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CHAPITRE LXI

Luc. x, 38-42.

Jésus-Christ, continuant ses courses évangéliques, entra dans un bourg appelé Béthanie, c'est-à-dire demeure de l'obéissance; ce qui signifie que le Seigneur habite volontiers, dans la conscience docile à sa voix (Luc. x, 38). Il alla dans la maison de Marthe et de Marie, qu'il visitait souvent, à eause de l'étroite amitié qui l'unissait à cette pieuse famille. L'Evangéliste, sans parler ici de Marie, dit simplement qu'une femme nommée Marthe le reçut dans sa maison, parce que celle-ci, en sa qualité d'aînée, avait la direction de la maison. Les deux sœurs qui aimaient Jésus de tout leur cœur, l'accueillirent avec respect et joie, heureuses qu'elles étaient de l'arrivée d'un si grand hôte. Marthe aussitôt s'empressa de préparer un repas convenable pour le Seigneur qui était accompagné de ses disciples. Tandis qu'elle travaillait beaucoup afin de pourvoir à tous leurs besoins, Marie se mit aux pieds du Seigneur, pour témoigner avec quelle attention et avec quelle assiduité elle écoutait sa parole, de quelle vénération et de quelle confiance elle entourait sa personne. L'une restait debout, tout empressée de procurer au Seigneur la nourriture matérielle ; l'autre restait assise, tout appliquée à recevoir de lui la nourriture spirituelle. Or, autant l'âme l'emporte sur le corps, autant la nourriture spirituelle est préférable à la nourriture corporelle. D'après la remarque de saint Augustin (Serai. 21 de Verbis Dom.), plus Marie se tenait avec humilité, plus elle recevait avec abondance ; car

l'eau afflue dans les profondeurs de la vallée, tandis qu'elle glisse seulement sur les hauteurs de la colline. Selon sa coutume en effet, le Seigneur qui ne voulait pas demeurer oisif, parlait de la vie éternelle, et donnait ainsi à ses disciples l'exemple de rassasier de saintes instructions ceux qui les accueillaient dans leurs propres maisons.

Pendant ce temps-là, Marie ne cessait de contempler l'admirable figure du Sauveur dont elle ne se lassait pas de savourer la délicieuse conversation ; on ne saurait exprimer combien elle était ravie de le voir et de l'entendre ; elle ne pensait qu'à goûter les douceurs de la parole divine et à exercer les actes de la vie contemplative; c'est ainsi qu'elle recueillait soigneusement les miettes précieuses du pain spirituel que le Seigneur lui-même distribuait aux convives. Marthe au contraire, qui se livrait aux œuvres de la vie active, finit par s'arrêter un moment, et, comme fatiguée du travail, prit un peu de relâche ; mais, voyant avec peine qu'elle seule pourvoyait aux nécessités de la maison, pendant que sa sœur jouissait des charmes de la société, elle s'en plaignit à Jésus qui le permettait, et le pria d'engager Marie à partager son ministère et à lui prêter assistance. Mais Marthe n'obtint point une réponse conforme à son désir; Marie se contenta de l'aider de ses conseils et de ses prières, de la diriger et de l'encourager. Nous voyons, d'après cela, que les deux sœurs n'avaient ni serviteur, ni servante à leur disposition, et que le Seigneur n'avait personne dans sa suite pour fournir à ses besoins ; voilà une leçon pour les maîtres orgueilleux qui s'environnent de nombreux dômes tiques. Marthe qui se plaint de l'inactivité de Marie, figure les Chrétiens qui, ne connaissant pas l'excellence de la contemplation divine, croient que Dieu agrée seulement le ministère de la charité fraternelle, en sorte que, pour plaire à Jésus-Christ par la vie contem-

plative, il faille aussi le servir par la vie active. Saint Jérôme réfute cette erreur, dans une lettre adressée à une riche et noble dame romaine qu'il invitait à se retirer dans la solitude. « Quand quitterez-vous enfin cette servitude si imparfaite, lui disait-il? Croyez-vous que Notre-Seigneur ne pourra pas nourrir ses pauvres sans vous ? (Epist. ad Paulam et Eustochium).

D'après l'Évangile, Marie vit sa conduite blâmée en trois circonstances différentes. Ainsi, le Pharisien l'accusa de présomption et de témérité pour avoir osé, quoique pécheresse, toucher Jésus qu'il avait invité à sa table. Judas l'accusa de prodigalité, parce qu'elle avait répandu un parfum précieux pour en oindre la tête et les pieds du Sauveur. Marthe aussi l'accusa d'oisiveté dans l'occasion qui est ici rapportée. Et, au milieu de ces différents reproches, Marie garde toujours patiemment le silence ; mais Jésus répond toujours à sa place pour l'excuser. Ainsi, il montre au Pharisien que l'acte de Marie n'avait pas un caractère de présomption mais de dévotion (Luc. vu) ; il montre à Judas et aux autres disciples que l'effusion du parfum n'était pas une œuvre de prodigalité, mais de piété (Matth. xxvi) ; il montre à Marthe que, si sa sœur était assise à ses pieds, ce n'était pas par indolence, mais par zèle pour vaquer aux plus excellents exercices. — Marie qui goûtait tranquillement la suavité ineffable de la parole divine, sortit tout à coup comme d'un sommeil, à la plainte de sa sœur ; elle craignit pour son repos, et, inclinant son visage vers la terre, elle garda le silence et confia sa cause au véritable Juge qui était là présent ; elle n'essaya point de répondre, dans la crainte d'interrompre ainsi ou d'abandonner l'intention qu'elle avait d'écouter Jésus-Christ.

Le Seigneur alors excusant Marie dit à sa sœur (Luc. x, 41) : Marthe, Marthe. Il l'appelle deux fois par son propre

nom pour inarquer l'affection qu'il lui porte et le désir qu'il a d'attirer davantage son attention. Vous vous inquiétez et vous vous embarrassez de plusieurs choses, ou de diverses occupations. En effet, les œuvres de la vie active entraînent avec elles la sollicitude et la distraction de l'âme qu'elles jettent souvent dans le trouble. Voulez-vous donc vivre dans *la paix et la joie, ne vous mêlez pas de nombreuses affaires ; car plus vous entreprendrez d'oeuvres différentes, moins vous aurez de force pour atteindre à votre fin. Après tout, ajoute le Sauveur, une seule chose est nécessaire ; s'attacher constamment à Dieu, suivant cette parole du Psalmiste : J'ai demandé au Seigneur une seule chose qui sera l'objet de toutes mes recherches (Ps. xxvi, 4). Or, l'unique nécessaire (unum necessarium), c'est ou bien Dieu lui-même, le seul être que nous devions chercher préférablement à tout le reste ; ou bien la seule application de l'esprit à Dieu. Par la vie contemplative, l'esprit tend d'une manière directe à Dieu qui est un absolument ; par la vie active au contraire il se tourne vers les créatures qui, étant nombreuses, divisent en quelque sorte l'âme et la distraient de beaucoup de manières. Toutefois, plusieurs choses sont nécessaires à ceux qui tendent vers l'objet unique qu'ils doivent placerau-dessus de tout.

Le Seigneur ajouta : Marie a choisi la meilleure part, la plus sûre et la plus noble. C'est comme s'il disait à Marthe: Vous n'avez pas choisi une mauvaise part, mais Marie a choisi la meilleure. Ainsi, ne vous plaignez pas que votre sœur reste inactive; car celui qui prend son repas est supérieur à celui qui le sert (Luc. xxii, 27). Mais comment peuton dire que Marie avait La meilleure part, puisqu'elle devait l'obtenir seulement dans la patrie ? Dès ici-bas, Marie goûta d'avance l'exquise douceur de cette incomparable félicité dont

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elle devait jouir plus complètement au ciel. Jésus ne blâme point la part de Marthe, puisqu'elle Bst bonne, mais il loue la part de Marie, parce qu'elle est excellente ; et il en indique la raison : c'est que cette part ne lui sera pas ôtëe, car Marie a fait choix de ce qui durera toujours. Son bonheur commence et se développe en ce monde pour se continuer et se consommer en l'autre plus pleinement. En effet, Dieu que nous voyons maintenant comme à travers un miroir et d'une manière énigmatique, nous le verrons alors face à face, sans intermédiaire (I Cor. xm, 12). Le feu de l'amour qui s'allume d'abord ici-bas, s'augmentera comme un véritable incendie, lorsque nous pourrons contempler l'objet même de cet amour. La charité ne s'éteint jamais, après la mort, mais elle se perpétue pendant toute l'éternité (Ibid. 8). C'est le feu qui brûle dans Sion, et la fournaise qui s'élève de Jérusalem (Is. xxxi, 9). Il en est ainsi de la vie contemplative : c'est une même chose sur la terre et au ciel, seulement la joie de l'âme est imparfaite ici-bas, au lieu que làhaut elle sera complète. Comme la charité par conséquent, la vie contemplative dont nous aurons été favorisés ne sera point détruite, maisplutôt perfectionnée, lorsque nousaurons cessé de combattre en ce monde. La vie active au contraire que nous aurons menée pendant ce pèlerinage, s'évanouira un jour, comme la foi ; elle nous sera ôtée, parce que les œuvres de miséricorde qu'elle exerce ne seront plus nécessaires dans l'éternelle patrie.

Marie, se voyant donc excusée par le Seigneur, se rassit a ses pieds avec plus de sécurité, et se rétablit dans un calme beaucoup plus doux. Le Seigneur répondit pour Marie à Marthe, dit saint Augustin, et Marie trouva pour avocat Celui que Marthe avait interpellé comme juge ; la sentence de Jésus servit de réplique à la plainte de celle-ci, et de dé-

fense à la conduite de celle-là. Maithe était préoccupée de la manière dont elle devait traiter le Seigneur, et Marie était attentive à la manière dont le Seigneur daignait la traiter ; Marthe s'empressait de préparer un festin pour le Seigneur, et Marie se réjouissait d'assister au festin du Seigneur ; cette dernière était remplie d'une suavité d'autant plus admirable que les satisfactions de l'âme surpassent davantage celles du corps. Lorsque le Seigneur l'eut disculpée, elle resta plus tranquille à ses pieds. Ainsi, Jésus-Christ ne désapprouva point, mais seulement distingua la fonction de ces deux femmes, en montrant que la contemplation de Dieu doit être préférée à l'exercice de toutes les vertus. « Appliquez-vous donc, dit saint Ambroise, à désirer la sagesse divine ; car c'est l'acte le plus excellent et le plus parfait. Que le soin de votre ministère extérieur ne vous empêche pas d'arriver à la connaissance du Verbe céleste ; gardez-vous de considérer et de condamner comme oisifs ceux que vous voyez se livrer à l'étude de la vraie sagesse. Il est vrai que Marthe ne fut pas reprise pour son activité qui avait un bon but, mais Marie lui futpréférée pour avoir choisi la meilleure part. Jésus-Christ est riche en grâces et les distribue avec variété aux uns et aux autres, mais le plus sage choisit celle, qu'il juge la meilleure. Ainsi les Apôtres, estimant qu'il valait mieux pour eux prêcher la parole de Dieu, laissèrent le service des tables aux sept diacres qu'ils élurent à cet effet. Ainsi, la part de Marie est préférée à celle de Marthe ; parce que la vie contemplative a plus de grandeur et de ressemblance avec celle des Anges, plus de sécurité, de paix, de douceur et enfin de durée, puigqu'e/fe ne sera point ôtée. La vie active est plus dangereuse, à cause delà boue etde la poussière qui s'attachent aux pieds de ceux qui s'y livrent; elle est plus pénible, à cause de ses sollicitudes et de ses OO t. ni 15.

cupations ; mais elle est plus utile au prochain à cause du secours et de l'édification qu'elle lui procure. La vie active est de deux sortes : l'une est celle des prélats et des prédicateurs, et l'autre celle des simples fidèles ou des Chrétiens ordinaires. Si donc on lit quelque part que la vie active est préférée à la vie contemplative, il faut l'entendre de la vie des prélats et des prédicateurs; car, d'après certains auteurs, il-est des cas où l'action l'emporte sur la contemplation, et d'autres où celle-ci l'emporte sur celle-là. — Il faut en effet distinguer dans la vie des docteurs deux espèces d'actions.- L'une qui dispose à la contemplation, consiste dans l'exercice des vertus morales. Saint Grégoire dit à ce sujet (in libro I Reg.) : Ceux qui, en ce monde, désirent atteindre au sommet de la contemplation, doivent auparavant s'exercer dans la carrière de l'action; car, lorsque la pratique des vertus morales est parvenue à calmer le tumulte des passions, l'âme est disposée à s'élever plus librement jusqu'à la considération de la vérité divine. On voit parla que ce genre d'action sert pour arriver à la contemplation comme à sa fin; or la fin l'emporte sur les moyens qui peuvent y conduire. C'est pourquoi tous conviennent que la contemplation l'emporte sur ce genre d'action. — Il est une autre espèce d'action qui suit la contemplation comme procédant de sa plénitude : elle consiste, par exemple, à enseigner les hommes et à diriger les âmes. Plusieurs prétendent que cette espèce d'action est préférable à la contemplation, mais il est évident que Jésus-Christ n'en parle point ici. D'autres soutiennent que la contemplation est préférable même à ce genre d'action. Ce qui détermine notre choix indépendamment des circonstances, disent-ils, paraît être meilleur absolument que ce qui le détermine d'une manière accidentelle et par occasion. Or, la contemplation mérite d'être embrassée pour elle-même, tandis que

le ministère des âmes ne doit être accepté que dans le cas où le bien de nos frères le demande. « La charité cherche un saint repos, déclare saint Augustin (Lib. 17 de Civit. xrx); mais, lorsque la nécessité l'exige, la charité accepte un juste emploi. Par conséquent, si aucune fonction ne nous est confiée, vaquons à la contemplation ; mais si quelque charge nous est imposée, livrons-nous à l'action pour subvenir au besoin du prochain. »

Ces deux sœurs aimées du Seigneui, Marthe et Marie, figurent les deux vies spirituelles réunies ici-bas dans l'Église. Marthe représente la vie active qui nous fait secourir le prochain par la charité, et Marie représente la vie contemplative qui nous fait soupirer d'amour pour Dieu. Voilà pourquoi nous lisons que ce fut Marthe et non point Marie qui reçut le Sauveur dans la demeure ici-bas, parce que l'âme adonnée à la vie contemplative dédaigne toute possession de ce monde ; il lui suffit d'être assise aux pieds du Seigneur, d'écouter continuellement la parole de Dieu, et de nourrir son esprit plutôt que son corps. Après avoir abdiqué toutes les affaires et sollicitudes temporelles, il lui suffît de s'appliquer à la lecture et à la prière, de se plonger dans les pieuses méditations, de verser souvent les larmes de la K componction causée soit parle regret des péchés passés soil par le désir de la vie éternelle. Ainsi firent les Prophètes, les Apôtres et grand nombre d'autres saints personnages qui abandonnèrent tout et s'enfuirent du monde pour s'attacher au Seigneur. Quant à la vie active, elle est ainsi appelée parce que ceux qui l'exercent sont toujours dans l'action, les fatigues et. les travaux, et ne connaissent presque pas le calme et le repos. Voilà pourquoi il est dit de Marthe qu'elle se donnait beaucoup de mouvement pour faire les préparatifs nécessaires. Ne voyons-nous pas la même activité dans

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beaucoup de pasteurs et de ministres de l'Église, ainsi que dans beaucoup d'autres Chrétiens ? Ils courent de tous côtés, travaillent sans relâche, s'imposent de grandes peines, pour subvenir de différentes manières aux besoins de leurs frères, et pour accomplir les œuvres de miséricorde, en sorte qu'ils sont les fidèles copies de Marthe. Marie reste assise, parce que l'âme contemplative, ayant dompté ses passions, jouit en Jésus-Christ du repos désiré. Marthe au contraire reste debout, parce que dans la vie active l'âme ne cesse de travailler et de combattre. « Dans cette maison où fut reçu ■ Jésus-Christ, dit saint Augustin (Serm. de VerbisDom.), demeuraient deux femmes qui représentent deux sortes de vies toutes deux innocentes et louables ; Tune laborieuse sans être criminelle et l'autre tranquille sans être oisive ; ces deux sortes de vies se trouvèrent donc réunies dans la même maison avec Celui qui est la source même de la vie. »

Ces deux femmes très-prudentes ont servi comme de conductrices et de modèles à l'armée chrétienne ; tous les fidèles marchent à leur suite, les uns sur les traces de Marthe et les autres sur celles de Marie ; car personne ne peut parvenir à la céleste patrie, s'il ne suit l'une ou l'autre de ces deux saintes femmes. Mais ici-bas, chacun doit peser ses forces, pour voir lequel de ces deux genres de vies lui convient mieux. S'il a plus de dispositions pour la contemplation, plus de ferveur pour l'oraison, qu'il n'hésite pas à se transporter dans la solitude, afin d'y prier Dieu pour lui et pour son prochain ; bien qu'il ne se livre pas à la prédication, il n'enfouit pas ainsi son talent dans la terre, mais il le confie au Seigneur et il fait valoir pour tous le talent de la prière et de la dévotion, au moyen duquel il se rend plus utile aux autres et plus parfait lui-même ; on ne peut alors accuser de

paresse un homme qui se livre tout entier à la dévotion, à la prière, aux jeûnes, aux veilles et aux larmes de la componction. Il en est de même de la vie active considérée dans ses conditions particulières. Ces deux vies ne sont pas opposées entre elles, mais elles diffèrent seulement par leurs fonctions ; souvent même celui qui s'exerce à la vie active s'exerce aussi à la vie contemplative, et réciproquement ; toutefois chacun est distingué d'après la vie dont il exerce le plus souvent les fonctions.

Or, les fonctions de la vie active consistent à faire en public des lectures édifiantes, prêcher la parole divine, corriger les coupables, ramener les égarés, instruire les ignorants, soulager et nourrir les pauvres, prêter secours ou conseil à ceux qui le demandent, délivrer les faibles opprimés, soigner les malades, veiller sur la conduite de ceux qui sont confiés à notre direction, dispenser à chacun ce qui lui convient, enfin pratiquer toutes les œuvres de miséricorde. Les fonctions de la vie contemplative consistent à faire en son particulier de pieuses lectures, méditer la loi divine, vaquer à l'oraison mentale, goûter et sentir les douceurs de la patrie céleste, ne chercher que le bon plaisir du Créateur, tenir son âme détachée de toutes les créatures, et, autant que la faiblesse humaine le permet, s'unir à Jésus- Christ, en sorte qu'après avoir répudié toute préoccupation de ce monde, L'esprit soupire uniquement après le bonheur de voir la face de Dieu : car il faut que le contemplatif ne. pense plus à la terre pour vivre dès maintenant au ciel (Philip, m, 20). En effet, l'homme vraiment spirituel doit régler toute sa conduite, comme s'il devait à chaque instant paraître devant le Seigneur pour être jugé; il doit être embrasé d'un ardent désir, comme si, à chaque instant, il devait se réunira la société des Anges pour jouir éternel-

lement de Dieu. Celui qui a toujours ainsi le cœur élevé vers le ciel, excite les autres à l'amour de Dieu, se moque de la gloire et de la félicité de ce monde, s'étonne de l'aveuglement des hommes, et montre quelle folie il y a de mettre sa confiance dans les choses éphémères. Cependant, selon les circonstances et les nécessités, on peut passer de la vie contemplative à la vie active, et réciproquement, lorsque ce changement paraît devoir être utile à l'Eglise.

Hildebert, évêque du Mans, écrivant à un nouveau prélat qui regrettait d'avoir perdu le calme de la vie contemplative et qui supportait péniblement le fardeau de la vie active, lui dit : « Vous étiez assis avec Marie aux pieds du Seigneur, mais maintenant a ous êtes employé avec Marthe au service du Seigneur. La belle Rachel vous charmait, mais ne dédaignez pas Lia quoique chassieuse ; car elle vous donnera des enfants. Marie obtient de Jésus la nourriture spirituelle et Marthe prépare un festin à Jésus : celle-ci restaure le Sauveur, celle-là est restaurée par le Sauveur lui-même ; l'une sert le pain des hommes, l'autre reçoit le pain des Anges ; à la table de Marthe beaucoup de mets sont insipides, tandis que tous sont exquis à la table où est Marie. Là, vous entendiez les chants des Anges, vous admiriez les lis des Vierges, les roses des Martyrs, les violettes des Confesseurs ; ici vous apercevez le Fils de Dieu lui-même descendant du ciel et disant (Luc. xv, 7) : Les Anges de Dieu éprouvent une grande joie à la vue d'un pécheur qui fait pénitence, etc. La vie contemplative vous paraît préférable à la vie active; cependant, si vous voulez bien examiner, vous verrez dans cette dernière le moyen d'arriver à la gloire, aussi bien que dans la première ; ces deux vies peuvent se trouver réunies dans la même personne et séparées dans des personnes différentes. Ainsi Jésus-Christ enseignait

dans la plaine, et priait ensuite sur la montagne. Moïse, sur la montagne puis dans le tabernacle, s'entretenait avec le Seigneur ; et, après être descendu de la montagne ou sorti du tabernacle, il parlait au peuple. Aprè3 avoir entendu la voix qui lui disait sur le haut de la maison : Tue et mange, Pierre alla prêcher au peuple (Act. x. 13). Saint Paul, ravi jusqu'au troisième ciel, devint le docteur de toutes les nations. »

« D'après l'Évangile, continue Hildebert, Marie paraît être restée assise attentivement aux pieds de Jésus, sans aider sa sœur qui réclamait son secours, avec une certaine amertume, pour la réception de Jésus; d'un autre côté, Marthe ne paraît pas avoir joint au service extérieur qu'elle rendait h Jésus la part choisie par Marie qui ne devait jamais la perdre. Aussi, Marie figure l'âme qui, élevant toutes ses pensées vers le ciel, dit avec le Prophète (Ps. liv, 8) : Je me suis enfuie loin du monde et j'ai demeuré dans la solitude. Dans la personne de Marthe, au contraire, Jésus reprend les prêtres tellement occupés que la multitude des affaires les empêclie d'entrer dans le sanctuaire de la contemplation, pour offrir à Dieu le sacrifice d'un cœur contrit et humilié ; car il est impossible de parler quelquefois au Seigneur, si l'on converse avec tout le monde, même au dedans de soi au milieu du silence extérieur. Ces prêtres sont poursuivis toujours par des affaires importunes dont le souvenir-les accompagne jusqu'au saint autel ; elles leur font perdre le fruit de leurs prières, et nuisent à l'accomplissement de leurs fonctions ecclésiastiques. Il est vrai que Marthe s'agitait et s'empressait beaucoup, mais c'était pour servir Jésus- Christ. Si nous nous agitons et nous empressons beaucoup pour chercher notre intérêt personnelet trouver quelqueproût temporel, nous ne remplissons plus le rôle de Marthe, mais

celui de commerçant. Quel juste motif nous avons alors de nous livrer aux gémissements et aux larmes pour expier cette indigne conduite ! Du reste, si vous agissez simplement comme Marthe, vous faites bien ; si vous vous partagez entre Rachel et Lia, entre la vie contemplative et la vie active, vous faites mieux ; mais si vous vous asseyez avec Marie aux pieds de Jésus-Christ pour l'écouter, vous faites très-bien. Il est bon de semer comme la première, il est mieux de moissonner comme la seconde. Je vous dis cela pour que vous regardiez comme un grand avantage spirituel d'imiter tour à tour la conduite de ces deux saintes femmes, et de vous livrer tantôt au repos de Marie, et tantôt à l'activité de Marthe pour vous rendre utile au prochain. C'est ainsi que Jacob vit les Anges monter et descendre tour à tour par une seule et même échelle (Gen. xxviii). Aimez Rachel pour sa beauté et Lia pour sa fécondité. Le prélat ne doit avoir de préférence ni pour l'une ni pour l'autre, mais les environner toutes deux de son affection. Pour vqus, j'ignore si vous avez une préférence, mais ce que je sais, et ce que vous savez aussi, c'est que, d'après l'Evangile (Luc. xvir, 34) : De deux personnes qui seront dans un même lit, Vune sera prise et l'autre laissée, c'est-à-dire l'une sera élue et sauvée, l'autre réprouvée et damnée. » Ainsi parle Hildebert du Mans.

L'histoire que nous rappelons ici ne concerne pas directement la bienheureuse Vierge, Mère de Dieu; néanmoins on lit ce même Évangile le jour de son Assomption, soit parce qu'elle a rempli la double fonction de Marthe et de Marie, soit parce qu'elle fut la ville ou le château (castellum) dans lequel Jésus entra au jour de sa Conception. Le corps de la Vierge est justement appelé un château, parce qu'il réunit sept conditions requises pour constituer un

véritable château-fort. En effet : 1° un château-fort doit être placé sur une éminence ; ce qui figure que, pour construire l'édifice des vertus dans son âme, l'homme spirituel doit s'élever au-dessus des préoccupations et des affections mondaines par le désir des biens célestes et la contemplation des vérités divines. Ainsi fit la bienheureuse Vierge ; elle atteignit les sommets de la perfection spirituelle relativement aux deux espèces de vies, l'active et la contemplative. 2° Le château-fort doit être environné de remparts bien clos et solides ; ceci nous figure que, par sa vigilance continuelle et son inviolable fidélité, Marie garda d'une manière si excellente l'intégrité virginale que jamais la moindre pensée impure, ni la moindre impression charnelle ne vinrent lui porter atteinte, de sorte qu'en elle se sont parfaitement accomplies ces paroles du livre des Cantiques (iv, 12): Ma sœur, mon épouse, vous êtes un jardin fermé, une fontaine scellée. 3° Le château-fort doit être dominé par une tour, figure de l'humilité qui élève l'homme jusqu'au ciel, d'après cette parole du Sauveur : /'Luc. xiv, 11) : Celui qui s'humilie sera exalté. Comme la tour protège tout ce qui est dans l'enceinte fortifiée, de même l'humilité protège et conserve toutes les vertus dans l'homme spirituel. Il y a une connexion trèsconvenable entre cette tour de l'humilité et le rempart de la virginité ; aussi ces deux vertus qui se défendent réciproquement, existèrent en Marie dans toute leur perfection. 4" Le château-fort doit être entouré d'un foss '\ figure de la pauvreté, qui rejette de notre âme toute pensée terrestre. Or, Marie lut si pauvre, qu'elle ne trouva pas même dans une hôtellerie d'endroit convenable pour mettre au monde son divin Fils, en sorte qu'elle fut obligée de le placer entre deux vils animaux. 5° Un château-fort doit être garni de munitions et d'armes pour servir de citadelle et d'asile; telle est L'abondance

de la miséricorde en Marie, auprès de laquelle les pécheurs et les opprimés trouvent un refuge et une garantie contre tous leurs ennemis et dans tous leurs maux. 6° Un châteaufort doit être pouvu des vivres nécessaires pour sustenter ceux qu'il contient ou protège ; ainsi, Marie a possédé une provision inépuisable d'aliments spirituels; car elle a renfermé dans son chaste sein le pain vivant et véritable descendu du ciel. 7° Un château-fort doit avoir une enceinte d'eau; ce qui représente la plénitude de la grâce réunie en la bienheureuse Vierge : car, comme le dit saint Jérôme (Serm. de Assumpt.), « Dieu qui a distribué aux autres créatures sa grâce par portions différentes, l'a communiquée à Marie dans toute sa plénitude. »

Jésus entra donc dans un endroit fortifié (castellum), c'est-à-dire en la bienheureuse Vierge où Dieu Tint luimême pour combattre le démon ; et une femme nommée Marthe, c'est-à-dire la bienheureuse Vierge le reçut dans sa propre demeure, c'est-à-dire dans un chaste sein ; et cette femme avait une sœur appelée Marie. L'admirable Mère de Dieu fut à la fois Marthe et Marie, parce qu'elle pratiqua les œuvres de zèle et goûta les douceurs de la contemplation. Elle remplit le rôle de Marthe envers la personne de Jésus-Christ son Fils, en exerçant à son égard tous les actes de miséricorde et de piété, quand elle lui prodigua les soins assidus de la plus tendre mère. Elle remplit également le rôle de Marthe envers les membres les plus chers de Jésus-Christ, quand elle servit sa cousine Elisabeth à la naissance du saint Précurseur ; car elle rendit les bons offices nécessaires au fils et à la mère avec une grande humilité. De plus, elle remplissait le rôle de Marie, lorsqu'elle écoutait religieusement les paroles de l'Ange et celles du Seigneur, et qu'elle s'entretenait avec eux ; comme aussi

lorsqu'elle conservait et méditait pieusement au fond de son cœur tout ce qu'elle avait vu et entendu, pour le manifester en temps opportun ; car lorsque les Apôtres commencèrent à écrire l'Évangile, elle leur enseigna ce qu'elle savait comme témoin, enjoignant ainsi l'action à la contemplation. — C'est pourquoi on peut dire d'Elle que Marthe avait une sœur nommée Marie. Bien qu'elle se tînt ferme dans la foi, Marthe dit : Seigneur ne considérez-vous pas que ma sœur me laisse servir toute seule? Cette Marthe qui se plaint de sa sœur, c'est la partie inférieure en la Sainte- Vierge, qui, voyant avec une compassion naturelle son cher Fils conduit à la mort ignominieuse de la croix, désirait vivement l'arracher des mains des bourreaux. Marie, c'est la partie supérieure, qui, par la conviction que tous les événements arrivaient d'après une disposition providentielle, restant comme assise aux pieds du Seigneur, écoutait ce que son Fils avait prédit de sa Passion, et consentait au parfait accomplissement de la volonté divine. Néanmoins, la partie inférieure faisait entendre des plaintes contre la partie supérieure. Mais remarquons la réponse du Seigneur : Marthe, Marthe, vous vous inquiétez et vous vous troublez dans le soin de beaucoup de choses. La Sainte-Vierge fut en effet déchirée par de cruelles angoisses, lorsqu'elle s'enfuit en Egypte pour soustraire son tendre Enfant à la barbarie d'Hérode, et plus tard quand elle vit les Juifs persécuter son divin Fils. Mais elle reconnut qu'une seule chose était nécessaire, c'est-à-dire qu'wn seul homme devait subir la mort pour arracher àsa ruine te monde entier. (Joan. xi, 50). Ainsi guidée par la partie supérieure, clleclioisil la meilleure part, celle d'adhérer en tout à la volonté divine, et cette part ne lui. futpoint ôtée ; car le Christ dut passerpar les tourments pour entrer en sa gloire (Luc. xxiv, -26.).

Saint Anselme, commentant le passage qui nous occupe, dit (in Evang. Luc.) : « Selon le sens figuré, ce château-fort dans lequel Jésus entra, nous l'entendons de la Vierge immaculée qui fut la Mère de ce même Jésus. En effet que signifie le mot castellum? c'est une tour environnée de remparts qui la défendent et que réciproquement elle protège, en sorte que les ennemis ne peuvent s'approcher ni de ceuxci ni de celle-là. Or, Marie peut très-bien être comparée à ce château-fort ; car la virginité d'esprit et de corps l'entoura comme d'un double rempart, de façon que la concupiscence ne put jamais pénétrer jusqu'à son âme, ni même influer sur ses sens. Mais, quand la virginité n'est pas vaincue par la concupiscence, elle est ordinairement attaquée par l'orgueil ; voilà pourquoi Marie joignit à la virginité l'humilité, afin de repousser le démon de la superbe . Ainsi, en Marie, le rempart de la virginité et la tour de l'humilité se prêtèrent un secours mutuel ; de sorte que jamais dans cette humble Vierge la virginité ne fut dominée par l'orgueil, ni l'humilité par la concupiscence ; mais il y eut toujours en elle et une virginité humble, et une humilité virginale. — Gomme les Saints Pères l'ont clairement exposé, les deux sœurs demeurant à Béthanie représentent les deux vies réunies dans la sainte Église : Marthe, c'est la vie active, et Marie, c'est la vie contemplative. La première se met en mouvement pour rendre tous les bons offices à ceux qui en ont besoin ■ la seconde se tient en repos pour goûter combien le Seigneur est doux. L'une s'occupe des œuvres extérieures, l'autre s'applique aux actes intérieurs. Or, comme la bienheureuse Vierge est d'une manière incomparable la Mère de Dieu, elle possède aussi d'une manière incomparable l'effet de ces deux vies dont les deux sœurs sont le type. Non, jamais personne ne remplit mieux qu'elle le

rôle de Marthe et de Marie ; car jamais personne ne la surpassa soit dans l'exercice de la miséricorde, soit dans l'état -delà contemplation. »

a Avant de rechercher quelle fut la perfection delà vie contemplative en la Bienheureuse Marie, ajoute' saint Anselme, considérons quelle fut en elle l'excellence de la vie active ; et pour la mieux concevoir, mettons en parallèle ee que les autres font et ce qu'elle fit pour remplir le rôle de Marthe. Les autres reçoivent en leur maison un hôte quelconque ; Elle reçut non-seulement dans sa demeure, mais dans ses chastes entrailles, le Fils unique de Dieu, qui n'a pas où reposer sa tête (Matth. vin. 20). Les autres couvrent la nudité du pauvre d'un vêtement périssable fait avec une matière quelconque ; Elle donna le vêtement de sa propre chair au Verbe de Dieu qui l'a uni à sa personne sacrée, pour le garder sans corruption ni changement pendant toute l'éternité. Les autres apaisent la faim ou la soif de l'indigent avec une nourriture ou une boisson purement extérieure ; Elle restaura FHomme-Dieu, soumis à nos nécessités temporelles, non-seulement avec des aliments pris hors d'elle-même, mais aussi avec le lait tiré de sa propre substance. En un mot, les six œuvres de miséricorde que Dieu regarde comme faites à lui-même, si nous les exerçons en faveur de nos plus humbles frères, la bienheureuse Vierge les exerça envers le souverain Fils de Dieu ; elle l'accueillit dans son sein, lorsqu'il descendit comme voyageur sur la terre ; elle le revêtit d'un corps et l'enveloppa de langes, lorsqu'il était nu; elle ne se contenta pas de le visiter, lorsqu'il était faible comme un enfant couché dans le berceau, mais elle s'empressa de lui prodiguer tous les soins convenabli - à l'âge tendre, de sorte qu'on peut dire d'Elle justement : Marthe était très-occupée à préparer tout

ce qui était nécessaire. Lorsque le Seigneur, pris par les Juifs, fut attaché à la croix, la Sainte- Vierge l'assista comme s'il avait été jeté en prison ; car il est écrit que la Mère de Jésus était debout au pied de la croix (Joan. xix. 25). Cette tendre Mère avait été très-inquiète et très-troublée, lorsqu'elle avait transporté son cher Fils en Egypte pour le dérober à la cruauté d'Hérode, et plus tard lorsqu'elle avait découvert les machinations des Juifs pour faire périr leur Sauveur ; mais son inquiétude et son trouble furent au comble, quand elle vit cet Homme-Dieu, saisi, garotté, . flagellé, couvert de crachats, couronné d'épines, accablé d'outrages et de soufflets, cloué sur un infâme gibet, expirant au milieu d'un horrible supplice et déposé dans le tombeau. Ah ! ce fut alors qu'on pût lui appliquer ces paroles : Marthe, Marthe, beaucoup de choses excitent votre sollicitude et causent votre tourment. Personne ne doute que la bienheureuse Vierge ne désirât vivement voir son Fils délivré de toute tribulation, et être elle-même secourue dans son extrême détresse par la divinité qu'elle savait résider en Jésus ; car elle jouissait de cette connaissance au moyen de la contemplation qui est la part de Marie. Voilà pourquoi dans la Sainte-Vierge, Marthe réclamait le secours de sa sœur, en se plaignant de ce quelle la laissait toute seule dans un grand embarras. »

« Nous venons d'examiner comment la Sainte-Vierge possédait la part de Marthe : maintenant, continue le même saint Docteur, qui pourrait exposer dignement comme elle possédait cette part de Marie que Jésus a proclamée la meilleure ? Si cette part de Marthe que le Seigneur n'a pas louée précisément, quoiqu'il ne l'ait point blâmée, était en la Sain te- Vierge dans un degré plus élevé que nous ne pouvons le montrer, avec quelle sublime perfection ne dut-elle pas

avoir cette part de Marie que le Seigneur a tant exaltée, en déclarant qu'elle ne lui serait point ôtée ? Oh ! de quelle abondance de douceurs toutes divines ne fut pas inondée la bienheureuse Vierge, lorsque le Saint-Esprit descendit en elle, que la vertu du Très-Haut la couvrit de son ombre et qu'elle conçut d'une manière toute miraculeuse ! Comme elle goûtait Dieu, Celle en qui résidait la Sagesse incarnée dans ses chastes entrailles ! Assise non pas simplement aux pieds, mais près de la tête du Seigneur, comme elle prêtait une oreille attentive à toutes les paroles qui sortaient de sa bouche sacrée ! Comme elle les conservait précieusjment dans son cœur pour les méditer avec celles des Anges, des bergers et des Mages ! Personne, à coup sûr, ne ressentit jamais autant que Marie, combien le Seigneur est doux ; elle s'enivrait des richesses de la maison de Dieu, et s'abreuvait au torrent des voluptés célestes. Et cela ne doit pas nous étonner. N'avait-elle pas auprès d'elle, que dis-je? n'avaitelle pas en elle-même la Source de Vie d'où s'échappait la plus haute perfection de la double vie, active et contemplative ? Beaucoup de choses l'occupaient comme Marthe, mais une seule chose la délectait comme Marie ; car une seule est nécessa ire} c'est celle qui demeure toujours, tandis que toutes les autres disparaissent. »

« La Sainte- Vierge, comme le conclut le même saint Docteur, a donc embrassé plus que personne la part de Marthe et elle jouit mieux que personne aussi de la part plus excellente de Marie. — Maintenant la part de Marthe lui est enlevée ; car elle n'est plus appliquée à servir son Fils comme enfant, puisque toutes les hiérarchies célestes le servent comme leur Seigneur. Elle n'est plus obligée de fuir tristement en Egypte devant le cruel Hérode, puisque son Fils est monté au ciel et qu'llérode est descendu dans l'enfer. Elle ne

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redoute plus tout ce que les Juifs firent souffrir à son Fils, puisque tout lui est soumis désormais. Le Fils de Marie ne sera plus livré à la flagellation ni au supplice ; car depuis que le Christ est ressuscité d'entre les morts, il n'est plus sujet à la mort (Rom. vi. 9). Ainsi la part de Marthe est ôtée à la Vierge, mais pour son bien, afin qu'elle jouisse sans mélange de la part de Marie, pendant toute l'éternité. Depuis qu'elle a été élevée au-dessus des chœurs angéliques, tous ses désirs sont satisfaits ; elle voit Dieu face à face, tel qu'il est (I Cor. xin, 12) ; et dans la jouissance perpétuelle de son divin Fils elle a trouvé la meilleure part qui ne lui sera point enlevée. Puissions-nous obtenir la môme part, grâce à ses mérites et à ses prières auprès de Jésus-Christ Notre- Seigneur ! Ainsi soit-il. » Telles sont les paroles de saint Anselme

La bienheureuse Vierge a donc choisi la meilleure part, soit dans la grâce, soit dans la gloire ; dans la grâce d'abord, puisqu'elle a possédé dès cette vie la surabondance de toutes les vertus. Aussi, saint Jérôme a dit d'Elle (Serai, de Assumpt.) : « De même que, si on le compare à Dieu, aucun homme n'est bon ; de même, si on la compare à la Mère de Dieu, aucune créature n'est parfaite, quoiqu'elle paraisse douée de rares vertus. » Voilà pourquoi l'Église chante : Elle n'a point trouvé d'égale dans les siècles qui Tout précédée ou suivie (Brev. Rom.)

Nec primam simitem visa est, nec habere sequentem.

Dans la gloire aussi n'a-t-elle pas choisi la meilleure part, puisqu'au ciel elle occupe la place la plus élevée après le trône de la Majesté divine, et qu'elle est supérieure à tous les chœurs des Anges? Et cette meilleure part ne la garderat-elle pas pendant toute l'éternité, sans qu'elle puisse jamais

la perdre? Saint Augustin félicitant Marie de ce choix, s'écrie (Serai, de Assumpt.) : « 0 Vierge bienheureuse ! vous avez été portée aune gloire si sublime qu'après le Très-Haut rien n'est au-dessus de vous dans les célestes demeures. Surpassant la dignité des purs esprits, vous avez été admise à partager le trône du souverain Monarque ; car le Roi suprême, votre Fils, vous a fait siéger comme sa Mère au lieu môme où il a placé la nature humaine qu'il a tirée de votre propre substance. On ne peut croire, en effet, que vous soyez ailleurs que là où est votre Fils, le Roi des rois. »

Selon le sens moral, le passage de l'Évangile qui nous occupe peut s'appliquer aux religieux. Le château-fort, c'est la religion; les remparts qui la défendent sont l'abbé et les autres prélats ; les fossés sont les privations de la pauvreté ; mais pour s'emparer du château-fort, le démon s'efforce de combler ces fossés par l'abondance des richesses. L'eau qui entoure le château, c'est la source des larmes; les munitions sont les veilles, les jeûnes, les macérations qui, en exténuant le corps, fortifient l'âme; la tour protectrice, c'est la contemplation. Dans ce château se trouvent Marthe et Marie, c'està-dire des officiers diligents qui pourvoient à toutes les nécessités, et des religieux cloîtrés qui restent dans leurs cellules, aux pieds du Seigneur. Quand un étranger vient dans un monastère demander l'hospitalité, c'est Jésus qui vient dans un endroit fortifié ; car c'est lui qu'on reçoit, quand on reçoit quelqu'un en son nom. Ainsi, Jésus, en la personne de ses membres, entre dans un château-fort, c'està-dire dans une communauté religieuse, où il est accueilli par une femme nommée Marthe, c'est-à-dire par une compassion affectueuse ; car les officiers du monastère doivent se montrer pleins de douceur, de bonté et d'attention dans

la réception des hùles. Comme Marthe avait, non pas une t. m 16

maîtresse ou une servante, mais une sœur nommée Marie ; les officiers du monastère ainsi que les religieux du cloître ne doivent point dominer comme des maîtres les uns sur les autres, mais tous doivent se regarder comme frères ; parce qu'ils ont Jésus-Christ pour seul Seigneur et père commun, et la règle pour seule mère commune. Marie, assise aux pieds du Sauveur, nous montre que le devoir des religieux cloîtrés est de rester dans le calme et daus le silence, tout appliqués à méditer et à écouter la parole de Dieu qui se fait entendre à eux par la lettre de l'Écriture ou au fond de leur cœur. Mais Marthe se plaint de ce que sa sœur la laisse servir toute seule ; car les officiers livrés aux soins des choses temporelles doivent envier le sort des religieux cloîtrés qui s'adonnent à la contemplation ; ils doivent comme eux rechercher la paix des exercices spirituels et fuir le tumulte des affaires mondaines. Heureuse la maison, dit saint Bernard (Serai. 3 de Assumpt.), heureuse la communauté, où Marthe envie la part de Marie ! car il ne convient nullement que Marie ambitionne la charge de Marthe. En effet, la meilleure part est celle de Marie, ou du religieux cloîtré qui vaque à la contemplation ; cette part ne lui sera point enlevée ; caraujourd'hui on n'en appelle jamais contre un religieux qui veut rester dans le cloître, mais plutôt contre celui qui veut devenir abbé; ou bien encore, cette part ne lui sera point enlevée, parce que la vie contemplative continue pendant toute l'éternité, tandis que la vie active cesse avec la vie présente.

Prière.

Seigneur Jésus, qui, pour opérer notre salut, êtes venu dans le monde unir la nature divine à la nature humaine,

soyez touché de compassion envers moi, pécheur misérable, votre indigne serviteur. Venez dans mon âme répandre votre grâce; je vous en conjure par la foi, les mérites et l'interces sion de cette Marthe diligente qui vous reçut dans la demeure de son sein virginal, et de cette Marie contemplative qui conservait et repassait dans son cœur toutes vos paroles, c'est-à-dire de la Bienheureuse Vierge, votre Mère très-clémente. Faites qu'en dehors de vous, rien ne puisse attirer mes affections, mes soins, mes désirs et mes pensées. Soyez l'unique objet de mes espérances et l'unique fin de mes actions. Accordez-moi, je vous en supplie, d'éprouver dès ici-bas quelque avant-goût de vos ineffables consolations. Ainsi soit-il.

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