des possédés n'est donc pas pour cela un homme de Dieu, si la vérité n'est pas dans sa bouche, et la justice dans sa conduite; mais celui que vous voyez confesser la vérité et observer la justice, quand même il ne chasserait pas les démons, est vraiment un homme de Dieu. — Plus loin, le saint Docteur ajoute : Ne demandez point le pouvoir des miracles, mais la sanctification de votre âme. Voulez-vous opérer les plus grands prodiges, contentez-vous de bannir tous les vices de vous-même ; car le péché est le plus terrible démon, et si vous l'expulsez entièrement de votre cœur, vous avez fait plus que si vous eussiez chassé dix mille esprits malins du corps des possédés. Souvent la puissance de faire des miracles profite aux autres et nuit à ceux mêmes qui l'exercent, en leur inspirant de l'orgueil et de la
vaine gloire ; mais les œuvres vertueuses servent tout à la fois aux uns et aux autres ; c'est à celles-là que nous devons spécialement nous attacher. Ainsi, déposer son insensibilité pour donner l'aumône, n'est-ce pas rendre le mouvement à une main aride et desséchée? Renoncer aux spectacles mondains pour aller aux divins offices, n'est-ce pas redresser les pieds du boiteux? Détourner ses regards de tous les objets séducteurs, capables d'exciter la concupiscence charnelle, n'est-ce pas plus que de rendre la vue aux aveugles? Éviter les conversations inutiles et quelquefois satiriques pour chanter les louanges du Seigneur, n'est-ce pas rendre la parole aux muets ? Ce sont là les plus grandes et les plus étonnantes merveilles ; en les opérant, nous deviendrons grands et admirables; nous attirerons les pécheurs à la vertu, et nous parviendrons aux joies infinies de la bienheureuse éternité. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
Si donc nous ne devons pas nous réjouir de la puissance que nous pouvons avoir sur les démons, à plus forte raison ne devons-nous pas nous glorifier de l'autorité que nous exerçons sur les hommes ou sur les autres créatures; et pourtant c'est ce qu'on remarque souvent, même dans ceux qui passent pour les plus spirituels et les pius parfaits. C'est pourquoi le Seigneur ajoute : Réjouissez-vous plutôt de ce que vos noms sont écrits dans le ciel, c'est-à-dire dans le livre de vie, en sorte qu'ils ne puissent tomber dans l'oubli, bien qu'ils soient rejetés comme mauvais sur la terre et qu'ils soient effacés de la mémoire des hommes. Les noms des pécheurs au contraire sont écrits et glorifiés sur la terre, mais non pas dans les cieux. Les noms des justes sont écrits dans le livre de vie de deux manières : ou, à cause de leur justice présente en ce monde, et dans ce sens ils peuvent
être effacés; ou, à cause de leur éternelle prédestination, et dans ce sens ils sont indélébiles. Les noms des Apôtres et des disciples du Sauveur étaient écrits de ces deux manières au livre de vie, parce qu'ils étaient prédestinés et actuellement justifiés; car les sentiments de vanité que le pouvoir de chasser les démons leur avait inspirés, ne constituaient pas une faute mortelle qui leur fît perdre la grâce divine. — Voulez-vous aussi que votre nom soit inscrit dans le livre de vie? Évitez le mal et faites lé bien, parce que vos œuvres sont écrites dans le ciel telles que vous les avez faites sur la terre, pour servir de matière au jugement qui sera prononcé touchant votre sort; car il est dit dans l'Apocalypse (xx, 12), que les morts seront jugés selon leurs œuvres écrites au livre de vie. « Par là, dit le Vénérable Bède (in cap. x Luc), nous devons comprendre que les œuvres de chacun, bonnes ou mauvaises, sont gravées infailliblement dans la mémoire de Dieu ; mais parmi ces différentes œuvres, il en est, d'après saint Jérôme, qui sont écrites sur la terre et non pas au ciel, c'est-à-dire pour la mort et non pour la vie de leur auteur. Par ceux qui sont inscrits au livre des vivants, nous devons entendre ceux qui sont dignes d'être mis au nombre des élus. Enfin, quand nous disons que ce qui est écrit au ciel peut être changé, c'est en ce sens que si le juste devient pécheur, son nom inscrit au livre de vie en sera effacé, et que si le pécheur devient juste, son nom qui n'y figurait pas y sera porté. » Ainsi parle le Vénérable Bède. Que les disciples du Sauveur se réjouissent donc, non pas de voir les démons abaissés, parce que l'orgueil les a précipités du ciel ; mais de se voir eux-mêmes exaltés, parce qu'ils ont été choisis à leur place pour s'élever par l'humilité jusqu'au trône d'où les mauvais Anges sont tombés par leur superbe. La première de ces joies serait
RETOUR DES APÔTRES ET DES SOIXANTE-DOUZE DISCIPLES, ETC. 20ô
inutile et n'aurait qu'un effet temporel, elle serait mêlée de vaine gloire, et elle peut être commune aux bons et aux méchants. Mais la seconde de ces joies est avantageuse et produit un résultat éternel, elle dirige nos regards vers la gloire céleste, et est le partage des justes.
Jésus-Christ reprit donc les sentiments de vanité que ses disciples avaient conçus, soit à cause du succès de leur mission, soit à cause de leur pouvoir sur les démons ; puis voyant les preuves qu'ils avaient données de leur foi et les fruits qu'ils avaient recueillis de leur prédication, il tressaillit d'allégresse à cette même heure dans le Saint-Esprit (Luc. x, 21) ; et il rendit grâces à Dieu son Père pour le salut des hommes. De même, dit saint Théophile, qu'un bon père de famille se félicite de voir ses enfants grandir et prospérer, de même Jésus-Christ se réjouit de ce que ses disciples se sont rendus dignes d'accomplir tant de bonnes œuvres. « Le Sauveur, dit saint Cyrille, considérait les nombreuses conversions opérées par la vertu du Saint-Esprit qu'il communiquait à ses Apôtres ; c'est pourquoi l'Évangile dit qu'il se réjouit dans le Saint-Esprit, ou, en d'autres termes, des effets merveilleux produits par le Saint-Esprit ; l'amour qu'il avait pour les hommes lui faisait regarder la conversion des pécheurs comme un sujet de joie. » Ainsi parle saint Cyrille. — Jésus-Christ rendit grâces de la sorte : Je vous bénis, je vous remercie et je vous loue, 6 mon Père, qui m'avez engendré de toute éternité, Seigneur du ciel et de la terre, Maître des choses visibles et invisibles que vous avez créées dans le temps ; je vous bénis de ce que, par un effet de votre justice, vous avez caché ces choses accomplies par l'avènement de votre Fils, ces mystères de la foi, ces secrets de votre providence, aux sages et aux prudents, h
ceux qui s'estiment et se regardent comme tels, ainsi que les t. m, 12
Scribes et les Pharisiens et tous les orgueilleux ; ou bien à ceux qui sont sages dans les choses divines par la connaissance de la Loi et des Prophètes, et à ceux qui sont prudents dans les choses humaines pour le maniement des affaires temporelles ; ou encore à ceux qui sont sages, selon la philosophie du siècle dont saint Paul dit (I Cor. 1, 20) : Dieu ria-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde 1 Cette fausse sagesse est de trois sortes : elle est terrestre, quand elle recherche les biens matériels, comme font les hommes avares et cupides ; elle est animale, quand elle affectionne les plaisirs sensuels, ainsi que font les voluptueux et les impudiques; elle est diabolique, quand elle convoite les honneurs mondains, à l'exemple des orgueilleux et des ambitieux. Mais je vous rends grâces aussi, dit Jésus-Christ, de ce que vous avez révélé ces mêmes choses aux petits, ou aux humbles qui ne craignent point de soumettre leur intelligence au joug de la foi, comme font les pêcheurs et les gens simples qui ne prétendent point s'élever au-dessus des autres ; c'est ainsi que vous attirez les humbles et que vous repoussez les orgueilleux.
Jésus-Christ en tant que Dieu était égal à son Père; mais en tant qu'homme il remercie et bénit ici Dieu le Père, ou plutôt la Trinité tout entière. Aux sages et aux prudents il oppose justement non pas les ignorants et les insensés, mais les petits, c'est-à-dire les humbles, pour nous montrer, dit saint Grégoire (in cap. î Reg.), qu'il ne réprouve ni la science ni le génie, mais seulement l'orgueil et la vaine gloire ; pour nous apprendre aussi, dit saint Chrysostôme (Hom. 39 in Matth.), à fuir avec soin l'élévation et à pratiquer avec zèle l'humilité. N'est-ce pas un grand honneur pour l'homme vraiment humble d'être initié aux secrets conseils du Roi des rois, et d'être admis à la connais-
sance intime de la vérité éternelle? car, selon le Vénérable Bède, l'humilité est la clef de la science avec laquelle nous pouvons parvenir à la connaissance de la vérité qui est Jésus-Christ. — « Le Sauveur, dit saint Chrysostôme (Hom. 28 Operis imper.), remercie Dieu son Père d'avoir éclairé des hommes simples et grossiers qui savent rapporter à l'auteur de tout bien toutes leurs bonnes œuvres, de les avoir éclairés des lumières de la foi préférablement aux sages des Juifs qui, s'imaginant posséder la vraie sagesse divine, en étaient néanmoins très-éloignés, parce qu'elle consiste non pas seulement à connaître, mais surtout à observer la loi du Seigneur. Voulez-vous constater par vous-mêmes ce que je dis ? Considérez tous ces sages selon la chair et non selon l'esprit, vous remarquerez que Dieu leur cache le mystère de la vérité qu'il révèle aux humbles et aux petits. Ainsi les Juifs qui chaque jour étudiaient sa loi ne purent découvrir ce que des pêcheurs simples et rustiques parvinrent à connaître en maniant leurs filets. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
Le Sauveur ne se réjouit pas de ce que les mystères de la foi chrétienne ont été cachés aux sages, mais de ce qu'ils ont été révélés aux humbles ; car si le bonheur des uns doit exciter l'allégresse, le malheur des autres ne peut provoquer que la tristesse. « N'allez pas croire, dit saint Chrysostôme (Hom. 19 in Matth.), que le Sauveur se soit réjoui de l'aveuglement et du malheur des Juifs ; nullement. S'il témoigne son allégresse, s'il exprime sa gratitude à Dieu son Père, ce n'est point parce que les mystères de la foi sont restés cachés aux Scribes et aux Pharisiens ; car c'était un sujet de tristesse plutôt que de joie, comme lui-même l'a prouvé en pleurant sur leur ville; mais seulement parce que les vérités inconnues aux sages avaient r\r manifestées
aux humbles. » — Ici, l'Écriture emploie le terme confessio pour désigner la louange ou l'action de grâces; car, selon saint Jérôme, la confession n'est pas toujours l'expression de la pénitence, mais souvent aussi de la reconnaissance. Selon saint Augustin (in Psal. xiv) la confession désigne tantôt l'aveu du péché et tantôt l'action de grâces ; en sorte que nous confessons, soit en louant Dieu, soit en nous accusant nous-mêmes.
De tout ce que nous venons de dire, concluons : 1° que du côté des croyants, le principe de la foi fut l'humilité qui dispose le cœur à la sagesse ; selon cette maxime du livre des Proverbes (xi, 2) : Là où est l'humilité, là. est aussi la vraie sagesse. Et comme l'a dit le philosophe Ptolémée : Celui qui, parmi les sages, est le plus humble, est aussi le plus sage; 2° que du côté des Juifs, la cause de l'incrédulité fut l'orgueil qui aveugle llintelligence ; 3° que du côté de Dieu, la foi des uns et l'incrédulité des autres furent l'effet de la simple volonté divine. C'est pourquoi Jésus-Christ ajoute: // en a été ainsi, ô mon Père, parce que cela vous a plu, vous auquel rien d'injuste ne peut plaire. Le Sauveur ne voulut donner aucune autre raison de la conduite de Dieu dans l'élection des uns et dans la réprobation des autres que le libre choix de son Père, pour nous apprendre à ne pas scruter les secrets du Seigneur, et aussi pour confondre ceux qui veulent toujours en appeler de la conduite de Dieu au tribunal de leur faible raison. Par ces paroles, dit saint Grégoire (Lib. 8 Moral.), le Sauveur a voulu nous donner l'exemple de l'humilité : gardons-nous de sonder témérairement les desseins impénétrables de la divine Providence, par rapport à la vocation des uns et à la damnation des autres ; car, après avoir établi la certitude de l'une et de l'autre, Jésus-Christ lui-même n'en allègue point d'autre
cause que le bon plaisir de Dieu, supposant que ce qui est injuste ne saurait plaire à Dieu, la justice par excellence. Ainsi, nous devons conclure que tous les événements extérieurs de la divine Providence ont pour motifs les jugements impénétrables de sa volonté très-sage. Selon saint Chrysoslôme (Hom. 28 Oper. imp.), « Notre-Seigneur ne dit pas quelles furent les raisons de ce bon plaisir de Dieu , mais il se contente de lui rendre grâces de ce que telle fut sa volonté. De même, vous ne devez jamais chercher à pénétrer les conseils de Dieu dans ses œuvres, ni ce qu'il a fait, ni pourquoi il l'a fait ; mais vous devez seulement le remercier de la manière quelconque dont il a voulu disposer chaque chose. La nature de Dieu doit être pour vous une garantie suffisante qu'il ne fait rien sans raison et contre la justice. Dieu vous a créés, non pour discuter ses œuvres, mais pour l'honorer ; non pour juger ses actes, mais pour observer ses préceptes ; car si le propre d'un bon maître est de pourvoir à tous les besoins de son serviteur, le propre d'un bon serviteur est d'obéir fidèlement à toutes les volontés de son maître sans les discuter. » Telles sont les paroles de saint Chrysostôme. — « Ne vous préoccupez pas, ajoute saint Augustin (Tract. 20 in Joan.), de savoir pourquoi Dieu choisit celui-ci et abandonne celui-là, ce serait vous jeter dans la présomption et l'erreur. « Dieu, dit saint Prosper, n'entraîne pas l'homme qui résiste, ne contraint pas la volonté qui refuse; mais par les douceurs de sa grâce, il change peu à peu le cœur et les inclinations, d'un infidèle il l'ait un croyant, et d'un rebelle un Chrétien docile qui aime ce qu'il n'aimai I, pas, et veut ce qu'il ne voulait pas auparavant. » — A l'élection des uns et à la damnation des autres, nous ne pouvons sans doute assigner un motif particulier autre que la volonté de Dieu : néanmoins, du côté de
Dieu, il y a une raison générale, c'est que dans le bonheur des élus brille sa miséricorde et que sa justice éclate dans le châtiment des réprouvés. La puissance, la grandeur d'un roi ne consiste pas seulement dans la magnificence de sa cour et dans le nombre de ses officiers, mais elle se montre encore dans les punitions et les supplices infligés aux criminels et aux malfaiteurs. De même la punition des méchants contribue à la gloire de Dieu ainsi que la récompense des bons.
Après avoir parlé de la vocation des humbles, il était tout naturel d'indiquer le moyen par lequel cette vocation s'est opérée. Jésus-Christ est le médiateur entre Dieu et les hommes ; or, pour réunir deux extrémités éloignées l'une de l'autre, il faut un moyen terme ; ce moyen terme est Jésus-Christ par le canal duquel découlent sur nous les grâces célestes. C'est pourquoi le Sauveur ajoute (Luc. 10. 22) : Mon Père m'a tout donné. En effet, en tant que Dieu, Jésus Christ a reçu du Père l'essence et par conséquent la puissance qu'il possède conjointement avec lui ; de cette manière le Père lui a tout donné de toute éternité. En tant qu'homme aussi, Jésus-Christ a reçu du Père toutes choses en son pouvoir et sous son empire. Elles lui sont assujetties de droit, depuis le moment de l'Incarnation ; car dès que la nature humaine a été unie au Verbe divin, le Père lui a donné toutes les créatures. Elles lui seront assujetties de fait, au jour du jugement ; car elles seront alors mises sous ses pieds de telle sorte que sa volonté sera parfaitement accomplie en toutes choses. — Et parce que, selon la nature divine, Jésus-Christ est consubstantiel à son Père, il ajoute : Nul n'a connu le Fils, sinon le Père, et nul n'a connu le Père, sinon le Fils. N'allez pas croire cependant que le Saint- Esprit ne connaisse ni le Père ni le Fils, car les paroles
précédentes n'excluent que les personnes d'une autre essence que le Père et le Fils ; or, le Saint-Esprit étant de même essence que le Père et le Fils, il s'ensuit qu'il les connaît tous deux comme ils se connaissent l'un l'autre. — Mais, parce que le Christ est médiateur entre Dieu et les hommes, la connaissance des personnes divines est arrivée par lui jusqu'à nous ; c'est pourquoi il ajoute : Celui-là aussi les connaît, à qui le Fils veut bien le révéler. Toutefois la révélation du Fils ne fait point comprendre les personnes divines comme elles se comprennent elles-mêmes ; car il est impossible à la créature de comprendre Dieu, c'est-à-dire de le connaître d'une manière parfaite et adéquate.
Puisque Jésus-Christ est médiateur entre Dieu et les hommes, nous devons aller à lui avec confiance et en toute sécurité. Lui-même nous y invite par ces mots (Matth. xi, 28) : Venez à moi, en croyant à mes paroles et en obéissant à mes préceptes ; venez à moi, non physiquement, mais moralement, non de corps, mais d'esprit; carcelui-là s'approche de Dieu d'une manière plus véritable, qui vient à moi d'une manière spirituelle, pour me prier par la foi, pour me suivre par l'imitation, et pour me posséder par la glorification. Venez donc à moi, vous qui êtes prisonniers de l'erreur, je suis la porte de la vérité ; venez à moi, vous qui êtes malades, je suis le médecin qui donne la vie ; venez à moi, vous qui avez fait naufrage, je suis le port où vous trouverez le salut. Si le terme où le Sauveur nous appelle est heureux, le terme d'où il nous rappelle est bien malheureux ; aussi entendonsle nous dire avec compassion : 0 vous tous qui êtes affliges et par la nature corrompue en laquelle vous êtes nés, et parles péchés que vous avez commis, et par les peines qui vous sont réservées, venez à moi. Il parle ici spécialement du malheur des inlidèles livrés au culte des idoles. Néanmoins
quelles fatigues n'éprouvent pas le voluptueux pour rechercher les plaisirs, l'avare pour amasser des trésors et l'ambitieux pour acquérir des dignités ! Venez, vous tous qui êtes accablés sous un triple fardeau, sous le joug de la loi ancienne, sous le poids de la tradition phaiïsaïque et sous la servitude du démon ! 0 bonté admirable, ô charité ineffable, ô douces et consolantes paroles du divin Maître ! il invite ses ennemis, il exhorte les coupables, il sollicite les ingrats. Selon la remarque de saint Ghrysostôme (Hom. xxxix in Matth.), « il ne dit pas, venez tels ou tels ; mais venez tous, vous qui êtes chargés d'angoisses, de tristesses et de péchés; venez non pas pour que je vous juge, que je vous condamne et que je vous punisse, mais pour que je vous pardonne, que je vous soulage et que je vous délivre ; venez, non parce que j'ai besoin de. vos hommages, mais parce que je désire votre salut. — Aussi, le Sauveur ajoute : Et moi, non-seulement je vous déchargerai, mais encore je vous réconforterai par la triple nourriture que je vous donnerai, par celle de la doctrine, de l'Eucharistie et de la gloire. Ou bien je vous renouvellerai par les douceurs intérieures de ma grâce en ce monde et par les jouissances éternelles de ma félicité en l'autre. Gomme saint Ghrysostôme le fait observer (loco cit.), « Jésus-Christ ne dit pas seulement: Je vous sauverai, mais ce qui est bien plus encore : Je vous rétablirai, c'est-à-dire je vous remettrai dans une paix complète. Allons donc vers ce bon Maître ; il est le repos de ceux qui sont fatigués, le soutien de ceux qui sont chargés, le pain de ceux qui sont affamés ; allons à lui avec assurance ; car, il est venu pour appeler non pas les justes, mais les pécheurs à la pénitence (Luc. v, 32). » «De son côté, dit saint Bernard (De duodecim gradibus humilitatis) , le inonde crie : Je vous ferai défaut (deficiam) ; et la chair: Je vous causerai la mort
finterficiam) ; mais de son côté Jésus crie : Je vous restaurerai (reficiam vos). Réfléchissez vers lequel des trois vous devez aller ? 0 Chrétiens ! rejetez loin de vous le joug de la loi ancienne, des péchés passés et des soins temporels qui sont pour vous trop pénibles et trop onéreux ; alors prenez, c'est-à-dire recevez de bon cœur le joug de la foi et de la doctrine évangélique qui unit les Juifs et les Gentils, le joug de l'amour et de la charité qui unit les hommes à Dieu, le joug de la croix et de la mortification qui soumet la chair à l'esprit. Jésus-Christ l'appelle mon joug; parce qu'il a porté ce triple joug avant nous et pour nous, en enseignant, aimant et souffrant. Prenez ce joug sur vous, afin de le porter avec joie et avec honneur; ne le mettez pas sous vous, en le rejetant avec mépris et le foulant aux pieds des vices.» « 0 doux fardeau qui fortifie ceux qui le portent, s'écrie saint Chrysostôme (Hom. xxvm Oper. imperf.) ! Le joug des maîtres de la terre use peu à peu les forces de ceux qui en sont chargés ; le joug de Jésus-Christ, au contraire, soutient celui qui le porte ; car ce n'est pas nous qui soutenons la grâce, mais c'est la grâce qui nous soutient ; nous ne sommes pas destinés à l'aider, mais elle est destinée à nous aider. »
Le Sauveur, continuant, ajoute : Apprenez de moi qui suis votre Maître et qui vous ai instruits par mes paroles et par mes exemples, apprenez que je suis doux, extérieurement par mes mœurs, intérieurement par mes affections, et humble de cœur, non par feinte pour capter les louanges des hommes. Je suis doux, car je ne blesse personne ; je suis humble, car je ne méprise personne : je suis doux et humble tl<> cœur, car je ne trompe personne. Il propose ainsi trois vertus à notre imitation ; la douceur dans la conduite, l'humilité dans le sentiment, et la sincérité dans l'intention ; c<^
214 LA tÎRANDE VIE DE JÉSUS-CHRIST
sont là les vertus les plus propres à produire, entretenir et augmenter la charité. C'est donc comme si Jésus-Christ nous disait : Apprenez de moi à être tellement doux dans vos habitudes que vous n'offensiez personne , tellement humbles dans vos pensées que vous ne dédaigniez personne, tellement sincères dans votre cœur que vos sentiments intérieurs soient conformes à vos actes extérieurs, pour ne pas cacher la malice du serpent sous les apparences de la colombe. Prenons donc avec empressement le joug de ce Maître doux et humble ; il est plus facile à porter que celui des maîtres durs et orgueilleux.
Remarquons ici que parmi toutes les vertus qu'il nous a enseignées, notre divin Sauveur nous recommande surtout l'humilité, afin que nous l'apprenions de lui spécialement : car elle est la racine et le fondement de toutes les autres vertus. Selon la remarque de saint Ambroise (inPsal. cxin),« Jésus-Christ ne nous dit pas : Apprenez de moi que je suis puissant, que je suis glorieux ; mais apprenez de moi que je suis humble, vous pouvez m'imiter en cela. » — « 0 mes frères, s'écrie saint Augustin (Serm. lOdeVerbisDomini), toutnotre salut est dans ces paroles de notre divin Maître : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. Il ne nous dit pas : Apprenez de moi à fabriquer quelque univers, à créer toutes les choses visibles, à remplir le monde d'œuvres merveilleuses, et à ressusciter les morts ; mais apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. Que dirai-je de moi , misérable et orgueilleux que je suis, s'écrie saint Bernard (lococit.), lorsque l'auteur et le dispensateur de toutes les vertus, en qui sont réunis tous les trésors de la sagesse et de la science (Colos. n, 3), en qui réside corporel lement laplénilude de la divinité (ibid.. 9), se glorifie lui-même de son humilité, comme étant l'abrégé de toute sa doctrine et la plus grande
des vertus qu*il nous ait enseignées ? Apprêtiez de moi, nous dit-il, non pas la sobriété, non la chasteté, non la prudence, mais que je suis doux et humble de cœur. Je ne vous renvoie point aux enseignements des Patriarches, ni aux livres des Prophèles, mais je m'offre moi-même à vous comme l'exemple et le modèle de l'humilité que vous devez copier. Pour montrer qu'il se manifeste plus familièrement aux humbles de cœur qu'à tous les autres, le Sauveur a revêtu toutes les apparences extérieures de l'humilité; et pour nous enseigner l'excellence de cette vertu, il n'a pas craint de la pratiquer lui-même dans toute son étendue. »
«Le Fils unique de Dieu, dit saint Grégoire (Lib. 34 Moral, xxn, xxm), s'est revêtu de toutes nos misères, de toutes nos infirmités ; d'invisible qu'il est par sa nature, il s'est rendu visible ; il n'a pas craint de s'exposer au mépris, aux dérisions, aux opprobres et aux tourments de sa Passion pour apprendre aux hommes à ne pas s'abandonner à l'orgueil. Qu'elle est grande la vertu d'humilité, puisque, pour l'enseigner aux hommes d'une manière plus efficace, Celui qui est supérieur à toutes les créatures s'est soumis au supplice de la croix ! Nous l'avons vu descendre du trône de sa gloire au néant de l'homme, pour élever l'homme jusqu'à lui. L'orgueil du démon avait été l'occasion de notre perdition, l'humilité d'un Dieu fut l'instrument de notre rédemption. Aussi, Jésus-Ghrist est le roi des cœurs vraiment humbles, comme Léviathan est le prince des esprits superbes; en sorte que, si l'orgueil est la marque la plus évidente des réprouvés, l'humilité est au contraire le signe infaillible des élus. Le soldat porte les insignes du roi sous le drapeau duquel il combat; de même les actions du Chrétien, selon qu'elles portent le cachet de l'humilité ou de l'orgueil,
démontrent qu'il combat pour Dieu ou pour le démon. » "Ainsi parle saint Grégoire. Selon Cassiodore « l'abaissement du Fils de Dieu dans le mystère de son Incarnation est aussi incompréhensible aux hommes que sa majesté infinie dans le mystère de la sainte Trinité. »
Rangez-vous donc plutôt sous la bannière du Roi du ciel que sous celle du prince de ce monde, et préférez le service
de Dieu au service de l'homme. Pour vous y exciter davan-
tage, méditez le fait suivant. Un vaillant officier qui avait longtemps combattu pour son seigneur, fut atteint d'une maladie qui allait le conduire au tombeau. Son maître, étant venu le visiter sur son lit de douleur, lui promit de n'épargner ni or ni argent, et de mettre tout en œuvre pour lui rendre la santé. L'officier, pénétré de reconnaissance, le remercie en disant que tous soins étaient désormais inutiles, puisque les médecins avaient jugé sa mort prochaine. Puis, faisant appeler auprès de lui ses compagnons d'armes et les autres courtisans du prince : Mes amis, leur dit-il, vous savez que j'ai consacré ma vie entière au service de notre commun maître ; et, dans l'extrémité où je suis maintenant réduit, il ne peut, quoi qu'il fasse, malgré toute sa bonne volonté, m'être d'aucun secours. J'ai donc sacrifié en pure perte mon temps, mon repos, ma santé; je le regrette, mais trop tard. Au moins, je vous en prie, profitez de mon avertissement ; servez désormais l'unique Maître qui puisse subvenir à vos besoins dans toutes les circonstances.
Le Seigneur propose ensuite la récompense qui est réservée à ses fidèles serviteurs. Si vous acceptez mon joug, si vous obéissez à mes commandements, vous trouverez le repos de vos âmes, en cette vie et dans l'autre, repos qui commence dès ici-bas, pour être complété dans la véritable
patrie. Selon la remarque de saint Chrysostôme (Hom. 28 Oper. imp.), Jésus-Christ ne dit pas simplement : Vous trouverez le repos, mais il ajoute : le repos de vos Ames; car l'observation des divins préceptes n'est pas destinée à procurer le repos du corps. Le vrai Chrétien ici-bas peut éprouver la douleur et l'affliction dans sa chair, mais il goûte dans son cœur la paix et la joie par l'espérance des biens futurs. Aussi Jés\is-Christ dit ailleurs (Joan. xvi, 33) : Je vous ai dit ceci, afin que vous cherchiez la paix en moi seul, tandis que vous trouverez la tribulation dans le monde. Comme quelques-uns auraient pu hésiter à prendre le joug de la loi évangélique, sous prétexte qu'il est trop lourd et trop pesant, le Sauveur montre pourquoi on trouve la paix de 1 ame sous le joug du Seigneur ; car, dit-il, mon joug est doux. Le joug de la loi ancienne était lourd par la multiplicité de ses cérémonies, par la rigueur de ses jugements et par l'absence de sacrements régénérateurs ; mais il n'en est pas ainsi du joug de l'Évangile. Aussi le Sauveur ajoute : Et mon fardeau est léger, parce que l'amour seul le porte aisément. Rien n'est dur, rien n'est pénible pour celui qui aime, dit saint Jérôme (in cap xi Matth.). Aimons donc Jésus-Christ, et tout ce qui nous paraissait difficile nous deviendra facile. « Il n'y a de peine, dit Quintilien, que là où il y a de la contrainte ; nous ne ressentons de douleur qu'à cause de notre impatience ; et c'est la crainte qui nous fait paraître une chose cruelle. » — Mais, direzvous, comment le joug de l'Évangile pourrait-il être plus doux que celui de la loi ancienne ? Cette loi ne punissait que l'adultère et l'homicide ; mais l'Évangile punit jusqu'au moindre désir de la concupiscence, jusqu'au plus petit mouvement de colère. Je vous répondrai avec saint Jérôme, que cette même loi récompensait seulement les œuvres ext. m 13
térieures, tandis que l'Évangile récompense même la bonne volonté sans les actes extérieurs. Si vous ajoutez y Gomment Jésus-Christ peut-il assurer ici que son joug est doux et son fardeau léger, après avoir déclaré plus haut que pour arriver à la vie il fallait passer par une porte petite et par une voie étroite (Matth. vu, 14)? Je vous dirai avec saint Hilaire (Gan. 11 in Matth.) et saint Augustin (Serm. 9 de Verbis Dom.) : Cette voie dont parle le Sauveur semble au commencement étroite et difficile, parce qu'il est dur de réformer ses mœurs ; mais à mesure qu'on avance, elle devient plus large et plus facile par les douceurs ineffables de l'amour divin. Celui dont les dents sont agacées mange d'abord avec peine, mais il s'y habitue peu à peu et y trouve enfin du plaisir. Ainsi, la pratique de l'Évangile est agréable et facile à celui qui aime Dieu et qui possède la charité, à celui qui s'y accoutume et y progresse, à celui qui considère les œuvres de la loi ancienne ou les récompenses de la vie éternelle.
Prière
Seigneur Jésus-Christ , accordez-moi d'être tellement touché de votre grâce par la sainte prédication de vos disciples, que je me glorifie non point dans les vanités, mais dans la croix, non point dans ce qui flatte l'orgueil et l'ambition, mais dans ce qui me porte à l'abnégation et à l'humilité. Que la sainte doctrine de votre Évangile m'affermisse de plus en plus dans une profonde humilité accompagnée de toutes les autres vertus, afin que, purifié des vices et orné de dons surnaturels, je mérite de trouver la paix de l'âme dès cette vie et pendant l'éternité ; car mon cœur est continuellement inquiet, jusqu'à ce qu'il se repose en vous, ô bon Jésus. Ainsi soit-il.