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CHAPITRE LXVII

Matth. xiv, 13-23. Marc, vi, 31-47. Luc. ix, 10-17. Joan. vi, 1-15.

Jésus, ayant appris que Jean avait été mis à mort pour la défense de la vérité, monta sur une barque avec ses disciples, et, traversant la mer de Galilée, s'en alla sur une montagne écartée, dans un lieu désert, favorable à la prière et à l'enseignement; c'est là qu'auprès de la ville de Tibériade il se retira pour donner des instructions à ses Apôtres (Matth. xiv, 13). « Le Sauveur va sur une montagne, à l'écart, dit saint Chrysostôme, pour nous apprendre à nous soustraire au tumulte et au trouble des affaires du monde. En s'éloignant de la 'Judée, il évite la tyrannie d'Hérode. Certes, il ne craignait pas la mort ; mais, comme l'heure de sa Passion n'était pas encore venue, il voulait épargner à ses ennemis d'ajouter le meurtre du Seigneur à celui de son Précurseur ; il voulait aussi montrer que quelquefois on doit se dérober temporairement à la méchanceté des hommes, et qu'il est permis aux Chrétiens de fuir au moment de la persécution, afin de se réserver pour le salut d'un grand nombre ; il voulait encore nous apprendre à ne pas nous livrer témérairement nous-mêmes, parce que tous ne conservent pas au milieu des tourments la fermeté avec laquelle ils s'étaient mis aux mains des bourreaux. Enfin, Jésus-Christ se retira pour éprouver la foi des croyants, afin qu'ils témoignassent s'ils étaient disposés à le suivre. Aussi, les foules, c'est-à-dire les hommes simples,

humbles et pauvres, mais non pas les sages, les puissants T. m. 22

ou les riches de ce monde, ayant su que le Sauveur était parti, le suivirent de diverses villes. Ils ne venaient pas portés sur des montures ou traînés sur des chariots, mais ils affrontaient à pied les fatigues du trajet, pour manifester la ferveur avec laquelle ils désiraient leur salut ; car, tandis que le Seigneur marchait péniblement à pied, ils auraient rougi de le suivre autrement d'une manière plus commode et moins modeste. Quel contraste ! lorsque les petits suivaient ainsi Jésus, les grands le persécutaient I De nos jours encore, les gens du peuple plutôt que les grands du siècle courent entendre les prédications.

A l'égard de ces hommes qui l'accompagnaient, le Seigneur fit éclater sa bonté de plusieurs manières, en dilatant pour eux les entrailles de sa miséricorde. Lorsque ayant levé les yeux, il les vit venir à lui en troupes fort nombreuses, il descendit de la montagne, et allant à leur rencontre, il les accueillit avec affabilité (Joan. vi, 5). Touché de compassion pour leur corps et pour leur âme, il eut soin de récompenser aussitôt leur grande confiance ; car, toutes les fois qu'il guérissait et soulageait le corps, il réfoimait et améliorait aussi l'âme (Matth. xiv, 14). D'après le Vénérable Bède, l'Évangéliste en disant que Jésus leva les yeux, nous fait comprendre que le Sauveur ne laissait pas errer ses regards à droite et à gauche ; mais il était assis avec ses disciples dans une altitude modeste et recueillie. Selon saint Chrysostôme (Hom. 41 in Joan.), lorsqu'il était assis, il ne restait pas oisif; mais il s'appliquait à instruire ses disciples, en captivant leur attention. Le Seigneur accorda quatre sortes de bienfaits aux personnes qui le suivaient : il allégea leur fatigue, éclaira leur ignorance, guérit leurs infirmités, rassasia leur faim, nous donnant à entendre par cette bienfaisance combien lui est agréable la dévotion des

croyants. Dans l'ordre spirituel, le Seigneur accorde aux âmes qui s'attachent à lui quatre sortes de bienfaits analogues aux précédents : il admet à la pénitence ceux que fatiguent les œuvres du péché ; il illumine par sa grâce ceux qu'aveuglent les ténèbres du péché ; il rétablit par la justification ceux iiue les traits du péché ont blessés ; et il restaure par la consolation intérieure ceux que le poids du péché affaiblit et désole. Tels sont aussi les devoirs du bon prélat vis-à-vis de ses sujets : il doit les recevoir avec douceur, les enseigner avec sagesse, les guérir efficacement, et les nourrir spirituellement. Ainsi, ceux qui cherchent le Sauveur dans le désert de ce monde, sans se rebuter de leurs poursuites, ne manquent pas de le trouver ; il les assiste ou les délivre dans tous leurs maux et besoins corporels et spirituels-, mais personne, avant d'avoir obtenu saguérison, ne reçoit de Jésus-Christ sa nourriture, car l'aliment céleste n'est donné qu'après que les péchés ont été pardonnes. Or, la Pâque, principale fête des Juifs, était proche (Joan. vi, 4). Jésus n'alla pas à Jérusalem pendant cette Pâque qui était la seconde depuis le commencement de sa vie publique. De même qu'en observant la Loi, il montrait qu'il était vraiment un enfant d'Israël selon la chair, de môme, en omettant quelquefois cette observation, il montrait qu'il était le Dieu supérieur à la Loi. Remarquons ici que l'Église récite deux fois par an ce passage de l'Évangile-, d'abord le quatrième dimanche de Carême, à cause de ce début : La Pâque, principale fête des Juifs, était proche ; puis le dernier dimanche qui précède l'Avent, à cause de cette fin : C'est là le Prophète qui doit venir dans le monde (1).

(il Dans la Liturgie romaine, on lit seulement au quatrième dimanche de Carême le passade de l'Évangile qui rapporte cette première multiplication des pains

Le soir étant venu, ses disciples lui dirent (Matth. xiv, 15): Voici que l'heure de retourner dans sa demeure pour prendre son repas est passée ; une réfection est maintenant nécessaire. Admirons ici combien le Sauveur avait de zèle pour le salut des âmes, puisqu'il prolongeait ses instructions jusqu'au soir ; admirons aussi la dévotion du peuple qui, captivé par la douce parole du Seigneur, ne s'éloignait point de lui, malgré l'approche de la nuit, quoiqu'il manquât de provisions. Ils étaient tellement avides d'entendre Jésus, qu'ils avaient oublié d'apporter avec eux des aliments. L'opération d'un miracle devenait donc indispensable. Ce qui prouve la foi de ces foules, dit saint Chrysostôme (Hom. 50 in Matth.), c'est que, bien que tourmentées de la faim, elles restaient auprès du Seigneur jusqu'au soir. Aussi, lorsque Jésus leva les yeux de sa miséricorde, il considéra, avec les regards de la compassion, r immense multitude qui l'entourait, comme pour figurer le monde entier qui plus tard viendrait à lui de toutes les contrées. Alors, il commença à examiner avec Philippe de quelle manière il devait rassasier cette foule. Selon saint Chrysostôme (Hom. 41 in Joan.), il s'adressa à cet Apôtre qui, étant plus ignorant, avait plus besoin d'enseignement. Ayant appris par André, qu'un petit garçon avait là cinq pains d'orge et deux poissons seulement, Jésus se les fit apporter. Remarquons combien les disciples étaient appliqués à recueillir la nourriture spirituelle de la bouche du Seigneur, puisqu'ils songeaient si peu à préparer pour eux la nourriture corporelle. Quelle leçon pour leurs successeurs qui ne cessent de pourvoir à leurs plaisirs ! Selon saint Chrysostôme (Hom. 50 in Matth.), nous voyons ici la sagesse chrétienne des Apôtres qui méprisaient tellement les besoins du corps et estimaient si exclusivement les choses de l'âme, que, pour

douze qu'ils étaient, toutes leurs provisions se bornaient à cinq pains d'orge et à deux poissons. Apprenons par leur exemple à partager avec les indigents le peu de biens temporels que nous avons. En effet, sur l'ordre d'apporter leurs faibles provisions, les Apôtres ne dise*nt pas : Mais comment apaiserons-nous notre faim ? Non ; ils obéissent surle-champ.

Jésus fit ensuite asseoir sur l'herbe verte les foules disposées par bandes comme pour se mettre à table. Que la foi de ces hommes devait être forte ! Se seraient-ils assis pour manger s'ils n'avaient compté sur un prodige? Les convives de ce banquet miraculeux étaient au nombre de cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants; car dans les énumérations les Hébreux n'avaient coutume de compter que les hommes à partir de vingt ans (Joan. vi, 10). L'Evangéliste se sert à dessein de cette distinction pour faire mieux ressortir la grandeur du miracle.

Jésus prit donc les pains et les poissons entre ses mains divines, pour en opérer la multiplication prodigieuse par son simple attouchement. Devant faire un don merveilleux, il commence par jeter un regard vers le ciel, pour nous faire comprendre que toute grâce excellente, tout don parfait descend d'en haut (Jac. i, 17), pour rendre hommage à son Père, et montrer qu'il allait agir en vertu d'une puissance non pas naturelle mais surnaturelle. Ensuite, il pria rendant grâces à Dieu, pour témoigner combien il est heureux de nos progrès spirituels, et aussi, d'après saint Chrysostôme (Hom. 30 in Matth.), pour nous recommander de ne point prendre notre réfection corporelle ou spirituelle, sans avoir préalablement remercié le Seigneur qui nous fournit la nourriture et nous la distribue en temps opportun (Ps. cxliv,15). // bénit aussi les pains et les poissons, afin de t. m. 22

les multiplier par cette bénédiction spéciale ; de même que, à l'époque de la création, en bénissant une seule fois toutes les créatures, il leur avait conféré la vertu commune de se multiplier naturellement, comme elles n'ont cessé de le faire jusqu'à ce jour par une reproduction successive. Ainsi, par son exemple, Jésus-Christ nous enseigne à ne prendre nos repas qu'après avoir offert le pain à Dieu, et fait descendre sur lui la bénédiction d'en haut. On croit que le Sauveur formula sa bénédiction par quelques paroles qui eurent la vertu de sanctifier et de multiplier les objets bénis ; mais les Évangélistes ne les rapportent pas, parce qu'il les proféra peut-être secrètement. // rompit ensuite les pains, non pas en petits morceaux mais en grosses portions, pour nous apprendre à rompre le nôtre généreusement en le distribuant aux pauvres. Cette fraction produisit la multiplication des aliments entre les mains du Christ, par la vertu toute-puissante de sa divinité qui avait son humanité pour organe et instrument. Selon saint Chrysostôme (loco cit.), le Sauveur multiplia les pains et les poissons, afin de prouver qu'il est le Maître suprême de la mer comme de la terre. Après les avoir multipliés en les rompant, il les donna à ses disciples, afin qu'ils les missent devant le peuple, signifiant par là que les biens temporels sont donnés aux prélats pour assister les pauvres (Matth. xiv, 19) ; ainsi, par le ministère de ses Apôtres il les distribua, c'est-à-dire les fit distribuer à la multitude qui était assise (Joan. vi, 11); car l'office du prélat doit être de servir les autres, et non pas d'en être servi.

Le Seigneur multiplia tellement les pains et les poissons que tous en mangèrent au gré de leur appétit : c'était une figure de la réfection céleste qui satisfait pleinement les désirs des Saints. Lorsque tous furent rassasiés, Jésus dit à

ses disciples : Ramassez les morceaux qui sont restés, afin que rien ne se perde (Joan. vi, 12) ; car ils devaient être recueillis pour subvenir aux besoins des indigents. Le mauvais riche ne faisait pas ainsi, lorsqu'il abandonnait les restes de sa table aux chiens et non aux pauvres ; mais, hélas ! combien il trouve aujourd'hui de Chrétiens qui l'imitent ou font pis encore ! En restaurant ainsi toute une multitude, le Sauveur nous apprend à nous livrer aux œuvres de miséricorde ; car les fatigues que l'on éprouve dans ce ministère de charité ne sont pas sans fruits. Selon l'ordre du Maître, les disciples ramassèrent les morceaux qui restaient, et en remplirent douze corbeilles ou grands paniers (Joan. vi, 13); ainsi chaque Apôtre remplit sa corbeille qu'il rapporta sur ses épaules comme preuve sensible d'un prodige inouï. Dans la circonstance présente, le miracle qu'opéra le Seigneur parut aller jusqu'à la prodigalité. Déjà c'eut été un grand miracle, si les cinq pains et les deux poissons eussent suffi pour rassasier cinq mille hommes, sans qu'il y eût aucun reste ; ici nous devons admirer un plus grand miracle encore, car non-seulement les cinq mille hommes furent rassasiés, mais en outre les morceaux qu'ils laissèrent remplirent jusqu'à douze corbeilles. En voyant qu'il restait plus de nourriture à la fin qu'il n'y en avait d'abord, pouvait-on douter que le miracle ne fût véritable ? Selon saint Cyrille, cette multiplication merveilleuse prouve manifestement que les œuvres de charité envers le prochain obtiennent de Dieu une récompense abondante. Selon Théophylacte, nous apprenons par cet exemple combien l'hospitalité est avantageuse, et combien nous augmentons nos mérites, quand nous distribuons nos biens aux indigents.

En face de cette merveille inouïe que la puissance divine

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pouvait seule produire, les hommes devaient reconnaître que Celui qui en était l'auteur était Dieu ; car il avait opéré une multiplication bien supérieure à celle qu'Elisée avait opérée jadis. Aussi les hommes, c'est-à-dire les personnes vraiment raisonnables qui avaient été témoins du miracle, disaient: C'est là vraiment le Prophète qui doit venir dans le monde (Joan. vi, 14). Bien plus, dit saint Augustin (Tract. 24 in Joan.), c'est le Maître des Prophètes, que Moïse avait annoncé en ces termes : Le Seigneur vous suscitera d'entre vos frères un Prophète comme moi ; c'est Lui que vous écoulerez (Deut. xvm, 15). Selon la parole delà Loi, il doit venir dans le monde pour le sauver, tandis que les autres Prophètes sont venus seulement pour annoncer son arrivée. Il faut savoir qu'en effet le Christ avait été promis dans la Loi comme un Prophète supérieur aux autres. Voilà pourquoi, à la vue de la multiplication miraculeuse, le peuple, ravi d'étonnement, s'écria que l'auteur de ce prodige était vraiment le Prophète promis dans l'Écriture, c'est-à-dire qu'il était le Christ lui-même.

Contemplez donc le Seigneur Jésus ; avec quelle condescendance miséricordieuse il secourt les foules affamées ! comme il dispose tout avec le plus grand ordre ! avec quel regard bienveillant il considère les convives qu'il nourrit à son banquet merveilleux I comme il jouit de leur bonheur ! D'un autre côté, remarquez l'admiration des heureux témoins du miracle, écoutez-les se disant les uns aux autres : Oui, c'est assurément le Prophète, et ajoutant beaucoup d'autres choses à l'éloge du Sauveur. Tous joyeux, prennent leur repas avec actions de grâces ; pendant qu'ils sustentent leur corps, plusieurs au moins n'oublient pas de restaurer spirituellement leur âme. Quant à vous, considérez de loin ce touchant spectacle, manifestez par vos larmes et vos sou-

pirs les besoins qui vous accablent et les désirs qui vous pressent ; pour apaiser votre faim, tendez la main comme un pauvre mendiant ; vous pourrez ainsi mériter et obtenir quelque chose des dons et des bienfaits divins. Observons aussi la grande sobriété des disciples de Jésus-Christ, soit pour la qualité, soit pour la quantité des vivres. Ils ne mangeaient pas du pain de froment, mais du pain d'orge que l'on donne ordinairement aux animaux ; quoiqu'ils fussent douze Apôtres réunis à Jésus-Christ avec quelques autres disciples probablement, ils n'avaient que cinq pains d'orge pour eux tous : leur indigence était si complète qu'ils se contentaient de porter avec eux quelques pains grossiers ; souvent même ils furent réduits à souffrir la faim ainsi que leur divin Maître. Jugeons d'après cela, combien ils faisaient peu de cas de la nourriture matérielle, tant ils étaient appliqués à la réfection spirituelle.

« Nous qui sommes si avides de voluptés sensibles, dit saint Chrysostôme (Hom. 41 in Joan.), remarquons quelle était la simple alimentation de ces hommes associés à Jésus-Christ ; elle n'était certes pas plus abondante et plus copieuse qu'exquise et délicate. Saint Jean l'Évangéliste, rapportant le miracle, n'indique pas sans raison que les pains étaient d'orge ; il voulait nous apprendre à fouler aux pieds le luxe et la somptuosité de la table, comme l'avaient fait autrefois les Prophètes. Le Seigneur fait asseoir le peuple sur l'herbe verte, pour lui enseigner la véritable sagesse ; car il ne voulait pas seulement nourrir leurs corps, mais aussi instruire leurs âmes. 11 leur apprit en effet à pratiquer l'humilité, la tempérance, la pauvreté et la charité, en les faisant asseoir sur l'herbe, en ne leur distribuant que du pain et du poisson, en servant à tous les mêmes aliments, et en les traitant tous de la même manière, sans accorder plus

à l'un qu'à l'autre. Par ses œuvres, il fit voir la réalisation de ce que les Juifs avaient regardé autrefois comme impossible lorsqu'ils disaient à la sortie d'Egypte : Dieu pourrat-il bien fournir du pain et préparer la table dans le désert pour tout son peuple? (Ps. lxxvii, 19 et 20). Voilà pourquoi le Sauveur attira la foule au désert, de façon que le miracle fût à l'abri de tout soupçon, personne ne pouvant supposer qu'il avait fait apporter de quelque village voisin les provisions nécessaires pour rassasier cinq mille hommes. » Telles sont les réflexions de saint Chrysostôme.

Jésus voulut encore faire ce miracle dans le désert, pour signifier que lui-même avait nourri pendant quarante ans le peuple juif dans le désert, et qu'il était le Sauveur promis aux anciens Pères. De plus, il voulait figurer que Dieu luimême nourrit ses bienheureux serviteurs dans la patrie céleste, où l'on ne sème ni ne moissonne. Selon saint Théophile, cette multiplication miraculeuse du pain nous apprend à ne point nous abandonner au découragement lorsque nous sommes pressés par la pauvreté. Néanmoins, le peuple, dans ce désert, ne fut sustenté qu'avec du pain d'orge, parce que nous ne devons point goûter dans cet exil, mais dans le ciel, le véritable pain de délices. En lisant plusieurs fois dans l'Évangile que le Seigneur a nourri des foules nombreuses avec quelques pains; nous devons en concevoir moins d'admiration que de reconnaissance ; il n'est pas étonnant qu'il ait pu le faire, mais il est plutôt consolant qu'il l'ait voulu ; car Celui qui a tout créé de rien ne peut-il pas à plus forte raison rassasier des foules nombreuses avec quelques pains ?

Dans le sens mystique, les cinq pains désignent les cinq Livres de Moïse, tandis que les deux poissons rappellent les Prophètes et les Psaumes ; or, tout l'Ancien Testament est

compris dans le Pentateuque ou la Loi, les Prophètes et les Psaumes. Les cinq mille hommes qui suivaient le Seigneur figurent les âmes livrées à la vie active qui font bon usage de leurs cinq sens ; les femmes et les enfants figurent les âmes encore faibles qui, n'étant point aptes à la lutte, ne peuvent être comptées dans la milice chrétienne. Comme les cinq mille hommes furent nourris avec les cinq pains, ainsi les âmes qu'ils représentent doivent encore être formées par les préceptes de la Loi contenue dans le Pentateuque. Les quatre mille hommes restaurés avec sept pains représentent les âmes qui, renonçant au monde, sont élevées à la perfection par l'observation des quatre Évangiles, et remplies de la grâce par la communication des sept dons du Saint-Esprit. En ne parlant que des hommes admis au festin du Christ, l'Évangéliste nous enseigne que, si nous désirons goûter combien le Seigneur est doux, nous devons être des hommes, c'est-à-dire être forts contre les tentations ; car l'Écriture désigne ordinairement sous le nom de viri, hommes vigoureux, ceux qui ont virilement combattu leurs ennemis vaincus. Ainsi, ceux qui se nourrissent du pain eucharistique doivent être des hommes mûrs par l'énergie de la volonté et la sagesse de leur esprit ; ils ne doivent pas être amollis par la concupiscence comme des femmes, ni dépourvus de jugement comme des enfants. La position de ces hommes qui sont assis pour manger marque la quiétude des âmes qui doivent se reposer des soins superflus et des embarras temporels, si elles veulent recevoir de Dieu la réfection spirituelle. D'après le Vénérable Bède (in cap. ix Luc.) ceux-là s'asseoient sur l'herbe verte pour recevoir des mains du Seigneur leur nourriture, qui, ayant foulé aux pieds les plaisirs de la chair par la continence, mettent toute leur occupation ;i en-

tendre et à pratiquer la parole de Dieu. Car, selon le témoignage d'Tsaïe (xl, 6) : Toute chair étant comme l'herbe, nous ne sommes pas dignes d'être admis à la table du Seigneur, si nous n'avons pas soumis notre chair à l'esprit par la pénitence. Ainsi, voulons-nous être restaurés par le pain de la grâce spirituelle, asseyons-nous sur l'herbe en dominant sur notre corps par la mortification des sens extérieurs.

Dans la circonstance présente, le Sauveur ne créa point de nouveaux aliments, mais bénit ceux qu'on lui offrit ; ainsi, pendant sa vie mortelle, il prêcha simplement ce que la Loi et les Prophètes avaient annoncé déjà, et il montra que toutes ces vérités étaient remplies des mystères de la grâce. Il leva les yeux vers le ciel, pour marquer que nous devons toujours diriger l'intention de notre esprit en haut, et y chercher la lumière de la science. Mais trois choses nous empêchent de porter vers Dieu nos regards : d'abord l'attachement aux choses sensibles, aux richesses de la terre, parce que notre œil est aveuglé par la poussière de l'avarice ; puis l'affection aux choses agréables, aux plaisirs de la chair, parce que notre œil est brûlé par le feu de la concupiscence ; enfin l'amour des choses éclatantes ou des honneurs du monde, parce que notre œil est obscurci par la fumée de l'orgueil. De plus, il rompit les pains qu'il remit à ses disciples pour être placés devant la foule ; de même aussi il a découvert aux saints Docteurs les mystères cachés de la Loi et des Prophètes, afin qu'ils soient exposés dans tout l'univers. Enfin, il fit ramasser par les disciples les morceaux que la multitude avait laissés ; ainsi les mystères les plus sacrés et les plus profonds que les esprits ignorants ou grossiers ne peuvent saisir ne doivent pas être négligés et omis, mais recueillis et gardés avec soin par les disciples du Seigneur et leurs successeurs,

afin qu'ils soient confiés aux personnes capables d'instruire

les autres. Les douze corbeilles, en effet, marquent les douze Apôtres avec leurs héritiers, les saints Pères et Docteurs qui paraissent extérieurement méprisables aux hommes, mais qui sont intérieurement remplis par le Seigneur des paroles vivifiantes tombées de ses lèvres divines ; car, Dieu a choisi les faibles selon le monde pour confondre les forts (I Cor. i, 27). Ces hommes méprisables selon le monde sont figurés par les corbeilles qui servent pour les travaux des esclaves ou des agriculteurs. Une corbeille, selon saint Isidore, est une sorte de panier formé de branches flexibles, ou tressé avec du jonc, de l'osier, ou avec des feuilles de palmier, et qui est destiné à des usages grossiers comme à porter les choses de rebut. C'est pourquoi le Psalmiste dit de Joseph représentant le peuple juif opprimé en Egypte : Ses mains étaient asservies à porter continuellement des corbeilles (Ps. lxxx, 7). En outre, de même que quelques pains et quelques poissons divisés laissèrent de nombreux morceaux après le repas, de même aussi l'aliment de la parole divine se multiplie d'autant plus qu'on le distribue davantage. Ce n'est pas par hasard, mais par la disposition de Dieu, que douze corbeilles furent remplies suivant le même nombre des Apôtres ; le soin de porter les morceaux ne fut pas confié à des personnes de la foule, mais aux disciples, pour indiquer que les Apôtres devaient être chargés de porter à travers le monde les enseignements sortis de la bouche du Sauveur, afin de nourrir les cœurs privés de doctrine ; et on compte justement douze Apôtres, parce qu'ils devaient prêcher la foi de la Trinité jusqu'aux quatre extrémités du monde. Selon saint Ambroise (Lib. 6 in Luc.) : « Ce pain que Jésus rompit, c'est mystiquement la parole divine dont la distribution fait l'accroissement; car, avec t. m 23

quelques instructions, il a fourni une nourriture surabondante à l'humanité tout entière, et il nous a donné comme aliments des enseignements qui se propagent à l'infini en passant par notre bouche. »

Dans le sens moral, par les Apôtres il faut entendre les prélats, et par les cinq pains d'orge les cinq biens spirituels dont Dieu nourrit l'âme ici-bas. Comme dans la maison bien réglée d'un père de famille on trouve ordinairement plusieurs sortes de pains, savoir ceux des pauvres, des domestiques, des enfants, des maîtres et des amis ; dans l'Eglise qui est la maison de Dieu, il y a également plusieurs sortes de pains. 1° Le pain de l'indigence et de l'abstinence corporelle, c'est celui des pauvres ou des pécheurs ; car Dieu donne aux pécheurs qui sont vraiment des pauvres ce pain dont il dit dans la Genèse (ni, 19) : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. Isaïe dit aussi (xxx, 20) : Le Seigneur vous donnera du pain de détresse et de V eau d'affliction. Nous devons accorder ce pain aux pauvres, si nous voulons que nos actes soient ' agréables à Dieu ; car nos bonnes œuvres pour plaire à Dieu doivent être accompagnées de l'aumône qui en est l'ornement nécessaire. — 2° Le pain de la pénitence et de la componction, c'est celui des serviteurs duquel le Psalmiste a dit : Mes larmes m'ont servi de pain le jour et la nuit (Ps. xli, 4). Et ailleurs il ajoute : Vous nous nourrirez du pain des larmes et vous nous abreuverez de l'eau des pleurs avec mesure, c'est-à-dire en proportion denosfautes (Ps.lxxix,6). Plus l'homme s'est délecté dans les actes du péché, plus il doit s'affliger dans les gémissements du repentir. Le Seigneur donne ce pain aux pénitents par le ministère des prêtres qui les amènent à la contrition et leur imposent une satisfaction. — 3° Le pain de l'intelligence et de la doctrine, c'est celui des enfants de la maison, duquel

le Sauveur dit dans l'Évangile : Il n'est pas bon d'enlever le pain des enfants de la maison (Matth. xv, 26). Le livre de l'Ecclésiastique parlant du juste, dit aussi : Le Seigneur Va nourri du pain de vie et de sagesse (Eccli. xv, 3). Le Seigneur procure ce pain aux fidèles par le moyen des prélats et des ministres qui sèment la parole divine et distribuent la nourriture spirituelle à chacun selon sa capacité. — 4° Le pain sacramentel ou eucharistique est celui des maîtres, duquel le Sauveur a dit dans l'Évangile : Je suis le pain vivant , descendu du ciel (Joan. vi, 51). Que V homme s'éprouve lui-même avant de manger de ce pain, dit saint Paul (I Cor. xi, 28). Le Seigneur distribue ce pain par l'intermédiaire des prélats ou des pasteurs aux âmes pures et justifiées, mais les âmes impures et coupables sont indignes de le recevoir. — 5° Le pain intérieur de la dévotion ou ferveur est celui des amis ; car, bien que le père de famille n'ait dans sa demeure que de bon pain, il offre cependant le meilleur pour les amis qu'il reçoit. C'est de ce pain qu'Isaïe parle en ces termes (xxx, 23) : Le pain de no*re terre sera excellent et abondant.

Les deux poissons qui assaisonnent la manducation deces pains désignent l'espoir du pardon et l'amour de Dieu, ou bien la connaissance et l'opération ; parce que sans ce double assaisonnement aucun de ces différents pains n'a de goût et de saveur. Tels sont les cinq pains et les deux poissons dont Dieu nourrit effectivement l'âme chrétienne dans la vie présente avec l'aide des prélats. Bienheureuse l'âme dans laquelle on trouve ces pains et ces poissons, de manière que l'on puisse dire d'elle dans un sens figuré (Joan. vi, 9) : Voici un enfant qui porte cinq pains et deux poissons. Ici l'enfant représente lame fidèle qui a conservé ou recouvré par la pénitence son innocence et sa pureté ; et pour y parvenir, il

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faut posséder les cinq pains ; celui qui les possède est vraiment enfant de l'Évangile. 11 y a de plus un pain céleste que les Saints mangent à la table de Jésus-Christ, comme il est dit dans saint Luc (xiv, 15) : Heureux celui qui mangera le pain dans le royaume de Dieu. Le Sauveur luimême parlant de ce festin disait à ses disciples : Je vous prépare le royaume que mon Père m'a préparé, afin que vous mangiez et que vous buviez à ma table dans mon royaume (Luc. xxn, 29 et 30).

Dans le sens moral encore, nous formons les cinq pains de la pénitence, savoir : celai de la componction, par la considération du péché ; celui de l'affliction, par la considération de la Passion de Jésus- Christ qui nous excite à pratiquer la mortification corporelle et spirituelle ; celui de la compassion, par la considération des misères du prochain ; celui de la crainte et du tremblement, par la considération des châtiments futurs ; celui de la dévotion et du désir par la considération du retard prolongé de la- joie et de la récompense célestes. Ce sont là pour nous les cinq pains d'orge que nous devons manger avec amertume. Les deux poissons qui les accompagnent pour leur communiquer quelque saveur sont l'espérance du pardon, et la douceur de la vie éternelle. — Dans le sens allégorique, les pains de la doctrine sont les cinq livres de Moïse; ce sont comme des pains d'orge parce qu'ils sont amers, si on les prend à la lettre, mais fortifiants, si on les entend avec sagesse. Les deux poissons qui en relèvent le goût sont la douceur consolante des Prophètes et celle des Psaumes. — Dans le sens anagogique, les cinq pains de la réfection éternelle après lesquels nous soupirons présentement sont : la présence de Dieu, la contemplation de sa face qui nous ravira d'admiration, la société des Anges dont nous partagerons le bonheur, la

compagnie des Saints qui régnent dans les cieux avec Jésus- Christ ; la douceur de la béatitude intérieure que nous comprenons peu ici- bas. Le retard de toutes ces jouissances pour celui qui soupire après elles les rend comme des pains d'orge ; mais l'assurance d'une bonne conscience et la certitude de la fidélité divine sont pour nous comme les deux poissons dont la saveur nous console.

Il y a de plus cinq pains d'orge qui conviennent au pécheur vraiment pénitent, savoir : la contrition du cœur, la honte de la confession, le jeûne du corps, l'oraison de l'esprit, la piété des œuvres. Les deux poissons qui assaisonnent ces pains d'orge sont : d'abord, la crainte que l'on tire de la pensée de l'enfer, comme de l'eau très-salée d'une mer affreuse ; puis, l'espérance que l'on trouve dans le souvenir du paradis, comme dans l'eau très-douce d'un fleuve délicieux, en considérant que les souffrances temporelles ne sont pas dignes delà gloire future qui sera manifestée dans nous (Rom. vin, 18). — Enfin, selon un autre sens moral, les cinq pains signifient les cinq dons que Dieu nous accorde pour rétablir spirituellement nos cinq sens. Ainsi les choses présentes qu'il nous donne réforment notre vue, lorsque nous considérons-qu'elles sont toutes passagères et caduques ; lus choses passées réforment notre ouïe, lorsque nous entendons dire qu'elles ont toutes disparu comme l'ombre, et c'est pourquoi nous les méprisons ; les choses futures réforment notre odorat, lorsque nous venons à songer aux suites de la mort et aux périls de l'enfer, et c'est pourquoi nous nous ah tenons des œuvres vicieuses; les biens célestes satisfont notre goût, lorsqu'ils nous font dédaigner'tout le i ur leur amour ; enfin les châtiments

eux-mêmes perfectionnent outre tact, lorsqu'ils nous portent

à l'amOUl' de Dieu el au mépris du inonde. Suivant cette

explication, les poissons signifient la connaissance qui éclaire l'esprit et l'affection qui enflamme le cœur. En effet, la connaissance assaisonne les trois premières sortes de choses, en faisant comprendre celles qui sont présentes, prévoir celles qui sont futures, et ressouvenir de celles qui sont passées. L'affection assaisonne pareillement les deux dernières sortes de choses ; car celui qui aime Dieu se complaît pour son amour dans la jouissance des biens célestes et dans la souffrance des châtiments que le Seigneur lui inflige.

Après avoir opéré cette multiplication prodigieuse des pains, Jésus aussitôt obligea ses disciples de monter sur la barque afin quils passassent avant lui à Vautre bord du lac, vers Bethsaïde, patrie des apôtres André, Pierre et Philippe (Matth. xiv, 22). Pendant qu'ils s'éloignaient, il congédiait la foule, en lui donnant sa bénédiction sous une formule d'adieu. Comme il savait qu'on devait venir pour le faire roi (Joan. vi, 15), il voulait en se séparant de la multitude, se séparer aussi de ses disciples, parmi lesquels on le chercherait. Il les contraignit donc de se retirer sans leur Maître, parce qu'ils n'y consentaient pas volontiers, tant ils étaient captivés par le charme de sa compagnie et de sa doctrine. Selon saint Ghrysostôme (Hom. 30 in Matth.), cette contrainte que Jésus impose à ses disciples, nous prouve l'instance qu'ils faisaient pour rester avec lui ; car ils ne pouvaient le quitter sans beaucoup de peine, retenus qu'ils étaient par leur grand amour pour sa personne, et pressés par le vif désir de son retour. On voit, dit saint Jérôme (in cap. xiv Matth ), qu'ils s'éloignaient à regret du Seigneur ; car ils luiétaient tellement attachés, qu'ils ne voulaient pas en être séparés, pendant môme un court espace de temps. D'ailleurs, ils pouvaient aussi redouter un nau-

frage, s'ils s'embarquaient sans le Sauveur ; ils partirent donc en quelque sorte malgré eux.

Cependant, parce que le Christ avait été promis comme un roi futur, la multitude, après l'avoir confessé pour le Christ, résolut en conséquence de le proclamer roi ; car ceux qu'il avait si miraculeusement rassasiés, pensaient qu'il pourrait facilement subvenir à tous leurs besoins, et que sous un tel chef ils ne devraient manquer de rien. A la vue d'une si grande merveille, dit le Vénérable Bède (in cap. ix Luc), les foules comprirent la puissance et la bonté de Celui qui l'avait opérée, aussi voulurent-elles le faire roi ; car il est naturel aux hommes de désirer un roi qui les gouverne avec bonté et qui les défende par sa puissance. « Mais le Seigneur les connaissait, dit saint Chrysostôme ; car, parce qu'il avait restauré sans frais et sans peine une multitude considérable, ils espéraient que, sous son règne, ils pourraient vivre librement et tranquillement dans l'oisiveté et l'abondance, sans être soumis à aucun travail ni à aucun impôt. Sachant donc que leur intention était vicieuse, il refusa de se prêter au dessein que la paresse et la gourmandise leur suggéraient, et il s'enfuit loin d'eux; car, bien qu'ils voulussent une bonne chose, ils ne la voulaient pas pour de bons motifs. » Selon saint Augustin, Jésus-Christ prit la fuite, lorsqu'on voulut le faire roi ; car il a méprisé tous les biens terrestres, au lieu qu'il a souffert tous les maux temporels afin de nous apprendre à ae pas chercher la félicité dans ces biens 1 1 ;i ne pas craindre l'adversité dans ces maux. Jésus qui pénètre le fond des cœurs, connaissant donc la volonté de la foule, après avoir ordonné à ses disciples de passer le lac, s'enfuit seul sur la montagne pour prier, remercier Dieu son Père de ses bienfaits, et nous donner un exemple. Le peuple qui n'avaitpas prévu une

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telle fuite ne put alors trouver le Sauveur. Quant à nous, suivons Jésus de loin ; peut-être daignera-t-il nous appeler, ou du moins nous accorder quelque reste de son banquet et de sa grâce.

Le Seigneur s'enfuit donc sur la montagne qu'il s'empressa de gravir, pour se soustraire aux honneurs temporels; car il voulait nous apprendre par sa conduite à fuir la vaine gloire et à ne pas rechercher la faveur humaine dans le bien que nous faisons. Selon saint Chrysostôme (Hom. 57 in Matth.), Jésus, après avoir opéré de grandes choses, congédie la foule étonnée, pour nous montrer par là que nous ne devons jamais courir après les applaudissements des hommes ni attirer la multitude à notre suite. — Selon saint Augustin (Tract. 25 in Joan.), le Sauveur ne voulut pas accepter la royauté de la part des hommes, parce qu'il était venu tracer à des misérables la route de l'humilité. 11 nous a donné le modèle de l'humilité, en refusant les honneurs et en acceptant les souffrances ; car, lorsqu'on le cherchait pour l'élever sur le trône, il s'esquiva, mais quand on le chercha pour le conduire au supplice, il se livra lui-môme. A l'imitation du divin Maître, soyons prêts à endurer l'adversité, prudents à repousser la flatterie ; et pour ne pas succomber sous les coups du malheur, ni nous amollir parmi les caresses de la prospérité, prions continuellement le Seigneur de nous accorder son secours. Appliquez-vous donc à fuir comme un poison mortel tous les honneurs et les éloges de la part des hommes; dès que vous sentez naître envousledésir dequelque élévation, sous un prétexte quelconque de charité, empressezvous d'écraser, avec le bois de la croix, le germe de cette dangereuse tentation, comme la tête même du serpent infernal. Disposez -vous à supporter pour le nom de Jésus- Christ tous les opprobres, tous les travaux et toutes les ad-

versités. Réjouissez-vous dans les mépris, vous estimant digne en vérité d'être méprisé de tout le monde ; ne perdez jamais de vue les profondes humiliations et les cruelles souffrances de Jésus-Christ, qui a fui la gloire de la royauté et embrassé le supplice de la croix, sans se mettre en peine de l'ignominie.-

Le Seigneur va sur une montagne, comme vers un endroit plus voisin du ciel; si nous désirons également approcher du ciel, efforçons-nous d'atteindre le sommet de la perfection, en gravissant le sentier des vertus. // va sur la montagne jour prier; voulons-nous aussi prier convenablement, élevons nos âmes au-dessus des choses terrestres. // y va seul ; car nous devons prier, non pas dans le tumulte et la dissipation mais dans le calme et la retraite, pour recueillir toutes nos facultés en Dieu. L'Évangile unit justement ces deux mots solus or are ; la solitude est amie de l'oraison qu'elle favorise admirablement, selon que le prouve la recommandation de Jésus-Christ : Lorscjue vous voudrez prier, retirez-vous dans votre chambre, et après en avoir fermé la porte, adressez-vous en secret à votre Père (Matth. vi, 6). Par sa conduite dans la circonstance présente, Jésus-Christ nous donne tout à la fois l'exemple de la retraite, de la prière et du recueillement. Et remarquez l'ordre successif de ces trois choses : avant de prier son Père, il commence par congédier la foule ; car c'est, après nous être soustraits au tumulte des hommes, des affections et des pensées, que nous pourrons vaquer utilement à l'oraison. Aussi, lorsqu'il eut renvoi/,'' la multitude, Jésus alla seul pour prier sur lu montagne ; et quand la nuit fut venue il resta seul en ce lieu-là. Ainsi, c'est dans la solitude et la retraite que nous pourrons trouver la facilité de nous élever à. Dieu et le h mps de réfléchir >\\r uous-mêmes

Ici encore, le Seigneur donne une leçon salutaire- Celui qui vient de prononcer quelque discours édifiant ou d'exécuter quelque bonne œuvre, doit s'éloigner de la foule et du tumulte, rentrer daus le silence et 1^ solitude, pour examiner et déplorer les fautes qu'il a commises dans ses relations avec les hommes ; et s'il en a retiré quelque profit, qu'il en rapporte à Dieu seul toute la gloire. Il doit aussi aller sur la montagne pour prier, c'est-à-dire dans ses oraisons il doit s'élever à des vues célestes et ne pas s'abaisser à des désirs terrestres ; car, selon le Vénérable Bède, celui qui demande les richesses et les honneurs du monde adresse à Dieu de viles supplications, parce qu'elles partent de trop bas. Enfin, l'homme spirituel doit se recueillir en luimême, pour y puiser les pieux sentiments qu'il communiquera ensuite aux peuples par ses instructions ou par ses œuvres. — Ce récit de l'Évangile nous donne à entendre que le Seigneur, assis d'abord avec ses disciples sur la montagne, en descendit lorsqu'il vit venir à lui la multitude, et qu'après l'avoir rassasiée dans des lieux inférieurs il retourna seul sur la montagne, pour fuir l'honneur de la royauté. Il agissait ainsi, dit saint Ghrysostôme (Hom. 50 in Matth.), afin de montrer que nous ne devons pas rester mêlés à la foule ou éloignés d'elle continuellement ; mais que nous devons tantôt nous y mêler et tantôt nous en éloigner, selon que l'un ou l'autre paraît plus utile.

Contemplez maintenant le Seigneur Jésus qui fuit l'honneur et gravit la montagne pour y prier ; par là, il nous apprend à ne point désirer les prospérités du monde et à ne demander que les grâces de Dieu. Considérez comme il cherche les endroits solitaires pour s'y retirer. Puis, pour se mortifier il se livre à de longues veilles ; passant la nuit en oraison et s'humiliant lui-même devant son Père, il in-

tercède comme un pasteur fidèle pour ses brebis. En effet, il ne prie pas pour lui, mais pour nous, comme notre avocat et notre médiateur auprès de Dieu ; il prie pour nous donner l'exemple, car il réduit ici en pratique l'instruction qu'il a donnée si souvent à ses disciples ; toutefois, il ne prie pas comme Dieu, parce qu'il ne le peut pas à cause de sa majesté suprême ; mais il prie comme homme, parce qu'il lui convient eu qualité de médiateur d'intercéder pour nos péchés (Heb. vu).

Prière

Seigneur Jésus, afin que j "élève vers vous seul les regards de mon cœur, détournez-les des délices de la chair, des richesses de la terre et de l'ambition du siècle. Que les voluptés charnelles, les possessions temporelles et la gloire mondaine soient pour moi comme l'herbe sur laquelle vous fîtes asseoir la multitude affamée. Pour rassasier mon âme, sustentez-la, comme de cinq /pains spirituels, par la crainte de vos jugements, l'horreur du péché, la douleur de la contrition, la lion te de la confession et la peine de la satisfaction; nourrissez-la aussi, comme de deux poissons mystiques, par la fermeté du bon propos et le désir d'une conversion sincère ou d'une perfection plus grande. Que l'humilité, figurée par l'enfant de l'Evangile, possède et garde en moi ces aliments salutaires, pour mériter la vie de la grâce et de la gloire, selon vos promesses. Ainsi soit-il.

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